André (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 10

J. Hetzel (Œuvres illustrées de George Sand, volume 1p. 63-66).
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X.

Henriette, en quittant Geneviève, était allée, pour calmer son petit ressentiment, écouter un sermon du vicaire. Ce vicaire avait beaucoup de réputation dans le pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le moindre vieux curé de hameau prêchât beaucoup plus sensément dans son langage rustique. Mais, heureusement pour sa gloire, le vicaire de L… avait fait divorce avec le naturel et la simplicité. Son accent théâtral, son débit ronflant, ses comparaisons ampoulées, et surtout la sûreté de sa mémoire, lui avaient valu un succès incontesté, non-seulement parmi les dévotes, mais encore parmi les femmes érudites de l’endroit. Quant aux auditeurs des basses classes, ils ne comprenaient absolument rien à son éloquence, mais ils admiraient sur la foi d’autrui.

Ce jour-là le prédicateur, faute de sujet, prêcha sur la charité. Ce n’était pas un bon jour, il y avait peu de beau monde. Il y eut peu de métaphores, et l’amplification fut négligée ; le sermon fut donc un peu plus intelligible que de coutume, et Henriette saisit quelques lieux communs qui furent débités d’ailleurs avec aplomb, d’une voix sonore, et sans le moindre lapsus linguæ. On sait qu’en province le lapsus linguæ est l’écueil des orateurs, et qu’il leur importe peu de manquer absolument d’idées, pourvu que les mots abondent toujours et se succèdent sans hésitation.

Henriette fut donc émue et entraînée, d’autant plus que le sujet du sermon s’appliquait précisément à la situation de son cœur. Ce cœur n’avait rien de méchant, et donnait de continuels démentis à un caractère arrogant et jaloux. La pensée de Geneviève malheureuse et méconnue le remplit de regrets et de remords. Le sermon terminé, Henriette résolut d’aller trouver son amie, et de réparer, autant qu’il serait en elle, le chagrin que ses consolations, moitié affectueuses, moitié amères, avaient dû lui causer.

Elle prit à peine le temps de souper et courut chez la jeune fleuriste. Elle frappa, on ne lui répondit pas. La clef avait été retirée ; elle crut que Geneviève était sortie ; mais au moment de s’en aller une autre idée lui vint : elle pensa que Geneviève était enfermée avec son amant, et elle regarda à travers la serrure.

Mais elle ne vit qu’une chandelle qui achevait de se consumer dans l’âtre de la cheminée, et le profond silence qui régnait dans l’appartement lui fit pressentir la réalité. Elle poussa donc la porte avec une force un peu mâle, et la serrure, faible et usée, céda bientôt. Elle trouva Geneviève assez malade pour avoir à peine la force de lui répondre ; et tandis qu’elle se rendormait avec l’apathie que donne la fièvre, la bonne couturière se hâta d’aller chercher les couvertures de son propre lit pour l’envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit bouillir des herbes, acheta du sucre avec l’argent gagné dans sa journée, et, s’installant auprès de son amie, lui prépara des tisanes de sa composition, auxquelles elle attribuait un pouvoir infaillible.

La nuit était tout à fait venue, et le coucou de la maison sonnait neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la première porte de l’appartement de Geneviève. La pénétration naturelle à son sexe lui fit deviner la personne qui s’approchait, et elle courut à sa rencontre dans la grande salle vide qui servait d’antichambre à l’atelier de la fleuriste.

Le lecteur n’est sans doute pas moins pénétrant qu’Henriette, et comprend fort bien qu’André, n’ayant pas vu Geneviève de la journée, et rôdant depuis deux heures sous sa fenêtre sans qu’elle s’en aperçût, ne pouvait se décider à retourner chez lui sans avoir au moins échangé un mot avec elle. Quoique l’heure fût indue pour se présenter chez une grisette sage, il monta, et il s’approchait presque aussi tremblant que le jour où il avait frappé pour la première fois à sa porte.

Il fut contrarié de rencontrer Henriette ; mais il espéra qu’elle se retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu’elle le prit presque au collet, et, l’entraînant au bout de la chambre, « Il faut que je vous parle, monsieur André, dit-elle vivement ; asseyons-nous. »

André céda tout interdit, et Henriette parla ainsi : « D’abord il faut vous dire que Geneviève est malade, bien malade. »

André devint pâle comme la mort.

« Oh ! cependant ne soyez pas effrayé, reprit Henriette, je suis là ; j’aurai soin d’elle ; je ne la quitterai pas d’une minute ; elle ne manquera de rien.

