Anecdotes inédites sur Malherbe/01

INTRODUCTION



I. — Les Mémoires de Racan pour la vie de Malherbe. L’ancien manuscrit de la Bibliothèque Nationale (N).
II. — Le nouveau manuscrit de l’Arsenal (A). Description et histoire du volume.
III. — Comparaison des deux manuscrits. Analyse de A. Rédaction de A : intercalations. Leur ordre. L’auteur des passages intercalés : discussion d’après 1. le Sujet, 2. le Ton du récit, 3. les Tours de phrases, 4. les Témoignages des Contemporains, 5. les Opinions modernes. Conclusion. — Objection. L’hypothèse du Bibliophile Jacob. Nouvelle hypothèse. — Notre Titre. Classement des deux manuscrits.
IV. — Mode de publication des anecdotes.

I


Les Mémoires de Racan pour la vie de Malherbe. L’ancien manuscrit de la Bibliothèque Nationale.


On sait que les renseignements détaillés que nous possédons sur le caractère et la vie de Malherbe viennent de notes biographiques rédigées par Racan vers 1650, en faveur de Ménage, qui préparait une édition des œuvres du maître. Les Mémoires de M. de Racan pour la Vie de Malherbe passèrent en manuscrit sous les yeux de Ménage, de Pellisson, de Conrart, de Tallemant des Réaux, de La Fontaine, et ne furent probablement publiés qu’en 1672 par l’abbé de Saint-Ussans. La date de la première édition de ce manuscrit est l’objet d’une question délicate que nous nous proposons d’étudier prochainement dans notre thèse de doctorat sur Racan. L’on peut consulter, en attendant, la Notice de M. Lalanne, dans les Œuvres de Malherbe, t. I, p. lxi et lxii, et notre article de la Revue bleue du 3 décembre 1892, p. 728.

Ce qu’il y a de sûr, c’est que les Mémoires ont été publiés 3 fois dans la seconde partie de notre siècle :

1° En 1857, Tenant de Latour les donna dans les Œuvres complètes de Racan, Bibl. elzévirienne, t. I, p. 251-289. Il avait le mérite de suivre un manuscrit qu’il avait retrouvé à la Bibl. Nat. : malheureusement il laissa échapper, en le copiant, un assez grand nombre d’inexactitudes.

2° En 1862, M. Ludovic Lalanne publia du même ms. une recension beaucoup plus fidèle dans les Œuvres complètes de Malherbe, collection des Grands Écrivains de la France, t. I, p. lxi-lxxxviii.

3° En 1874, M. Becq de Fouquières publia de nouveau les Mémoires en tête de son volume des Poésies de Malherbe, p. xiii-xxxiv. Il y ajoutait des rapprochements intéressants tirés de Tallemant des Réaux et de Balzac ; mais il ne fait guère que reproduire le texte de 1862 avec quelques corrections que pour la plupart M. Lalanne avait indiquées lui-même, et il retranche un certain nombre de notes de son prédécesseur. Cette édition, qui donne en un volume ordinaire toutes les œuvres poétiques de Malherbe, est sobre et pratique pour les gens du monde ; mais elle ne constitue pas un progrès réel au point de vue spécial de l’établissement du texte des Mémoires. C’est donc à celui de M. Lalanne, celui de 1862, que nous renverrons au cours de ce travail.

Les trois éditions de 1857, 1862 et 1874, on le voit, ont été faites sur le même ms. : c’est celui de la Bibl. Nat., autrefois ms. de M. L. Bigot 360, aujourd’hui : Fonds français n° 6.002, 13 feuillets in-4°.

Après un examen attentif, l’inventeur, Tenant de Latour, s’était « profondément convaincu qu’il présente le véritable texte des Mémoires pour la Vie de Malherbe, sans lacune, et surtout sans aucune adjonction » Racan, t. I, p. lxii.

M. Lalanne (Malherbe, t. I, p. lxii)le croit « contemporain de Racan » et estime « que c’est bien là, sans altération ni interpolation, le véritable texte sorti de la plume de l’élève chéri de Malherbe ». Nous ajouterons à ces témoignages un autre tout personnel : nous avons eu la bonne fortune de découvrir quelques lignes de l’écriture de Racan, dont on n’avait jusqu’ici aucun échantillon certain, et en les rapprochant du ms. de la Bibl. Nat., il nous a paru écrit très probablement de la main même du poète [1].

