Amour moderne/05

L’Éclaireur (p. 41-64).

CHAPITRE CINQUIÈME

L’ESPOIR RENAÎT


Le givre a mis des fleurs tout plein les vitres de la fenêtre. Pierrette, assise dans une chaise longue, regarde au dehors. La cour est déserte. Les plates-bandes sont noires uniformément. Dans les creux, un peu de neige est resté. Des moineaux tout renflés par le froid, viennent, picorent des grains invisibles, volètent, partent, reviennent. Elle suit leurs évolutions sans ne rien comprendre à leur manège. Leurs petites pattes sont toutes rouges. Ils viennent à la croisée, et leur passage laisse des dentelles sur la poussière blanche qui recouvre l’appui. Sur une table à la portée de la jeune fille, des journaux, des revues, des lettres. Pierrette est assez bien pour lire quelques heures chaque jour. Elle prend maintenant connaissance de son courrier, mais elle ne répond à personne.

Sa mère entre, portant un plateau.

— C’est l’heure de prendre ton lait, petite.

Pierrette tourne la tête et répond :

— Je n’ai pas faim.

— Pour revenir tout à fait, pour me faire plaisir, je t’en prie.

Chaque fois qu’il s’agit de lui faire absorber quelque chose, c’est la même supplication qui recommence.

La tête de Pierrette penche, et semble si lasse, si lasse. Ce sont ces paroles de sa mère : « revenir, guérir », à quoi cela servira-t-il ? Elle revoit sans cesse la silhouette de Charlie laissant le convoi, s’avançant vers elle. Pourra-t-elle jamais l’aimer ? Mais non, c’est impossible, lui dire la vérité telle qu’elle s’est montrée en une minute terrible à laquelle elle ne peut songer sans un frisson, est-ce plus facile ? Mieux vaudrait la mort, l’immobilité, l’impossibilité de parler et tout serait réglé définitivement.

La mère s’est assise, et a pris une broderie : c’est une nappe de « five o’clock » que Pierrette a bien vivement désirée. Le modèle est de broderie Richelieu, très compliqué.

La jeune fille regarde le travail difficile, et sa mère qui s’incline pour y mettre en même temps que son habileté, tout son cœur maternel.

— Maman, pourquoi vous tuer à ce travail ? Je n’en aurai jamais besoin de cette nappe maintenant.

Madame des Orties ne relève pas cette phrase qu’elle a entendue tant de fois depuis ces derniers mois.

— Vas-tu répondre toi-même à Charlie aujourd’hui ? interroge-t-elle.

— Ne vous fatiguez pas, je lui écrirai dans quelques jours.

La maman soupire pour toute réponse. Elle sait qu’elle devra le faire elle-même ; ces quelques jours seront des mois.

Pierrette appuie sa tête au dossier de la chaise. Elle songe : Pourquoi écrire à Charlie ? Que lui dirait-elle ? Elle commence à être assez bien pour réfléchir. Elle essaie de s’expliquer sa conduite à l’égard de son fiancé. L’avait-elle assez désiré ce retour ? Mais pour quelle raison s’était-elle mise à le désirer ; déjà n’y avait-il pas un doute dans son esprit ? Pourquoi pensait-elle si souvent à une rupture possible ? Puis elle se rappelait la minute où il lui était apparu, gros et court, descendant du train, elle avait eu l’impression de voir quelqu’un qu’elle n’avait jamais connu. Brusquement il se fit un jour dans son esprit, et elle comprit qu’elle avait attendu Charlie, mais un Charlie ayant les manières de Guy de Morais. En une minute, elle acquérait la certitude que non seulement elle ne l’aimait plus, mais qu’elle en aimait un autre. Elle se prit à rire, d’un rire nerveux tout près des larmes. Sa mère inquiète se leva :

— Que t’arrive-t-il ? chérie.

— Rien, maman, je me représentais l’arrivée de Charlie.

Sa voix tremblait.

— Ce souvenir, ce me semble, n’a rien d’amusant ; dis, pourquoi ris-tu ?

Une crainte atroce venait de l’assaillir : « Si l’esprit de Pierrette allait être atteint ? »

— C’est que je n’ai pu reconnaître Charlie.

— Comment ?

— Mais oui. Seulement, c’est bien impossible de vous faire comprendre, je viens de constater la chose à l’instant ; plus tard, quand mon esprit sera plus lucide, je vous expliquerai.

Elle paraît excédée et sa mère laisse tomber la conversation.

La jeune fille se mit à ranger avec ordre les revues, les journaux, les lettres. C’était la première fois depuis sa maladie qu’elle s’occupait un peu utilement. Allait-elle enfin reprendre goût à l’existence.

Parmi les carrés mauves, jaunes ou roses, elle en choisit un, respire avec délices le parfum subtil qui s’en dégage, le déplie et le lit avec attention.

C’était une lettre de Guy de Morais. Il s’informait affectueusement de sa santé, rappelait les souvenirs de son séjour à Québec, et parlait peu de New-York. C’était une manière habile de laisser croire qu’il avait rapporté de ce voyage des impressions si fortes qu’elles annihilaient toutes les puissances de séduction de la grande ville américaine. Pierrette résolut tout de suite de lui répondre. Elle lui dit qu’elle allait mieux et qu’elle pourrait sortir bientôt. Elle ne lui parla ni de Charlie, ni de ses fiançailles sans terme bien défini. Puisqu’elle était malade, elle jugeait que c’était bien simple et bien clair, le retard s’expliquait tout seul. Elle le priait de lui parler de sa vie, de ses occupations, des moeurs américaines, et finissait par un mot aimable.

Madame des Orties voyant sa fille très occupée et en déduisant qu’elle écrivait à Charlie, la laissa seule.

Quand Pierrette eut terminé cette missive, elle la cacheta, fit couler de la cire et y grava ses initiales avec un sceau-bijou.

