Anecdotes normandes (Floquet)/Le Mot d’ordre

Texte établi par Charles de BeaurepaireCagniard (p. 265-282).



Le Mot d’Ordre


ANECDOTE NORMANDE



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Je ne sais quel pacte secret, fait par les hommes entr’eux, les a mis en possession de figurer seuls sur la scène du monde, et leur y assigne tous les premiers rôles, sans partage, en sorte que, dans ce grand jeu de la vie humaine, les femmes en sont réduites, pour tout emploi, à composer la galerie, à noter tout bas les écoles, et à en deviser et rire entr’elles ; ce dont, au reste, elles s’acquittent en toute conscience et avec honneur.

Croire qu’il en a été ainsi, de tout temps, serait étrangement se méprendre. Jadis, en France, la condition des dames fut de beaucoup meilleure qu’on ne la voit en ce siècle de fer. L’intelligence, le jugement, l’esprit, la raison leur ayant été donnés comme à nous et parfois même à plus forte dose, il ne leur était point naguère si rigoureusement interdit de s’en servir. Longtemps elles jouèrent les premiers rôles en partage, et les jouaient si bien qu’il y a eu iniquité criante à les en exclure. Au temps, par exemple, où les barons, dans leurs domaines, rendaient la justice en personne, quelque seigneurie venait-elle à échoir par héritage à une veuve, à une demoiselle, on voyait bientôt ces dames, s’acheminant en toute gravité au prétoire du lieu, y aller tenir leurs plaids, décidant solennellement et résolument du fait et du droit, ni plus ni moins que faisaient chez eux les seigneurs leurs voisins. Il ne paraît pas qu’elles s’en acquitassent plus mal que ces Messieurs. Qui voudrait compulser les vieilles minutes du temps, y trouverait à foison des sentences de ces dames, rendues de bon sens, en toute équité, et fort peu, croyez m’en, qui prêtassent à la censure. Si bien même qu’au cas d’appel de leurs décisions et de celles rendues par leurs voisins (et le compte exactement fait des sentences confirmées et infirmées), au sexe fort, tout bien balancé, ne demeurait point l’avantage.

Mais qu’eût-ce été encore ? Aux filles, aux femmes échéaient, en ce temps-là, les pairies ; et alors, convoquées comme pairs de France et répondant vitement à l’appel, combien de fois le Parlement de Paris les vit assises sur les fleurs de lys, écoutant, opinant, jugeant, réglant souverainement toutes choses, comme pairs du royaume ! Appelées par lettres closes du roi pour venir à la grand’chambre dorée, juger, tantôt le comte de Clermont, tantôt le duc de Bretagne ou le roi de Navarre, et combien d’autres encore ? croyez que la duchesse d’Orléans, la comtesse d’Artois et celle de Flandres ne faisaient point de façons. Les Olim me seront garants qu’elles y arrivèrent toujours des premières, et il ne se trouve pas qu’aucune y ait manqué jamais. Comment cependant furent dessaisis des juges qui avaient ainsi le cœur à l’ouvrage ? Pourquoi, sous quel prétexte, en quel temps prirent fin ces bonnes et équitables coutumes du beau pays de France ? Je ne saurais trop vous le dire. Les dames, quoi qu’il en soit, remarquant dans la suite que c’était un point réglé entre les hommes de les tenir désormais en dehors de toutes choses, et qu’elles n’étaient plus de rien nulle part, n’ont jamais pu prendre en gré cette exclusion discourtoise, soit qu’elles connussent ce qu’avaient fait jadis leurs devancières en des temps meilleurs ; soit que, se sentant pourvues de jugement autant que les hommes, et aucunes fois plus que de certains, il leur coûtât de ne s’en pouvoir aider, en aucune sorte, de n’être plus à même de faire leurs preuves, et de se voir ainsi réduites, pour tout emploi, à d’obscurs soins de famille et à de menues questions de ménage.