Tel a été jusqu’à ces dernières années le seul manuscrit connu des Mémoires de Racan pour la Vie de Malherbe. Il en existe pour tant un autre.


II

Le nouveau manuscrit de l' Arsenal.

Vers 1858, l’infatigable Bibliophile Jacob, en dépouillant les 49 volumes mss. de Conrart, à la Bibl. de l’Arsenal, rencontra dans l’un d’eux une série d’anecdotes sur Malherbe, et il les signala ainsi en 1862 dans son catalogue du Recueil Conrart, Cabinet historique, t. VIII, 2e pie p. 223 :

« VIIIe Recueil… pièce 22 : De la main de Conrart. Mémoire concernant maître François de Malherbe. » M. Lalanne ayant publié, cette même année, son édition des Œuvres de Malherbe, le Bibliophile identifia son ms. avec les Mémoires de Racan pour la Vie de Malherbe, et reconnut que c’en était une copie faite par Conrart : seulement elle contenait des anecdotes supplémentaires. En 1865, il envoya quelques-unes d’entre elles à son ami, M. Edouard Fournier, pour le recueil qu’il venait de fonder, La Revue des Provinces, essai de « décentralisation littéraire etscientifîque ». Annotées par M. Fournier lui-même, elles parurent dans le numéro du 15 mars 1865. Malheureusement les feuillets qui portaient les anecdotes les plus intéressantes avaient échappé au Bibliophile, et la copie qu’il avait envoyée des autres était fort peu précise.

D’ailleurs cette publication provinciale cessa de vivre après deux ans et demi d’existence[2], et dès 1866 l’attention des lettrés perdit de vue le précieux ms. de l’Arsenal.

Il fallait en quelque sorte le retrouver. C’est ce que fit, vers 1880, notre savant maître, M. Auguste Bourgoin, à présent professeur au lycée Michelet, lorsqu’il préparait sa thèse sur Valentin Conrart. Dès qu’il sut que nous préparions la nôtre sur Racan, en 1890, il eut la générosité de nous confier sa découverte.

Cependant M. Ferdinand Brunot, aujourd’hui maître de conférences à la Sorbonne, qui accumulait des documents pour sa remarquable thèse sur La Doctrine de Malherbe, feuilletait le ms. de son côté, et, sachant que nous nous en proposions la publication, il en usait avec une grande discrétion. Nous unissons dans les mêmes remercîments messieurs Bourgoin et Brunot, dont le désintéressement nous permet aujourd’hui de publier enfin les parties nouvelles de ce ms., qui ont passé depuis 35 ans par tant de traverses[3].

Nous en avons détaché pour la Revue bleue du 3 décembre 1892 les anecdotes qui pouvaient le mieux intéresser le grand public : nous les livrons toutes aujourd’hui au monde savant.

Description du volume.

Ce volume porte au dos : Huitième Recueil de Conrart, 1°Protocole. C’est, dans l’ancien catalogue de l’Arsenal, le 177-178 de la Jurisprudence française, aujourd’hui 2667.

Les trois parties qui le composent et qui ont chacune leur numérotation spéciale contiennent surtout des pièces de jurisprudence : dans la 3e partie seulement sont comme égarées quelques pièces littéraires. Le 9° de cette dernière partie est inscrit dans le nouveau catalogue des mss. de l’Arsenal, dû à M. Henry Martin, t. III, p. 68, sous ce titre : « Vie de François Malherbe, extraite en partie des Mémoires de Racan ». Il va de la p. 205 à la p. 236.

Le papier a 263 sur 193 millimètres.

L’écriture du volume appartient au xvii siècle ; celle de notre pièce, comme l’avait bien vu le Bibliophile, est de Conrart lui-même, de son écriture soignée, élégante et posée, et non pas de son écriture hâtive, irrégulière et abrégée, dont il a écrit les pièces suivantes.

La reliure du volume est en parchemin de la fin du xviie siècle.

Son histoire.

