Amour moderne/02

L’Éclaireur (p. 7-23).

CHAPITRE DEUXIÈME

L’INCONNU


Ce soir la visite attendue arrive. Pierrette s’est rendue à la Gare Union, cinq minutes avant l’arrivée du train de Montréal qui entre à 9 heures 30. Elle porte un costume tailleur gris foncé, un renard argenté, une petite blouse de crêpe blanc dont le jabot vient paraître par l’ouverture du manteau. Ses grands yeux noirs si vifs brillent, il y monte des gouttes de rosée, mais elle ne pleure pas, elle rit. Le cousin descend du wagon, embrasse sa cousine et présente Guy de Morais.

Pierrette avance la main et dit souriante :

— Bonsoir, Monsieur.

— Ma tante n’est pas venue ? questionne-t-elle s’adressant à son parent.

— Non, maman était trop fatiguée pour entreprendre ce long voyage en chemin de fer.

Benoît, originaire des États-Unis, parle la langue française avec un fort accent étranger.

— Viens avec nous, dit-il à Guy de Morais, j’irai tout à l’heure te conduire à l’hôtel.

Celui-ci accepte l’invitation avec empressement, et ne peut cacher l’admiration qu’il éprouve pour cette Pierrette moderne et gentille. Il a jeté un coup d’œil à ses mains menues, sous la lumière crue des ampoules électriques les diamants étincellent : engagée, se dit-il ; inutile d’y songer, je ne pourrai que m’amuser en sa compagnie durant mon séjour à Québec. Il est pourtant certain que je rechercherai toutes les occasions de la voir.

Elle les arrête devant la porte de la maison et dit :

— À tout à l’heure.

Elle va remiser l’auto.

Madame des Orties reçoit affectueusement Benoît, le fils de sa sœur. L’accueil, dont elle gratifie le jeune étranger qui l’accompagne, est cordial. Celui-ci se croit obligé de lui faire compliment de sa jeune fille.

— Je vous remercie, Monsieur, inutile de vous dire que nous l’aimons bien, cette enfant si joyeuse.

Au même moment Pierrette fait son entrée au salon.

Madame des Orties, désireuse de mettre les choses bien au point, ajoute aussitôt :

— Pour une jeune fille dont le fiancé sera absent plusieurs mois, elle n’a pas l’air désolée.

Pierrette répond en souriant :

— Charlie ne court aucun danger. Ce voyage ne pouvait être retardé. Je ne veux pas être sentimentale et me casser la tête pour rien. La vie serait vraiment belle à ces conditions. Je reçois trois ou quatre lettres par semaine, c’est un peu de sa présence. Quand nous serons mariés, Charlie partira ainsi chaque fois qu’il aura une mission ; et il compte justement sur ma gaieté, disait-il l’autre jour :

— Quand je serai parti en voyage d’arpentage, je ne serai pas inquiet de ma Pierrette. Ce n’est pas elle qui deviendra neurasthénique.

M. de Morais prit congé vers les onze heures, promettant à Benoît de l’appeler le lendemain.

Madame des Orties se retira presqu’aussitôt. Benoît et sa cousine restèrent encore quelques minutes en tête à tête.

— Penses-tu pouvoir nous conduire aux Chutes Montmorency, ou à Sainte-Anne demain ? ou ailleurs, si tu préfères.

— Nous verrons suivant la température quelle excursion, il nous sera possible d’organiser.

— Dis donc, Pierrette, dans tes lettres, tu n’as jamais mentionné que ta mère eut fait l’acquisition d’une auto.

— Non, c’est la voiture de Charlie. Quand il est parti l’autre jour, je lui ai offert de la reprendre. Il m’a répondu qu’il n’en serait nullement privé, voyageant avec la torpédo de l’un de ses amis.

— Il est bien chic, ton Charlie, hasarda Benoît.