Que faire néanmoins sous cette dure loi du plus fort, et en un cas si pressant, si extrême, de force majeure ? S’indigner sans doute et se plaindre, mais sur toutes choses protester en forme, faire ses réserves et en demander acte, pour empêcher l’iniquité de prescrire et le bon droit de succomber sans remède. Ainsi firent ces dames, veuillez le croire. Même, toutes ne se contentèrent pas de si peu ; et l’on pourrait signaler, dans les temps anciens et modernes, de généreuses tentatives de quelques-unes, pour faire revivre les bons usages et recouvrer les antiques libertés. Au temps de Louis XIII, par exemple, florissait une dame de Villars-Brancas, qui, pour son compte, protesta et réclama de telle sorte qu’il en devait être longtemps mémoire. L’histoire en étant ancienne et point connue, que je sache, je vais vous la raconter de mon mieux.

C’était aux premiers jours de novembre 1629, dans notre bonne ville de Rouen, où le duc de Villars-Brancas était lieutenant-général au gouvernement de la province, sous le duc de Longueville. Le duc de Longueville était peu venu à Rouen depuis sa joyeuse entrée ; Villars n’y venait guère davantage, et Potier de Blérancourt, lieutenant de roi, était très souvent ailleurs. Au premier président du Parlement devait revenir le commandement des armes, en l’absence de ces trois hommes de guerre ; jamais ce point n’avait été mis en dispute. Mais M. de Frainville, à cinquante lieues de là depuis deux mois, s’éjouissait paisiblement de ses vacances. Et pensez, grâce à tout cela, combien la cité était bien gardée ! Or, voilà sur ces entrefaites qu’arrive tout à coup sans son mari la duchesse de Villars-Brancas, escortée par les compagnons de la cinquantaine et les arquebusiers envoyés à sa rencontre. Elle s’enquiert, on lui répond, elle s’étonne non sans sujet. Dans Rouen, pour l’heure, ni gouverneur, ni lieutenant-général, ni lieutenant de roi, ni premier président, personne enfin pour commander la force armée ! Et que l’Anglais survînt néanmoins, qui de tous temps nous l’a gardée bonne, qu’allait-il en être, je vous prie, de notre ville ainsi prise au dépourvu ? Par fortune, Mme de Villars n’était point une de ces langoureuses femmelettes, toujours souffrantes, ce leur semble, et prêtes à s’évanouir, hormis quand il s’agit de la danse ; mais bien une femme de tête et de résolution, se sentant du courage en son cœur, et l’humeur martiale autant que vieux capitaine qui eût guerroyé au temps de la Ligue, demandant uniquement pour se montrer une occasion favorable, que le ciel lui devait, et qu’en effet il lui envoya bonne, mais à laquelle aussi elle ne fit point défaut, comme on va le voir.

À la vérité, elle l’attendait de pied ferme, et armée, comme on dit, de toutes pièces. Car la superbe des hommes et leurs grands airs ne tenant, suivant elle, qu’à l’habit, qui seul les rend ainsi fiers, entreprenants et hauts à la main, la résolue duchesse n’avait eu garde de s’arrêter pour si peu, et en avait pris dès longtemps son parti, sans autrement se soucier de ce qu’on en pourrait penser. Rouen, pour tout dire, et le Havre l’avaient vue cent fois portant lestement le pourpoint, le haut de chausses, et, sur la tête, en guise de coiffe, le chapeau d’homme orné d’une plume, à la mode du temps, et marchant d’un air naturel et dégagé comme si de sa vie elle n’eût fait autre chose. Ainsi aguerrie (et si bien intentionnée d’ailleurs), le soin de commander dans une grande ville ne pouvait pas être pour elle une affaire. Aussi trouvant Rouen au dépourvu, comme on vient de le voir, prit-elle généreusement le fardeau du commandement, mais à la charge (elle se le promettait bien) de ne point le déposer de sitôt.