L’histoire de ce volume, comme celle des 48 autres du Recueil Conrart, va être, nous le savons, éclairée sous peu par M. Henry Martin dans le tome VIII de son catalogue, qui sera consacré à la formation du cabinet des manuscrits de l’Arsenal. L’érudit et aimable conservateur se propose de nous expliquer comment cette collection dut passer de la famille protestante de Conrart dans celle de son coreligionnaire Milsonneau, et de celle-ci, au xviiie siècle, dans les mains de M. de Paulmy, qui semble avoir distingué les parties littéraires de ce volume de droit, puisqu’il l’avait rangé dans son catalogue à l’Histoire littéraire, n° 684.

On peut déjà consulter sur cette histoire l’ouvrage de M. Auguste Bourgoin : Un bourgeois de Paris lettré au xviie siècle. Valentin Conrart et son temps. Paris, Hachette, 1883 : on trouvera au chap. VII, p. 196-210 une étude fort intéressante sur « les Recueils manuscrits de Conrart ».


III

Comparaison des deux manuscrits. Analyse de A.

Si nous comparons maintenant le ms. de l’Arsenal que nous désignerons par la lettre A (Arsenal) avec celui de la Bibl. Nat., que nous appellerons N (Nationale), nous constatons que A est une copie fidèle de N, faite par Conrart qui l’a augmentée lui-même de 4 additions importantes :


L’addition I occupe les pages 213 et 214, c’est-à-dire les deux côtés d’un feuillet en entier. On y remarque plusieurs encres différentes : ce détail infime est essentiel, comme nous le verrons tout à l’heure.

L’addition II couvre un feuillet sur une page et demie, p. 223 et 224. La seconde moitié de cette page est restée en blanc. Au commencement de l’addition, p. 223, est inscrite cette manchette en marge : « Cecy n’est pas des Mémoires de M. de Racan. » On note plusieurs encres différentes, et de plus un changement d’encre avec ce qui précède.

L’addition III, la plus considérable, remplit deux feuillets au complet, p. 229, 230, 231, 232, cette dernière page écrite très bas par Conrart, si bas même que le couteau du relieur a tranché la fin de la dernière anecdote. Traces de plusieurs encres différentes.

Enfin l’addition IV se compose de deux anecdotes, que l’académicien a rajoutées d’une autre encre tout à la fin de sa copie, p. 236.

En dehors de ces quatre additions bien nettes, une collation attentive des deux mss. ne nous a révélé que des variantes insignifiantes portant sur un mot changé on interverti ; sur l’orthographe et sur la ponctuation.

De cette minutieuse analyse il nous est déjà permis de tirer plusieurs conclusions importantes :

1° Nous ne sommes pas à l’Arsenal en présence d’une autre rédaction des Mémoires de Racan pour la Vie de Malherbe, mais d’une copie complétée.

2° Ce complément s’est effectué en 4 endroits bien distincts, et il a été écrit ou sur des feuillets spéciaux ou bien à la suite de la copie.

3° Ces quatre additions n’ont point été rédigées en même temps que le reste, comme en témoignent le changement d’encre, la demi-page blanche laissée à la suite de l’addition II, le chargement excessif de la dernière page de l’addition III.

4° Chacune des trois premières additions, qui sont de beaucoup les plus considérables, n’a pas été composée en une fois, ainsi que l’indique en chacune d’elles la diversité des encres.

Rédaction de A. — Intercalations.

Nous pouvons à présent, ce me semble, reconstituer la manière dont Conrart dut procéder à la rédaction de son manuscrit.

Il emprunta le ms. des Mémoires, que Racan venait de rédiger pour Ménage, et il le copia avec le plus grand soin de sa propre main. Dans la suite, il apprit de nouveaux traits sur Malherbe, et, comme il était très collectionneur, il les nota à mesure, soit à la fin de sa copie, soit sur des feuillets spéciaux qu’il intercala dans le corps de son ms. En soudant ainsi avec le reste le second de ses suppléments, il prit le soin de noter en tête que cela ne faisait pas partie des Mémoires de M. de Racan : il négligea cette précaution pour les autres suppléments.

