Legrand et Crouzet (p. 369-373).


LII

LA JOURNÉE DU 5 OCTOBRE


Gilbert jeta un coup d’œil sur les différents personnages que nous venons de mettre en scène, et s’avançant respectueusement vers Marie-Antoinette :

— La reine, dit-il, me permettra-t-elle, en l’absence de son auguste époux, de lui faire part des nouvelles que j’apporte ? — Parlez, Monsieur, dit Marie. En vous voyant venir si rapidement, j’ai appelé toute ma force à mon secours, car je me suis douté que vous m’apportiez quelque rude nouvelle. — La reine eût-elle préféré que je l’eusse laissée surprendre ? Avertie, la reine, avec cet esprit sain, ce jugement sûr qui la caractérisent, la reine ira au-devant du danger, et peut-être alors le danger reculera-t-il devant elle. — Voyons, Monsieur, ce danger, quel est-il ? — Madame, sept ou huit mille femmes sont parties de Paris, et viennent, armées, à Versailles. — Sept ou huit mille femmes ? dit la reine d’un air de mépris. — Oui, mais elles se seront arrêtées en route, et peut-être seront-elles quinze ou vingt mille en arrivant ici. — Et que viennent-elles faire ? — Elles ont faim, Madame, et elles viennent demander du pain au roi.

La reine se retourna vers Charny.

— Hélas ! Madame, dit le comte, ce que j’avais prévu est arrivé. — Que faire ? demanda Marie-Antoinette. — Prévenir le roi d’abord, dit Gilbert.

La reine se retourna vivement.

— Le roi ! Oh ! non, s’écria-t-elle. L’exposer, à quoi bon ?

Ce cri jaillit du cœur de Marie-Antoinette plutôt qu’il n’en sortit. Il était tout le manifeste de cette bravoure de la reine, de sa conscience d’une force toute personnelle, et de la conscience en même temps d’une faiblesse qu’elle n’eût dû ni trouver chez son mari, ni révéler à des étrangers.

Mais Charny, était-ce un étranger ? mais Gilbert, était-ce un étranger ?

Non, ces deux hommes, au contraire, ne semblaient-ils pas élus par la Providence, l’un pour sauvegarder la reine, l’autre pour sauvegarder le roi ?

Charny répondit à la fois à la reine et à Gilbert ; il reprenait tout son empire, car il avait fait le sacrifice de son orgueil.

— Madame, dit-il, monsieur Gilbert a raison, il faut prévenir le roi. Le roi est aimé encore, le roi se présentera aux femmes, il les haranguera, il les désarmera. — Mais, demanda la reine, qui se chargera d’aller prévenir le roi ? la route est déjà coupée bien certainement, et c’est une entreprise dangereuse. — Le roi est au bois de Meudon ? — Oui, et si, comme c’est probable, les routes… — Que Votre Majesté ne daigne voir en moi qu’un homme de guerre, interrompit simplement Charny. Un soldat est fait pour être tué.

Et ces paroles prononcées, il n’attendit pas la réponse, il n’écouta pas le soupir ; il descendit rapidement, sauta sur un cheval des gardes, et courut vers Meudon avec deux cavaliers.

À peine avait-il disparu, répondant par un dernier signe à l’adieu qu’Andrée lui envoyait par la fenêtre, qu’un bruit lointain qui ressemblait au mugissement des flots dans un jour d’orage fit dresser l’oreille à la reine. Ce bruit semblait monter des arbres les plus éloignés de la route de Paris que, de l’appartement où l’on était, on voyait se dérouler dans le brouillard jusqu’aux dernières maisons de Versailles.

Bientôt l’horizon devint menaçant à la vue comme il l’était à l’oreille ; une pluie blanche et piquante commença de rayer la brume grise.

Et cependant, malgré ces menaces du ciel, Versailles s’emplissait de monde.

Les émissaires se succédaient au château. Chaque émissaire signalait une nombreuse colonne venant de Paris, et chacun, songeant aux joies et aux triomphes faciles des jours précédents, se sentait au cœur, les uns comme un remords, les autres comme une terreur.

Les soldats, inquiets et se regardant les uns les autres, prenaient lentement leurs armes. Pareils à des gens ivres qui essaient de secouer le vin, les officiers, démoralisés par le trouble visible des soldats et les murmures de la foule, respiraient péniblement cette atmosphère toute chargée de malheurs qu’on allait leur attribuer.

De leur côté les gardes du corps, trois cents hommes à peu près, montaient à cheval froidement, et avec cette hésitation qui prend l’homme d’épée lorsqu’il comprend qu’il aura affaire à des ennemis dont l’attaque est inconnue.

Que faire contre des femmes qui sont parties menaçantes et avec des armes, mais qui arrivent désarmées et ne pouvant même plus lever les bras, tant elles sont lasses, tant elles ont faim !

Cependant, à tout hasard, ils prennent leurs rangs, tirent leurs sabres et attendent.