— Charlie est bien aimable, dit Pierrette devenue songeuse, mais sais-tu ? je crois qu’il m’aime plus que je ne sais l’aimer.

— Je connais quelqu’un qui a dit : « Il faut aimer beaucoup pour penser ne pas aimer assez. »

— Oui, mais si tu savais, il me passe tous mes caprices ; et parfois, je lui en veux. Je fais les demandes les plus ridicules, en pensant qu’il va s’efforcer de me raisonner ; et non, jamais, tu désires ceci, tu veux que nous fassions cela, et toujours ma volonté est pour lui un ordre. Je pourrais l’amener à faire des sottises.

— Sur ce, dit-elle, souhaitons-nous une bonne nuit.

Benoît entendit sa cousine qui chantait : « Kiss me good night. »

Le temps est maussade et Pierrette dit en souhaitant le bonjour à son cousin.

— Je serais bien tentée d’être désagréable aussi.

— Bougonne, toi, Pierrette, tes yeux rient. La joie éclate sur ton visage. As-tu jamais pleuré ?

— Non, je ne pleure jamais, je ne veux pas pleurer. C’est idiot. À quoi cela avance-t-il ?

— Tu as raison, à rien, et tu deviendrais laide.

Assise dans le salon Pierrette brode, tandis que Benoît cause avec Guy de Morais venu le rejoindre après le dîner.

Il y avait une heure que cette jasette durait quand Benoît demanda :

— Nous n’allons nulle part, cousine ?

— Par un temps pareil, ma foi non. Ce soir, peut-être irons-nous au théâtre si cela vous intéresse.

— C’est bien, soit. En attendant, nous allons faire une petite marche pour nous dégourdir.

— À votre gré.

Aussitôt les jeunes gens partis, Pierrette s’asseoit au piano et chante. Et elle pense : « S’ils passent plusieurs semaines ici, et qu’il fasse mauvais temps, ce que je vais m’ennuyer ! »

Il fait un soleil radieux. Pierrette conduit hardiment. Ils vont au Pont de Québec. Elle a choisi, pour l’aller, de passer par Saint-Romuald et de revenir par Sillery. M. de Morais demande :

— Voulez-vous que je me charge de guider l’auto sur la passerelle ?

— Merci, je suis habituée.

Pierrette appuyée au bastingage, semble oublier ses compagnons, et songe en considérant le sillage blanc que laisse derrière lui le traversier. Le temps est calme, pas de houle. La vague est bleue, l’air est un peu vif, il n’est que neuf heures, et avec cette heure avancée, huit heures au soleil, qui n’a pas jugé bon pour complaire aux hommes, d’avancer son lever. Tout à coup Pierrette frissonne. M. de Morais resté à quelques pas, s’avance. Il se prépare à enlever son pardessus pour le lui tendre :

— Vous permettez, Mademoiselle ?

— Non, merci, dit Pierrette, je n’ai pas froid : je pensais seulement qu’il doit être terrible de faire naufrage, et de se sentir emporté par le courant.

— Quelle idée vous avez par un si beau temps !

— J’ai toujours. Monsieur, des idées baroques, vous vous habituerez.

À cette minute, elle pensait : « Je ne pourrai jamais me faire à ses manières ». Est-il assez : « Fifi ! » je finirai par le lui dire.

Un sourire furtif court sur ses lèvres.

— Peut-on savoir. Mademoiselle, ce qui vous amuse de la sorte ?

— Non Monsieur, parce que je ne dis pas toutes les sottises que je pense : mais je pense toutes celles que je dis.

Monsieur de Morais ne répliqua pas, mais il réfléchit à part lui : «  On dit les Américaines excentriques, piquantes, par la liberté de leurs allures, je n’ai jamais rien vu d’aussi peu maniéré que cette québécoise, elle vous dit ce qu’elle pense avec un aplomb. Je l’étudierai à fond. Elle en vaut la peine ».