Leur ordre

Mais alors, si Conrart a fait après coup quatre insertions distinctes dans sa copie, quel plan a-t-il donc suivi ? par quelles raisons a-t-il été guidé dans le choix des diverses places à leur attribuer ? Remarquons tout d’abord qu’il ne pouvait s’astreindre à un ordre rigoureux, parce que les trois premiers suppléments, étant écrits sur des feuillets spéciaux, ne pouvaient être intercalés qu’en certains endroits déterminés, après un feuillet où le sens finît avec la page, afin de ne pas couper en deux une anecdote.

Il était d’ailleurs en droit de suivre le laisser-aller dont Racan lui-même lui donnait l’exemple. Celui-ci, en effet, se montrant plus nonchalant que jamais dans ces simples notes envoyées à un ami, avait commencé par parler des débuts de la vie de son maître, et de son arrivée à la Cour (Lal. p. lxiii-lxvi) ; puis (c’est la partie la plus considérable) il s’était mis sans ordre à répéter ses « bons mots » et à noter ses goûts, particulièrement en matière de poésie (p. lxvii-Lxxx) : au milieu de cette seconde partie, Conrart rajoute deux pages d’anecdotes sur les premiers vers et sur les jugements littéraires de Malherbe (Addition I toute littéraire), puis à la fin de la même partie il intercale les boutades politiques et religieuses (Addition II, première série de mots). — Racan passait ensuite aux disciples de Malherbe, disant surtout ses propres rapports avec son maître (p. lxxxi-lxxxvii), et en se répandant sur les critiques que lui lançait Malherbe, il revenait à donner une suite de « bons mots » à l’emporte-pièce. Ici Conrart ajoute à son tour une seconde série de mots de Malherbe (Addition III). — Enfin Racan contait, dans la dernière page (lxxxviii), la mort de son maître : Conrart profite de la demi-page blanche qui lui reste pour y inscrire deux nouvelles anecdotes qu’il a apprises sur cette mort (Addition IV relative à la mort de Malherbe).

L’auteur des passages intercalés : discussion.

Reste un dernier petit problème essentiel à résoudre : quel est l’auteur de ces 34 anecdotes supplémentaires ? C’est bien Conrart qui les a rédigées ; mais de qui les tenait-il ?

La question est d’autant plus complexe que Conrart, nous l’avons vu, les nota en maintes fois diverses. Elles sont donc probablement d’origines differentes, et il est nécessaire de les disjoindre pour les examiner chacune à son tour. La discussion où nous nous engageons à présent ne peut donc être que le groupement rationnel des solutions particulières que nous proposons dans la suite pour chaque anecdote ; et sa place naturelle, nous le savons, serait plutôt à la fin de la brochure ; mais nous n’avons pas voulu, d’autre part, séparer les parties de cette Introduction, qui se renvoient une mutuelle lumière. Nous engageons donc le lecteur qu’intéresse la question, à vouloir bien relire cette dernière partie après avoir pris connaissance de toutes les anecdotes et des notes dont nous les accompagnons.

Pour déterminer l’origine de nos historiettes, nous demanderons successivement des indications au sujet sur lequel elles roulent, au ton du récit et aux tours de phrases, puis nous en chercherons les traces dans les auteurs contemporains ; enfin nous interrogerons les deux savants modernes qui ont eu, il y a trente ans, connaissance de quelques-unes.

1. Le sujet.

Nous commençons par l’examen du sujet. On constatera que, à ce point de vue, l’anecdote 8 dut être rapportée à Conrart par son ami Chapelain, 23 et 34 par sa coreligionnaire. Mme des Loges, — 5, 16 et 18 par la marquise de Rambouillet.

Mais ces trois personnages mis à part, nous sommes frappés de voir que sept anecdotes de notre supplément, parmi lesquelles les plus considérables (7, 14, 20, 24, 25, 30 et 31), doivent être attribuées sûrement à Racan.

Il en est onze qui viennent, probablement encore de lui ; ce sont 1, 2, 3, 10, 11, 17, 22, 26, 27, 28 et 33.

11 en reste dix, à savoir 4, 6, 9, 12, 13, 15, 19, 21, 29 et 32, dont l’attribution reste douteuse, mais ne souffre aucune difficulté de lui être encore rapportée.

La simple inspection du sujet met donc Racan au premier rang comme auteur des anecdotes.

2. Le ton du récit.

Le ton du récit nous fournit-il quelques indications ?