Elle se leva, fit deux ou trois fois le tour de la pièce, surprise de la recrudescence subite de ses forces, amusée aussi que beaucoup d’objets lui parussent nouveaux. Elle aurait pu croire revenir d’un long voyage, et retrouver une chambre meublée à neuf. Elle tira les rideaux de point de Venise, colla son front à la vitre glacée, et s’attarda à regarder au dehors. L’horloge grand-père sonna harmonieusement. L’ombre envahissait lentement le jardin. Un moineau piaillait. Un coup de vent plus violent fit sautiller les dernières feuilles restées sur la terre brune et gelée. Pierrette frissonna. Elle revint près de la table. Elle se rappelait les recommandations réitérées du médecin : faites bien attention, il ne faut pas qu’elle prenne froid. La tentation lui vint d’ouvrir la croisée et de rester là : après, qui sait ? peut-être mourrait-elle ? Puis aussitôt, elle eut honte à l’idée du crime affreux qui avait pu, en une minute de découragement, germer dans son esprit. Elle pénétra dans sa chambre, se munit d’un gilet de laine très pesante, un gilet qu’elle portait autrefois pour faire du ski, sourit d’un sourire amer à son image reflétée par la glace, en se voyant ainsi emmitouflée dans la maison. Elle s’assit dans la chaise longue, et attira à elle un paquet de lettres mauves, au papier très fort. Méthodiquement elle les classa par ordre de date. C’étaient toutes les lettres de Charlie, pour la plupart adressées à Madame des Orties et postérieures à sa maladie. Elle se mit en devoir de les lire une à une. Sa mère se glissa dans le boudoir sans même éveiller son attention. Ces lettres lui avaient été lues, au fur et à mesure de leur réception, c’étaient les seules dont on eût marqué l’arrivée, mais elle ne s’en souvenait aucunement. Les mots la frappaient comme si elle les eût lus pour la première fois. Avec quelle insistance, Charlie répétait : « dites bien à Pierrette de m’écrire aussitôt qu’elle en sera capable ; pourtant, qu’elle ne se fatigue pas, je désire tant la savoir en parfaite santé comme autrefois. »

Lui écrire, pensait Pierrette, pour lui dire que je ne l’aime plus et que j’en aime un autre. Je ne m’en sens pas la force. Lui dire que je ne le savais pas moi-même, que je l’ai trahi inconsciemment, il ne me croira jamais. Lui laisser son illusion, ce n’est guère loyal. Lui dire de revenir, me condamner à vivre toute ma vie avec cet homme que je n’aime pas, je ne m’en sens pas le courage. Ce serait pourtant la seule conduite digne. Quel dilemme, et elle se prit à penser à cette lettre obligatoire.

Dans la pièce à côté, la bonne passait et repassait : elle s’approcha de Madame des Orties, et s’informa si Pierrette souperait à table ce soir-là.

— Oui, Yvonne, lui avait-il été répondu.

Quand Pierrette se dirigea en compagnie de sa mère vers la salle à manger, elle fut surprise de se sentir très lasse : elle avait été si bien toute l’après-midi. Elle causa peu et se retira de bonne heure.

Le lendemain, elle avait la fièvre, et Madame des Orties, inquiète, fit mander le médecin. Celui-ci hocha la tête :

— Trop de fatigue hier, la poursuite d’une idée fixe.

Et ce qu’il ne dit pas en le pensant quand même : « la forcerait-on à ce mariage ? » puis avec d’autres occupations, il oublia ce détail.

Pierrette n’avait pas dormi de la nuit et avait composé une multitude de lettres destinées à Charlie. Elle les prenait, les rejetait, et les reprenait pour les désavouer quelques minutes plus tard, tant elle les trouvait idiotes, et dépourvues de sens. Le matin la trouva fiévreuse et agitée. Quand sa mère se pencha pour l’embrasser et s’informer si elle avait bien dormi, elle l’attira et lui nouant autour du cou ses bras charmants maintenant si tenus, elle la supplia, la joue contre la sienne, d’écrire à Charlie. « Dis-lui que je ne suis pas assez bien pour le faire, et c’est vrai, parce que ce matin je ne me sens pas aussi remise qu’hier. »

Pierrette n’était pas prodigue de caresses ; il fallait qu’une émotion ou un sentiment très fort la secouât pour qu’elle sortît ainsi de sa réserve avec sa mère.

Quinze jours plus tard, Pierrette essaya ses premières sorties. Elle était exaspérée de se voir dans les vitrines des magasins. Son petit nez pointu lui paraissait énormément long, ses joues étaient creuses ; malgré son chaud manteau de fourrure, elle se sentait frissonner. Afin de ne pas inquiéter sa mère, elle ne dit rien. De plus, elle était contente de revoir le ciel bleu, d’un bleu froid, le soleil, bien qu’il fût blanc et sans chaleur. Elle regardait les enfants qui passaient en la frôlant, et elle se rappelait avec plaisir cette époque de sa vie pendant laquelle elle avait été si heureuse. Il lui sembla que jamais plus elle ne saurait l’être.

Un jour où le froid pinçait terriblement, elles rencontrèrent, pendant leur promenade, un petit garçon dont le pardessus était tout en lambeaux ; ses pieds étaient mal protégés par de mauvaises chaussures d’été, et des bas qui n’en avaient plus que le nom.

Il tendait une main nue, bleuie et gercée : « la charité pour l’amour du bon Dieu. »

Pierrette très impressionnable, ouvrit sa bourse et glissa un dollar dans la petite main. La maman se mit en devoir d’interroger l’enfant.

— As-tu des parents ?

— Oui, Madame.

— Que fait ton père ?

— Papa ne travaille pas, et quand il travaille, la mère ne voit jamais un sou de son argent.

Il passait dans les prunelles du pauvret, des reflets de haine et de mépris en parlant de son père.