La voilà donc qui, à peine arrivée à son logis de Saint-Ouen, fait tout d’abord approcher les capitaines et leur donne bravement le mot d’ordre, recommandant bien qu’on revînt le lendemain sans faute le recevoir encore, puis les jours suivants le prendre toujours ; car le commandement des armes était sien (disait-elle) en l’absence du duc son mari, qu’elle prétendait représenter de tous points ; et l’époux n’a prérogatives, honneurs et gloire d’aucune sorte dont l’épouse ne soit en droit de revendiquer sa part. Est-il vrai que pour son premier mot d’ordre elle choisît ce proverbe : Les absents ont tort ? Je ne l’oserais affirmer, ne le sachant que par ouï-dire. La maxime, quoi qu’il en soit, est véritable, et on l’allait éprouver tout à l’heure.

De vous dire cependant l’embarras de ces capitaines, en recevant d’une dame le mot d’ordre, me serait une chose malaisée, rien, ce leur semblait, n’étant plus nouveau sous le soleil, et nul d’entr’eux, en tous cas, ne s’étant jamais trouvé à pareille fête. Au Parlement seul avait toujours appartenu, en semblable occurrence, le commandement des armes dans la ville, et, partant, le droit exclusif d’y donner à tous le mot d’ordre. Qu’allait dire le premier président, attendu d’heure en heure à Rouen pour la rentrée de la Saint-Martin ? Et, de fait, voilà M. de Frainville qui survient le jour même, non sans grand fracas en tous lieux. Car la rentrée du Parlement est un événement notable pour la ville tout entière et qui chaque année la met en émoi. Aussi, voyez comme les compagnies armées, accourues au premier bruit de l’arrivée de M. de Frainville, se sont empressées de l’escorter jusqu’à son hôtel ; comme les échevins, revêtus du costume d’apparat, sont venus en hâte lui présenter le vin de ville ; avec quel respect, en un mot, on lui prodigue tous les honneurs dûs au premier magistrat de la province ! Mais, avant tout, il veut reprendre le commandement des armes, droit dont il s’est toujours montré jaloux à l’excès ; et, faisant approcher les capitaines, à son tour, il leur va donner le mot d’ordre, comme ils ne s’y sont, hélas ! attendus, que de reste. Force donc leur était bien de s’expliquer maintenant, non sans quelque embarras, on peut le croire ; de dire que c’était chose faite, qu’une dame avait pris les devants ; de conter enfin toute l’aventure à M. de Frainville, qui, en les entendant, croyait rêver, et dont vous ne sauriez imaginer la surprise et le dépit, mais non tels toutefois qu’à son tour il ne donnât aussi son mot d’ordre aux capitaines, à qui force fut bien de le prendre ; et alors cinquanteniers, arquebusiers, garde bourgeoise, les voilà tous de par les rues, de compte fait, avec deux mots d’ordre différents ; ils devaient n’en point manquer de sitôt. — Ce n’était là, au reste (pensait M. de Frainville), que l’affaire d’un jour, Mme de Villars devant infailliblement se rendre au premier avis qu’il lui ferait donner de sa venue et des droits antiques de la première cour souveraine de la province. Mais, en cela, vraiment, il était bien loin de son compte ; et quand on alla, de sa part, complimenter la duchesse, et lui fit parler des prérogatives du Parlement, il la fit beau voir se récrier, s’indigner, se plaindre des procédés peu courtois du premier président, invoquer les précédents, dire qu’à elle seule, au cas présent, il appartenait de commander aux armes ; qu’ainsi l’avaient dû faire en leur temps la duchesse de Longueville et la maréchale de Fervaques ; qu’assurément elle ne valait pas moins que ces dames ; alléguer sur cela mille autres raisons qu’on n’aurait jamais fini de redire ; et, pour conclure, donner chaque jour ponctuellement le mot d’ordre sans y manquer jamais. Pensez que M. de Frainville, de sa part, n’oubliait pas non plus de donner le sien ; c’était aux compagnies armées à les retenir l’un et l’autre de leur mieux ; et la ville, au fond, par suite de ce démêlé, n’avait jamais été si bien gardée ; car l’ennemi, par impossible, parvînt-il à surprendre un des deux mots du guet, il y avait peu de chances pour qu’il pût aussi connaître l’autre, pour qu’il s’en souvînt bien, les sût exactement redire tous deux et les redire en leur ordre ; or, parfois, il n’en eût pas tant fallu pour sauver un empire.

