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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 257-266).


CHAPITRE XIII


Pour la première fois, Levine n’endossa pas sa pelisse, mais, vêtu plus légèrement et chaussé de ses grandes bottes, il sortit, enjambant les ruisseaux que le soleil rendait éblouissants, et posant le pied tantôt sur un débris de glace, tantôt dans une boue épaisse.

Le printemps, c’est l’époque des projets et des plans. Levine, en sortant, ne savait pas plus ce qu’il allait d’abord entreprendre que l’arbre ne devinait comment et dans quel sens s’étendraient les jeunes pousses et les jeunes branches enveloppées dans ses bourgeons ; mais il sentait que les plus beaux projets et les plans les plus sages débordaient en lui.

Il alla d’abord voir son bétail. On avait fait sortir les vaches ; elles se chauffaient au soleil en beuglant, comme pour implorer la grâce d’aller aux champs. Levine les connaissait toutes dans leurs moindres détails. Il les examina avec satisfaction, et donna l’ordre au berger tout joyeux de les mener au pâturage et de faire sortir les veaux. Les vachères, ramassant leurs jupes, et barbotant dans la boue, les pieds nus encore exempts de hâle, poursuivaient, une gaule en main, les veaux que le printemps grisait de joie, et les empêchaient de sortir de la cour.

Les nouveau-nés de l’année étaient d’une beauté peu commune ; les plus âgés avaient déjà la taille d’une vache ordinaire, et la fille de Pava, âgée de trois mois, était de la grandeur des génisses d’un an. Levine les admira et donna l’ordre de sortir leurs auges et de leur apporter leur pitance de foin dehors, derrière les palissades portatives qui leur servaient d’enclos.

Mais il se trouva que ces palissades, faites en automne, étaient en mauvais état, parce qu’on n’en avait pas eu besoin. Il fit chercher le charpentier, qui devait être occupé à réparer la machine à battre ; on ne le trouva pas là ; il raccommodait les herses, qui auraient dû être réparées pendant le carême. Levine fut contrarié. Toujours cette éternelle nonchalance, contre laquelle depuis si longtemps il luttait en vain ! Les palissades, ainsi qu’il l’apprit, n’ayant pas servi pendant l’hiver, avaient été transportées dans l’écurie des ouvriers, où, étant de construction légère, elles avaient été brisées.

Quant aux herses et aux instruments aratoires, qui auraient dû être réparés et mis en état durant les mois d’hiver, ce qui avait fait louer trois charpentiers, rien n’avait été fait ; on réparait les herses au moment même où on allait en avoir besoin. Levine fit chercher l’intendant, puis, impatienté, alla le chercher lui-même. L’intendant, rayonnant comme l’univers entier ce jour-là, vint à l’appel du maître, vêtu d’une petite touloupe garnie de mouton frisé, cassant une paille dans ses doigts.

« Pourquoi le charpentier n’est-il pas à la machine ?

— C’est ce que je voulais dire, Constantin Dmitritch ; il faut réparer les herses. Il va falloir labourer.

— Qu’avez-vous donc fait l’hiver ?

— Mais pourquoi faut-il un charpentier ?

— Où sont les palissades de l’enclos pour les veaux ?

— J’ai donné l’ordre de les remettre en place. Que voulez-vous qu’on fasse avec ce monde-là, répondit l’intendant en faisant un geste désespéré.

— Ce n’est pas avec ce monde-là, mais avec l’intendant qu’il n’y a rien à faire ! dit Levine s’échauffant. Pourquoi vous paye-t-on ? » cria-t-il ; mais, se rappelant à temps que les cris n’y feraient rien, il s’arrêta et se contenta de soupirer.

« Pourra-t-on semer ? demanda-t-il après un moment de silence.

— Demain ou après-demain, on le pourra derrière Tourkino.

— Et le trèfle ?

— J’ai envoyé Wassili et Mishka le semer ; mais je ne sais s’ils y parviendront, le sol est encore trop détrempé.

— Sur combien de dessiatines ?

— Six.

— Pourquoi pas partout ? — cria Levine en colère. Il était furieux d’apprendre qu’au lieu de vingt-quatre dessiatines on n’en ensemençait que six ; sa propre expérience, aussi bien que la théorie, l’avait convaincu de la nécessité de semer le trèfle aussitôt que possible, presque sur la neige, et il n’y arrivait jamais.

— Nous manquons d’ouvriers, que voulez-vous qu’on fasse de ces gens-là ? Trois journaliers ne sont pas venus, et voilà Simon…

— Vous auriez mieux fait de ne pas les garder à décharger la paille.

