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G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 1-12).

La demeure de l’oisif est un
sépulcre.

Diderot.



Il y a des jours où un homme d’esprit discuterait pendant une heure sur la peine de mort.

Georges Desreynes était dans ses phases d’éloquence ; mais pas un sot à qui parler ! Ce messie arriva.

— Vous dérange ? Tant pis : j’entre. C’est pressé.

Le jeune Parisien, alors penché vers la table, se retourna ; puis, mettant sur sa face un sourire de supériorité bienveillante, il tendit la main au visiteur.

— Eh ! qu’avez-vous donc, cher ami ?

— Bonjour ! Votre domestique m’a dit que monsieur achevait ses malles. Trahison ! M’abandonnez !

Le clubiste se jeta sur un fauteuil, croisa ses jambes et se mit à taper, du bout de la canne, la pointe aiguë de ses bottines vernies.

Desreynes était revenu vers la table ; et, toujours debout, le dos tourné, il continuait à remuer des lettres amoncelées autour du large encrier de bronze.

— Mon Dieu, oui, cher ami, je vous abandonne.

— Quelle mauvaise chance ! Oh, mauvaise chance ! Figurez-vous que la petite de Semenin, à qui je fais la cour depuis tantôt deux mois, va rester veuve tout le printemps ! Pétersbourg : son mari est à Pétersbourg !

— Je vous félicite…

— Pas encore. Mais demain, courses. Elle y sera ; l’y rencontrerai, par hasard : c’est promis. Alors, dîner : c’est promis. Mais à une condition : la belle Mme Ferronet ne nous quittera pas. — Soit, ai-je dit, et je vous ai annoncé…

— Contez que je suis mort.

— Mais, tout perdu, cher ! Raisonnons ! Ne recherchiez-vous pas cette belle ? Elle vous écoute. Ne vous pardonnera jamais d’avoir manqué à un rendez vous accepté…

— Par elle…

— Raison de plus ! Attendez un jour ! Une si belle femme !

— Bah ! une femme nouvelle ! Est-ce assez pour changer les plans d’un galant homme ?

Desreynes prenait dans son geste les gravités et les lenteurs d’un homme qui va devenir philosophique ; doucement, pour la seconde fois, il se retourna vers son hôte, à demi sérieux et ironique à demi.

Il continua, les reins cambrés contre la table, où ses deux pouces restaient posés :

— Vraiment, cher ami, je suis un peu las de toute cette vie. Des femmes, toujours des femmes ! C’est bête, à la fin !… De l’amour, en cherchons-nous ? De la beauté, en trouvons-nous ? De l’esprit ? Celles qui en ont sont aussi sottes ou plus que celles qui n’en ont pas ! De la volupté ? La seule dont puisse rêver un raffiné est celle qu’il donne et non celle qu’il reçoit. Or, par une délicate attention de nature, c’est l’unique chose au monde que les femmes ne soient pas capables de recevoir.

— Exagérez !

— J’exagère parce que je m’ennuie. L’homme qui s’ennuie n’a-t-il plus le droit d’être injuste ? Les femmes m’ont fait tout le bien qu’elles ont pu, j’en ai assez ; à un autre ! J’ai besoin d’air.

— Prenez un aller et retour… Reviendrez.

— Comme on revient à la morphine, comme le cabotin revient aux planches. Mais la pièce que nous jouons est toujours trop la même ; notre comédie a vingt comparses et n’a qu’un héros, le mensonge. C’est monotone.

— Mais, pardon, cher. L’amour…

— Poseur, parlez-en donc !… Et puis ? Aimer, donner son cœur, n’est-ce pas ? Si vous n’aviez qu’un lapin, est-ce que vous le lâcheriez dans un champ où tout le monde tire des coups de fusil ?

— Voyons… on rencontre des… sentiments véritables, des femmes… qui aiment.

