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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 490-495).


CHAPITRE XVIII


Des pas et une voix d’homme se firent entendre, puis une voix de femme et un éclat de rire. Après quoi les visiteurs attendus firent leur entrée au salon. C’étaient Sapho Stoltz et un jeune homme répondant au nom de Waska, dont le visage rayonnait de satisfaction, et d’une santé un peu trop exubérante. Les truffes, le vin de Bourgogne, les viandes saignantes lui avaient trop bien réussi. Waska salua les deux dames en entrant, mais le regard qu’il leur jeta ne dura pas plus d’une seconde : il traversa le salon derrière Sapho, comme s’il eût été mené en laisse, la dévorant de ses yeux brillants. Sapho Stoltz était une blonde aux yeux noirs ; elle entra d’un pas délibéré, hissée sur des souliers à talons énormes, et alla vigoureusement secouer la main aux dames, à la façon des hommes.

Anna fut frappée de la beauté de cette nouvelle étoile, qu’elle n’avait pas encore rencontrée, de sa toilette, poussée aux dernières limites de l’élégance, et de sa désinvolture. La tête de la baronne portait un véritable échafaudage de cheveux vrais et faux d’une nuance dorée charmante. Cette coiffure élevée donnait à sa tête à peu près la même hauteur qu’à son buste très bombé ; sa robe, fortement serrée par derrière, dessinait les formes de ses genoux et de ses jambes à chaque mouvement, et, en regardant le balancement de son énorme pouff, on se demandait involontairement où pouvait bien se terminer ce petit corps élégant, si découvert du haut et si serré du bas.

Betsy se hâta de la présenter à Anna.

« Imaginez-vous que nous avons failli écraser deux soldats, commença-t-elle aussitôt en clignant des yeux avec un sourire, et en rejetant la queue de sa robe en arrière. J’étais avec Waska. Ah ! j’oubliais que vous ne le connaissez pas ». Et elle désigna le jeune homme par son nom de famille, en rougissant et en riant de l’avoir nommé Waska devant des étrangers. Celui-ci salua une seconde fois, mais ne dit pas un mot, et se tournant vers Sapho :

« Le pari est perdu, dit-il : nous sommes arrivés premiers ; il ne vous reste qu’à payer. »

Sapho rit encore plus fort.

« Pas maintenant cependant.

— C’est égal, vous payerez plus tard.

— C’est bon, c’est bon. Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-elle tout à coup en se tournant vers la maîtresse de la maison, j’oubliais de vous dire, étourdie que je suis !… Je vous amène un hôte. Et le voilà. »

Le jeune hôte annoncé par Sapho, qu’on n’attendait pas, et qu’elle avait oublié, se trouva être d’une importance telle, que, malgré sa jeunesse, les dames se levèrent pour le recevoir.

C’était le nouvel adorateur de Sapho, et, à l’exemple de Waska, il suivait tous ses pas.

À ce moment entrèrent le prince Kalougof et Lise Merkalof avec Strémof. Lise était une brune un peu maigre, à l’air indolent, au type oriental, avec des yeux que tout le monde assurait être impénétrables ; sa toilette de nuance foncée, qu’Anna remarqua et apprécia aussitôt, était en harmonie parfaite avec son genre de beauté ; autant Sapho était brusque et décidée, autant Lise avait un laisser-aller plein d’abandon.

Betsy, en parlant d’elle, lui avait reproché ses airs d’enfant innocent. Le reproche était injuste ; Lise était bien réellement un être charmant d’inconscience, quoique gâté. Ses manières n’étaient pas meilleures que celles de Sapho ; elle aussi menait à sa suite, cousus à sa robe, deux adorateurs qui la dévoraient des yeux, l’un jeune, l’autre vieux ; mais il y avait en elle quelque chose de supérieur à son entourage ; on aurait dit un diamant au milieu de simples verroteries. L’éclat de la pierre précieuse rayonnait dans ses beaux yeux énigmatiques, entourés de grands cercles bistrés, dont le regard fatigué, et cependant passionné, frappait par sa sincérité. En la voyant, on croyait lire dans son âme, et la connaître c’était l’aimer. À la vue d’Anna, son visage s’illumina d’un sourire de joie.