— Où demeures-tu ? demande encore Madame des Orties.

L’enfant donna une adresse du quartier le plus pauvre de la ville, là où les trois repas ne sont pas réguliers tous les jours, dans ces logis où la promiscuité tient lieu de chauffage.

Elle donna une tape sur la joue du pauvre petit, et elles s’éloignèrent, la maman et la fille tendrement appuyées l’une sur l’autre.

— Te sens-tu assez bien, mignonne, pour aller jusque là ?

— Oui, maman, je le crois. En tout cas, si mes forces allaient me trahir nous n’aurions qu’à héler un taxi.

Elles arrivèrent dans l’un de ces taudis infects, dans lesquels s’entassent deux ou trois familles, dans un logement de quatre ou cinq chambres. En entrant, elles aperçurent sur un grabat, une femme ; ou plutôt une loque humaine. Pour arriver jusqu’à elle il fallait enjamber des vêtements accumulés, des enfants perdus au milieu de ce désordre. Il était facile de voir que tous les petits, nombreux, couchaient sur le plancher. Madame des Orties restait emmêlée dans un chiffon qui s’attachait à ses couvre-chaussures. Pierrette retrouvait sa souplesse acquise par de longs exercices de sport. Sans encombre, elle était déjà près du lit.

— Vous êtes malade ? Madame, questionna-t-elle, en se penchant au-dessus de la forme indécise émergeant de cet amas de malpropreté.

La jeune femme sortit une main amaigrie :

— Je ne suis pas malade, je n’en puis plus. Ah ! vous ne savez pas, vous, ma bonne demoiselle, ce que c’est la vie. Mon mari ne travaille jamais ou presque, quand il travaille, il boit tout son gagne.

Un juron à l’adresse de la brute, accompagna ces dernières paroles, Pierrette frissonna toute. Elle regardait attentivement cette femme qui pouvait avoir trente-deux ou trente-trois ans, et qui paraissait au moins de dix ans plus vieille. Les cheveux étaient déjà blancs aux tempes, les nerfs du cou saillaient, et pouvaient être comptés, les yeux n’avaient aucun éclat. La pauvre femme se souleva et fut prise d’un accès de toux ; un mince filet de sang monta à ses lèvres, du revers de la main, elle le lança au mur pour finir de maculer la tapisserie, d’une couleur indécise. Pierrette sentit son cœur bondir.

La malade retomba sur sa couche. Entre ses dents on entendit un sifflement :

— Cette maudite toux, c’est elle qui me tue.

Madame des Orties s’était approchée :

— Avez-vous un médecin ?

— Un médecin, ces crève-faim ! avec quoi voulez-vous que je les paie ? Si seulement je pouvais avoir quelque chose à manger, quelque chose de bon. Puis toute cette marmaille !

— À qui ces enfants ? interrogea encore Madame des Orties.

— Il y en a six à moi, et quatre à ma sœur qui est veuve. Elle prend des journées, et comme il n’y a qu’elle qui gagne depuis quinze jours, nous n’avons même plus de quoi manger.

— Vous, que faites-vous ? quand vous n’êtes pas malade ?

— La même chose, je vais en journée chez les dames.

— Votre mari, où est-il aujourd’hui puisqu’il ne travaille pas ? Pourquoi ne range-t-il pas un peu dans la maison ? Pourquoi ne surveille-t-il pas au moins les enfants ?

De nouveau un qualificatif affreux passa sur les lèvres de la malade, et vint écorcher les oreilles de Madame des Orties et de Pierrette, si peu habituées à les entendre.

Elles sortirent écœurées et découragées.

Pierrette entra dans un restaurant et appela un taxi.

Rendues à la maison, elles se mirent en devoir d’étudier la situation de ces pauvres malheureux. C’était la première fois que Pierrette était mise en présence d’un tel spectacle. Elle donnait autrefois, comme elle venait de le faire cet après-midi, de cet argent qu’on lui prodiguait pour ses menues dépenses ; elle était même très généreuse, elle avait travaillé de ses mains pour les œuvres de charité ; mais elle n’avait jamais vu ce que c’était qu’un taudis ce que c’était que la misère doublée d’un manque total d’éducation.

Madame des Orties téléphona au président de la section Saint-Vincent de Paul de sa paroisse, celui-ci promit de faire une enquête. Elle se mit en communication avec l’épicier chez lequel elle avait l’habitude de s’approvisionner, énuméra divers articles à être envoyés dans cette maison, et demanda que la facture lui fût remise. Pierrette fit venir de la laine noire afin de tricoter des bas pour le garçonnet qu’elle avait vu pieds nus dans la froidure.

Quinze jours plus tard, le Monsieur auquel Madame des Orties s’était adressée, l’appela :

— Informations prises, dit-il, nous n’avons jamais voulu donner de secours réguliers dans cette maison. Le père est un fieffé coquin, paresseux, débauché et buveur. Les femmes ne valent pas beaucoup mieux. Elles vont, c’est vrai, faire des journées chez les dames, mais ni l’une ni l’autre n’est d’une probité recommandable. Le soir, au lieu de s’occuper de leurs enfants, elles sortent, et Dieu sait où elles vont. Toutefois, comme il y a une malade nous lui ferons porter de la nourriture. L’aîné des petits garçons serait capable de travailler, il préfère mendier, et va ensuite au cinéma avec l’argent qu’il arrache à la pitié des passants.

Madame des Orties restait atterrée. Elle ne connaissait rien des dessous et des derniers degrés de l’échelle sociale. Mariée jeune à un homme intègre et à l’aise, elle avait vécu toute sa vie dans un réel enchantement. Après la mort de son mari, elle s’était occupée uniquement de sa fille, et c’était encore un caprice de cette enfant qui l’avait conduite dans cette demeure.

Elle se promit bien d’y retourner, mais sans amener Pierrette.

