Anecdotes normandes (Floquet)/Un grand dîner

Texte établi par Charles de BeaurepaireCagniard (p. 33-45).


Un grand dîner du Chapitre de Rouen


À L’HOTEL DE LISIEUX
En 1425, le jour de la Saint-Jean


----




Il existait anciennement, dans notre ville, une paroisse entièrement indépendante de l’archevêque de Rouen : c’était la paroisse de Saint-Cande-le-Vieux. Elle relevait du Saint-Siège, représenté par les évêques de Lisieux, qui venaient dans la capitale de la Normandie, tout près de l’église métropolitaine et du manoir de l’archevêque, exercer des pouvoirs dont il est permis de croire qu’ils étaient un peu fiers. Cette parcelle de leur diocèse, située à douze ou quinze lieues du reste, était régie par le rituel de Lisieux, et en suivait fidèlement les pratiques, différentes quelquefois de celles de la métropole ; en sorte que, d’un côté du ruisseau, on pouvait, à certains jours, manger la poularde en toute sûreté de conscience, tandis que, du côté opposé, et à six pieds de distance, telle chose eût été une violation blâmable des prescriptions imposées au chrétien.

Jaloux à l’excès de cette fraction démembrée de leur territoire, les évêques de Lisieux avaient fait construire, tout près de l’église de Saint-Cande, un spacieux manoir qu’on appela d’abord l’hôtel de Saint-Cande, puis l’hôtel de Lisieux. L’hôtellerie qui porte aujourd’hui ce nom a été bâtie sur une partie du terrain qu’occupait naguère le manoir épiscopal ; peut-être y trouverait-on encore quelque vestige de l’ancienne demeure des évêques de Lisieux. Ce fut dans ce manoir épiscopal, remarquable sans doute, alors, par ses tourelles élancées, par les ogives de ses portes, de ses fenêtres, et par l’éclat de ses verrières, que Zanon de Castiglione, évêque de Lisieux, donna, en 1425, une fête dont le souvenir nous a paru digne d’être conservé pour ceux qui aiment à connaître, dans ses détails, la vie privée de nos pères. Neveu du cardinal Branda, Zanon de Castiglione venait d’être appelé, après lui, au siège épiscopal de Lisieux. Le 24 janvier 1424, comme on célébrait la messe dans le choeur de la Cathédrale de Rouen, Zanon de Castiglione, revêtu des insignes de l’épiscopat, s’avança vers le maîtreautel, assisté de plusieurs chanoines et prêtres de Rouen. Là, étendant la main sur l’évangile, il dit : « Moi, Zanon, évêque de Lisieux, je promets à toujours, à l’église métropolitaine de Rouen, à révérend père monseigneur Jean, archevêque de Rouen, ainsi qu’aux archevêques qui lui succéderont régulièrement, le respect et l’obéissance canoniques. Ainsi Dieu me soit en aide et ce saint Évangile. » Pendant qu’il parlait, son serment était inscrit au livre d’ivoire placé sur l’autel ; le prélat le souscrivit de son seing, précédé de la croix révérée qui annonce toujours la signature des évêques.

Mais ce serment n’était pas la seule obligation qu’eussent à remplir les évêques suffragants de Normandie. Après que Zanon de Castiglione eut apposé son seing au livre d’ivoire, les chanoines le prirent à part et lui firent connaître un usage auquel il devait se conformer. Il fallait qu’avant de prendre possession de son siège, il donnât, à l’archevêque de Rouen, son métropolitain, au chapitre, au clergé de la Cathédrale, et à tous les officiers de l’église et des chanoines, un festin solennel ; à moins, cependant, qu’il n’aimât mieux offrir, en argent, l’équivalent de ce qu’aurait pu coûter ce repas. C’est ce qu’on appelait le past des évêques, « pastus », du mot pascere, que l’on me dispensera de traduire. Les évêques de Bayeux, de Séez, d’Évreux, de Coutances, d’Avranches, et enfin de Lisieux, ne s’étaient jamais refusés, jusqu’alors, à l’accomplissement de ce devoir.

