Anecdotes normandes (Floquet)/Droit de grâce

Texte établi par Charles de BeaurepaireCagniard (p. 227-240).


Droit de Grâce


DES ARCHEVÊQUES DE ROUEN



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Le moyen-âge, qui éleva à Dieu tant de vastes temples, de magnifiques cathédrales, savait aussi honorer les pontifes et les signaler au respect des peuples. Comblés de biens, environnés de tous les prestiges de la richesse et de la puissance, en état d’exercer sans cesse et largement la charité qu’ils avaient reçu mission de prêcher aux hommes, les évêques apparaissent au monde comme de dignes représentants d’un Dieu fort et d’une Providence bienfaisante.

Les voyant si haut placés, le peuple qui, peut-être, les eût dédaignés faibles et pauvres, les écoutait riches et puissants, et, à leur parole, s’humiliait devant le monarque invisible, dont la majesté semblait se refléter sur ses envoyés. — On voit partout, dans nos histoires, combien fut grand, naguère, en France, le pouvoir des évêques. Il y en avait quelques-uns que nos rois avaient admis au partage du droit de grâce, ce droit si véritablement royal, cette prérogative la plus incommunicable de toutes celles de leur couronne. Longtemps, on le sait, et jusqu’aux dernières années, presque, du règne de Louis XV, les évêques d’Orléans furent en possession de délivrer, au jour de leur joyeuse entrée dans leur ville épiscopale, tous les criminels qui se trouvaient, ce jour-là, dans les prisons d’Orléans ; et les coupables s’y trouvaient toujours en grand nombre, avertis qu’ils avaient été longtemps à l’avance, du jour et de l’heure de l’entrée du prélat. C’était là une large prérogative, sans doute, et à peine nos rois en pouvaient-ils tant faire. Toutefois, Louis XIV lui-même, ce roi si roi, ne s’en était point montré jaloux. Au milieu de son règne, au plus fort de ses succès et de sa gloire, lorsque la terre, pour ainsi dire, se taisait en sa présence, on vit l’évêque Du Cambout de Coislin exercer le droit de grâce de son siège dans toute son étendue, et avec plus d’éclat, peut-être, qu’aucun de ceux qui s’étaient assis avant lui dans la chaire épiscopale d’Orléans. Jamais, à aucune époque, tant de prisonniers n’avaient été graciés en un jour ; jamais foule plus innombrable n’était accourue à Orléans pour repaître ses yeux de ces pompes qui l’enivraient. Santeuil, lui aussi, était là dans le cortège du prélat, son ami ; il vit tous ces fers qui tombaient à la voix d’un évêque ; émerveillé d’un si grand pouvoir, inspiré par ce spectacle imposant et nouveau pour lui, il saisit sa lyre ; ses yeux lançaient des éclairs ; on fit silence, et le Vates, le barde sacré de nos vieilles métropoles, fit entendre des vers dignes de lui, dignes d’une solennité si touchante, des vers de triomphe, tels qu’ils convenaient à cette joyeuse entrée épiscopale, qui, elle aussi, semblait un triomphe.

Jamais les archevêques de Rouen ne jouirent d’une si haute prérogative ; et on ne voit pas, dans nos histoires, qu’ils aient exercé, autrefois, quelque privilège qui en approchât, même de loin. Membre né du chapitre de sa métropole, l’archevêque de Rouen, au grand jour de l’Ascension, venait y prendre séance, comme président, si l’on veut, et dans une haute chaire richement drapée ; mais toujours n’était-il là qu’un chanoine comme les autres. C’était bien à lui de proclamer le nom du meurtrier qui (l’Échiquier y consentant) allait, ce jour-là, lever la Fierte révérée de saint Romain, et recouvrer, par sa vertu puissante, la vie, ses biens et sa liberté ; mais, dans ce grand acte de grâce, le prélat n’avait eu que sa voix comme tous les autres chanoines ses collègues ; cette voix n’avait compté que comme celle du moindre d’entre eux ; et je n’avais jamais vu que nos archevêques eussent pu, naguère, exercer autrement le droit de grâce. Mon étonnement a donc été grand, lorsqu’il y a quelque temps, compulsant, aux Archives du royaume, un registre du trésor des vieilles chartes de France[1], tout à coup se sont offertes à mes yeux des lettres de rémission données par un archevêque de Rouen, et des lettres-patentes du Roi de France, qui, confirmant celles du prélat, proclament hautement le droit qu’avaient les archevêques de Rouen de faire grâce, en certains jours et dans de certaines limites. Cet archevêque était Guillaume de Vienne ; ses lettres de grâce sont du premier dimanche de septembre 1393, jour où le prélat fit à Rouen sa joyeuse entrée : il importe d’en parler avec quelque détail.

