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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 388-396).


CHAPITRE XXXV


L’entrain et la bonne humeur du prince se communiquaient à tout son entourage ; le propriétaire de la maison lui-même n’y échappait pas. En rentrant de sa promenade avec Kitty, le prince invita le colonel, Marie Evguénievna, sa fille, et Varinka à prendre le café, et fit dresser la table sous les marronniers du jardin. Les domestiques s’animèrent aussi bien que le propriétaire sous l’influence de cette gaieté communicative, d’autant plus que la générosité du prince était bien connue. Aussi, une demi-heure après, cette joyeuse société russe réunie sous les arbres fit-elle l’envie du médecin malade qui habitait le premier ; il contempla en soupirant ce groupe heureux de gens bien portants.

La princesse, un bonnet à rubans lilas posé sur le sommet de sa tête, présidait à la table couverte d’une nappe très blanche, sur laquelle on avait placé la cafetière, du pain, du beurre, du fromage et du gibier froid ; elle distribuait les tasses et les tartines, tandis que le prince, à l’autre bout de la table, mangeait de bon appétit en causant gaiement. Il avait étalé autour de lui toutes ses emplettes de boîtes sculptées, couteaux à papier, jeux de honchets, etc., rapportés de toutes les eaux d’où il revenait, et il s’amusait à distribuer ces objets à chacun, sans oublier Lischen, la servante et le maître de la maison. Il tenait à celui-ci les discours les plus comiques dans son mauvais allemand, et lui assurait que ce n’étaient pas les eaux qui avaient guéri Kitty, mais bien son excellente cuisine, et notamment ses potages aux pruneaux. La princesse plaisantait son mari sur ses manies russes, mais jamais, depuis qu’elle était aux eaux, elle n’avait été si gaie et si animée. Le colonel souriait comme toujours des plaisanteries du prince, mais il était de l’avis de la princesse quant à la question européenne, qu’il s’imaginait étudier avec soin. La bonne Marie Evguénievna riait aux larmes, et Varinka elle-même, au grand étonnement de Kitty, était gagnée par la gaieté générale.

Kitty ne pouvait se défendre d’une certaine agitation intérieure ; sans le vouloir, son père avait posé devant elle un problème qu’elle ne pouvait résoudre, en jugeant, comme il l’avait fait, ses amis et cette vie nouvelle qui lui offrait tant d’attraits. À ce problème se joignait pour elle celui du changement de relations avec les Pétrof, qui lui avait paru ce jour-là plus évident encore et plus désagréable. Son agitation augmentait en les voyant tous si gais, et elle éprouvait le même sentiment que lorsque petite fille, on la punissait, et qu’elle entendait de sa chambre les rires de ses sœurs sans pouvoir y prendre part.

« Dans quel but as-tu bien pu acheter ce tas de choses ? demanda la princesse en souriant à son mari et lui offrant une tasse de café.

— Que veux-tu ? on va se promener, on s’approche d’une boutique, on est aussitôt accosté : « Erlaucht, Excellenz, Durchlaucht ! » Oh ! quand on en venait à Durchlaucht, je ne résistais plus, et mes dix thalers y passaient.

— C’était uniquement par ennui, dit la princesse.

— Mais certainement, ma chère, car l’ennui est tel, qu’on ne sait où se fourrer.

— Comment peut-on s’ennuyer ? Il y a tant de choses à voir en Allemagne maintenant, dit Marie Evguénievna.

— Je sais tout ce qu’il y a d’intéressant maintenant : je connais la soupe aux pruneaux, le saucisson de pois, je connais tout.

— Vous avez beau dire, prince, leurs institutions sont intéressantes, dit le colonel.

— En quoi ? Ils sont heureux comme des sous neufs, ils ont vaincu le monde entier : qu’y a-t-il là de si satisfaisant pour moi ? Je n’ai vaincu personne, moi. Et en revanche il me faut ôter mes bottes moi-même, et, qui pis est, les poser moi-même à ma porte dans le couloir. Le matin, à peine levé, il faut m’habiller et aller boire au salon un thé exécrable. Ce n’est pas comme chez nous ! Là nous avons le droit de nous éveiller à notre heure ; si nous sommes de mauvaise humeur, nous avons celui de grogner ; on a temps pour tout, et l’on pèse ses petites affaires sans hâte inutile.

— Mais le temps, c’est l’argent, n’oubliez pas cela, dit le colonel.

— Cela dépend : il y a des mois entiers qu’on donnerait pour 50 kopecks, et des quarts d’heure qu’on ne céderait pour aucun trésor. Est-ce vrai, Katinka ? Mais pourquoi parais-tu ennuyée ?

— Je n’ai rien, papa.

— Où allez-vous ? restez encore un peu, dit le prince en s’adressant à Varinka.

— Il faut que je rentre », dit Varinka prise d’un nouvel accès de gaieté. Quand elle se fut calmée, elle prit congé de la société et chercha son chapeau.

Kitty la suivit, Varinka elle-même lui semblait changée ; elle n’était pas moins bonne, mais elle était autre qu’elle ne l’avait imaginée.

« Il y a longtemps que je n’ai autant ri, » dit Varinka en cherchant son ombrelle et son sac. Que votre père est charmant ! »

Kitty se tut.

« Quand nous reverrons-nous ? demanda Varinka.

— Maman voulait entrer chez les Pétrof. Y serez-vous ? demanda Kitty pour scruter la pensée de son amie.

— J’y serai, répondit-elle : ils comptent partir, et j’ai promis de les aider à emballer.

— Eh bien, j’irai aussi.

— Non ; pourquoi faire ?

— Pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ? dit Kitty en arrêtant Varinka par son parasol, et en ouvrant de grands yeux. Attendez un moment, et dites-moi pourquoi.

