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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 203-208).


CHAPITRE II


Dolly savait que la consultation devait avoir lieu ce jour-là, et, quoiqu’elle fût à peine remise de ses couches (elle avait eu une petite fille à la fin de l’hiver), bien qu’elle eût un enfant souffrant, elle avait quitté nourrisson et malade pour connaître le sort de Kitty.

« Eh bien ? dit-elle en entrant sans ôter son chapeau. Vous êtes gaies ? donc tout va bien. »

On essaya de lui raconter ce qu’avait dit le médecin, mais, quoiqu’il en eût dit fort long, avec de très belles phrases, personne ne sut au juste résumer ses discours. Le point intéressant était la décision prise au sujet du voyage.

Dolly soupira involontairement. Elle allait perdre sa sœur, sa meilleure amie. Et la vie était pour elle si peu gaie ! Ses rapports avec son mari lui semblaient de plus en plus humiliants ; le raccommodement opéré par Anna n’avait pas tenu, et l’union de la famille se heurtait aux mêmes écueils. Stépane Arcadiévitch ne restait guère chez lui et n’y laissait que peu d’argent. Le soupçon de son infidélité tourmentait toujours Dolly, mais, se rappelant avec horreur les souffrances causées par la jalousie, et cherchant avant tout à ne pas s’interdire la vie de famille, elle préférait se laisser tromper, tout en méprisant son mari, et en se méprisant elle-même à cause de cette faiblesse.

Les soucis d’une nombreuse famille lui imposaient d’ailleurs une charge si lourde !

« Comment vont les enfants ? demanda la princesse.

— Ah ! maman, nous avons bien des misères ! Lili est au lit, et je crains qu’elle n’ait la scarlatine. Je suis sortie aujourd’hui pour savoir où vous en étiez, car j’ai peur de ne plus pouvoir sortir ensuite. »

Le vieux prince entra à ce moment, offrit sa joue aux baisers de Dolly, causa un peu avec elle, puis, s’adressant à sa femme :

« Qu’avez-vous décidé ? Partez-vous ? Et que ferez-vous de moi ?

— Je crois, Alexandre, que tu feras mieux de rester.

— Comme vous voudrez.

— Pourquoi papa ne viendrait-il pas avec nous, maman ? dit Kitty : ce serait plus gai pour lui et pour nous. »

Le vieux prince alla caresser de la main les cheveux de Kitty ; elle leva la tête, et sourit avec effort en le regardant ; il lui semblait toujours que son père seul, quoiqu’il ne dît pas grand’chose, la comprenait. Elle était la plus jeune, par conséquent la favorite du vieux prince, et son affection le rendait clairvoyant, croyait-elle. Quand son regard rencontra celui de son père, qui la considérait attentivement, il lui sembla qu’il lisait dans son âme, et y voyait tout ce qui s’y passait de mauvais. Elle rougit, se pencha vers lui, attendant un baiser, mais il se contenta de lui tirer un peu les cheveux, et de dire :

« Ces bêtes de chignons ! on n’arrive pas jusqu’à sa fille. Ce sont les cheveux de quelque bonne femme défunte qu’on caresse. Eh bien, Dolinka, que fait ton atout ?

— Rien, papa, dit Dolly en comprenant qu’il s’agissait de son mari : il est toujours en route. Je le vois à peine, — ne peut-elle s’empêcher d’ajouter avec un sourire ironique.

— Il n’est pas encore allé vendre son bois à la campagne ?

— Non, il en a toujours l’intention.

— Vraiment, dit le prince ; alors il faudra lui donner l’exemple. Et toi, Kitty, ajouta-t-il en s’adressant à sa plus jeune fille, sais-tu ce qu’il faut que tu fasses ? Il faut qu’un beau matin, en te réveillant, tu te dises : « Mais je suis gaie et bien portante, pourquoi ne reprendrais-je pas mes promenades matinales avec papa, par une bonne petite gelée ? Hein ? »

À ces mots si simples, Kitty se troubla comme si elle eût été convaincue d’un crime. « Oui, il sait tout, il comprend tout, et ces mots signifient que, quelle que soit mon humiliation, je dois la surmonter. » Elle n’eut pas la force de répondre, fondit en larmes et quitta la chambre.

« Voilà bien un tour de ta façon ! dit la princesse en s’emportant contre son mari ; tu as toujours… » Et elle entama un discours plein de reproches.

Le prince prit tranquillement d’abord les réprimandes de sa femme, puis son visage se rembrunit.

« Elle fait tant de peine, la pauvrette ; tu ne comprends donc pas qu’elle souffre de la moindre allusion à la cause de son chagrin ? Ah ! comme on peut se tromper en jugeant le monde ! — dit la princesse. Et au changement d’inflexion de sa voix, Dolly et le prince comprirent qu’elle parlait de Wronsky. — Je ne comprends pas qu’il n’y ait pas de lois pour punir des procédés aussi vils, aussi peu nobles. »

Le prince se leva de son fauteuil d’un air sombre, et se dirigea vers la porte, comme s’il eût voulu se sauver, mais il s’arrêta sur le seuil et s’écria :

« Des lois, il y en a, ma petite mère, et puisque tu me forces à m’expliquer, je te ferai remarquer que la véritable coupable dans toute cette affaire, c’est toi, toi seule. Il y a des lois contre ces galantins et il y en aura toujours ; tout vieux que je suis, j’aurais su châtier celui-là si vous n’aviez été la première à l’attirer chez nous. Et maintenant, guérissez-la, montrez-la à tous vos charlatans ! »

Le prince en aurait dit long si la princesse, comme elle faisait toujours dans les questions graves, ne s’était aussitôt soumise et humiliée.

« Alexandre, Alexandre ! » murmura-t-elle tout en larmes en s’approchant de lui.

Le prince se tut quand il la vit pleurer. « Oui, oui, je sais que, pour toi aussi, c’est dur ! Assez, assez, ne pleure pas. Le mal n’est pas grand. Dieu est miséricordieux. Merci », ajouta-t-il, ne sachant plus trop ce qu’il disait dans son émotion ; et, sentant sur sa main le baiser mouillé de larmes de la princesse, il quitta la chambre.

Dolly, avec son instinct maternel, avait voulu suivre Kitty dans sa chambre, sentant bien qu’il fallait auprès d’elle une main de femme ; puis, en entendant les reproches de sa mère et les paroles courroucées de son père, elle avait cherché à intervenir autant que le lui permettait son respect filial. Quand le prince fut sorti :

« J’ai toujours voulu vous dire, maman, je ne sais si vous le savez, que Levine avait eu l’intention de demander Kitty lorsqu’il est venu ici la dernière fois ? Il l’a dit à Stiva.

— Eh bien ? Je ne comprends pas…

— Peut-être Kitty l’a-t-elle refusé ? Elle ne vous l’a pas dit ?

— Non, elle ne m’a parlé ni de l’un ni de l’autre : elle est trop fière ; mais je sais que tout cela vient de ce…

— Mais, songez donc, si elle avait refusé Levine ! je sais qu’elle ne l’aurait jamais fait sans l’autre, et si ensuite elle a été si abominablement trompée ? »

La princesse se sentait trop coupable pour ne pas prendre le parti de se fâcher.

« Je n’y comprends plus rien ! Chacun veut maintenant en faire à sa tête, on ne dit plus rien à sa mère, et ensuite…

— Maman, je vais la trouver.

— Vas-y, je ne t’en empêche pas », répondit la mère.