Il est toujours très hasardeux, nous ne l’ignorons pas, de fonder des attributions sur de simples caractères littéraires. Pourtant la manière de conter de Racan se dessine nettement dans les Mémoires, — tranquille, traînante, souvent naïve, s’attardant sur des détails inutiles qui allongent les phrases, sentant sous Louis XIV son xvie siècle, et formant un piquant contraste, comme nous le noterons maintes fois dans le récit des mêmes traits, avec Tallemant des Réaux, bref, nerveux, vif et courant au mot de la fin.

La manière de Racan se reconnaît dans la plupart de ces anecdotes, qui ne forment nul changement de ton avec celles qui les entourent et qui sont authentiquement du languissant conteur. L’impression est frappante, par exemple, pour 1, 13 et 32, trois de celles qu’avait laissées incertaines l’étude seule du sujet.

Malherbe. 2

3. Les tours de phrases.

En 3e lieu, il est même certains tours de phrases particuliers, certaines formules de narration aimées par Racan dans les Mémoires, qui sont reproduites presque textuellement dans nos anecdotes. En voici quelques exemples :

I. Mémoires. Lal. lxxii : « M. de Malherbe qui estoit présent…, lui dit assez brusquement… »

An. 12 : « M. de Malherbe, qui estait présent,… s’écria tout à coup… »

II. Mémoires, lxxiii et passim : « … Il répondit brusquement, à son ordinaire… »

An. 28 : « M. de Malherbe luy répondit brusquement, à sa façon ordinaire…… »

Et an. 31 : « M. de Malherbe répondit brusquement, selon sa coustume… »

III. Mém. Lxxx : « Quand on le reprenoit de ne suivre pas bien le sens des auteurs qu’il traduisoit ou paraphrasoit… »

An. 10 : « Quand il montroit quelque Pseaume qu’il avoit mis en vers, et qu’on lui marquoit des endroits où il n’avoit pas suivy le sens de David… »

IV. Mém. Lxxx : « Il disoit souvent qu’il n’apprêtoit pas…, comme s’il eût voulu dire… »

An. 3 : « Il mettoit à la marge… comme s’il eust voulu dire… »

V. Mém. Lxxxviii : « On ditqu’une heure avant de mourir… il se réveilla pour reprendre son hôtesse… »

An. 33 : « On dit qu’à sa mort il vouloit que son valet… »

Ces deux on dit jumeaux, qui se font suite dans le ms. de Conrart, ne nous surprennent point après ce qui précède : « Racan n’assista point à la mort do Malherbe… et il n’en a su que ce qu’il en a ouï dire à M. de Porchères d’Arbaud… » Il est très probable qu’ils viennent tous deux de la même source, seulement Racan écrivit lui-même le premier dans les Mémoires, au lieu que le second, il ne fit que le rapporter de vive voix à Conrart.

4. Les Témoignages des Contemporains.

Si nous interrogeons maintenant les écrivains contemporains de Conrart, nous recueillerons deux importants témoignages qui viennent confirmer notre opinion.

1° L’an. 22, l’une des plus longues, qu’une simple présomption fondée sur le sujet nous avait fait attribuer à Racan, se trouve rapportée par Ménage, qui en commence le récit par ces mots : « J’ay ouï dire à M. de Racan que… » Poésies de Malherbe, p. 513.

2° Tallemant des Réaux, qui reproduit dans son historiette de Malherbe un grand nombre de nos anecdotes supplémentaires en même temps que les autres, en leur faisant quelque toilette, termine par cette affirmation caractéristique, I. 301 : « Racan, de qui j’ay eu la plus grande part de ces mémoires… » Il est aisé de s’apercevoir que le reste dut lui venir de MMe de Rambouillet.

5. Les Opinions modernes.

Enfin, qu’il nous soit permis de nous appuyer en dernier lieu sur l'autorité des deux savants qui donnèrent en 1865, comme nous l’avons dit, la primeur de ces anecdotes.

Voici comment s’exprimait le Bibliophile Jacob (Revue des provinces, 15 mars 1865, p. 519) : « Je ne doute pas que ces passages… ne soient bien réellement de Racan, quoique Conrart ait écrit, à une date postérieure, en tête du premier fragment : « Cecy n’est pas des Mémoires de M. de Racan ». Serait-ce là une interpolation de Ménage ? » — Nous avons donné une explication de ce mot (p. 14).