C’était à l’approche des fêtes, et la jeune fille courait les magasins, achetant des cadeaux. Cependant chaque fois qu’elle faisait des courses, elle pensait à ses protégés.

Aujourd’hui, elle rapportait pour la malade qui commençait à se lever un chaud lainage. En arrivant elle trouva deux lettres qui lui firent oublier son achat. L’une était de Charlie, l’autre de Guy de Morais. Celui-ci annonçait qu’il ferait un voyage à Québec pendant le temps des fêtes. À l’annonce de cette nouvelle, Pierrette se demandait si elle devait se réjouir, peut-être l’aiderait-il à oublier.

Elle parla de sortir l’auto dont elle ne s’était pas servie depuis son retour à la santé. Elle prit la clef et se rendit au garage. L’automobile avait été réparée, et de l’accident il ne restait aucune trace.

Toute cette après-midi elle pensa à Charlie et à l’accident qui avait marqué son retour.

Au souper, elle annonça la visite de Guy de Morais à sa mère.

— Que te disait Charlie ? lui fut-il demandé en réponse.

— Rien de nouveau, je ne serais pas surprise qu’il me fasse à l’occasion du Jour de l’An un cadeau appréciable, il dit justement : « Puisque je ne puis aller à Québec, ma Pierrette chérie, je te ferai porter quelque chose qui te rappellera ma plus affectueuse et constante pensée. »

Puis Pierrette songeant tout à coup à son emplette de l’avant-midi s’écria :

— Tiens, maman, j’oubliais de te dire que j’ai acheté pour notre protégée un gilet de laine très chaud, à des conditions exceptionnelles. Elle courut à sa chambre, et en rapporta un gilet bleu foncé, orné de petites raies blanches, et d’une qualité supérieure.

— Tu as eu une bonne idée, ma chérie, dit sa mère, cet article sera très bienvenu. Il est pratique, elle pourra s’en servir quand elle sera mieux, pour mettre sous son manteau les jours de travail. Après une journée de nettoyage, ces pauvres femmes sont frileuses, et c’est ainsi qu’elles prennent froid.

Le lendemain, Pierrette saute dans sa machine et part chez la malade. Il lui tarde de lui remettre ce tricot, elle n’attendrait ni Noël, ni le Jour de l’An c’était pour la pauvresse quasi une nécessité.

Elle stoppe, grimpe les escaliers rapidement, heurte la porte du doigt et s’introduit dans la pièce. Un demi jour douteux éclairait un désordre plus frappant que le jour de sa première visite. Ils avaient mangé, et les assiettes cassées voisinaient avec les vêtements en lambeaux. Un tout petit passait sa langue sur une assiette vide. Elle avança jusqu’au grabat, mais la femme n’y était pas. Elle questionna une petite fille de quatre ou cinq ans barbouillée au possible :

— Maman est allée chez l’épicier.

Pierrette se préparait à redescendre quand la femme revint portant du pain, des patates et un autre paquet bien enveloppé qu’elle s’empressa de faire disparaître dans sa couche. La jeune fille en fut intriguée, mais ne questionna pas. Elle tendit son gilet.

L’infortunée s’en saisit et fit la moue :

— Ils sont tous pareils, ces riches ! Si vous l’aviez acheté pour vous, vous l’auriez certainement choisi plus pâle.

En effet, du manteau entr’ouvert de la jeune fille elle voyait une robe de laine bleue pastel.

Pierrette émue ne savait que dire.

— Madame, j’avais pensé vous procurer un vêtement pratique. Quand vous reviendrez du travail ne vous sera-t-il pas plus utile foncé ?

Elle mit la main sur le tricot : comme si elle avait idée de le reprendre.

— Je vous remercie tout de même, ajouta la pauvresse.

Pierrette sortit. La moitié de son entrain du matin était tombé. Elle courut les magasins et revint pour le dîner.

Elle raconte à sa mère son entrevue avec leur protégée ; celle-ci se fait donner des précisions, et ajoute : « la bouteille qu’elle a fait disparaître sous les couvertures, tu peux en être certaine, c’est une bouteille de bière ».

Pierrette était scandalisée.

Ses mains restées longues et minces depuis sa récente maladie, étaient étendues sur la nappe en un geste de lassitude. Les yeux dans le vague, elle revivait sa visite chez ces pauvres et son cœur était rempli d’amertume. Quelle affreuse misère ! Et pour les enfants, quels désastreux exemples. Le timbre de la porte résonne et Yvonne se présente à la salle à manger chargée d’un énorme paquet.

— Pour vous, Mademoiselle, dit-elle, en le déposant aux pieds de la jeune fille.

— Portez dans ma chambre, s’il vous plaît, Yvonne, après le dîner nous verrons ce que c’est.

La bonne se torturait la tête. Que pouvait-on envoyer à Mademoiselle de si volumineux ?

Après le repas, la jeune fille entraîna sa mère, il faut voir, maman, ce que c’est, et de qui cela vient.

Elle fit le tour du colis, avant d’en trouver le lieu de provenance, elle avait reconnu l’écriture de Charlie. Elle prit une paire de ciseaux et se mit à couper les cordes. À son grand étonnement, elle se vit en présence d’un arbre de Noël.

— Quelle idée ! s’exclama-t-elle, en se tournant vers sa mère, sa physionomie exprimait la surprise et le désappointement. Un arbre de Noël ! Mais il est si facile de s’en procurer un. Quelle folie de me l’envoyer de si loin !

Pierrette appelle Yvonne et lui demande :

— Placez-le au froid, s’il vous plaît, nous l’installerons la veille de la fête seulement.

Aussitôt elle prit sa place dans la chaise longue du boudoir. Sa santé demandait encore des ménagements. Elle s’assoupit et vit en rêve un autre arbre comme jamais elle n’en avait vu, et, pendant aux branches, un superbe collier de diamants. Elle s’éveille et sourit.