Le bateau accoste ; la mer, peu contente d’être ainsi brisée dans son courant, fait mille petits remous. Pierrette est au volant, elle attend patiemment son tour. Dans les rues étroites, elle conduit lentement. Ses compagnons regardent, admirent. À son goût, il n’y a de beau que le fleuve.

— Aimez-vous Lévis ? demande M. de Morais.

— Vu d’une seule façon.

— Et, peut-on savoir de quelle manière ?

— Oui, vu de Québec, le soir, sur la Terrasse Dufferin.

— Vous nous y conduirez.

— Ce n’est pas une excursion à faire en auto !

Son rire frais résonne cristallin et frappe désagréablement les oreilles de son interlocuteur.

— Qu’ai-je dit de si drôle ? questionne-t-il, l’air piqué.

Rien, répond Benoit. Ma cousine est maligne, voilà tout : si elle ne se promène pas en machine sur la terrasse, elle peut fort bien parcourir le trajet de l’aller et du retour de cette manière, et parquer au Château Frontenac.

Pierrette reste maintenant silencieuse et se demande quel démon la pousse ainsi à se moquer de ce jeune homme si poli, si correct avec elle.

Ils arrivent au pont. Pierrette stoppe et dit :

— Regardez, c’est le temps.

L’énorme structure de fer faisait une grande tache sombre dans la transparence bleutée de l’air matinal.

— Un gigantesque travail, un succès de la science sur la nature.

— Oui, mais qui a coûté bien des vies humaines.

La jeune fille faisait allusion aux deux terribles catastrophes qui s’étaient produites lorsqu’on avait tout d’abord essayé d’en poser la travée centrale. L’énorme masse de fer s’était écroulée entraînant avec elle de nombreux ouvriers. Et cette pensée avait suffi à jeter momentanément un voile de tristesse sur sa figure mobile.

Pierrette engage son Essex dans le chemin réservé aux automobilistes. De chaque côté, quelques piétons traversent lentement en l’un ou l’autre sens.

Ils descendent de voiture au côté opposé : « Crescent Beach » dit Pierrette, en exécutant une pirouette.

— On se baigne à marée basse, dit M. de Morais.

— Non, à marée haute, mais pas avant la Saint-Jean.

À son tour le jeune homme se mit à rire :

— Et pourquoi pas ?

— Parce qu’avant ce jour-là, il est très dangereux de se noyer. Tous les ans, il y a des imprudents qui se rient de ces recommandations et il arrive des malheurs.

Tiens, pense Guy de Morais, elle, vingtième siècle sur une foule de points, se montre tout à coup pour le moins dix-huitième siècle, en croyant de telles balivernes, elle n’en est que plus piquante.

Un grand Monsieur à lunettes se promène sur la grève. Passant devant le groupe formé par la jeune fille et les deux jeunes gens, il jette un coup d’œil et s’avance vers Benoît.

You ! How do you do ? dit-il en secouant énergiquement la main que le jeune homme lui a tendue.

Pierrette s’éloigne de quelques pas et Guy de Morais la suit.

— Vous n’aimez pas entendre parler anglais ? Mademoiselle, demande-t-il.

— Cela m’est indifférent ; je comprends assez bien, mais ce personnage m’est étranger, et semble bien connaître mon cousin ; laissons-les seuls, j’aime mieux cela, d’autant plus que je ne suis pas venue ici pour causer. Voyez plutôt comme c’est beau ! Sa main montrait la vue superbe qui se déroulait sur une assez longue distance.

Elle se laisse glisser sur le sable fin et chaud ; maintenant le soleil est complètement monté à l’horizon.

