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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 168-172).


CHAPITRE XXIX


« Enfin tout est fini, Dieu merci ! » fut la première pensée d’Anna après avoir dit adieu à son frère, qui avait encombré l’entrée du wagon de sa personne jusqu’au troisième coup de sonnette. Elle s’assit auprès d’Annouchka, sa femme de chambre, sur le petit divan, et examina le compartiment, faiblement éclairé. « Dieu merci, je reverrai demain Serge et Alexis Alexandrovitch ; et ma bonne vie habituelle reprendra comme par le passé. »

Avec ce même besoin d’agitation dont elle avait été possédée toute la journée, Anna fit minutieusement son installation de voyage ; de ses petites mains adroites elle sortit de son sac rouge un oreiller qu’elle posa sur ses genoux, s’enveloppa bien les pieds, et s’installa. Une dame malade s’arrangeait déjà pour la nuit. Deux autres dames adressèrent la parole à Anna, et une grosse vieille, entourant ses jambes d’une couverture, fit des remarques critiques sur le chauffage. Anna répondit aux dames, mais, ne prévoyant aucun intérêt à leur conversation, demanda sa petite lanterne de voyage à Annouchka, l’accrocha au dossier de son fauteuil et sortit de son sac un roman anglais et un couteau à papier. Tout d’abord, il lui fut difficile de lire ; on allait et venait autour d’elle ; une fois le train en mouvement, elle écouta involontairement ce qui se passait au dehors ; la neige qui battait les vitres, le conducteur qui passait couvert de flocons, la conversation de ses compagnes de voyage qui s’entretenaient de la tempête qu’il faisait, tout lui donnait des distractions. Ce fut plus monotone ensuite ; toujours les mêmes secousses et le même bruit, la même neige à la fenêtre, les mêmes changements brusques de température du chaud au froid, puis encore au chaud, les mêmes visages entrevus dans la demi-obscurité, les mêmes voix ; enfin elle parvint à lire et à comprendre ce qu’elle lisait. Annouchka sommeillait déjà, tenant le petit sac rouge sur ses genoux, de ses grosses mains couvertes de gants, dont l’un était déchiré. Anna lisait et comprenait ce qu’elle lisait, mais la lecture, c’est-à-dire le fait de s’intéresser à la vie d’autrui, lui devenait intolérable, elle avait trop besoin de vivre par elle-même. L’héroïne de son roman soignait des malades : elle aurait voulu marcher elle-même bien doucement dans une chambre de malade ; un membre du Parlement tenait un discours : elle aurait voulu le prononcer à sa place ; lady Mary montait à cheval et étonnait le monde par son audace : elle aurait voulu en faire autant. Mais il fallait rester tranquille, et de ses petites mains elle tourmentait son couteau à papier en cherchant à prendre patience.

Le héros de son roman touchait à l’apogée de son bonheur anglais, un titre de baron et une terre, et Anna aurait voulu partir pour cette terre, lorsqu’il lui sembla tout à coup qu’il y avait là pour le nouveau baron un sujet de honte, et pour elle aussi. « Mais de quoi avait-il à rougir ? — Et moi, de quoi serais-je honteuse ? » se demanda-t-elle en s’appuyant au dossier de son fauteuil, étonnée et mécontente, et serrant son couteau à papier dans ses mains. Qu’avait-elle fait ? Elle passa en revue ses souvenirs de Moscou, ils étaient tous bons et agréables. Elle se rappela le bal, Wronsky, ses rapports avec lui, son visage humble et amoureux ; y avait-il là rien dont elle dût être confuse ? Et cependant le sentiment de honte augmentait à ce souvenir, et il lui semblait qu’une voix intérieure lui disait à propos de Wronsky : « Tu brûles, tu brûles, chaud, chaud, chaud. — Quoi, qu’est-ce que cela signifie ? — se demanda-t-elle en changeant de place sur son fauteuil d’un air résolu, — aurais-je peur de regarder ces souvenirs en face ? Qu’y a-t-il, au bout du compte ? Existe-t-il, peut-il rien exister de commun entre ce petit officier et moi, si ce n’est les relations que l’on a avec tout le monde ? » Elle sourit de dédain et reprit son livre, mais décidément elle n’y comprenait plus rien. Elle frotta son couteau à papier sur la vitre gelée pour en passer ensuite la surface froide et lisse sur sa joue brûlante, et se prit à rire presque à haute voix. Elle sentait ses nerfs se tendre de plus en plus, ses yeux s’ouvrir démesurément, ses doigts se crisper nerveusement, quelque chose l’étouffer, les images et les sons prendre une importance exagérée dans la demi-obscurité du wagon. Elle se demandait à chaque instant dans quel sens on marchait, si c’était en avant, à reculons, ou si l’on était arrêté. Était-ce bien Annouchka qui était là auprès d’elle, ou une étrangère ? « Qu’est-ce qui est là, suspendu au crochet ? une pelisse ou un animal ? » La peur de se laisser aller à cet état d’inconscience la prit ; elle sentait qu’elle y pouvait encore résister par la force de la volonté. Pour tâcher de reprendre possession d’elle-même, Anna se leva, ôta son plaid, son col de fourrure et crut un moment s’être remise. Un homme maigre, vêtu, comme un paysan, d’une longue souquenille jaunâtre à laquelle il manquait un bouton, entra. Elle reconnut en lui l’homme qui chauffait le poêle, le vit regarder le thermomètre, et remarqua comme le vent et la neige s’introduisaient à sa suite dans le wagon ; puis tout se confondit de nouveau. Le paysan à grande taille se mit à grignoter quelque chose au mur ; la vieille dame étendit ses jambes et en remplit tout le wagon comme d’un nuage noir ; puis elle crut entendre un bruit étrange, quelque chose qui se déchirait en grinçant ; un feu rouge et aveuglant brilla pour disparaître derrière un mur.

Anna se sentit tomber dans un fossé.

Toutes ces sensations étaient plus amusantes qu’effrayantes. La voix de l’homme couvert de neige lui cria un nom à l’oreille. Elle se souleva, reprit ses sens, et comprit qu’on approchait d’une station et que cet homme était le conducteur. Aussitôt elle demanda son châle et son col de fourrure à Annouchka, les mit, et se dirigea vers la porte.

« Madame veut sortir ? demanda Annouchka.

— Oui, j’ai besoin de respirer, il fait si chaud ici ! » Et elle ouvrit la porte.

Le chasse-neige et le vent lui barrèrent le passage ; cela lui parut drôle, et elle lutta pour parvenir à ouvrir la porte. Le vent semblait l’attendre au dehors pour l’enlever gaiement en sifflant ; mais elle s’accrocha d’une main à un poteau, retint ses vêtements de l’autre, et descendit sur le quai.

Une fois abritée par le wagon, elle trouva un peu de calme, et ce fut avec une véritable jouissance qu’elle respira à pleins poumons l’air froid de cette nuit de tempête. Debout près de la voiture, elle regarda autour d’elle le quai couvert de neige et la station toute brillante de lumières.