« Ah ! que je suis contente de vous voir, dit-elle en s’approchant ; hier soir, aux courses, je voulais arriver jusqu’à vous,… vous veniez précisément de partir. N’est-ce pas, que c’était horrible ? dit-elle avec un regard qui semblait lui ouvrir son cœur.

— C’est vrai, je n’aurais jamais cru que cela pût émouvoir à ce point, » répondit Anna en rougissant.

Les joueurs de croquet se levèrent pour aller au jardin.

« Je n’irai pas, dit Lise en s’asseyant plus près d’Anna. Vous non plus, n’est-ce pas ? Quel plaisir peut-on trouver à jouer au croquet ?

— Mais j’aime assez cela, dit Anna.

— Comment, dites-moi, comment faites-vous pour ne pas vous ennuyer ? On se sent content rien que de vous regarder. Vous vivez, vous : moi, je m’ennuie !

— Vous vous ennuyez ? mais on assure que votre maison est la plus gaie de tout Pétersbourg, dit Anna.

— Peut-être ceux auxquels nous paraissons si gais s’ennuient-ils encore plus que nous, mais, moi du moins, je ne m’amuse certainement pas : je m’ennuie cruellement ! »

Sapho alluma une cigarette, et, suivie des jeunes gens, s’en alla au jardin, Betsy et Strémof restèrent près de la table à thé.

« Je vous le redemande, reprit Lise : comment faites-vous pour ne pas connaître l’ennui ?

— Mais je ne fais rien, dit Anna en rougissant de cette insistance.

— C’est ce qu’on peut faire de mieux, » dit Strémof en se mêlant à la conversation.

C’était un homme d’une cinquantaine d’années, grisonnant, mais bien conservé ; laid, mais d’une laideur originale et spirituelle ; Lise Merkalof était la nièce de sa femme, et il passait auprès d’elle tous ses moments de loisir. Rencontrant Anna dans le monde, il chercha, en homme bien élevé, à se montrer particulièrement aimable pour elle, en raison même de ses mauvais rapports d’affaires avec son mari.

« Le meilleur des moyens est de ne rien faire, continua-t-il avec son sourire intelligent. — Je vous le répète depuis longtemps. Il suffit pour ne pas s’ennuyer de ne pas croire qu’on s’ennuiera : de même que si l’on souffre d’insomnie, il ne faut pas se dire que jamais on ne s’endormira. Voilà ce qu’a voulu vous faire comprendre Anna Arcadievna.

— Je serais ravie d’avoir effectivement dit cela, reprit Anna en souriant, car c’est mieux que spirituel, c’est vrai.

— Mais pourquoi, dites-moi, est-il aussi difficile de s’endormir que de ne pas s’ennuyer ?

— Pour dormir, il faut avoir travaillé, et pour s’amuser aussi.

— Quel travail pourrais-je bien faire, moi dont le travail n’est bon à personne ? Je pourrais faire semblant, mais je ne m’y entends pas, et ne veux pas m’y entendre.

— Vous êtes incorrigible », dit Strémof en s’adressant encore à Anna. Il la rencontrait rarement et ne pouvait guère lui dire que des banalités, mais il sut tourner ces banalités agréablement, lui parler de son retour à Petersbourg, et de l’amitié de la comtesse Lydie pour elle.

« Ne partez pas, je vous en prie, » dit Lise en apprenant qu’Anna allait les quitter. Strémof se joignit à elle :

« Vous trouverez un contraste trop grand entre la société d’ici et celle de la vieille Wrede, dit-il ; et puis vous ne lui serez qu’un sujet de médisances, tandis que vous éveillez ici des sentiments très différents ! »

Anna resta pensive un moment ; les paroles flatteuses de cet homme d’esprit, la sympathie enfantine et naïve que lui témoignait Lise, ce milieu mondain auquel elle était habituée, et dans lequel il lui semblait respirer librement, comparé à ce qui l’attendait chez elle, lui causèrent une minute d’hésitation. Ne pouvait-elle remettre à plus tard le moment terrible de l’explication ? Mais, se rappelant la nécessité absolue de prendre un parti, et son profond désespoir du matin, elle se leva, fit ses adieux et partit.