À quelques pas, M. de Morais l’imite et reste silencieux, n’a-t-elle pas dit qu’elle n’est pas venue ici pour soutenir une conversation. De l’autre côté, les rails des chars disparaissent, on ne voit que le remblai tout couvert de bois verdoyants à cette époque, le fleuve est dans sa partie la plus étroite, la marée monte, le soleil chauffe. Au-dessus de leurs têtes le velum du ciel d’un bleu transparent avec des flocons blancs qui s’enroulent et se déroulent emportés par un souffle tiède ; en face les eaux calmes du fleuve dans lesquelles le bleu du firmament semble se refléter ; des taches sombres, l’ombre des arbres se profilant tremblante à cause de la brise qui imprime aux branches de légers mouvements, un calme imposant qui donne l’illusion de la solitude.

La main gauche de Pierrette s’enfonce dans le sable ; toute la lumière du jour joue sur ses doigts qui s’écartent et entre lesquels glissent les grains doux et brillants. Guy de Morais remarque sur la montre de la jeune fille une petite photographie placée au centre de la vitre.

— Votre fiancé ? Mademoiselle, questionne-t-il ?

Elle tend le bras dans sa direction ; le jeune homme saisit la main et approche la minitiature qu’il étudie attentivement.

— Et vous l’aimez cet homme-là ?… Mademoiselle !

Il regarde Pierrette avec insistance.

Elle sursaute, retire sa main, et fronce imperceptiblement les sourcils en répondant :

— Bien sûr, Monsieur, puisque je le marierai.

Aussitôt la jeune fille se détourne et recommence son jeu machinal ; elle semble beaucoup s’intéresser à voir couler le sable, qui reprend sa place première.

Ces seuls mots de Guy de Morais ont suffi à soulever une tempête dans son âme. Est-ce écrit quelque part sur sa figure qu’elle ne l’aime pas pour qu’un étranger lui pose ainsi cette question ? L’aime-t-elle vraiment ? Quelle pensée angoissante ! L’a-t-elle assez retournée ?

Guy de Morais s’imagine qu’il l’a blessée, et n’insiste pas davantage. Il sait que ce seul point d’interrogation fera plus de travail dans l’esprit de Pierrette que toutes les insinuations. De son côté, il se met à dessiner des arabesques. Bientôt les lignes courbes, les lignes brisées, les lignes droites se changent en figures. Il s’applique à retracer les traits du jeune homme qu’il vient de regarder en photographie, mais il ne peut y arriver. Quelque chose de cette physionomie lui échappe ; tout à coup, il s’aperçoit, qu’ennuyé de ce modèle inconnu, il vient d’ébaucher la tête de Pierrette. Aussitôt il sort de sa poche un calepin, et fait un joli croquis de profil.

Benoît revient et Guy de Morais s’empresse de faire disparaître le dessin dans sa poche.

— Tu prenais des notes, lui dit son ami. Pourquoi ne te contentes-tu pas de regarder ?

— Tu n’ignores pas que je préfère les natures vivantes aux natures mortes.

Benoît s’apercevant que sa cousine n’a pas remarqué la réponse de son ami, n’insiste pas.

— Nous reconduis-tu ? Pierrette.

— Quand vous serez prêts.

La route du retour s’est enfuie rapidement ; mais les jeunes gens ont fait seuls les frais de la conversation. Pierrette semble bouder Guy de Morais de sa remarque indiscrète à l’égard de Charlie. Une remarque, non, mais une hypothèse lancée de manière à faire soupçonner beaucoup plus qu’il n’aurait pu dire. Pour cela il lui déplait, plus encore que pour ses expressions maniérées, étudiées.


* * * *


L’autre matin, Pierrette arrive au salon désert. Un bout de papier, placé bien en évidence sur le piano, attire son attention. Un croquis, elle se reconnaît, ses cheveux courts, la boucle rebelle qui toujours s’avance trop sur la joue, le nez pointu fin et long, l’arc du sourcil bien dessiné, le coin de la bouche ferme et presque sévère. Elle se dit quelle ne devait pas être de belle humeur quand on l’avait ainsi croquée ; mais réellement, qui pouvait avoir fait ce dessin si ce n’était M. de Morais, elle ne l’avait jamais surpris à l’examiner. C’est bon, se dit-elle, il ne le reverra pas.

