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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 181-184).


CHAPITRE XXXII


Le premier visage qu’aperçut Anna en rentrant chez elle, fut celui de son fils ; il s’élança sur l’escalier malgré sa gouvernante, criant dans un transport de joie : « Maman, maman ! » et lui sauta au cou.

« Je vous disais bien que c’était maman ! cria-t-il à la gouvernante, je savais bien que c’était elle. »

Mais le fils, comme le père, causa à Anna une espèce de désillusion ; elle se l’imaginait mieux qu’il n’était en réalité, et cependant il était charmant, avec sa tête frisée, ses yeux bleus et ses belles petites jambes dans leurs bas bien tirés.

Anna éprouva un bien-être presque physique à le sentir près d’elle, à recevoir ses caresses, et un apaisement moral à regarder ces yeux d’une expression si tendre, si confiante, si candide. Elle écouta ses questions enfantines, tout en déballant les petits cadeaux envoyés par les enfants de Dolly, et lui raconta qu’il y avait à Moscou une petite fille, nommée Tania, qui savait déjà lire, et qui enseignait même à lire aux autres enfants.

« Suis-je moins gentil qu’elle ? demanda Serge.

— Pour moi, il n’y a rien de mieux au monde que toi.

— Je le sais bien », dit l’enfant en souriant.

À peine Anna eut-elle fini de déjeuner qu’on lui annonça la comtesse Lydie Ivanovna. La comtesse était une grande et forte femme, au teint jaune et maladif, avec de splendides yeux noirs et rêveurs. Anna l’aimait bien, mais ce jour-là ses défauts la frappèrent pour la première fois.

« Eh bien, mon amie, vous avez porté le rameau d’olivier ? demanda la comtesse en entrant.

— Oui, tout s’est arrangé, répondit Anna, mais ce n’était pas aussi grave que nous le pensions ; en général, ma belle-sœur est un peu trop prompte à prendre une détermination. »

Mais la comtesse Lydie, qui s’intéressait à tout ce qui ne la regardait pas, avait assez l’habitude de ne prêter aucune attention à ce qui, soi-disant, l’intéressait ; elle interrompit Anna.

« Oui, il y a bien des maux et des tristesses sur cette terre, et je me sens tout épuisée aujourd’hui !

— Qu’y a-t-il ? demanda Anna en souriant involontairement.

— Je commence à me lasser de lutter inutilement pour la vérité, et je me détraque complètement. L’œuvre de nos petites sœurs (il s’agissait d’une institution philanthropique et patriotiquement religieuse) marchait parfaitement, mais il n’y a rien à faire de ces messieurs ! — Et la comtesse Lydie prit un ton de résignation ironique. — Ils se sont emparés de cette idée pour la défigurer absolument, et la jugent maintenant misérablement, pauvrement ! Deux ou trois personnes, parmi lesquelles votre mari, comprennent seules le sens de cette œuvre ; les autres ne font que la discréditer. Hier, Pravdine m’écrit… »

Et la comtesse raconta ce que contenait la lettre de Pravdine, un célèbre panslaviste vivant à l’étranger. Elle raconta ensuite les nombreux pièges tendus à l’œuvre de l’Union des Églises, s’étendit sur les désagréments qu’elle en éprouvait, et partit enfin à la hâte, parce qu’elle devait encore assister ce jour-là à une réunion du comité slave.

« Tout cela existait autrefois ; pourquoi ne l’ai-je pas remarqué plus tôt ? pensa Anna. Était-elle aujourd’hui plus nerveuse que d’habitude ? Au fond, tout cela est drôle ; voilà une femme qui n’a que la charité en vue, une chrétienne, et elle se fâche et lutte contre d’autres personnes, dont le but est également celui de la religion et de la charité. »

Après la comtesse Lydie vint une amie, femme d’un haut fonctionnaire, qui lui raconta les nouvelles de la ville. Alexis Alexandrovitch était à son ministère. Restée seule, Anna employa le temps qui précédait l’heure du dîner à assister à celui de son fils, car l’enfant mangeait seul, et à remettre de l’ordre dans ses affaires et dans sa correspondance arriérée.

Le trouble et le sentiment de honte dont elle avait tant souffert en route disparaissaient maintenant dans les conditions ordinaires de sa vie ; elle se retrouvait calme et irréprochable et s’étonnait de son état d’esprit de la veille. « Que s’était-il passé de si grave ? Wronsky avait dit une folie à laquelle il serait facile de ne donner aucune suite. Inutile d’en parler à Alexis Alexandrovitch, ce serait paraître y attacher de l’importance. » Et elle se souvint d’un petit épisode avec un jeune subordonné de son mari, qu’elle s’était cru obligée de raconter à celui-ci. Alexis Alexandrovitch lui dit alors que toute femme du monde devait s’attendre à des incidents de ce genre, mais que sa confiance en elle était trop absolue pour qu’il se permît une jalousie humiliante et ne se fiât pas à son tact.

« Mieux vaut se taire, et d’ailleurs je n’ai, Dieu merci, rien à dire », pensa-t-elle.