M. Edouard Fournier confirmait de son côté en note l’opinion du Bibliophile : « Je ne doute pas, quant à moi, que ces anecdotes ne viennent de Racan, d’abord parce qu’il y figure plus d’une fois lui-même, comme on le verra, ensuite parce que Tallemant des Réaux, qui les a données presque toutes, les reproduit sans distinction, avec celles qu’il nous a dit tenir de Racan en personne ».

Conclusion.

Tout concourt donc, on le voit, la physionomie du ms., le sujet, le ton et le tour des anecdotes, les témoignages des contemporains et les premières hypothèses des savants modernes, pour attribuer à Racan la majeure partie de notre Supplément. Accordons en définitive 1 anecdote à Chapelain, 2 à Madame des Loges, 3 à la marquise de Rambouillet : les 28 autres, ou peut s’en faut, doivent venir du disciple de Malherbe ; et Conrart, l’homme de goût par excellence, a complété par du Racan oral les Mémoires écrits de Racan.

Objection.

Mais il reste une dernière objection. Si ces anecdotes sont bien de Racan, pourquoi donc ne les a-t-il pas jointes lui-même aux autres dans son manuscrit des Mémoires ?

L’Hypothèse du Bibliophile Jacob.

Le Bibliophile Jacob en donnait l’explication suivante dans sa lettre à M. Ed. Fournier (Revue des provinces, p. 519) :

« Voici comment j’expliquerai la chose, si l’on me permet de recourir à une conjecture : Ménage prêta le manuscrit original à Conrart, dès que ce manuscrit lui eut été remis par Racan ; la copie faite, le manuscrit rendu à Ménage, Racan se ravisa, et, par des motifs personnels que nous ne saurions apprécier, supprima dans son ouvrage un certain nombre d’anecdotes qui avaient été désagréables à quelqu’un. Plus tard, ces suppressions ayant été signalées à Conrart, il aura écrit la note qui les désavoue au nom de Racan. Vous trouverez peut-être une raison meilleure que celle que je vous donne là, parce qu’elle est par une simple supposition (sic) que je place ici en manière de pierre d’attente. »

Cette ingénieuse hypothèse est inadmissible à cause des indices manifestes d’une intercalalion postérieure de ces anecdotes dans la copie des Mémoires rédigée par Conrart.

Nouvelle hypothèse.

Ce qui est beaucoup plus probable, c’est que Racan ne les avait point écrites avec le reste. Pour les unes, comme 16 et 30, une juste retenue l’en avait empêché. La prudence politique et religieuse au temps de la Fronde dut le garder de 14, 24, 31 et 33. Le respect du grand Condé lui dicta le silence sur 12, celui de des Yveteaux sur 15, et s’il avait rapporté bonnement bien des rudesses de son maître, il dut juger inutile de répéter les mauvais vers de sa jeunesse ou les parodies qui avaient fait rire à ses dépens : tel est le cas de 1, 17, 20, 22 ; sans compter les anecdotes, telles que 7 et 20, qui ne nuisaient pas précisément à Malherbe, mais étaient loin de rien ajoutera sa gloire.

Enfin, pour les autres qui font le plus grand nombre, peut-être même pour celles dont nous venons de parler, il convient d’invoquer tout simplement l’oubli, raison pleinement valable avec un « maistre resveur [4] » comme Racan, qui oublia tant dans sa vie parce qu’il manquait et de mémoire et d’attention.

À qui de nous d’ailleurs n’arriverait-il pas, si on lui demandait ses souvenirs, consistant surtout en bons mots, sur une personne morte depuis vingt ans, d’oublier la moitié de ce qu’il sait et de retrouver le reste quand il n’en serait plus temps ?