— Aussi n’y sont-ils pas.

— Où sont-ils donc tous ?

— Il y en a cinq à la compote (l’intendant voulait dire au compost), quatre à l’avoine qu’on remue : pourvu qu’elle ne tourne pas, Constantin Dmitritch ! »

Pour Levine, cela signifiait que l’avoine anglaise, destinée aux semences, était déjà tournée. Ils avaient encore enfreint ses ordres !

« Mais ne vous ai-je pas dit, pendant le carême, qu’il fallait poser des cheminées pour l’aérer ? cria-t-il.

— Ne vous inquiétez pas, nous ferons tout en son temps. »

Levine, furieux, fit un geste de mécontentement, et alla examiner l’avoine dans son magasin à grains, puis il se rendit à l’écurie. L’avoine n’était pas encore gâtée, mais l’ouvrier la remuait à la pelle au lieu de la descendre simplement d’un étage à l’autre. Levine prit deux ouvriers pour les envoyer au trèfle. Peu à peu il se calma sur le compte de son intendant ; d’ailleurs il faisait si beau qu’on ne pouvait vraiment pas se mettre en colère.

« Ignat ! — cria-t-il à son cocher, qui, les manches retroussées, lavait la calèche près du puits. — Selle-moi un cheval.

— Lequel ?

— Kolpik. »

Pendant qu’on sellait son cheval, Levine appela l’intendant, qui allait et venait autour de lui, afin de rentrer en grâce, et lui parla des travaux à exécuter pendant le printemps et de ses projets agronomiques ; il fallait transporter le fumier le plus tôt possible, de façon à terminer ce travail avant le premier fauchage ; il fallait labourer le champ le plus lointain, puis faire les foins à son compte, et ne pas faucher de moitié avec les paysans.

L’intendant écoutait attentivement, de l’air d’un homme qui fait effort pour approuver les projets du maître ; il avait cette physionomie découragée et abattue que Levine lui connaissait et qui l’irritait au plus haut point. « Tout cela est bel et bon, semblait-il toujours dire, mais nous verrons ce que Dieu donnera. »

Ce ton contrariait, désespérait presque Levine ; mais il était commun à tous les intendants qu’il avait eus à son service ; tous accueillaient ses projets du même air navré, aussi avait-il pris le parti de ne plus se fâcher ; il n’en mettait pas moins d’ardeur à lutter contre ce malheureux : « ce que Dieu donnera », qu’il considérait comme une espèce de force élémentaire destinée à lui faire partout obstacle :

« Nous verrons si nous en aurons le temps, Constantin Dmitritch.

— Et pourquoi ne l’aurions-nous pas ?

— Il nous faut louer quinze ouvriers de plus, et il n’en vient pas. Aujourd’hui il en est venu qui demandent 70 roubles pour l’été. »

Levine se tut. Toujours cette même pierre d’achoppement ! Il savait que, quelque effort qu’on fît, jamais il n’était possible de louer plus de trente-sept ou trente-huit ouvriers à un prix normal ; on arrivait quelquefois jusqu’à quarante, pas au delà ; mais il voulait encore essayer.

« Envoyez à Tsuri, à Tchefirofka : s’il n’en vient pas, il faut en chercher.

— Pour envoyer, j’enverrai bien, dit Wassili Fédorovitch d’un air accablé : et puis, voilà les chevaux qui sont bien faibles.

— Nous en rachèterons ; mais je sais, ajouta-t-il en riant, que vous ferez toujours aussi peu et aussi mal que possible. Au reste, je vous en préviens, je ne vous laisserai pas agir à votre guise cette année. Je ferai tout par moi-même.

— Ne dirait-on pas que vous dormez trop ? Quant à nous, nous préférons travailler sous l’œil du maître.

— Ainsi, vous allez faire semer le trèfle, et j’irai voir moi-même, dit-il en montant sur le petit cheval que le cocher venait de lui amener.

— Vous ne passerez pas les ruisseaux, Constantin Dmitritch, cria le cocher.

— Eh bien, j’irai par le bois. »

Sur son petit cheval bien reposé, qui reniflait toutes les mares, et tirait sur la bride dans sa joie de quitter l’écurie, Levine sortit de la cour boueuse, et partit en pleins champs.