Invoquant d’abord les droits, prérogatives et antiques libertés de l’église cathédrale de Rouen et de son siège métropolitain, Guillaume de Vienne prend son diocèse à témoin que, de tout temps, et aussi loin que la mémoire des hommes puisse remonter, ses prédécesseurs, au jour de leur première et solennelle entrée à Rouen, comme archevêques, ont joui du droit d’octroyer des grâces générales ou spéciales à tels prêtres, clercs et personnes ecclésiastiques détenues dans les prisons de l’archevêché, auxquels ils ont trouvé bon d’en accorder ; du droit de leur pardonner plénièrement leurs crimes, quels qu’ils fussent, et de leur remettre les peines qu’auraient méritées ces crimes, ou qui déjà, même, auraient été prononcées contre eux en jugement.

Son droit ainsi bien exposé, le prélat raconte que, le matin même, faisant sa première entrée dans l’église cathédrale de Rouen, et en visitant toutes les dépendances, il a trouvé détenu, dans les prisons de son officialité, un clerc qui s’est jeté à ses pieds en fondant en larmes, et dont la supplique l’a vivement touché. Nicolas Gueroud (ainsi se nomme ce clerc) s’est confessé coupable de meurtre ; mais les circonstances du crime semblent en atténuer l’énormité. Dans une rixe violente entre deux bandes d’hommes turbulents et échauffés, qui, quelques mois auparavant, avait troublé la ville, le fils d’un bourgeois ayant été blessé, Nicolas Gueroud, accompagné de ses camarades, reconduisait ce jeune homme chez son père pour l’y faire panser de ses blessures, lorsqu’au détour d’une rue s’était offerte à leur rencontre la bande dont faisait partie celui qui avait blessé ce jeune homme. Aussitôt la querelle avait recommencé, plus vive, plus acharnée que la première fois ; des injures on en était venu aux voies de fait, et, dans cette mêlée, Nicolas Gueroud avait eu le malheur de tuer Pierre Leveneur d’un coup à la tête. Le fait était d’autant plus grave, que ce n’était point Pierre Leveneur qui avait blessé le jeune camarade que l’on voulait venger. Mais le repentir profond du coupable, cinq mois d’une détention rigoureuse endurée avec patience et résignation, avaient touché le pontife, qui, rentré dans son manoir épiscopal, après les pompes de la journée, octroie aussitôt, et fait sceller, en sa présence, des lettres de grâce en faveur du malheureux clerc dont les larmes l’ont attendri. Par ces lettres, Guillaume de Vienne déclare, qu’usant de son droit, et par grâce spéciale, il pardonne à Gueroud son crime, lui fait remise pleine et entière des peines qu’il a encourues, le déclare absous, et entièrement réhabilité en son honneur.

Au mois d’octobre suivant, le roi Charles VI, confirmant pleinement ces lettres de grâce, et reconnaissant le droit de nos archevêques, ordonne, par des lettres-patentes, à son bailli de Rouen, et à tous ses justiciers de la ville et du royaume, de laisser Nicolas Gueroud jouir paisiblement de la grâce que lui a accordée l’archevêque Guillaume de Vienne, et leur défend expressément de rien attenter au préjudice des lettres de rémission du prélat.

Il y a loin, sans doute, de ce droit de grâce limité à la prérogative exorbitante et plus que royale des évêques d’Orléans. C’était là, toutefois, un beau droit qu’avaient nos archevêques, et on peut s’étonner qu’aucun historien n’en ait parlé jusqu’à ce jour. Car si les doctes auteurs du Gallia Christiana semblent en avoir eu un soupçon, à peine l’expriment-ils, malgré l’importance qu’avait pour eux la matière ; et les quatre mots qui semblent y faire allusion nous offrent à peine un sens clair, à nous qui voyons bien ce qu’ils ont voulu, et sans doute cru dire[2].