Tous ces détails que Racan avait réservés ou qu’il retrouvait partout dans sa mémoire, il ne se fit pas faute, étant grand conteur par nature, de les conter à ses amis tels que Ménage, Conrart et Chapelain, avec qui il était très lié précisément vers ces années 1650-55, comme le prouvent les cinq charmantes et confiantes lettres qu’il leur adresse à cette époque (Racan, t. I, p. 319-359). Ils durent eux-mêmes l’interroger plus d’une fois, eux, plus jeunes que lui, avides de tous les détails concernant le poète illustre des premières années du siècle. Et alors Ménage en 1666, dans son édition de Malherbe, à laquelle il pensait depuis 20 ans, profita de « ce qu’il avait ouï dire à M. de Racan », et Tallemant des Réaux, qui avait eu connaissance de tous les détails sur Malherbe, et de ceux qui étaient manuscrits, et de ceux qui étaient oraux, en fit en 1657 son Historiette sur le maître : quant à Conrart, qui notait tout dans ses papiers, il inséra entre 1650 et 60, quelques feuillets intercalaires dans sa copie des Mémoires, se faisant ainsi en quelque sorte le fidèle secrétaire de Racan.

Notre Titre.

On comprend donc à la fin par quelles raisons se justifie le titre que nous avons cru pouvoir donner à cette publication : Supplèment de la Vie de Malherhe par Racan, et qui n’est que l’abrégé du véritable titre complet : Supplément, venant de Racan et rédigé par Conrart, des Mémoires de Racan pour la Vie de Malherbe [5]

Classement des deux manuscrits.

Il n’en reste pas moins vrai qu’entre les deux mss. si A est plus complet et plus intéressant, N reste le premier au point de vue de la valeur originelle : c’est le vrai ms. des Mémoires, tel qu’il est sorti des mains de Racan ; c’est d’ailleurs celui qui a été reproduit dans les éditions imprimées dès 1672.

Si l’on donne quelque jour une nouvelle édition des Mémoires, il conviendra donc de s’en rapporter encore au texte de N [6], en intercalant toutefois les anecdotes supplémentaires de A, mais sans les fondre entiè rement avec le reste, afin de maintenir toujours la distinction entre le texte direct et authentique de Racan et l’écho de ses conversations répété par Conrart.


IV

Mode de publication des anecdotes

Nous donnons à présent les 34 anecdotes supplémentaires.

Nous leur avons rigoureusement conservé Tordre du ms., ainsi que le groupement qu’elles y forment en quatre additions distinctes et inégales :

Addition I, littéraire — anecdotes 1 à 11.

Addition II, 1re série de « bons mots » — anecd. 12 à 16.

Addition III, 2e série de « bons mots » — anecd. 17 à 32.

Addition IV, relative à la mort de Malherbe, — anecd. 32 à 34.

Nous avons nécessairement omis une anecdote inédite qui se trouve à la p. 218 du ms., — qui se place après ces mots : « … venu d’un valet de chambre ou d’un violon » Lal. p. lxxvi, et commence ainsi : « Il disoit quelquefois… » : elle se trouve également dans N et n’a jamais été publiée à cause de sa grossièreté. Nous avons scrupuleusement respecté, dans le texte des anecdotes, l’orthographe même de Conrart et sa ponctuation, y compris son flagrant abus des virgules.

Nous nous sommes permis une seule chose, pour la facilité des futures références : c’est, en même temps que nous numérotions les anecdotes, de leur donner à chacune un titre, le cherchant non point pittoresque, ce qui eût été facile avec Malherbe, mais aussi exact que possible.

Enfin on trouvera à la suite de chaque anecdote une notice critique comprenant strictement les rapprochements et les explications qui nous ont paru nécessaires pour comprendre et apprécier l’anecdote.

Telles que nous les donnons, nous croyons qu’elles peuvent offrir aux érudits et aux lettrés un double intérêt, comme source de Tallemant des Réaux et à titre de nouveaux documents pour connaître Malherbe et son temps.

Puissions-nous par ce petit travail apporter notre modeste pierre — (souhaitons que Malherbe ne l’eût pas traitée de moilon, voir an. 3) — au monument nouveau, que la critique de notre fin de siècle, guidée moins par l’enthousiasme que par la réflexion, est en train d’édifier au vieux poète [7] !

Au VIVIER près Reims, le 1er Janvier 1893.