Elle l’a mis dans sa chambre avec tous les programmes des dernières soirées, petits riens qui rappellent une vente de charité, un concert au Château-Frontenac, une soirée de gala. Pierrette ne s’émeut pas devant tous ces souvenirs, elle ne les conserve qu’un certain temps, jusqu’au moment où, un beau matin, elle décide de mettre de l’ordre dans ce fouillis ; et alors, de ses doigts nerveux, elle déchire, jette dans le panier rose, et finalement fait un feu d’artifice de toutes ces frivolités. Très moderne, elle ne s’embarrasse pas du passé, et ne vit que le moment présent.


* * * *


Pierrette, accompagnée de Guy Morais et de Benoît, vient d’entrer au théâtre. Elle porte une robe de velours noir qu’un point de Venise garnit au décolleté. Un diamant brille au bout d’une longue chaîne d’or, très mince : à ses oreilles, deux points qui étincellent.

Ils ont des billets de parterre, mais tout en avant, quatrième rangée. Pierrette avance dans l’ondulement de sa longue robe dont la traîne balaie l’allée.

Les lumières s’éteignent, et aussitôt l’orchestre prélude aux premières mesures : on joue ce soir, Faust de Gounod. L’actrice qui personnifie Marguerite est belle, d’une beauté indiscutable, petite, blonde, charmante, toute de grâce et de délicatesse, sa voix n’a peut-être pas l’ampleur nécessaire, mais les auditeurs sont forcés d’applaudir, tant elle plaît par elle-même. Dans le jardin de Marguerite, décor somptueux, elle reçoit le miroir, les pierres précieuses, M. de Morais se penche à l’oreille de Pierrette et chuchote :

— Vous, Mademoiselle, il n’est même pas possible de vous offrir des bijoux.

Elle le regarde un peu, sans toutefois détacher complètement ses yeux de la scène.

Il ajoute :

— Des bijoux !… Vous en avez tant !…

Elle sourit, d’un sourire jeune qui montre toutes ses dents :

— Les femmes en ont-elles jamais assez ?

— Non, je crois, répond-il encore plus bas ; mais vous avez non seulement des bijoux, vous collectionnez tout, même ce à quoi je tiens le plus.

Elle rougit pour répondre.

— Je n’ai rien pris qui vous appartienne.

Avec quel air narquois, elle le regarde.

— Si fait, l’esquisse d’une certaine demoiselle que j’avais oublié sur le piano après l’avoir fait voir à votre cousin.

Trop franche, elle avoue :

— Oui, je l’ai et la garde puisque c’est ma photographie ; et, faite avec plus d’intelligence qu’en ont jamais déployé les meilleurs photographes.

Il cherche la main de Pierrette, et, la serrant un peu, il supplie :

— Rendez-la moi, si vous saviez comme j’y tiens !… Vous êtes originale, vous savez, inutile de vous le dire, vous êtes assez intelligente pour avoir découvert avant aujourd’hui que vous n’êtes pas du tout quelconque.

Elle a retiré sa main, mais sans précipitations, et lui promet très bas.

— Je consentirai à vous la rendre, à condition que vous m’en fassiez une toute semblable.

— Avec plaisir, Mademoiselle.

Ses yeux brillèrent, tout son contentement passa en un instant sur sa physionomie expressive.

Puis, c’est la scène de l’église, suivie de l’emprisonnement de Marguerite, et Pierrette, les yeux rivés sur l’artiste, oublie ses compagnons.

Les dernières mesures se font entendre au milieu du froufrou produit par les manteaux qui glissent sur les toilettes claires ou somptueuses, et une à une les recouvrent.

Pierrette s’avance la première et prodigue les saluts et les sourires.