Pour bien apprécier, au reste, l’importance de ce droit de nos archevêques, il faut se souvenir de ce qu’étaient alors les prisons des officialités. On a beaucoup parlé des vade in pace des abbayes, geôles souterraines, noires comme la nuit, inventées par un prieur de Saint-Martin-des-Champs, à Paris, et où les religieux coupables de grandes fautes, privés de tout commerce avec leurs semblables, ne vivaient plus que de pain, d’eau et de ténèbres. Les prisons des officialités ne le cédaient en rien aux vade in pace. Des lettres-patentes du roi Charles V parlent des oubliettes de l’évêque de Bayeux ; elles font mention de malfaiteurs « dont aucuns (disait le monarque) furent pris et pendus à Baïeux, et les autres mis en oubliète en la court de l’évesque dudict lieu de Baïeux, là où ils moururent pour leurs démérites[3]. » On voit assez que c’était quelque souterrain ténébreux où ces scélérats avaient été jetés pour y attendre le supplice, ou même pour y mourir sans qu’on s’occupât d’eux davantage. À deux cent dix ans de là, elles existaient encore, ces terribles oubliettes, et le temps ne les avait pas amendés. Le 2 mai 1590, au plus fort des troubles de la Ligue, on voit se présenter aux magistrats fidèles du Parlement de Normandie, réfugiés à Caen, un avocat de Bayeux, qui raconte qu’après s’être rendus maîtres de cette ville, « les ligueurs, en indignacion de son attachement à ses roys, l’ont mys dans les prisons, cachots et oubliettes du sieur évesque de Bayeulx, qui (dit-il), sont prisons horribles à veoyr seullement, ausquelles on ne peult veoyr, dedans lesquelles il y a plusieurs crappeaulx et austres bêtes vénéneuses[4]. » Il est pâle encore et terrifié, rien qu’en y songeant ; et on voit, à la contenance des magistrats qui l’écoutent, que son récit les a glacés d’effroi.

Avranches, aussi, avait ses oubliettes épiscopales. En 1509, un chanoine vient se plaindre à l’Échiquier de Normandie, des gens de l’évêque, qui « l’ont mis « dans la prison de l’évesché, orde et vile prison, profonde d’une lance et demye dedans terre, et illec misérablement traicté[5]. »

Hélas ! à Rouen, les prisons de l’officialité n’étaient pas un moins horrible séjour. Le nom que leur donnaient les juges même qui y envoyaient jeter les condamnés, fait frémir en le lisant. Ils l’appellent la fosse, le lac de misère, à la lettre, « fovea, lacus miseriæ. » Par ces mots énergiques, on voit assez ce que pouvait être la chose. Les condamnations de ce genre sont en grand nombre dans les vieux registres de la Cathédrale ; il nous suffira d’en choisir une entre mille. En 1400, Pierre de Bellefosse, chapelain d’un chanoine de la Cathédrale, comparaît devant le chapitre, accuse de plusieurs vols et d’une tentative d’assassinat sur le Chanoine Carrel, celui-là même dont il était le chapelain. Accablé par l’évidence, il confesse tous ses crimes, commis, dit-il, à l’instigation du démon : « diabolo ipsum instigante. » Tous les chanoines de la métropole sont assis en jugement dans la salle capitulaire, hormis celui d’entre eux que l’accusé a voulu tuer, et qui n’a pas voulu, qui n’a pas dû siéger parmi les juges : « Christi nomine primitus invocato (dit la sentence), sedentes pro tribunali, et solum Deum præ oculis habentes. » — Voilà une grave et redoutable assemblée ! que va-t-elle décider ?

Avant tout, le coupable doit être excommunié, pour avoir osé mettre la main sur un prêtre. Donc, tandis que les toutes cloches de Notre-Dame s’agitent dans les tours, le doyen, éclairé par douze cierges, que tiennent douze prêtres rangés en cercle autour de lui, lit à Bellefosse la sentence qui le déclare anathème, puis les douze cierges sont jetés à terre et foulés aux pieds ; car il ne faut plus que, désormais, ils éclairent aucune œuvre humaine. Après quoi, les chanoines condamnent le coupable à faire pénitence, sa vie durant, dans le lac de misère destiné au châtiment des grands criminels, « in nostro carcere, scilicet in lacu miseriæ ad pœnam specialiter deputato ; » à y vivre du pain de douleur, de l’eau d’angoisse et de tristesse : « ad panem doloris et aquam angustiæ et tristitiæ. » Le haut-doyen a été chargé de prononcer au condamné sa sentence, en plein chapitre ; le coupable est là, agenouillé et tremblant : « Pierre, mon amy (lui dit le juge), nous avons ouy ta confession ; et pour ce que tu as commis, nous te condampnons à estre mis en la fosse, au pain et à l’eaue, en retenant nostre miséricorde, sur ce, et de nos successeurs. » Tout le clergé de Notre-Dame, les chapelains, et jusqu’aux enfants de chœur, ont assisté au jugement ; tous vont être témoins de l’exécution, qui suit immédiatement cette sentence sans appel. Pierre, entraîné hors de la salle capitulaire, est descendu dans la fosse ou lac, n’ayant que sa chemise et ses braies pour tout vêtement, la tête à peine couverte : « Fuit positus in foveâ, seu lacu, nudus ; exceptis camisiâ et bracchis, et uno modico capello ; » et notez que l’on célébrera, le lendemain, la Toussaint. À la vérité, à trois jours de là, « pour l’amour de Dieu et par grâce spéciale, » messieurs du chapitre font jeter à ce malheureux un manteau, un chaperon et d’autres vêtements pour couvrir ses membres engourdis. Mais qu’est-ce que cela contre une atmosphère humide, glaciale, sans air et sans lumière ? Il en sera sans doute de ce condamné comme de celui qui l’a précédé dans cet abîme : un jour qu’on lui apportait sa ration d’eau et de pain noir, on eut beau l’appeler, le silence seul répondit : il était mort !