— Mais parce que vous avez votre père, et qu’ils se gênent avec vous.

— Ce n’est pas cela : dites-moi pourquoi vous ne voulez pas que j’aille souvent chez les Pétrof : car vous ne le voulez pas ?

— Je n’ai pas dit cela, répondit tranquillement Varinka.

— Je vous en prie, répondez-moi.

— Faut-il tout vous dire ?

— Tout, tout ! s’écria Kitty.

— Au fond, il n’y a rien de bien grave : seulement Pétrof consentait autrefois à partir aussitôt sa cure achevée, et il ne le veut plus maintenant, répondit en souriant Varinka.

— Eh bien, eh bien ? demanda encore Kitty vivement d’un air sombre.

— Eh bien, Anna Pavlovna a prétendu que, s’il ne voulait plus partir, c’était parce que vous restiez ici. C’était maladroit, mais vous avez ainsi été la cause d’une querelle de ménage, et vous savez combien les malades sont facilement irritables. »

Kitty, toujours sombre, gardait le silence, et Varinka parlait seule, cherchant à l’adoucir et à la calmer, tout en prévoyant un éclat prochain de larmes ou de reproches.

« C’est pourquoi mieux vaut n’y pas aller, vous le comprenez, et il ne faut pas vous fâcher…

— Je n’ai que ce que je mérite », dit vivement Kitty en s’emparant de l’ombrelle de Varinka sans regarder son amie.

Celle-ci, en voyant cette colère enfantine, retint un sourire, pour ne pas froisser Kitty.

« Comment, vous n’avez que ce que vous méritez ? je ne comprends pas.

— Parce que tout cela n’était qu’hypocrisie, que rien ne venait du cœur. Qu’avais-je affaire de m’occuper d’un étranger et de me mêler de ce qui ne me regardait pas ? C’est pourquoi j’ai été la cause d’une querelle. Et cela parce que tout est hypocrisie, hypocrisie, dit-elle en ouvrant et fermant machinalement l’ombrelle.

— Dans quel but ?

— Pour paraître meilleure aux autres, à moi-même, à Dieu ; pour tromper tout le monde ! Non, je ne retomberai plus là dedans : je préfère être mauvaise et ne pas mentir, ne pas tromper.

— Qui donc a trompé ? dit Varinka sur un ton de reproche ; vous parlez comme si… »

Mais Kitty était dans un de ses accès de colère et ne la laissa pas achever.

« Ce n’est pas de vous qu’il s’agit : vous êtes une perfection ; oui, oui, je sais que vous êtes toutes des perfections ; mais je suis mauvaise, moi ; je n’y peux rien. Et tout cela ne serait pas arrivé si je n’avais pas été mauvaise. Tant pis, je resterai ce que je suis ; mais je ne dissimulerai pas. Qu’ai-je affaire d’Anna Pavlovna ? ils n’ont qu’à vivre comme ils l’entendent, et je ferai de même. Je ne puis me changer. Au reste, ce n’est pas cela…

— Qu’est-ce qui n’est pas cela ? dit Varinka d’un air étonné.

— Moi, je ne puis vivre que par le cœur, tandis que vous autres ne vivez que par vos principes. Je vous ai aimées tout simplement, et vous n’avez eu en vue que de me sauver, de me convertir !

— Vous n’êtes pas juste, dit Varinka.

— Je ne parle pas pour les autres, je ne parle que pour moi.

— Kitty ! viens ici, cria à ce moment la voix de la princesse : montre tes coraux à papa. »

Kitty prit sur la table une boîte, la porta à sa mère d’un air digne, sans se réconcilier avec son amie.

« Qu’as-tu ? pourquoi es-tu si rouge ? demandèrent à la fois son père et sa mère.

— Rien, je vais revenir. »

« Elle est encore là ! que vais-je lui dire ? Mon Dieu, qu’ai-je fait ? qu’ai-je dit ? Pourquoi l’ai-je offensée ? » se dit-elle en s’arrêtant à la porte.

Varinka, son chapeau sur la tête, était assise près de la table, examinant les débris de son ombrelle que Kitty avait cassée. Elle leva la tête.

« Varinka, pardonnez-moi, murmura Kitty en s’approchant d’elle : je ne sais plus ce que j’ai dit, je…

— Vraiment je n’avais pas l’intention de vous faire du chagrin, » dit Varinka en souriant.

La paix était faite. Mais l’arrivée de son père avait changé pour Kitty le monde dans lequel elle vivait. Sans renoncer à tout ce qu’elle y avait appris, elle s’avoua qu’elle se faisait illusion en croyant devenir telle qu’elle le rêvait. Ce fut comme un réveil. Elle comprit qu’elle ne saurait, sans hypocrisie, se tenir à une si grande hauteur ; elle sentit en outre plus vivement le poids des malheurs, des maladies, des agonies qui l’entouraient, et trouva cruel de prolonger les efforts qu’elle faisait pour s’y intéresser. Elle éprouva le besoin de respirer un air vraiment pur et sain, en Russie, à Yergoushovo, où Dolly et les enfants l’avaient précédée, ainsi que le lui apprenait une lettre qu’elle venait de recevoir.

Mais son affection pour Varinka n’avait pas faibli. En partant, elle la supplia de venir les voir en Russie.

« Je viendrai quand vous serez mariée, dit celle-ci.

— Je ne me marierai jamais.

— Alors je n’irai jamais.

— Dans ce cas, je ne me marierai que pour cela. N’oubliez pas votre promesse », dit Kitty.

Les prévisions du docteur s’étaient réalisées : Kitty rentra en Russie guérie ; peut-être n’était-elle pas aussi gaie et insouciante qu’autrefois, mais le calme était revenu. Les douleurs du passé n’étaient plus qu’un souvenir.