* * * *


Le lendemain, dans l’après-midi, Pierrette reçoit un paquet. Un croquis plus poussé, en plus de la figure, on voyait la courbe des épaules enveloppées d’ombre, elle reconnaît sans effort sa robe de la veille. Dans un écrin, un magnifique collier d’améthystes, pierre de naissance de la jeune fille, accompagnait le croquis. Un billet parfumé s’échappa, Pierrette lut : « Ne m’en voulez pas, il m’était impossible de ne pas vous remercier d’une manière tangible. Maintenant, ne soyez pas méchante, montrez-vous bonne reine à l’égard de votre humble sujet, et gardez-moi le petit papier promis ».

Pierrette se demande si elle doit se fâcher : « Imbécile », finit-elle par dire, il sait bien que je suis fiancée, c’était à lui de garder son cadeau.

Elle le plaça bien en évidence sur la petite table du salon, dans le coin de lumière rose, où elle se réfugiait toujours.

Revenue dans sa chambre, elle se mit à lire une lettre de Charlie que la bonne venait de lui apporter.

Les phrases étaient courtes, dénuées de tout ornement. Si Charlie voulait dire à sa fiancée qu’il faisait beau, que la nature dans sa sauvagerie était attirante, il ne faisait pas de littérature ; habitué à tirer des lignes précises, et à mesurer avec justesse, il ne mettait de l’exagération en rien. Le temps se tient au beau. La lune dans son plein éclaire, et sans plus, Pierrette, à son insu, s’était accoutumée aux manières précieuses de M. de Morais, et commençait à trouver ennuyeuses ces lettres laconiques qui contenaient pourtant tout le nouveau. Il finissait en disant, et l’accent semblait vrai : je t’aime bien, je crois même que je t’aime de plus en plus. Il donnait sa prochaine adresse : rien ne manquait, cela sentait l’ordre et l’esprit de suite. Il m’écrit, pensa-t-elle, comme il ferait un rapport à ses chefs, est-ce assez insipide ?

Ce matin, elle ne peut trouver de mots pour lui répondre, lui, qui là-bas, l’aimait tous les jours davantage, et attendait comme le pain quotidien ses lettres ; qui, par les yeux de la pensée la revoyait sans cesse, on le sentait à chaque mot ; par exemple, il disait un lundi : « hier, c’était dimanche, tu es allée à la messe de dix heures et demie, tu avais ton costume gris, tu as fait ta toilette, tu es allée dîner chez ta marraine ». Il la suivait pas à pas malgré son éloignement. C’était enfantin de la part d’un jeune homme sérieux, mais d’autant plus touchant.

Quelques jours passent, et Pierrette n’a pas encore écrit. Le soir, elle a revu M. de Morais qui a tant insisté pour la faire accepter son cadeau. Elle a failli se fâcher, et l’envoyer promener ; depuis, elle n’a pas voulu le revoir, elle a prétexté des courses à faire dans les magasins, des parties de tennis à jouer. Un jour, de nouveau, il a insisté, disant qu’il aimerait la voir dans toute l’animation du jeu, elle a répondu faussement :

— Impossible, c’est un court privé, on n’y admet que des jeunes filles.

Heureusement, c’était au téléphone, sans quoi, il aurait tout de suite pressenti la supercherie.

Sait-elle au fond pourquoi elle l’évite ? non, elle n’a pas sondé son cœur à ce sujet, mais instinctivement elle a senti qu’il valait mieux ainsi.

Dix heures, le soleil brille dans la clarté tapageuse, Pierrette dispose des fleurs dans le salon. On lui en a envoyé de bien belles. Une de ses amies demeure à Sainte-Foye, et en possède de très rares en serre, elle lui fait ainsi de temps à autre de ces envois toujours bienvenus. Entre ses doigts habiles, les longues tiges se courbent dans les vases aux cols allongés, et se préparent à faire un effet de révérence aux premières personnes qui seront introduites au salon.

