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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 141-147).


CHAPITRE XXIV


« Il doit y avoir en moi quelque chose de répulsif, pensait Levine en sortant de chez les Cherbatzky pour rentrer chez son frère. Je ne plais pas aux autres hommes. On dit que c’est de l’orgueil : je n’ai pas d’orgueil. Me serais-je mis dans la situation où je suis, si j’en avais ? » Et il se figurait Wronsky heureux, aimable, tranquille, plein d’esprit, ignorant jusqu’à la possibilité de se trouver dans une position semblable à la sienne. « Elle devait le choisir, c’est naturel, et je n’ai à me plaindre de rien ni de personne ; il n’y a de coupable que moi ; quel droit avais-je de supposer qu’elle consentirait à unir sa vie à la mienne ? Qui suis-je ? que suis-je ? Un homme inutile à lui-même et aux autres. »

Et le souvenir de son frère Nicolas lui revint. « N’a-t-il pas raison de dire, lui, que tout est mauvais et détestable en ce monde ? Avons-nous jamais été justes en jugeant Nicolas ? Certainement, aux yeux de Prokofi qui l’a rencontré ivre et en pelisse déchirée, c’est un être méprisable ; mais mon point de vue est différent. Je connais son cœur et je sais que nous nous ressemblons. Et moi qui, au lieu d’aller le chercher, ai été dîner et suis venu ici ! »

Levine s’approcha d’un réverbère pour déchiffrer l’adresse de son frère et appela un isvostchik. Pendant le trajet, qui fut long, Levine se rappela un à un les incidents de la vie de Nicolas. Il se souvint comment à l’Université, et un an après l’avoir quittée, son frère avait vécu comme un moine, sans tenir compte des plaisanteries de ses camarades, accomplissant rigoureusement toutes les prescriptions de la religion, offices, carêmes, fuyant tous les plaisirs et surtout les femmes : comment, plus tard, il s’était laissé entraîner et lié avec des gens de la pire espèce pour mener une vie de débauche. Il se rappela son histoire avec un petit garçon qu’il avait pris à la campagne pour l’élever, et qu’il battit de telle sorte, dans un accès de colère, qu’il faillit être condamné pour sévices et mutilation. Il se souvint de son histoire avec un escroc, auquel il avait donné une lettre de change pour payer une dette de jeu, et qu’il avait ensuite traduit en justice pour l’avoir trompé. C’était précisément la lettre de change que venait de payer Serge Ivanovitch. Il se souvint de la nuit que Nicolas passa au poste pour désordres nocturnes, du procès scandaleux entamé contre son frère Serge, lorsqu’il accusa celui-ci de ne pas vouloir lui payer sa part de la succession de leur mère et enfin de sa dernière aventure, lorsque, ayant pris un emploi dans les gouvernements de l’ouest, il fut traduit en jugement pour coups portés à un supérieur. Tout cela était odieux, mais pour Levine l’impression était moins mauvaise que pour ceux qui ne connaissaient pas Nicolas, car il s’imaginait connaître le fond de ce cœur et sa véritable histoire.

Levine n’oubliait pas qu’au temps où Nicolas avait cherché dans les pratiques de la dévotion un frein à ses mauvaises passions, personne ne l’avait approuvé ou soutenu ; chacun, au contraire, lui le premier, l’avait tourné en ridicule ; puis, lorsque était venue la chute, personne ne chercha à le relever : on le fuyait avec horreur et dégoût.

Levine sentait que Nicolas, dans le fond de son âme, ne devait pas se trouver plus coupable que ceux qui le méprisaient. Était-il responsable de sa nature indomptable, de son intelligence bornée ? N’avait-il pas cherché à rester dans la bonne voie ? « Je lui parlerai à cœur ouvert et l’obligerai à en faire autant, et je lui prouverai que je le comprends parce que je l’aime. »

Il se fit donc conduire à l’hôtel indiqué sur l’adresse, vers onze heures du soir.

« En haut, aux numéros 12 et 13, répondit le suisse de l’hôtel.

— Est-il chez lui ?

— Probablement. »

La porte du numéro 12 était entr’ouverte, et il sortait de la chambre une épaisse fumée de tabac de qualité inférieure ; Levine entendit le son d’une voix inconnue, puis il reconnut la présence de son frère en l’entendant tousser.