— En 1891, article curieux de M. N. Weiss sur La Religion du poète Malherbe, dans le Bulletin de la Société de l'Histoire du protestantisme, t. XL, p. 387. Puis sont venues les pierres de taille du monument, les deux thèses considérables sur Malherbe : 1891, La Doctrine de Malherbe par M. Ferdinand Brunot, et 1892[8] Malherbe et la poésie française à la fin du 16e siècle, par M. Gustave Allais. Ces travaux ont été complétés, dans le courant de l’année 1892, par la Versification de Malherbe, de M. Maurice Souriau, parue dans le Bulletin de la Faculté des Lettres de Poitiers, nos de mars, mai, juin, juillet-septembre, octobre et décembre 1892, et publiée en brochure au mois de novembre 1892. Il faut compter encore, toujours dans la même année 1892, de nombreux articles, dont les deux principaux sont celui de M. Ch. Dejob : L’antipathie contre Malherbe, Revue internationale de l’enseignement, 15 mai 1892, et celui de M. Brunetière : La réforme de Malherbe et l’évolution des genres. Revue des Deux-Mondes, 1" décembre 1892.

Nous profitons de l’occasion pour recommander un très ancien article peu connu, qui est ce que nous savons de meilleur, comme « Vie de Malherbe » : Malherbe, par Antoine de Latour. Revue des Deux-Mondes du 15 août 1834. Il y a là 25 pages charmantes et vivantes, écrites d’après les Mémoires de Racan et les Historiettes de Tallemant des Réaux. C’est justement ce que Ménage aurait dû faire deux siècles auparavant avec les notes qu"il avait demandées à Racan. Nous souhaiterions que cette étude fût réimprimée en une petite brochure pour être mise entre les mains de nos collégiens et de tous les amis des lettres, qui y trouveraient à la fois plaisir et fruit.

  1. (*) Il semble aussi être de la même écriture que la Notice généalogique sur la fam. de Bueil, qui est attribuée en toute probabilité à Racan (Bibl. Nat., ms. fr. 20.786, f° 438 et ss.). Elle a été publiée en 1889 par M. Camille Favre dans son édition du Jouvencel, de Jean de Bueil, t. II, p. 423. — Nous ne parlons pas du ms. de la lettre que Latour a publiée comme une lettre de Racan au chancelier Séguier (t. I, p. 318) et qui n’est certainement pas de lui, ainsi que nous le montrerons ailleurs.
  2. Elle a été publiée du 16 octobre 1863 au 15 juin 1866, à Paris. Les deux premiers volumes ont paru sous le litre de « la Décentralisation ». — Elle est aujourd’hui fort rare, et nous avons appris son existence il y a quelques jours seulement.
  3. Puisque nous payons nos dettes, nous adressons notre cordiale reconnaissance à notre ami, M. Louis Flandrin, le modeste et excellent professeur agrégé du lycée de Tours, qui nous a rendu le signalé service de revoir notre travail avec compétence ; — et aussi à M. S., dont le cœur dévoué et l’esprit élégamment cultivé, comme on n’en rencontre plus guère, sont prodigues envers nous d’encouragements précieux et de fins conseils.
  4. (Tall. II, 361.
  5. Voici pour l’ensemble du ms. le titre que nous nous permettons de proposer à M. Henry Martin, en vue de la seconde édition de son catalogue : au lieu de Vie de François Malherbe extraite en partie des Mémoires de Racan, ne serait-il pas plus juste de mettre : Vie de François Malherbe, copie des Mémoires de Racan pour la Vie de Malherbe, augmentée de Suppléments par Conrart ?
  6. Il y aura peu à faire pour amender le texte donné par M. Lalanne ; nous indiquons pourtant au futur éditeur deux corrections : 1° p. lxvii, 1. 9 : « il lui ouvrit un Ovide», et non son Ovide ; — 2° m. p., 1, 24 : « qui avoit son placet (son tabouret) auprès de la Reine », et non son placer. M. Becq de Fouquières a déjà fait d’ailleurs dans son texte cette dernière correction.
  7. (1) M. E. Roy en a posé une pierre en publiant : Une pièce inédite de Malherbe. Paris, Ern Leroux. 1888. M. Armand Gasté a continué par La Jeunesse de Malherbe, 1890.
  8. Cette date nous paraît êttre la véritable, bien que le volume soit marqué 1891, comme on le verra à la page suivante : la thèse en effet n’a été soutenue en Sorbonne que dans l’année scolaire 1891-1892, le 16 décembre 1891, et par conséquent, l’ouvrage n’a été mis en pleine lumière qu’en 1892.