Benoît entre sans être annoncé :

— Bonjour ma cousine, déjà levée !

— Au printemps, répond Pierrette, il fait si beau, si bon ; peut-on perdre une minute de la journée ?

— C’est comme la jeunesse, reprend Benoît, il faut en user.

Il reste là considérant les fleurs qui se groupent avec goût. Sa cousine ne semble plus s’occuper de sa présence ; elle va, vient, en robe de toile blanche, des souliers de sport aux semelles caoutchoutées assourdissent ses pas. Elle disparait sans bruit derrière la portière qui sépare ce salon de la bibliothèque.

— Où vas-tu, cousine ? interpelle Benoît.

— Dans ma chambre, excuse-moi, je pensais que tu pouvais t’amuser sans ma présence.

Elle revient sur ses pas. Un de ses bras relevés soutient l’étoffe de la portière bleue qui frôle son visage ; elle la laisse retomber, et tous ses cheveux en sont ébouriffés.

Elle s’est assise sur un tabouret et regarde son cousin d’un air amusé :

— Tu as quelque chose à me dire. Est-ce si grave qu’il t’en coûte de la sorte de l’énoncer ?

Elle s’avance vers lui, d’un bond souple et rapide, s’asseoit sur le bras du fauteuil.

— Je pars demain, Pierrette, tu ne feras pas à M. de Morais l’affront de lui refuser une soirée d’adieu.

— Ce n’est que cela, dit-elle, en pouffant de rire, annonce-lui qu’il peut venir, je ne suis pas un dragon.

Pierrette tend l’oreille : elle a entendu le déclic de la boîte à lettres dans laquelle le facteur vient de glisser le courrier.

C’est tout, excuse-moi, je vais chercher les journaux.

Déjà elle a parcouru le corridor en sens inverse ; il l’entend qui ouvre la porte et revient. Des lettres pour maman, je les lui porte tout de suite. Deux pour moi.

Elle frappe un coup discret à la porte de la chambre de sa mère ; sur un faible oui, elle s’introduit, embrasse la femme encore belle, en déshabillé mauve, nonchalamment étendue dans une chaise longue, passe la main dans les cheveux coiffés avec une régularité qui la désespère, et repart presqu’aussitôt.

Inconsciemment, elle est revenue vers le salon, dans le coin rose, sous la lumière crue du jour qui entre par la fenêtre largement ouverte, et dont les rideaux sont des plus légers. Elle décachète la première lettre, sourit amusée, l’autre est de Charlie, un Charlie à la fois inquiet et mécontent.

— Es-tu souffrante Pierrette ? mais non, c’est impossible, tu n’es jamais malade. Tu m’oublies, c’est méchant à toi, et la même lamentation continue ainsi pendant quatre fastidieuses pages. Pierrette se lève brusquement et dit :

— Il m’ennuie à la fin. Pour une lettre à laquelle je n’ai pas répondu.

Elle s’enferme dans sa chambre, et jusqu’au dîner, elle écrit à Charlie ; elle couvre des pages et des pages, elle lui raconte avec verve ses dernières parties, fait une remarque plaisante à l’adresse de l’une ou de l’autre de ses amies qu’il connait, et finit par ces mots : « En as-tu assez ? Es-tu déridé ? »

Huit heures et demie, M. de Morais arrive sans Benoît. Pierrette est au piano, elle chante : « La berceuse de Jocclyn ». Le jeune homme est introduit au moment où elle disait avec âme : « Vierge Sainte, veillez sur lui », elle se retourne pour saluer l’arrivant, et tend la main.

— Continuez, supplie-t-il.

— Non, Monsieur, je ne suis pas une artiste.

— Qui vous l’a dit ?

Passant devant lui, taquine, elle ajoute en le menaçant du doigt :

— Je ne sais pas seulement ce que l’on me dit.