— Je le crois, ma chère demoiselle, dit André, éperdu ; mais ne pourrais-je savoir… quelle est donc sa maladie ? depuis quand ?… Je vais…

— Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant ; elle dort dans ce moment-ci, et vous ne la verrez pas avant de m’avoir entendue. Ce sont des choses d’importance que j’ai à vous dire, monsieur André, il faut y faire attention.

— Au nom du ciel ! parlez, mademoiselle, s’écria André.

— Eh bien ! reprit Henriette d’un ton solennel, il faut que vous sachiez que Geneviève est perdue.

— Perdue ! juste ciel ! elle se meurt !… »

André s’était levé brusquement, il retomba anéanti sur sa chaise.

« Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, elle ne se meurt pas ; c’est sa réputation qui est morte, monsieur, et c’est vous qui l’avez tuée !

— Mademoiselle, dit André vivement, que voulez-vous dire ? Est-ce une méchante plaisanterie ?

— Non, monsieur, répondit Henriette en prenant son air majestueux ; je ne plaisante pas. Vous faites la cour à Geneviève, et elle vous écoute. Ne dites pas non ; tout le monde le sait, et Geneviève en est convenue avec moi aujourd’hui. »

André, confondu, garda le silence.

« Eh bien ! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous ne pas faire tort à une fille en venant tous les jours chez elle, en lui donnant des rendez-vous dans les prés ? Vous droguez jour et nuit autour de sa maison, soit pour entrer, soit pour vous donner l’air d’être reçu à toutes les heures.

— Qui a dit cette impertinence ? s’écria André ; qui a inventé cette fausseté ?

— C’est moi qui ai dit cette impertinence, répondit Henriette intrépidement, et je n’invente aucune fausseté. Je vous ai vu vingt fois traverser le jardin d’en face, et je sais que tous les jours vous passez deux ou trois heures dans la chambre de Geneviève.

— Eh bien ! que vous importe ? s’écria André, chez qui la timidité était souvent vaincue par une humeur irritable. De quel droit vous mêlez-vous de ce qui se passe entre Geneviève et moi ? Êtes-vous la mère ou la tutrice de l’un de nous ?

— Non, dit Henriette en élevant la voix ; mais je suis l’amie de Geneviève, et je vous parle en son nom.


Libres et seuls dans une prairie charmante… (Page 60.)

— En son nom ? dit André, effrayé de l’emportement qu’il venait de montrer.

— Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous dis.

— Et vous avez tort d’oser le dire, repartit André en colère, car c’est un mensonge infâme. »

Henriette, en colère à son tour, frappa du pied.

« Comment ! s’écria-t-elle, vous avez, le front de dire que vous ne lui faites pas la cour, quand cette pauvre enfant est diffamée et montrée au doigt dans toute la ville, quand les demoiselles de la première société refusent de dîner sur l’herbe avec elle et lui tournent le dos dès qu’elle ouvre la bouche ; quand tous les garçons crient qu’il faut l’insulter en public, qu’elle le mérite pour avoir trompé tout le monde et pour avoir méprisé ses égaux !

— Qu’ils y viennent ! s’écria André transporté de colère.

— Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde et en assommer une douzaine, Geneviève l’aura entendu, seul le monde autour d’elle l’aura répété ; la blessure sera sans remède : elle aura reçu le coup de la mort.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria André en joignant les mains, que je suis malheureux ! Quoi ! Geneviève est désolée à ce point ! sa vie est en danger peut-être, et j’en suis la cause !

— Vous devez en avoir du regret, dit Henriette.

— Ah ! si tout mon sang pouvait racheter sa vie ! si le sacrifice de toutes mes espérances pouvait assurer son repos !…

— Eh bien ! eh bien ! dit Henriette d’un air profondément ému, si cela est vrai, de quoi vous affligez-vous ? qu’y a-t-il de désespéré ?

— Mais que faire ? dit André avec angoisse.

— Comment ! vous le demandez ? Aimez-vous Geneviève ?

— Peut-on en douter ? Je l’aime plus que ma vie !

— Êtes-vous un homme d’honneur ?

— Pourquoi cette question, mademoiselle ?

— Parce que si vous aimiez Geneviève, et si vous étiez un honnête homme, vous l’épouseriez. »

André, éperdu, fit une grande exclamation et regarda Henriette d’un air effaré.

« Eh bien ! s’écria-t-elle, voilà votre réponse ? C’est celle de tous les hommes. Monstres que vous êtes ! que Dieu vous confonde !