Zanon de Castiglione, pressé de se rendre à Lisieux, où sa joyeuse entrée devait avoir lieu dans le terme le plus prochain, pria instamment qu’on le laissât partir, et promit de donner à Rouen, le 24 juin suivant, jour de la Saint-Jean, le banquet auquel il était obligé. On ne pouvait repousser une telle ouverture ; mais les chanoines tenaient à ce que le prélat donnât des sûretés. À l’heure même fut dressé, par des notaires, un acte en bonne forme, conçu en termes aussi exprès, aussi explicites, que s’il se fut agi de la vente du plus spacieux domaine de la province. Le prélat promettait, pour le jour dit, le banquet obligé ; il le promettait convenable, et tel qu’il devait être pour une semblable conjoncture. À la garantie de cette obligation, il engageait tous ses biens présents et à venir, déclarant renoncer formellement à toute exception de fait et de droit. Mais ce n’est pas tout : hélas ! nous sommes tous mortels ; du 24 janvier à la Saint-Jean, mal pouvait advenir à l’évêque de Lisieux, et alors qu’en eût-il été du banquet promis ? Le cas avait été prévu, et l’acte disait qu’arrivant le décès du prélat, ses biens resteraient engagés à l’archevêque de Rouen et au chapitre, jusqu’à ce qu’on les eût convenablement indemnisés. Cet acte fut signé de la main de Zanon de Castiglione, et scellé de son sceau épiscopal.

Le 24 juin suivant, jour de la Saint-Jean, le matin, assez longtemps avant la messe, monseigneur de la Roche-Taillée, archevêque de Rouen, et tous les chanoines de Notre-Dame, étaient réunis dans la salle capitulaire, et relisaient peut-être l’acte du 24 janvier, lorsqu’on entendit heurter à la porte, et le messager du chapitre annonça qu’un prélat désirait parler à Messieurs. Ce prélat fut introduit : c’était Zanon de Castiglione, évêque de Lisieux. Il salua l’assemblée, alla s’asseoir auprès de la chaire de l’archevêque de Rouen, et s’exprima en ces termes : « Me voilà venu au jour dit, Monseigneur et Messieurs, pour acquitter mes engagements et vous inviter au banquet ou past dû et promis par moi. S’il n’était pas aussi solennel, aussi magnifique, et tel, enfin, que le mérite la présence d’un si grand prélat et d’hommes aussi éminents, acceptez-le, toutefois, de bonne grâce, et imputez-en l’insuffisance, non à mauvais vouloir de ma part, mais à mon peu d’habitude de ces sortes de choses, et à mon ignorance des usages de ce pays. Croyez à ma bonne volonté et au désir que j’aurais de vous traiter d’une manière plus digne de vous. »

— « Monsieur de Lisieux (lui répondit M. de la Roche-Taillée), dans cette province de Normandie, l’archevêque, les évêques ses suffragants, et les chanoines de Rouen, ne font tous ensemble qu’un seul et même corps, animé des sentiments les plus fraternels. Le past solennel dû par les évêques suffragants remonte aux temps les plus reculés, et est une manifestation de ces sentiments de confraternité. Ce que nous savons tous ici de vos vertus, de votre caractère, de votre vie exemplaire, de votre savoir éminent, nous fait applaudir à votre promotion au siège épiscopal de Lisieux. Regardez-vous ici comme étant parmi des frères prêts à vous donner conseil, faveur, assistance, en toutes les occasions où vous les pourrez désirer, soit qu’il s’agisse de votre personne, soit qu’il soit nécessaire de défendre les libertés dé l’église et les droits de votre évêché. Quant au banquet, certains de votre bonne volonté, nous n’aurons garde de nous formaliser si, étranger à ce pays, vous ne vous êtes pas minutieusement conformé à des pratiques de notre église qui vous sont inconnues ; et nous applaudissons d’avance aux dispositions que vous avez prises. » — En ce moment, deux dignités et deux chanoines furent envoyés à l’hôtel de Lisieux voir si la salle du festin était convenablement préparée pour recevoir l’archevêque et son chapitre ; ils étaient chargés aussi de maintenir l’ordre pendant le repas, parmi les officiers de la suite de l’archevêque et ceux du chapitre, et d’y rappeler ceux qui pourraient s’en écarter.