Pierrette baissée devant l’appareil radiophonique fait promener l’aiguille sur l’arc des secteurs. Ce fut pendant quelques secondes une mesure de jazz, des cris incohérents, des bouts de phrases ridicules, décousues ; Pierrette passait rapide les postes de New-York, Washington, Montréal, Québec, etc.

La mine endiablée, elle revient au salon.

— Je vous ai donné une idée de ce que peut vous apporter à ce moment la radiofusion. Que préférez-vous ? Ce sont tous des artistes dans leur genre.

— Vous avez l’air de vous moquer de moi ce soir, Mademoiselle Pierrette. Voulez-vous ? laissez la radio et causons. N’avez-vous pas su que nous partons, votre cousin et moi, demain ?

— Oui. je le sais, répondit Pierrette rieuse.

Pour se donner une contenance, la jeune fille feuilletait un album de cartes postales. Il y en avait de belles, d’autres intéressantes, venues des quatre coins du globe. Pierrette ne les regardait pas, ses doigts tournaient les pages, au hasard. M. de Morais vint la rejoindre, et prenant l’album, il sollicita la permission de regarder.

— Il doit y en avoir auxquelles vous tenez beaucoup. Je ne serai pas indiscret : je n’essaierai pas de lire ce qu’il y a d’écrit.

— Ma vie est un livre tout grand ouvert ; tous et chacun peuvent y lire, s’il vous prend envie de jeter un coup d’œil de curiosité sur ces cartes, vous n’apprendrez rien que vous ne sachiez déjà. Vous vous êtes rendu compte que j’ai une quantité d’amies et de relations.

Il y avait des vues de Paris, de Toulouse, de Naples, de Constantine, d’Alger et de tous les coins des vieux pays, Bône, un ciel bleu, une mer bleue, Pierrette regardait attentivement, et une minute parut émue.

— À cette vue se rattache un souvenir triste ou gai ? demande M. de Morais, presque bas.

— L’une de mes meilleures amies est allée là durant son voyage de noces. Elle me parlait avec un tel enthousiasme des beautés de cette ville que j’en ai, il me semble, la nostalgie sans l’avoir connue. Maintenant, je sais que ce sera impossible.

Benoît entrait.

— Qu’est-ce qui sera impossible, ma cousine ?

— Impossible d’aller à Bône pour mon voyage de noces.

— Et pourquoi ?

— Charlie, qui ne me refuse rien, a dit de n’y pas penser.

Un instant, les grands yeux noirs ont brillé, tandis que la bouche esquisse un sourire. Habilement Pierrette aiguille la conversation sur un autre sujet : rapide, décidée, elle organise une partie de bridge.

Un orchestre invisible joue « Cavalleria Rusticana ». D’une voix assourdie, de crainte de briser l’harmonie très douce qui vient de la pièce voisine, les joueurs annoncent : cinq cœurs, six sans atouts, et le jeu se poursuit en silence : avec attention, on fixe dans son esprit les cartes qui passent. Pierrette gagne, gagne sans arrêter, et M. de Morais lui dit :

— Nous aurions dû jouer à l’argent, vous auriez, ce soir, réalisé le prix de votre voyage à Bône.

Prenant la plaisanterie en bonne part, Pierrette, réplique :

— Je ne tiens nullement à m’y rendre seule.

— J’en prends note, Mademoiselle, ajoute aussitôt Guy de Morais.

Puis le silence retombe, et la veillée se continue jusque tard dans la nuit.

Au moment de prendre congé, Benoît embrasse affectueusement sa cousine.

— Tu viendras nous voir quand tu seras à New-York avec Charlie.

— Certainement, acquiesce Pierrette.

Guy de Morais retient un peu longuement la main de la jeune fille :

— Me permettrez-vous de faire partie de vos nombreuses relations, et de vous écrire. Mademoiselle ?

— Oui, je veux bien, concède Pierrette.