À moins que M. de Morais ne m’apporte une parure semblable, je suis certaine de n’en pas avoir cette année ; puis le cadeau de Charlie lui revient à la mémoire, sa déception n’est pas tout à fait oubliée, mais elle se raisonne : « tout est mieux ainsi : je ne me suis pas encore expliquée avec lui. » Sait-il si je n’ai pas décidé de rompre définitivement. Le sait-elle, elle-même ? Au fond, elle sent tout l’incohérent de sa conduite. Ce qu’elle voudrait, ce serait trouver en elle assez de volonté, assez d’énergie pour avoir le courage de s’unir à Charlie malgré l’affreuse découverte qu’elle a faite. Elle ne s’est pas jusqu’à aujourd’hui senti la force de renouveler ses serments à Charlie, et elle a honte de sa conduite, et la pensée de la venue de Guy de Morais la rend plus perplexe.

Les deux mains relevées derrière la tête, elle rêve les yeux ouverts.

De nouveau, elle entend la sonnerie aigrelette de la porte d’entrée, elle entend Yvonne trottiner dans le corridor, et introduire quelqu’un au salon. Pierrette imagine une visite pour sa mère et ne bouge pas.

Yvonne se présente, et soulevant la portière, tend une carte :

— Mademoiselle, un Monsieur vous demande, je l’ai fait entrer au salon.

Pierrette lit : Guy de Morais. Elle sent tout son sang lui affluer au visage. Ne voulant pas que la bonne eût des raisons d’attribuer cette subite émotion à l’arrivée de ce jeune homme, elle ajoute en se levant précipitamment :

— Mais, je ne suis pas prête à me présenter.

— Voulez-vous que je lui dise de revenir ?

— Non, Yvonne ; mais demandez-lui de m’attendre un petit quart d’heure, et revenez m’aider.

Quand la soubrette vint la rejoindre, Pierrette avait déjà passé la brosse dans ses cheveux, mis un peu de carmin à ses joues, et dessiné l’arc de ses lèvres.

Elle sourit à Yvonne, ses yeux brillèrent comme autrefois. La bonne marmotta entre ses dents en retournant à son ouvrage : « tiens, tiens, la petite demoiselle, c’est celui-là qu’elle aime. » Elle sourit de sa vieille bouche édentée.

Pierrette avait gardé sa robe de lainage souple. Ce n’était pas une visite de cérémonie, il arrivait ainsi sans avoir prévenu.

Elle entra au salon la main tendue.

— Bonjour Monsieur ! Comment allez-vous ? Quand êtes-vous arrivé ?

Guy de Morais ne répondit pas. Il garda prisonnière dans les siennes la petite main frémissante, car Pierrette était beaucoup plus facile à émouvoir qu’autrefois.

— J’avais craint de vous retrouver bien changée, Mademoiselle, mais sauf votre figure qui est un peu plus mince, c’est bien vous.

Il avait en disant ces simples mots un regard si caressant que Pierrette se sentit rougir sous le fard, et pour se donner une contenance, se dirigea vers le coin rose, son refuge de prédilection.

Elle s’excusa de sa tenue :

— Je n’ai pas repris mes habitudes de jeune fille du monde. Ma santé a encore des caprices, après dîner je fais une sieste. Comme c’est drôle ! dit-elle tout à coup, cela ne vous fait-il pas l’effet que je suis une vieille femme ?

Il sourit amusé. Elle avait l’air si convaincue.

— Une vieille dame ! On voit que vous n’avez jamais été malade. Combien y a-t-il de jeunes personnes qui sont toujours obligées de prendre des précautions ?

— Au fait, dit-il, racontez-moi donc cet accident. Vous n’en avez jamais fait mention dans vos lettres ; cependant votre mère, à plusieurs de mes missives restées sans réponse, me parlait d’une collision de voitures.

Pierrette étendit ses mains, les frotta l’une contre l’autre, ouvrit la bouche et la referma, ses lèvres tremblèrent, enfin elle se décida à parler :

— Un ridicule accident d’automobile, j’étais un peu nerveuse, je conduisais à la basse-ville à un moment du jour où la circulation est très congestionnée. Au coin d’une rue, un auto, venant en sens inverse et conduit par un homme aviné, vint me barrer le passage ; au lieu d’appliquer les freins, je pressai l’accélérateur. Le reste, vous le devinez facilement.

Elle n’avait pas mentionné la présence de Charlie, ni son arrivée. Guy de Morais comprit qu’il la contrariait en lui parlant de cet épisode, et changea de sujet.

— Êtes-vous assez bien pour reprendre vos habitudes de sportive ? Mademoiselle.

— Je le crois bien, mais j’en ai perdu l’habitude, si vous saviez comme c’est drôle !

Elle rit nerveusement.

— Que diriez-vous d’aller prendre le thé chez Kerhulu ce soir, à cinq heures ?

— Il me faudrait faire toilette, je ne puis toujours pas me présenter ainsi.

— Vous avez amplement le temps, j’attendrai que vous soyez prête.

Ils causèrent encore quelques instants, la jeune fille reprenait peu à peu son aplomb, sa nervosité des premiers moments se dissipait, elle se reconnaissait mieux, elle croyait avoir retrouvé la Pierrette d’autrefois.

Elle s’absente. Quand elle revint, elle portait une robe de crêpe satin noir, un collet et des poignets blancs, une toque de velours de même couleur épousait étroitement la tête, elle portait sur son bras un manteau court en écureuil. Guy de Morais l’aida à mettre son manteau, elle glissa ses gants de chevreau blanc, jeta un dernier coup d’oeil à la glace, retoucha une boucle rebelle de ses cheveux.

— Vous êtes bien, dit Guy de Morais, en la caressant du regard.

Elle réfléchit tout à coup : si Charlie était ainsi ! Le jeune homme sentit passer une ombre sur son visage expressif.