Enfin, les femmes paraissent ; elles arrivaient par deux routes. À moitié chemin, elles s’étaient séparées ; les unes avaient pris par Saint-Cloud, les autres par Sèvres.

Avant de se séparer, on avait partagé huit pains : c’était tout ce qu’on avait trouvé à Sèvres.

Trente-deux livres de pain pour sept mille personnes !

En arrivant à Versailles, à peine pouvaient-elles se traîner ; plus des trois quarts avaient semé leurs armes sur la route. Comme nous l’avons dit, Maillard avait obtenu du dernier quart qu’il laissât les siennes aux premières maisons de la ville.

Puis, en entrant dans la ville :

— Allons, dit-il, pour qu’on ne doute pas que nous soyons des amis de la royauté, chantons : Vive Henri IV !

Et, d’une voix mourante et qui avait à peine la force de demander du pain, elles entonnèrent le chant royal.

Aussi l’étonnement fut grand au palais, lorsqu’au lieu de cris et de menaces on entendit des chants, lorsqu’on vit surtout les chanteuses chancelantes, la faim ressemble à l’ivresse, venir colorer leurs visages hâves, pâles, livides, souillés, dégouttant d’eau et de sueur, des milliers de figures effrayantes, superposées, doublant à l’œil étonné le nombre des visages par le nombre des mains qui se crispent et s’agitent le long des barreaux dorés.

Puis de temps en temps, du sein de ces groupes fantastiques, s’échappaient de lugubres hurlements ; du milieu de ces figures agonisantes jaillissaient des éclairs.

De temps en temps encore, toutes ces mains abandonnent le barreau qui les soutenait, et, à travers les intervalles, s’allongent du côté du château.

Les unes, ouvertes et tremblantes, celles-là demandent ;

Les autres, crispées et tendues, celles-là menacent.

Oh ! le tableau était sombre.

La pluie et la boue, voilà pour le ciel et la terre.

La faim et la menace, voilà pour les assiégeants.

La pitié et le doute, voilà pour les défenseurs.

En attendant Louis XVI, la reine, pleine d « fièvre et de résolution, fait ordonner la défense ; peu à peu les courtisans, les officiers, les hauts fonctionnaires, se sont groupés autour d’elle. Au milieu d’eux, elle aperçut monsieur de Saint-Priest, ministre de Paris.

— Allez voir décidément ce que veulent ces gens, Monsieur, dit-elle. Monsieur de Saint-Priest descend, traverse la cour et s’approche de la grille.

— Que voulez-vous ? demanda-t-il aux femmes. — Du pain ! du pain ! du pain ! répondirent à la fois mille voix. — Du pain ! répond monsieur de Saint-Priest avec impatience ; quand vous n’aviez qu’un maître, vous n’en manquiez pas, de pain ; à présent que vous en avez douze cents, vous voyez où vous en êtes.

Et monsieur de Saint-Priest se retire au milieu des cris de ces affamées, en ordonnant de tenir la grille fermée. Mais une députation s’avance, et devant laquelle il faudra bien que la grille s’ouvre.

Maillard s’est présenté à l’Assemblée, au nom des femmes ; il a obtenu que le président, avec une députation de douze femmes, viendra faire des représentations au roi.

Au moment même où la députation, Mounier en tête, sort de l’Assemblée, le roi entre au galop par les communs. Charny l’a rejoint dans le bois de Meudon.

— Ah ! c’est vous, Monsieur, lui demanda le roi. Est-ce à moi que vous en avez ? — Oui, sire. — Que se passe-t-il donc, vous avez été grand train ? — Sire, dix mille femmes sont à Versailles à cette heure, arrivant de Paris et demandant du pain. Le roi haussa les épaules, mais bien plutôt avec un sentiment de pitié que de dédain.

— Hélas ! dit-il, si j’en avais, du pain, je n’attendrais pas qu’elles vinssent à Versailles pour m’en demander. Et cependant, sans faire d’autres observations, en jetant un regard douloureux du côté par où s’éloignait la chasse qu’il était forcé d’interrompre ;

— Allons donc à Versailles, Monsieur, dit-il. Et il était parti pour Versailles.

Il venait d’arriver, comme nous l’avons dit, lorsque de grands cris retentirent sur la place d’Armes.

— Qu’est-ce que cela ? dit le roi. — Sire, dit Gilbert en entrant, pâle comme la mort, ce sont vos gardes qui, conduits par monsieur Georges de Charny, chargent le président de l’Assemblée nationale et la députation qu’il conduit vers vous. — Impossible ! s’écrie le roi. — Écoutez les cris de ceux qu’on assassine. Voyez, voyez, tout le monde qui fuit. — Faites ouvrir les portes ! s’écrie le roi. Je recevrai la députation. — Mais, sire ! s’écria la reine. — Faites ouvrir, dit Louis XVI. Les palais des rois sont lieu d’asile. — Hélas ! dit la reine, excepté peut-être pour les rois !