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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 291-293).


CHAPITRE XVIII


Wronsky, quoique absorbé par sa passion, n’avait rien changé au cours extérieur de sa vie. Il avait conservé toutes ses relations mondaines et militaires. Son régiment gardait une place importante dans son existence, d’abord parce qu’il l’aimait, et plus encore parce qu’il y était adoré ; on ne se contentait pas de l’y admirer, on le respectait, on était fier de voir un homme de son rang et de sa valeur intellectuelle placer les intérêts de son régiment et de ses camarades au-dessus des succès de vanité ou d’amour-propre auxquels il avait droit. Wronsky se rendait compte des sentiments qu’il inspirait et se croyait, en quelque sorte, tenu de les entretenir. D’ailleurs la vie militaire lui plaisait par elle-même.

Il va sans dire qu’il ne parlait à personne de son amour ; jamais un mot imprudent ne lui échappait, même lorsqu’il prenait part à quelque débauche entre camarades (il buvait, du reste, très modérément), et il savait fermer la bouche aux indiscrets qui se permettaient la moindre allusion à ses affaires de cœur. Sa passion était cependant connue de la ville entière, et les jeunes gens enviaient précisément ce qui pesait le plus lourdement à son amour, la haute position de Karénine, qui contribuait à mettre sa liaison en évidence.

La plupart des jeunes femmes, jalouses d’Anna, qu’elles étaient lasses d’entendre toujours nommer « juste », n’étaient pas fâchées de voir leurs prédictions vérifiées, et n’attendaient que la sanction de l’opinion publique pour l’accabler de leur mépris : elles tenaient déjà en réserve la boue qui lui serait jetée quand le moment serait venu. Les personnes d’expérience et celles d’un rang élevé voyaient à regret se préparer un scandale mondain.

La mère de Wronsky avait d’abord appris avec un certain plaisir la liaison de son fils ; rien, selon elle, ne pouvait mieux achever de former un jeune homme qu’un amour dans le grand monde ; ce n’était, d’ailleurs pas sans un certain plaisir qu’elle constatait que cette Karénine, qui semblait si absorbée par son fils, n’était, après tout, qu’une femme comme une autre, chose du reste fort naturelle pour une femme belle et élégante, pensait la vieille comtesse. Mais cette manière de voir changea lorsqu’elle sut que son fils, afin de ne pas quitter son régiment et le voisinage de Mme Karénine, avait refusé un avancement important pour sa carrière ; d’ailleurs, au lieu d’être la liaison brillante et mondaine qu’elle aurait approuvée, voilà qu’elle apprenait que cette passion tournait au tragique, à la Werther, et elle craignait de voir son fils commettre quelque sottise. Depuis le départ imprévu de celui-ci de Moscou, elle ne l’avait pas revu, et l’avait fait prévenir par son frère qu’elle désirait sa visite. Ce frère aîné n’était guère plus satisfait, non qu’il s’inquiétât de savoir si cet amour était profond ou éphémère, calme ou passionné, innocent ou coupable (lui-même, quoique père de famille, entretenait une danseuse et n’avait pas le droit d’être sévère), mais il savait que cet amour déplaisait en haut lieu, et blâmait son frère en conséquence.

Wronsky, outre ses relations mondaines et son service, avait une passion qui l’absorbait : celle des chevaux. Des courses d’officiers devaient avoir lieu cet été-là ; il se fit inscrire et acheta une jument anglaise pur sang ; malgré son amour, et quoiqu’il y mît de la réserve, ces courses avaient pour lui un attrait très vif. Pourquoi d’ailleurs ces deux passions se seraient-elles nui ? Il lui fallait un intérêt quelconque, en dehors d’Anna, pour le reposer des émotions violentes qui l’agitaient.