— Le compliment était pensé, Mademoiselle, vous n’avez pas le droit de m’en vouloir.

Elle ne releva pas cette phrase.

— Oh ! j’ai oublié, s’écria-t-elle, il faut que j’aille chercher l’auto, nous n’irons pas là en tram.

— Entrez, Mademoiselle, donnez-moi la clef, je reviens vous prendre dans la minute.

Elle obéit, s’assit dans le salon. Quand il revint, elle feuilletait un livre, elle le déposa sur la table et le suivit.

Il s’installa au volant, sans qu’elle s’y objectât. Il lui paraissait bon de se laisser conduire et entourer.

Pierrette retrouva au thé de cinq heures, une foule de ses amies qu’elle avait délaissées. Son entrain lui était revenu, elle causa brillamment. Une seule de ces jeunes filles osa prononcer, en présence de cet étranger, le nom de Charlie : mesquine petite jalousie.

Pierrette répondit sans paraître troublée extérieurement :

— Je ne me suis pas remise assez vite, il est reparti en voyage d’arpentage ; puis elle continua son chemin, distribuant des saluts et des sourires.

En revenant. Guy de Morais avait fait cette remarque : « Avec cette toilette noire unie, comme ce serait joli un collier de perles. »

— Elles portent malheur, avait-elle répondu en le regardant.

— Vous ne le croyez pas, ajouta-t-il.

Baissant la tête, elle dit :

— Oui, malheureusement, je le crois.

Aussi pour le soir, mit-elle une robe de velours bleu garnie de fourrure blanche ; quand elle se vit dans la glace du salon, elle fut désappointée ; elle était un peu mince pour cette toilette qu’elle n’avait pas portée depuis quelques mois. Aidée d’Yvonne, elle se pressa de remédier à cet inconvénient, elle désirait être bien mise afin de plaire.

Elle avait attaché à son cou, un collier d’argent roulé se terminant par une tête et une queue de serpent.

Ils arrivèrent au théâtre la première représentation très avancée. Le placier leur dénicha tout de même de bonnes places.

Guy aida Pierrette à se débarrasser de son manteau de rat musqué. Il ne put s’empêcher de lui faire compliment de sa toilette.

Elle en fut toute heureuse, elle avait tant désiré qu’il la trouvât bien mise et à son goût.

Pourquoi attachait-elle tant d’importance à son opinion ? Elle ne le savait certainement pas.

La vue était tragique et triste, Pierrette se plaignit à son compagnon de la température surchauffée de la salle.

— Donnez-moi votre manteau. Mademoiselle, je vais m’en charger, il vous tient chaud, placé de la sorte sur le dossier de votre siège.

Pierrette se leva et lui tendit la fourrure.

Autrefois elle aurait trouvé cela ridicule, maintenant, inquiète de sa santé, plus enfantine, elle ressentait un vrai bonheur de se sentir gâtée.

Après la représentation, il la conduisit au restaurant ; elle se sentait lasse, ce qui ne lui arrivait jamais auparavant, elle luttait afin de n’en rien laisser voir, mais M. de Morais, assis en face d’elle, se pencha et lui dit en la menaçant du doigt :

— Pour la première fois que vous revenez à vos anciennes habitudes nous avons un peu forcé la note. Ce cerne sous vos yeux ! pressons-nous et rentrons. Je ne me pardonnerais jamais de vous causer une trop grande fatigue ; votre santé avant tout.

À la porte, il ne s’attarda pas :

— Allez vous reposer bien vite, conseilla-t-il.

Elle s’enfuit dans sa chambre, s’installe près de la lumière, et se met à lire ; elle se sent nerveuse et pas du tout sommeil.

Elle se demandait ce qu’elle allait devenir dans ce labyrinthe. M. de Morais n’était pas revenu à Québec en simple voyageur, mais il était bien venu avec l’espoir de la revoir, toute sa conduite le prouvait et elle n’osait préciser. Elle était si troublée.

Elle resta là sous les reflets de la veilleuse s’efforçant de trouver une solution.

Elle finit par prendre parti contre Charlie. Pourquoi s’embarrasser de ces scrupules puisqu’elle ne pouvait plus s’accomoder de ses manières. Le bonheur se présentait sous un autre aspect, ne serait-ce pas folie de le laisser passer sans étendre la main pour le saisir. Elle faisait effort pour se persuader que sa conduite était convenable. Au fond de son cœur, une voix, qu’elle ne pouvait arriver à faire taire à force d’arguments, protestait au nom de la loyauté, au nom de ses sentiments les plus nobles. Plus elle discutait avec cette voix, plus elle multipliait les preuves détruisant ses excuses prétendues bonnes.

La vie s’était chargée de la mûrir. Elle comprenait maintenant qu’elle n’avait jamais aimé Charlie. Ce mariage avait été arrangé entre sa mère et les parents du jeune homme. Elle devait y rencontrer toutes les garanties de bonheur, mais il y manquait la note romanesque : le grand amour, le choix libre. Et, sans qu’elle s’en doutât, ce sentiment, en traître, s’était glissé dans son cœur.

Tout cela n’empêchait pas qu’une rupture avec Charlie était une conduite déloyale, inqualifiable. Elle prit la résolution de ne plus revoir Guy de Morais.

Elle s’endormit aux petites heures. Quand Yvonne frappa à sa porte pour le déjeuner, elle répondit :

— Prévenez maman de ne pas m’attendre, je suis trop lasse pour descendre.

Son repas lui fut apporté sur un plateau. Sa mère vint prendre des nouvelles et se préparait à s’installer dans sa chambre et à lui tenir compagnie, mais désirant la solitude elle prétexta avoir grand besoin de sommeil, et pour cause, sa mère se retira, mais avant de laisser la chambre, elle lui dit :

— Tu as veillé trop tard, ma petite, il te faudra être plus raisonnable une autre fois.

Elle caressa les boucles brunes, et referma la porte sans bruit.