C’est avoir arrêté nos regards sur de tristes objets, mais mon sujet m’y contraignait ; le droit de grâce octroyé aux archevêques de Rouen, dans ces temps éloignés, et circonscrit dans les prisons de leur officialité, ne peut être bien apprécié, ce semble, qu’autant que l’on voit, comme nous venons de le faire, à quelles peines, plus cruelles que la mort, ces prélats pouvaient, au jour de leur prise de possession, arracher des malheureux enterrés vivants ; leur faire grâce, c’était, en vérité, plus que délivrer des prisonniers, c’était ressusciter des morts ; certes, pour ces infortunés, la prise de possession d’un archevêque était bien véritablement une joyeuse entrée : « jocundus adventus. » A son approche, une vive lueur, perçant ces voûtes épaisses, allait réveiller et réjouir ces malheureux ensevelis dans l’ombre ; et, si dures que fussent ces prisons, toujours n’était-il pas donné au juge le plus implacable d’en sceller irrévocablement les portes et d’en interdire l’entrée à l’espérance.

Sans doute, rien ne fut plus ordinaire que le crime au moyen-âge ; pour peu qu’on écarte le voile qui nous cache ces temps reculés, on ne voit que meurtres sur les chemins, dans les villes, dans les châteaux des barons, dans les demeures royales, et jusque sur les degrés du sanctuaire. Partout les geôles sont encombrées ; sans cesse la torture interroge, la douleur répond, et souvent la conscience avec elle : les prisons s’ouvrent sans cesse pour des condamnés qui, chargés sur des tombereaux, sont traînés au supplice. Chaque jour, le glaive de la justice étincelle ; la potence vacille, ébranlée par les derniers et vains efforts d’un malheureux qui expire ; partout le sang coule pour racheter le sang, et les bourreaux ne se reposent ni jour ni nuit. Mais, dans cet âge de fer, apparaissent aussi des évêques, des chapitres, de puissants suzerains qui font grâce ; des cardinaux vêtus de pourpre, dont le passage fortuit dans une ville, dans une rue, rend à la vie, comme par miracle, des condamnés que l’on traînait à l’échafaud ; des rois, qui, au jour du Vendredi-Saint, pardonnent à quelques coupables, en mémoire de l’Homme-Dieu, qui, à pareil jour, pardonna au monde. Le cœur, qui s’était serré à la vue de tant de crimes, se dilate à l’aspect de tous ces actes de clémence et de merci. Alors, on plaint des siècles où beaucoup, peut-être, furent criminels par ignorance et par l’effet de la barbarie des mœurs de leur âge ; et on se félicite en voyant que là où abondait le crime, là semblaient surabonder aussi la miséricorde et la grâce[6], plus efficaces, assurément, à adoucir les mœurs, que d’atroces et fréquents supplices offerts en spectacle à la foule, qu’ils endurcissaient, à la longue, bien loin de la rendre meilleure.

  1. Reg. 145, Chartoph. rég., chart. 162, fol. 29 et 30.
  2. En parlant de l’archevêque Guillaume de Vienne, ils disent : « Rotomagum primo solemniterque intravit die dominicâ antè nativitatem B. Mariae 1393, quâ litteras remissionis obtinuit. » Gallia christiana, tom XI, col. 85.
  3. Litter. remiss., ann. 1380, ex Reg. 117, 141, Chartophil. reg.
  4. Regist. du Parlement de Normandie (séant alors), à Caen ; Tournelle, 2 mai 1590.
  5. Reg. ; Echiq. 27, 13 juillet 1509.
  6. Epist. ad Rom., cap. 5, vers. 20.