— Ma réponse ! dit André lui prenant la main avec force ; ai-je répondu ? puis-je répondre ? Geneviève consentirait-elle jamais à m’épouser ?



Qu’est-ce donc ? dit Geneviève embarrassée ; de quoi me demandez-vous pardon, monsieur le marquis ? (Page 66.)

— Comment ! dit Henriette avec un éclat de rire, si elle consentirait ! une fille dans sa position, et qui sans cela serait forcée de quitter le pays !

— Oh ! non, jamais, si cela dépend de moi ! s’écria André, éperdu de terreur et de joie. L’épouser, moi ! elle consentirait à m’épouser !

— Ah ! vous êtes un bon enfant, s’écria Henriette se jetant à son cou, transportée de joie et d’orgueil en voyant le succès de son entreprise. Ah ça ! mon bon monsieur André, votre père donnera-t-il son consentement ? »

André pâlit et recula d’épouvante au seul nom de son père. Il resta silencieux et atterré jusqu’à ce qu’Henriette renouvela sa question ; alors il répondit non d’un air sombre, et ils se regardèrent tous deux avec consternation, ne trouvant plus un mot à dire pour se rassurer mutuellement.

Enfin Henriette, ayant réfléchi, lui demanda quel âge il avait.

« Vingt-cinq ans, répondit-il.

— Eh bien ! vous êtes majeur ; vous pouvez vous passer de son consentement.

— Vous avez raison, dit-il, enchanté de cet expédient, je m’en passerai ; j’épouserai Geneviève sans qu’il le sache.

— Oh ! dit Henriette en secouant la tête, il faut pourtant bien qu’il vous donne le moyen de payer vos habits de noces… Mais, j’y pense, n’avez-vous pas l’héritage de votre mère ?

— Sans doute, répondit-il, frappé d’admiration ; j ai droit à soixante mille francs.

— Diable ! s’écria Henriette, c’est une fortune. Ô ma bonne Geneviève ! ô mon cher André ! comme vous allez être heureux ! et comme je serai contente d’avoir arrangé votre mariage.

— Excellente fille ! s’écria André à son tour, sans vous je ne me serais jamais avisé de tout cela et je n’aurais jamais osé espérer un pareil sort. Mais êtes-vous sûre que Geneviève ne refusera pas ?

— Que vous êtes fou ! Est-ce possible, quand elle est malade de chagrin ? Ah ! cette nouvelle-là va lui rendre la vie !

— Je crois rêver, dit André en baisant les mains d’Henriette ; oh je ne pouvais pas me le persuader ; j’aurais trop craint de me tromper. Et pourtant elle m’écoutait avec tant de bonté ! elle prenait ses leçons avec tant d’ardeur ! Ô Geneviève ! que ton silence et le calme de tes grands yeux m’ont donné de craintes et d’espérances ! Fou et malheureux que j’étais ! je n’osais pas me jeter à ses pieds et lui demander son cœur : le croiriez-vous, Henriette ? depuis un an je meurs d’amour pour elle, et je ne savais pas encore si j’étais aimé ! C’est vous qui me l’apprenez, bonne Henriette ! Ah ! dites-le-moi, dites-le-moi encore !

— Belle question ! dit Henriette en riant ; après qu’une fille a sacrifié sa réputation à monsieur, il demande si on l’aime ! Vous êtes trop modeste, ma foi ! et à la place de Geneviève… car vous êtes tout à fait gentil avec votre air tendre… Mais chut !… la voilà qui s’éveille… Attendez-moi là.

— Eh ! pourquoi n’irais-je pas avec vous ? je suis un peu médecin, moi ; je saurai ce qu’elle a ; car je suis horriblement inquiet…

— Ma foi ! écoutez, dit Henriette, j’ai envie de vous laisser ensemble ; elle n’a pas d’autre mal que le chagrin ; quand vous lui aurez dit que vous voulez l’épouser, elle sera guérie. Je crois que cette parole-là vaudra mieux que toutes mes tisanes… Allez, allez, dépêchez-vous de la rassurer… Je m’en vais… je reviendrai savoir le résultat de la conversation.

— Oh ! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit André effrayé ; je n’oserai jamais me présenter devant elle maintenant et lui dire ce qui m’amène, si vous ne l’avertissez pas un peu.

— Comme vous êtes timide ! dit Henriette étonnée : vraiment voilà des amoureux bien avancés, et c’est bien la peine de dire tant de mal de vous deux ! Les pauvres enfants ! Allons, je vais toujours voir comment va la malade. »

Henriette entra dans la chambre de son amie ; André resta seul dans l’obcurité, le cœur bondissant de trouble et de joie.