La jeune fille aurait bien voulu sombrer dans le sommeil, avec tous ses ennuis, mais c’était impossible, comme sur un écran les scènes du retour de Charlie se déroulaient, suivies par la vision de reproches possibles, de longues scènes de récriminations.

Quand elle se présenta au dîner, sa mère la prévint que Guy de Morais s’était informé si elle se sentait remise de la fatigue qu’elle avait éprouvée la veille.

— Il savait donc, chérie, que tu avais présumé de tes forces,

— Je souffrais d’un violent mal de tête quand nous avons laissé le théâtre. Je m’efforçais de le lui cacher, mais avec lui c’est impossible. Il est beaucoup plus subtil que Charlie, il devine tout, souvent même ce que je pense.

Elle semblait préoccupée.

Elle était au boudoir depuis une demi-heure quand elle entendit Yvonne aller ouvrir à un visiteur. C’était Guy de Morais, il ne voulut pas se laisser introduire au salon ; il insista tant que la bonne le conduisit aussitôt à Pierrette.

— Je serai peut-être grondée, bégaya la pauvre vieille. Mademoiselle ne reçoit jamais au boudoir.

Elle s’effaça pour lui livrer passage.

Pierrette se leva surprise et parut contrariée. Le moyen maintenant de le renvoyer.

— Ne vous dérangez pas je vous prie, j’ai forcé la consigne, et suis venu ici afin de vous permettre de continuer votre méridienne. Elle est encore nécessaire à votre santé ébranlée.

Il parlait avec une telle assurance, de quels moyens se serait-elle servi pour l’éconduire ?

Il prit la main qu’elle lui tendait, plongea ses yeux dans les yeux noirs brillants.

— Vous paraissez reposée, et j’en suis bien aise.

Il y avait entre eux une gêne que toute la désinvolture de Guy de Morais n’arrivait pas à chasser. C’étaient les sentiments tumultueux déchaînés dans l’âme de Pierrette et qu’il avait soupçonnés en la regardant.

M. de Morais proposa à la jeune fille d’aller patiner. Dehors, mêlés à d’autres couples, cette contrainte qui risquait de s’éterniser dans ce boudoir bien clos serait vite dissipée.

Pierrette acquiesça. Elle en était même charmée, elle craignait tant qu’il n’essayât de la questionner s’ils restaient à causer tout l’après-midi. Et ses résolutions de la veille s’en allaient à vau-l’eau tant l’empire que ce jeune homme exerçait sur sa volonté était grand.

Ils se rendirent donc à la patinoire. Guy s’agenouilla devant elle, vissa lui-même les patins à ses bottines, boucla les courroies. Ensuite il chaussa ses lames d’acier et s’essaya seul. Il était très habile patineur, elle avait pu le constater aux quelques tours qu’il avait exécutés sur lui-même afin de s’assurer de son savoir. Il revint, se plaça à sa gauche, prit dans ses deux mains croisées devant lui les mains de la jeune fille, il se pencha sur le pied droit, et en souriant :

Êtes-vous prête ? demanda-t-il.

— Oui, dit-elle d’une voix très basse.

Puis ils s’élancèrent et plièrent souples comme des voiles sous le souffle du vent. Sans effort, sans bruit, ils allaient d’un balancement si pareil qu’on aurait dit un seul corps glissant sur la glace en un vol d’oiseau. Guy regardait sa compagne, toute rosée par le vent qui fouettait son visage. Ils se séparèrent, firent la double boucle, la huit, la pirouette au saut et à la course, puis de nouveau se réunirent, et le même balancement les emporta sur le miroir de glace. Un instant, il eut peur d’avoir présumé de ses forces, elle venait de ralentir son élan, il se pencha vers elle afin de s’informer, mais déjà elle s’était immobilisée et adressait la parole à une jeune fille qui venait d’arriver sur la glace, elle la présenta à Guy de Morais, s’excusa d’avoir interrompu leurs évolutions.

— Ce n’est rien, Mademoiselle, mais j’ai craint un instant de vous avoir entraînée trop longuement et trop violemment.

La musique se mit de la partie, ils exécutèrent des valses. Pierrette voulait revenir assez tôt chez elle car ils étaient invités à une soirée.

Une dernière fois, ils s’élancèrent penchés, fermèrent la boucle et laissèrent le rond à patiner.

M. de Morais prit congé de Pierrette sur un affectueux au revoir.

Pas une minute il ne lui vint à l’esprit de refuser à Guy de Morais cette soirée, tant était grand son pouvoir de séduction : quand elle le voyait, rien autre ne subsistait plus pour elle.

Au souper, sa mère la trouva plus animée qu’elle ne l’avait vue de longtemps.

— Maman, demanda-t-elle, en se levant de table, êtes-vous libre jusqu’à huit heures, nous causerions ensemble, j’avais pris goût à notre vie à deux, je dois sortir, nous sommes invités chez les Voisin, ce soir.

— Est-ce bien nécessaire que tu acceptes ? chérie, si tu allais prendre froid au sortir de cette soirée. N’oublie pas que tu n’es pas complètement remise.

— Au contraire, maman, je crois que je suis aussi forte qu’autrefois, il ne me reste plus qu’à reprendre mes habitudes de jeune fille du monde, j’étais en train de devenir casanière.

Sa mère heureuse de la voir plus gaie, n’osa pas insister. Quel sacrifice aurait-elle refusé quand il s’agissait du bonheur de cette enfant ?

— Si tu voulais, Pierrette, nous irions dans ta chambre, je présiderais à ta toilette. Pendant quelques instants je pourrais te croire redevenue enfant.

Pierrette sortit une robe verte, parée d’une guipure sans prix, elle était longue et moulait son corps souple.

Sa mère se rendit elle-même à la garde-robe et en tira une robe ivoire, longue et un peu plus ample que la première.

Pierrette y jeta un coup d’œil.