Alors l’assemblée se sépara ; l’archevêque rentra dans son palais, et on chanta au chœur, attendant l’archevêque. — Bientôt on vit s’ouvrir la petite porte basse par laquelle les archevêques de Rouen viennent de leur palais à l’église, et M. de la Roche-Taillée entra, précédé de sa croix, ayant à sa droite l’évêque de Bayeux, à sa gauche celui de Lisieux. Derrière lui venaient les officiers attachés à sa personne, ceux de sa juridiction, les avocats, les notaires, les procureurs, puis des appariteurs ou sergents. L’archevêque, s’adressant au grand-chantre, lui dit que l’official ou son lieutenant devait, lors de ce past, s’asseoir auprès de lui, à sa gauche. — « Monseigneur (lui répondit le grand-chantre), là où vous êtes en personne, il semble hors de propos qu’un autre vous représente. Aujourd’hui, d’ailleurs, l’official est absent, et son lieutenant est un simple chapelain de cette église. — À la bonne heure, répondit le prélat, mais je proteste qu’en quelque manière que l’on se place au banquet de ce jour, cela ne préjudiciera en rien aux droits de mes grands-vicaires et de l’official. »

Maître André Marguerie, archidiacre du Petit-Caux et chanoine de la Cathédrale, prit à son tour la parole. Il dit que l’évêque de Lisieux devait s’asseoir à la deuxième table avec tous les chanoines, et ne point souffrir que d’autres convives vinssent y prendre place, quelle que fût leur condition ou dignité ; ce past étant dû à monseigneur l’archevêque, aux chanoines, à leurs officiers, et non à aucuns autres. Pour la première table, elle devait être réservée aux dignitaires de l’église cathédrale. Il protesta que toute dérogation, à cela ne pourrait être tirée à conséquence, ni préjudicier le chapitre.

Lorsque chacun eut ainsi fait ses protestations, on se mit en marche, la croix en tête ; le cortège sortit par le portail de la Calende et se rendit à l’hôtel de Lisieux, dont la devanture avait été ornée de riches tapisseries. Les vénérables convives y furent reçus avec les plus grands honneurs. Après que l’archevêque eut donné sa bénédiction, on dressa, dans une chambre haute, autant de tables qu’elle en pouvait contenir. L’archevêque s’assit à la première, au lieu le plus éminent, sur un banc ; et, à sa droite, se plaça l’évêque de Bayeux, sur l’invitation de celui de Lisieux. A la gauche de l’archevêque, Jehan de Bruillot, grand-chantre, Nicolas de Venderetz, archidiacre d’Eu, licencié en l’un et l’autre droit. Il ne s’assit pas d’autres convives à sa table, les dimensions de la salle n’ayant pas permis d’en dresser une plus grande. À la droite de cette première table, en fut dressée une seconde à laquelle se placèrent l’évêque de Lisieux, l’archidiacre du Vexin français, celui du Petit-Cauxet le chancelier. Puis, furent dressées autant d’autres tables qu’il en fallut pour le reste des chanoines, qui, tous, se placèrent selon leur rang d’ancienneté. À la gauche de la table de l’archevêque, on en avait dressé une petite, à laquelle se placèrent ses premiers officiers, c’est-à-dire le lieutenant de l’official, le garde du sceau, le promoteur, le secrétaire, les abbés de Mortemer, de Saint-Martin d’Aumale, et deux aumôniers de l’archevêque.

Comme on se mettait à table, un bruit se fit entendre dans la cour et presque aussitôt parut le camérier de l’église de Lisieux. Plusieurs personnes venaient de se présenter pour prendre leur part du banquet : c’étaient, disait-on, les avocats, notaires, procureurs et appariteurs de l’officialité. Ne sachant s’il devait les recevoir, il venait prendre les ordres de Monseigneur l’évêque de Lisieux.

« Si ces nouveaux venus appartiennent à l’officialité (répondit le prélat), par condescendance et par respect pour monseigneur l’archevêque de Rouen, je consens qu’on les admette et qu’on leur serve à dîner, en protestant, toutefois, que cela ne pourra préjudicier ni à moi, ni à mes successeurs. » Mais l’archevêque se hâta de réclamer : « En tant, dit-il, que M. de Lisieux consentirait, à cause de moi, à recevoir les survenants, n’y fût-il pas tenu, je le remercie de sa gracieuseté ; mais, je le déclare, il est tenu de les recevoir ; je ne puis donc admettre ses réserves, et je proteste au contraire. » Après ces pourparlers, on s’occupa de placer les nouveaux venus. Il n’y avait pas, dans le vaste hôtel de Lisieux, une salle qui pût suffire à une si grande multitude de convives. On dressa donc, dans les autres chambres, des tables pour ceux que n’avait pu contenir la grande salle. Là s’assirent tous les chapelains ou habitués de la Cathédrale, puis dix officiers de la maison de l’archevêque ; le clerc des vicaires généraux, le clerc d’office, deux gardes-registres, deux tabellions du sceau, treize avocats, dix procureurs, vingt notaires, huit appariteurs de l’officialité ; puis les autres officiers subalternes, les serviteurs de l’archevêque, du chapitre, ceux de chacun des chanoines, et, par dessus tout cela, quelques laïques de distinction, invités par l’évêque de Lisieux ; entre autres, messires Jehan Salvaing, chevalier, bailli de Rouen ; Raoul Bouteiller, chevalier, bailli de Caux, et quelques autres personnages éminents, qui se mirent dans une chambre et à une table à part.