Quand il entra dans une espèce d’antichambre, la voix inconnue disait :

« Tout dépend de la façon raisonnable et rationnelle dont l’affaire sera menée. »

Levine jeta un coup d’œil dans l’entre-bâillement de la porte, et vit que celui qui parlait était un jeune homme, vêtu comme un homme du peuple, un énorme bonnet sur la tête ; sur le divan était assise une jeune femme grêlée, en robe de laine, sans col et sans manchettes. Le cœur de Constantin se serra à l’idée du milieu dans lequel vivait son frère ! Personne ne l’entendit, et, tout en ôtant ses galoches, il écouta ce que disait l’individu mal vêtu. Il parlait d’une affaire qu’il cherchait à conclure.

« Que le diable les emporte, les classes privilégiées ! dit la voix de son frère après avoir toussé. Macha ! tâche de nous avoir à souper, et donne-nous du vin s’il en reste ; sinon, fais-en chercher. »

La femme se leva, et en sortant aperçut Constantin de l’autre côté de la cloison.

« Quelqu’un vous demande, Nicolas Dmitrievitch, dit-elle.

— Que vous faut-il ? cria la voix de Nicolas avec colère.

— C’est moi, répondit Constantin en paraissant à la porte.

— Qui moi ? » répéta la voix de Nicolas sur un ton irrité. Levine l’entendit se lever vivement en s’accrochant à quelque chose, et vit se dresser devant lui la haute taille, maigre et courbée de son frère, dont l’aspect sauvage, hagard et maladif lui fit peur.

Il avait encore maigri depuis la dernière fois que Constantin l’avait vu, trois ans auparavant ; il portait une redingote écourtée ; sa structure osseuse, ses mains, tout paraissait plus grand. Ses cheveux étaient devenus plus rares, ses moustaches se hérissaient autour de ses lèvres comme autrefois, et il avait le même regard effrayé qui se fixa sur son visiteur avec une sorte de naïveté.

« Ah ! Kostia ! » s’écria-t-il tout à coup en reconnaissant son frère, et ses yeux brillèrent de joie ; puis, se tournant vers le jeune homme, il fit de la tête et du cou un mouvement nerveux, bien connu de Levine, comme si sa cravate l’eût étranglé, et une expression toute différente, sauvage et cruelle, se peignit sur son visage amaigri.

« Je vous ai écrit, à Serge Ivanitch et à vous, mais je ne vous connais pas et ne veux pas vous connaître. Que veux-tu, que voulez-vous de moi ? »

Constantin avait oublié ce que cette nature offrait de mauvais, de difficile à supporter, et qui rendait impossible toute relation de famille ; il s’était représenté son frère tout autre, en pensant à lui ; maintenant, en revoyant ces traits, ces mouvements de tête bizarres, le souvenir lui revint.

« Mais je ne veux rien de toi, répondit-il avec une certaine timidité, je suis tout simplement venu te voir. »

L’air craintif de son frère adoucit Nicolas.

« Ah ! c’est ainsi, dit-il avec une grimace ; dans ce cas, entre, assieds-toi ; veux-tu souper ? Macha, apporte trois portions. Non, attends. Sais-tu qui c’est ? dit-il à son frère en désignant l’individu mal vêtu. C’est M. Kritzki, mon ami ; je l’ai connu à Kiew ; c’est un homme très remarquable. La police le persécutait, naturellement parce que ce n’est pas un lâche. »

Et il regarda chacun des assistants, comme il faisait toujours après avoir parlé ; puis, s’adressant à la femme qui était sur le point de sortir, il cria :

« Attends, te dis-je ! » Il regarda encore chacun et se mit à raconter, avec la difficulté de parole que connaissait trop bien Constantin, toute l’histoire de Kritzki : comment il avait été chassé de l’Université pour avoir voulu fonder une société de secours et des écoles du dimanche ; comment il avait ensuite été nommé instituteur primaire pour être aussitôt chassé ; comment il avait été mis en jugement on ne sait pourquoi.

« Vous êtes de l’Université de Kiew ? demanda Constantin à Kritzki pour rompre un silence gênant.

— Oui, j’en ai été, répondit Kritzki, en fronçant le sourcil d’un air mécontent.

— Et cette femme, interrompit Nicolas en la désignant, c’est Maria-Nicolaevna, la compagne de ma vie. Je l’ai prise dans une maison, mais je l’aime et je l’estime, et tous ceux qui veulent me connaître doivent l’aimer et l’honorer. Je la considère comme ma femme. Ainsi tu sais à qui tu as affaire : et maintenant, si tu crois t’abaisser, libre à toi de sortir. »

Et il jeta un regard interrogateur sur ceux qui l’entouraient.

« Je ne comprends pas en quoi je m’abaisserais.

— Alors, fais-nous monter trois portions, Macha, trois portions, de l’eau-de-vie, du vin. Non, attends ; non, c’est inutile, va. »