Mme de Villars, au reste, y avait d’abord été de confiance, affermie comme elle croyait dans sa prérogative et comptant qu’on s’était rendu à ses raisons. Partant, elle donnait chaque jour le mot d’ordre, le donnant seule (pensait-elle), et cela en toute tranquillité, non même sans y trouver quelque plaisir. Quand donc elle entendit dire un jour que, de son côté, le premier président en donnait chaque jour un autre, au commencement elle ne le pouvait croire ; mais le fait, enfin, étant bien avéré, ce fut dans Rouen un bruit à ne s’entendre plus et à mettre la ville sens dessus dessous. Conseillers de ville, capitaines, lieutenants, enseignes mandés tous ensemble, mandés vite et en toute diligence (car les dames n’attendent pas volontiers), durent écouter les plaintes amères de la vive et courroucée duchesse et prendre patience. Quant à lui répondre ensuite, à l’apaiser un peu, à la contenter enfin en quelque façon et à quelque prix que ce pût être, ils avaient bien reconnu tout de suite qu’il y fallait renoncer pour la journée, l’inflexible duchesse n’étant pas d’humeur à se contenter de raisons. Je conjecture, pour moi, qu’elle devait être de Gascogne, où, quand une fois les dames ont pris quelque chose à cœur, elles s’y aheurtent de telle sorte, que vous les décideriez plutôt à mordre dans le fer chaud que de les faire se départir d’une opinion par elles conçue en colère. Trait de mœurs particulier à cette contrée et bien fait pour nous étonner fort, nous autres de par deçà qui, n’ayant jamais rien vu de semblable, serions presque tentés de ne le point croire, si un auteur grave, Michel Montaigne, qui était du pays, ne nous assurait y avoir vu cent et cent dames de cette humeur !

Mme de Villars, en somme, voulait commander toujours, commander seule ; seule elle voulait donner le mot d’ordre ; et, chargés d’aller porter de telles propositions à un premier président, les échevins et conseillers de ville, je le soupçonne, n’étaient guère à leur aise. Ils lui disaient toutefois des choses faites pour lui donner à penser : car tandis qu’à ses lettres envoyées en cour, on avait répondu par la promesse expresse de reconnaître son droit et de le faire respecter, Villars, de son côté, expédiait à Rouen dépêches sur dépêches pour assurer à la duchesse qu’elle aurait le dessus, qu’il avait la parole du roi, et qu’il ne fallait que tenir bon, ce qu’à la vérité elle faisait de son mieux. Cependant, au milieu d’avis si divers, et obsédé d’ailleurs par les échevins, qui ne craignaient rien tant que Villars, et avaient reçu de ce duc des injonctions menaçantes, M. de Frainville, perplexe, et de sa nature un peu indécis, ne savait trop que penser et que faire. Que fallait-il en cour, surtout les dames s’en mêlant, pour perdre la meilleure cause du monde ! D’aller brusquement en avant, pour se voir contraint de reculer plus tard, n’était point de la prudence. Toujours donc il donnait à bas bruit son mot d’ordre, sans trop paraître se soucier de ce que pourrait faire Mme de Villars qui, très exacte elle-même à donner le sien, trouvait fort à redire que d’autres voulussent s’en ingérer aussi.