— Oh ! non, maman pas celle-là, dit-elle véhémente.

Elle venait de lui rappeler trop brusquement sa dernière sortie avec Charlie, et la robe de ce même ton pâle qu’il aimait tant. Ce souvenir la poursuivait avec une telle insistance qu’elle évitait avec soin tout ce qui pouvait l’alimenter, elle aurait tant voulu abolir ce passé.

Sa mère surprise n’insista pas. Pourtant, elle était un peu étonnée de constater un tel changement chez son enfant, elle avait toujours connu Pierrette disposée à mettre n’importe quelle parure pour faire plaisir, soit à elle-même soit à Charlie.

— Mets ta robe verte, mon enfant, dit-elle quelques instants après. Au fait, M. de Morais t’a peut-être demandé cette toilette.

— Non, ajouta Pierrette, il m’a dît l’autre jour qu’il me trouvait toujours bien, telle que je me mettais, et qu’il préférait le charme de l’imprévu.

La maman plaça, de ses mains, à l’épaule de sa fille une rose thé merveilleusement imitée du naturel, attacha le collier d’améthystes à son cou.

M. de Morais lui sut gré d’avoir mis pour lui cette parure qu’il lui avait offerte.

Elle avait ce soir un chapeau vert qui dégageait le front. Dans le corridor avant de souhaiter le bonsoir à Mme des Orties, il retoucha lui-même une boucle de cheveux qu’il trouvait trop avancée.

Pierrette sourit et revint vers la glace.

— Vous êtes bien. Mademoiselle. Venez, ce n’était qu’une idée de moi.

L’auto attendait à la porte.

— Vous êtes bien couverte, vous n’allez pas vous enrhumer.

Elle s’amusa de tant de sollicitude.

Pierrette dansa toute la soirée avec entrain. Elle ne se contenta pas d’accepter Guy de Morais comme danseur. La soirée se termina à une heure avancée. La robe longue et verte laissait à découvert de mignons souliers de suède brun. Pierrette ne s’inquiétait nullement de sa mise, toute entière au délice du moment. Il y avait si longtemps qu’elle ne s’était amusée de la sorte. De plus, le coudoiement d’autres bonheurs, l’enivrement de la minute présente jetaient bien loin dans l’ombre Charlie, et sa conduite personnelle qui lui causait tant de remords.

À un moment, entre deux danses, comme elle était assise dans l’un des salons qui avaient été mis à la disposition des personnes âgées, et des couples qui désiraient un instant de repos, M. de Morais avait voulu lui conseiller de ne pas abuser de ses forces. Elle lui avait répondu qu’elle se reposerait après ; pour le moment : « Je jouis de ma soirée ». Elle était très entourée. Quand elle évoluait avec un autre jeune homme, Guy de Morais s’arrangeait de façon à ne pas la perdre de vue. Une valse se préparait, il vint l’inviter, et ils commencèrent à valser ensemble, tous deux souples, tous deux rompus au rythme entraînant, ils formaient un couple ravissant. Les joues de Pierrette étaient enflammées. À la dernière mesure, il l’attira un peu plus près de lui ; et lui dit d’un ton très doux :

— Consentez à revenir, c’est assez pour ce soir.

Elle se laissa docilement entraîner vers le salon, et s’assit sous les branches d’un palmier.

Le rose s’enfuit rapidement de ses joues. Sa poitrine était soulevée par une respiration précipitée. Vêtue de vert, entourée de vert, elle paraissait toute pâle. Guy de Morais en fut effrayé.

— Allez-vous vous trouver mal ? questionna-t-il inquiet.

— Non, répondit-elle lentement, deux minutes de repos, et je serai disposée à vous accorder une autre danse.

Cette fois il se fit autoritaire.

— Pour cela non. Nous resterons encore quelque temps, à condition que vous acceptiez de demeurer bien tranquille dans ce coin reposant.

Non loin d’eux, il y avait une porte dissimulée par une draperie, cette porte conduisait sous une véranda vitrée. Déjà des couples nombreux s’y promenaient.

— Voulez-vous changer d’air, la véranda est invitante, proposa-t-il.

— Oui, je veux bien, répondit Pierrette d’un ton languissant.

Elle se mit sur ses pieds, et sentit comme un vertige. La lumière, en sortant de ce recoin d’ombre lui venant tout à coup dans les yeux, l’avait éblouie. Elle porta la main en avant pour trouver un soutien, aussitôt M. de Morais lui offrit son bras.

Elle s’y appuya en le remerciant, et ils se promenèrent à leur tour parmi les groupes avides de solitude.

Pierrette craignait que Guy de Morais ne lui parlât, et même qu’il eût désiré ce tête à tête, aussi s’efforçait-elle de tenir la conversation. Elle voulait paraître enjouée, mais il comprit aussitôt que la note était forcée.

— Vous vous croyez obligée de causer pour m’être agréable. Votre présence me suffit, restez bien calme, je vous prie.

Ils continuèrent à parcourir la véranda en silence, et les couples qu’ils croisaient devaient se demander quelle brouille entre eux les empêchait de trouver un sujet de conversation. Ils semblaient si bien faits l’un pour l’autre.

Toute la conduite du jeune homme était faite de prévenances et de sollicitude. À intervalles, il s’arrêtait afin de s’informer s’il marchait trop vite, si elle désirait rentrer au salon ?

Les premières dames commençaient à remettre leurs manteaux, tandis que les Messieurs appelaient un taxi.

De nouveau Guy de Morais proposa à Pierrette de partir, elle répondit affirmativement. Elle semblait soulagée à la pensée de s’éloigner.

— Pourquoi n’avez-vous pas voulu prendre congé plus tôt puisque vous étiez lasse ?

— Parce qu’il n’est pas d’invités plus désagréables que ces sans-gêne qui, par leur départ précipité, gâtent toute une soirée de plaisir.