L’impression joyeuse qu’il avait éprouvée à la maison ne fit qu’augmenter. L’amble de son excellent cheval le balançait doucement ; il buvait à longs traits l’air déjà tiède, mais encore imprégné d’une fraîcheur de neige, car il en restait des traces de place en place ; chacun de ses arbres, avec sa mousse renaissante et ses bourgeons prêts à s’épanouir, lui faisait plaisir à voir. En sortant du bois, l’étendue énorme des champs s’offrit à sa vue, semblable à un immense tapis de velours vert ; pas de parties mal emblavées ou défoncées à déplorer, mais par-ci par-là des lambeaux de neige dans les fossés. Il aperçut un cheval de paysan et un poulain piétinant un champ ; sans se fâcher, il ordonna à un paysan qui passait de les chasser ; il prit avec la même douceur la réponse niaise et ironique du paysan auquel il demanda : « Eh bien, Ignat, sèmerons-nous bientôt ? — Il faut d’abord labourer, Constantin Dmitritch ». Plus il avançait, plus sa bonne humeur augmentait, plus ses plans agricoles semblaient se surpasser les uns les autres en sagesse : protéger les champs du côté du midi par des plantations qui empêcheraient la neige de séjourner trop longtemps ; diviser ses terres labourables en neuf parties dont six seraient fumées et trois consacrées à la culture fourragère ; construire une vacherie dans la partie la plus éloignée du domaine et y creuser un étang ; avoir des clôtures portatives pour le bétail afin d’utiliser l’engrais sur les prairies ; arriver ainsi à cultiver trois cents dessiatines de froment, cent dessiatines de pommes de terre, et cent cinquante de trèfle sans épuiser la terre…

Plongé dans ces réflexions et dirigeant prudemment son cheval de façon à ne pas endommager ses champs, il arriva jusqu’à l’endroit où les ouvriers semaient le trèfle. La télègue chargée de semences, au lieu d’être arrêtée à la limite du champ, avait labouré de ses roues le froment d’hiver que le cheval foulait des pieds. Les deux ouvriers, assis au bord de la route, allumaient leur pipe. La semence du trèfle, au lieu d’avoir été passée au crible, était jetée dans la télègue mêlée à de la terre, à l’état de petites mottes dures et sèches.

En voyant venir le maître, l’ouvrier Wassili se dirigea vers la télègue, et Mishka se mit à semer. Tout cela n’était pas dans l’ordre, mais Levine se fâchait rarement contre ses ouvriers. Quand Wassili approcha, il lui ordonna de ramener le cheval de la télègue sur la route.

« Cela ne fait rien, Barine, ça repoussera, dit Wassili.

— Fais-moi le plaisir d’obéir sans raisonner, répondit Levine.

— J’y vais, répondit Wassili, allant prendre le cheval par la tête… — Quelles semailles ! Constantin Dmitritch ! ajouta-t-il pour rentrer en grâce, rien de plus beau ! mais on n’avance pas facilement ! la terre est si lourde qu’on traîne un poud à chaque pied.

— Pourquoi le trèfle n’a-t-il point été criblé ? demanda Levine.

— Ça ne fait rien, ça s’arrangera », répondit Wassili, prenant des semences et les triturant dans ses mains.

Wassili n’était pas le coupable, mais la contrariété n’en était pas moins vive pour le maître. Il descendit de cheval, prit le semoir des mains de Wassili, et se mit à semer lui-même.

« Où t’es-tu arrêté ? »

Wassili indiqua l’endroit du pied, et Levine continua à semer du mieux qu’il put ; mais la terre était semblable à un marais, et au bout de quelque temps il s’arrêta, tout en nage, pour rendre le semoir à l’ouvrier.

« Le printemps est beau, dit Wassili, c’est un printemps que les anciens n’oublieront pas ; chez nous, notre vieux a aussi semé du froment. Il prétend qu’on ne le distingue pas du seigle.

— Y a-t-il longtemps qu’on sème du froment chez vous ?

— Mais c’est vous-même qui nous avez appris à en semer ; l’an dernier vous m’en avez donné deux mesures.

— Eh bien, fais attention, dit Levine retournant à son cheval, surveille Mishka, et si la semence lève bien, tu auras cinquante kopecks par dessiatine.

— Nous vous remercions humblement ; nous serions contents, même sans cela. »

Levine remonta à cheval et alla visiter son champ de trèfle de l’année précédente, puis celui qu’on labourait pour le blé d’été.

Le trèfle levait admirablement et le labour était excellent ; dans deux ou trois jours, les semailles pourraient commencer.

Levine satisfait revint par les ruisseaux, espérant que l’eau aurait baissé ; effectivement il put les traverser, et au passage il effraya deux canards.

« Il doit y avoir des bécasses », pensa-t-il ; et un garde qu’il rencontra en approchant de la maison, lui confirma cette supposition.

Aussitôt il hâta le pas de son cheval afin de rentrer dîner et de préparer son fusil pour le soir.