La duchesse, toutefois, avec le temps, avait paru se modérer un peu, s’indigner moins, écouter la raison, se résigner même à ce commandement en partage. Et quand, se radoucissant davantage de jour en jour, elle en vint plus tard à parler de conciliation, que même le mot de transaction sortit une fois de sa bouche, la joie fut grande parmi les échevins et conseillers de la cité. De vrai, il y avait bien six semaines que cette affaire les tenait en cervelle, et que, chaque jour, ce n’avaient été, de leur part, qu’allées et venues de la duchesse au premier président, de ce magistrat à la duchesse, puis d’elle encore au premier président, sans jamais finir, sans surtout parvenir jamais à les contenter ni l’un ni l’autre, lorsqu’un jour pourtant M. de Frainville les vit revenir à lui tout joyeux, comme il semblait d’une ouverture qu’ils avaient eu charge de lui faire. Mme de Villars, tout bien considéré, allait reconnaître enfin le droit du Parlement, et cesser de commander à la force armée, mais à une condition toutefois dont rien (avait-elle dit) ne la ferait jamais démordre, c’est à savoir qu’un gentilhomme, envoyé par le premier président, viendrait à Saint-Ouen présenter officiellement à la duchesse les capitaines, lieutenants et enseignes des compagnies, la suppliant, en termes pressants, au nom de ce magistrat, de vouloir bien leur donner le mot d’ordre ; qu’en effet elle le donnerait ce mot, et le donnerait seule, après s’en être quelque temps et vivement défendue, mais comme vaincue par les instances réitérées du premier président ; encore voulait-elle que cette cérémonie eût lieu deux jours consécutifs avec apparat dans la grande galerie du manoir abbatial de Saint-Ouen, en présence des échevins et conseillers de ville, de tous les capitaines et autres officiers des arquebusiers, de la cinquantaine et de la garde bourgeoise, autant vaut dire de la ville tout entière ; après quoi ces capitaines ne prendraient plus l’ordre que de la bouche du premier président tout seul, à qui désormais reviendrait le commandement des armes, sans partage, en l’absence des gouverneurs et lieutenants de roi.

Dès les premiers mots d’une capitulation si nouvelle, M. de Frainville s’était récrié bien haut, de telles avances allant, disait-il, à le ravaler et à compromettre tout le Parlement avec lui. Puis la crainte de quelque intrigue de cour, l’impatience de voir cesser ces conflits de mots d’ordre, dont on faisait partout des risées, surtout l’espoir de n’être plus tant visité des échevins, uniquement appliqués depuis environ quarante jours à l’obséder sans relâche, la perspective enfin de commander seul dans Rouen tout à l’heure lui souriant fort, bientôt les étranges concessions qu’on lui demandait commencèrent à lui déplaire un peu moins ; d’autant (notez ce point) que la duchesse lui avait fait dire qu’elle les prendrait comme de pures marques de courtoisie de sa part, et s’en expliquerait ainsi publiquement en présence de tous. Bref il donna les mains, et à Saint-Ouen eurent lieu, deux jours de suite, les cérémonies désirées par Mme de Villars, avec toute la solennité qu’il avait été convenu d’y mettre. Pas n’est besoin de le dire : en une rencontre de telle conséquence les compliments étaient réglés à l’avance et les pas même avaient été comptés. Seule donc, ces deux jours-là, la duchesse avait donné le mot d’ordre ; seule elle avait commandé les armes, voulant, comme on disait au palais, jouer de son reste et faire une honorable retraite. De longtemps, quoi qu’il en soit, on ne l’avait vue si radieuse et si riante ; et chacun en fit la remarque. Au surplus, fidèle à sa promesse, elle s’était vivement défendue de donner l’ordre ; et cédant, à la fin, de bonne grâce aux pressantes instances du gentilhomme de M. de Frainville, on l’avait entendue déclarer hautement « qu’elle était la très humble servante de M. le premier président et tenait à courtoisie l’honneur qu’il voulait bien lui faire. »

