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Anciennetés : poèmes
Société du Mercure de France (p. 15-20).



LA PREMIÈRE FEMME




À Victor Hugo



Sourire enclos en des fleurs de rosier
Je vis de par la magnifique haleine
Et je triomphe, avec dans le gosier
Le chant joli des ailes de la plaine.


Dieu, je suis toi dans un creux de la main,
Reflet resté de ta coquetterie
En quelque pluie où d’un regard humain
Se dut mirer ton unité fleurie.

Nue, or je vais sous l’arc vif du soleil
Qui me mûrit la joue à sa lumière
Et chaque tournesol gire en éveil
Car je suis belle d’être la première.

Mais, ô Maître, pourquoi ce lâche écueil
Que tu sculptas au cœur de ton chef-d’œuvre ?
Sur mes instincts déjà grince l’orgueil
Et mes désirs se lovent en couleuvre.


A l’horizon rouillé du monde vieux
Je m’apparais avec la face double :
Ici j’offre le miel de mes grands yeux,
Là j’épands le poison de mon sang trouble.

Durant l’épais mystère du chaos
Quel dessein noir le heurtait à la tempe,
Et ce dessein, finalement éclos,
N’est-ce pas lui cette chose qui rampe ?

Fis-tu la femme afin de courroucer
L’ami captif en son argile d’homme
Puisque je sens les ongles me pousser
Et mon œil bleu jaillir vers cette pomme ?


Si c’est pour une telle royauté
Que tu sortis Ève de ta paresse
Et si tu veux méchante la Beauté,
Que ne m’as-tu supprimé la caresse ?

Alors du moins, franche bouche qui mord,
J’aurais servi ta sombre loi de haine,
Éparpillant la misère et la mort,
Sans éprouver jamais la moindre peine

Et, pitoyable esclave sans rachat,
Femelle irresponsable de ton signe,
Je n’eusse pas mérité le crachat
Des enfants nés de ma rose maligne.

1890.