Lorsque tout le monde fut assis, commença le service, qui fut splendide, magnifique, abondant, mais que, dans notre siècle, on trouvera sans doute un peu étrange.

Devant l’archevêque de Rouen, furent servis deux plats couverts, dans l’un desquels il y avait des cerises ; l’autre contenait trois petits pâtés de veau. On en servit autant à tous ceux qui étaient dans la même salle, et on versa à chacun du vin blanc. Après, on mit devant l’archevêque deux autres plats aussi couverts ; dans l’un il y avait de la venaison, avec une sauce noire ; dans l’autre, un chapon gras, avec une sauce blanche ; sur le chapon, avaient été semées des amandes et des dragées. Deux plats, qui furent servis devant l’évêque de Bayeux, contenaient des mets semblables ; mais ces deux plats étaient découverts. Les mêmes mets furent servis à tous les membres du chapitre, mais toujours dans un plat pour deux chanoines. À chaque service, on versait d’autre vin, toujours meilleur, et en abondance. Vint le tour des viandes rôties : dans le plat destiné à l’archevêque figuraient un cochon de lait, deux pluviers, un héron, la moitié d’un chevreuil, quatre poulets, quatre jeunes pigeons et un lapin, avec les assaisonnements convenables ; on servit la même chose à l’évêque de Bayeux, au grand-chantre et à l’archidiacre d’Eu. Dans chaque plat, destiné à deux chanoines, on servit seulement un pluvier, un cochon de lait, un butor, une pièce de veau, une pièce de chevreuil, un lapin, deux poulets, deux pigeonneaux, avec des plats honnestes de gelée. On servit aussi de ces divers mets aux chapelains et à tous les autres officiers ou subalternes de l’église, mais dans un plat pour quatre convives. Bientôt furent apportés, avec un grand appareil, quatre paons rôtis, dont on avait eu soin de conserver les queues resplendissantes de leurs riches couleurs. Puis, après quelques instants d’attente, on servit de la venaison de sanglier en abondance, et des gâteaux de froment pétris avec du lait d’amande. À la fin, vinrent les fromages, les tartes et les fruits ; il y en eut pour toutes les chambres et pour toutes les tables. Les absents même n’eurent pas tort ; maîtres Gui Rabaschier, chanoine, et Pierre Le Chandelier, chapelain, que leur âge et leurs infirmités avaient empêchés de se réunir à leurs confrères, virent arriver chez eux des valets chargés par l’évêque de Lisieux de leur apporter tous les mets qui leur auraient été servis s’ils eussent assisté en personne au banquet.

Après les grâces, qui furent dites par l’archevêque dans la grande salle du festin, furent apportées aux convives des confitures et des épices dans des drageoirs d’argent ; c’est ce qu’on appelait alors la collation.

Les deux baillis et les autres personnages notables qui avaient dîné séparément, vinrent, en ce moment, se réunir aux autres convives.

Lorsqu’enfin vint le moment de se retirer, l’innombrable cortège, sortant dans le même ordre qu’il était venu, se rendit, la croix en tête, aux portes de la Cathédrale. Là tous les convives se séparèrent, et, après un repas si copieux, il est permis de croire qu’ils n’attendirent pas trop longtemps le sommeil. Mais, avant que l’on quittât l’hôtel de Lisieux, des notaires, à la demande de l’archevêque et du chapitre, avaient dressé un procès-verbal minutieux de tout ce qui venait de se passer. C’est d’après cet acte que nous avons rédigé notre récit, fidèle de tous points.