C’était, à la vérité, de la part de M. de Frainville, s’être montré bien courtois, même un peu plus que ne le portait l’ordonnance. Au surplus, dès le lendemain matin il en était déjà à battre sa coulpe, en lisant et relisant ses dépêches. Une lettre close du roi Louis XIII venait de lui arriver, la plus explicite que l’on pût voir et reconnaissant formellement au premier président le droit de commander seul les armes dans la ville, « à l’exclusion (disait le monarque) de nostre cousine la duchesse de Villars. » Certes il ne pouvait rien désirer de plus clair, et à ce coup, M. de Frainville gagnait pleinement sa cause. Mais il était bien temps en vérité, après avoir capitulé comme une place aux abois, après qu’au conspect de toute la ville, une femme avait commandé, quarante ou cinquante jours, malgré lui et avec lui, puis toute seule deux grands jours, de son aveu, à son instante prière, et avait librement et magnanimement déclaré ensuite qu’il ne lui convenait plus de commander désormais ! Mais qu’était-ce encore ? Les dépêches lues, voilà survenir un page, aux couleurs de Villars-Brancas, à la mine espiègle et railleuse, lequel, s’inclinant en tout respect, annonce à M. de Frainville que la duchesse l’a envoyé lui offrir ses civilités les plus humbles ; qu’au demeurant elle a quitté Rouen le matin de bonne heure et doit en ce moment être bien près de Louviers, s’il ne lui est point arrivé d’accident par les chemins, ce dont Dieu l’a gardée, selon toute apparence ; puis, à ce maître page de s’en aller sur cela, non sans s’être profondément incliné de rechef, mais non aussi (disons-le) sans sourire, de l’air d’un homme au fait des choses et qui sait le fin mot d’une affaire.

Pour M. de Frainville, à cette heure, il s’invectivait amèrement, et se serait, volontiers, battu lui-même. Il n’y voyait, hélas ! maintenant que trop clair, et connaissait, de reste, le jeu de l’opiniâtre et rusée duchesse. Tant de douceur après tant de cris, cette soudaine et amiable renonciation après de si tyranniques et si intraitables exigences, ce brusque départ, enfin, après deux grands jours d’un si public et si éclatant triomphe, le moyen désormais de s’y méprendre ? À l’avance, la maligne dame avait tout su ; c’était s’en apercevoir un peu tard. Même la lettre close du roi, regardée de plus près, se trouvait être déjà vieille d’une semaine tout au moins, et (grâce à la duchesse) n’arriver à M. de Frainville qu’en un moment où autant lui eût valu un compliment de bonne année.

À lui seul, de vérité, allait revenir maintenant le commandement des armes dans la ville, mais de par la roi, mais au bout de quarante jours de peine, mais après qu’une dame s’en était longuement éjouie tout à l’aise, de par la malice et ténacité du sexe féminin, de tout temps hostile au nôtre ; après enfin que l’avisée duchesse s’en était allée, sans guère se soucier, je le soupçonne, qu’elle une fois partie, Rouen eût affaire au déluge. C’était pour se maudire et se désespérer sans mesure ; aussi le premier président s’en acquittait-il de son mieux. Même tous les capitaines de la ville s’étant présentés en ce moment pour lui demander le mot d’ordre, il ne les aperçut seulement pas, tant il se promenait avec action dans sa galerie, tout entier, corps et âme, à sa déconvenue, sans plus songer au reste du monde ! Bref les compagnies armées de la cité qui, six semaines durant, avaient reçu exactement chaque jour, de compte fait, deux mots d’ordre, étaient en voie de n’en avoir point du tout cette journée, sans la première présidente, Mme de Frainville, qui survint là bien à point, que vous en semble ? Pour elle, voyant, d’une part, son mari soucieux et l’esprit aux champs, de l’autre, les capitaines et lieutenants dans l’attente, elle prit bravement son parti et se hasarda à tout événement de leur donner le mot d’ordre, pour cette fois seulement, et sans tirer à conséquence. « Ce que femme veut, Dieu le veut », dit-elle gravement aux capitaines, qui s’inclinèrent humblement et sortirent aussitôt. Ce que femme veut, Dieu le veut, fut donc, dans Rouen, le mot d’ordre de la journée. C’était au fond le mot d’ordre dans cette ville depuis six grandes semaines. C’est hélas ! celui du monde entier, de si longtemps qu’on ait mémoire ; il y sera en usage quelque temps encore, comme je conjecture. Qu’il soit donc aussi le dernier mot et la moralité de cette histoire.