— Vous allez me montrer que vous êtes content de vous, ce que je sais, quand il faudrait montrer que l’on doit être content d’elles. Parbleu oui, on en rencontre qui sont sincères ! Mais votre argument est un col en papier qui veut prouver une chemise blanche ! Vos femmes aimantes sont l’exception. Notez, d’ailleurs, que je constate sans récriminer. Elles mentent, elles font bien, et n’ont rien autre à faire. Ne commençons-nous point ? Et quand nous ne serions pas les premiers coupables dans ces duos d’hypocrisie, n’auraient-elles pas une suffisante excuse dans la situation qui leur est imposée par les lois et les modes…

— De notre état social. Je comprends…

— Ça ne fait rien.

Il continua sa conférence, en se mirant de loin dans la glace de la cheminée :

— Hormis l’exclusivisme des grandes tendresses, si rares et qui répugnent à l’idée du partage, le vœu de la nature était polygamie, parce que son but est l’extrême procréation : le vrai mariage dure le temps d’une maternité, car le désir s’endort sur un oreiller refroidi : des religions simples l’ont assez compris pour vouer la femme à la multiplicité des noces, voire même à prostitution. Mais le mâle, en toutes espèces et surtout dans l’humanité, en toutes choses et surtout en amour, est essentiellement égoïste : ce qu’il possède, il le veut pour lui seul. Nous avions la force, nous avons fait la loi, et la femme, plus faible et plus douce, a subi l’une et l’autre.

Desreynes parlait comme on écrit ; tant de gens écrivent comme on parle !

Il était lancé, maintenant, rien ne l’arrêterait.

— Tandis que les Orientaux inventaient des prisons pour y enfermer leurs épouses, les frères d’Occident, moins brutaux et mieux avisés, inventaient la vertu : rien de plus, et c’est là leur trouvaille. La femme en devait être flattée, et le fut. Les premiers domptaient physiquement, les seconds moralement ; nous emmurions les âmes au lieu de casemater les corps. La prison portée en soi-même, invention sublime !

« Ceux-là obtinrent des créatures monogames par nécessité, mais qui, dans l’ennui du sérail, se livrent aux derniers outrages sur la personne de leurs eunuques ; pendant ce temps, nos prêtres, nos poètes, nos lois nous dressaient en liberté une compagne convaincue qu’elle doit se réserver à l’amour d’un seul homme et que là est tout son honneur. Durant tant de siècles notre égoïsme sournois a chanté cette romance, qu’il s’est fait en nos femmes une seconde nature, une sorte d’atavisme de vertu : si bien qu’elles en sont venues à s’attacher délicieusement à leur chaîne, à la regarder comme leur bien propre, leur privilège, leur gloire, leur supériorité sur nous ; elles l’aiment comme une arme, une amulette, qu’elles pensent porter contre nous, pour se défendre de nous, et elles trouvent en elle des consolations, même pour leurs renoncements à l’amour.

— Parfaitement exact.

— Mais il y a les révoltées ! La nature, qui jamais n’abdique complètement ses droits, fait parfois des femmes à son image. Que deviendront-elles ? Où vivre, et comment vivre ? Le mensonge est leur seul asile, l’hypocrisie est leur seule arme. Feindre et dissimuler ! Ne le faut-il pas, puisque nous leur demandons tout bas ce que nous leur défendons tout haut, ce qu’elles sont poussées à désirer en secret et contraintes à blâmer en public. Pourquoi ne mentiraient-elles pas, puisqu’il faut qu’elles mentent ? Sont-elles méprisables ? Ceux qui profitent de leurs révoltes les mépriseraient volontiers.

— Parfaitement exact.

Desreynes n’aimait pas que les sots fussent de son avis ; il faillit en changer.

— C’est lâche, voilà tout. Mais, bah ! les femmes auront comme nous le droit de réclamer qu’on ne leur fasse pas un crime de leurs infidélités, lorsqu’elles auront cessé d’en faire une faveur.

Ce philosophe ne manquait jamais d’être séduit par l’attrait d’un paradoxe, et souvent les formules lui faisaient ses opinions, plutôt que ses opinions ne faisaient les formules.

— Amen, dit-il.

Content de lui, il ferma les guillemets : depuis longtemps son approbateur n’écoutait plus :

— Des idées fort intéressantes, cher ami ! Pourquoi ne publiez-vous pas ?

— Parce que ce sont des idées fausses, d’abord ; ensuite, et surtout, parce que la paresse est le premier des arts, et le seul qui les comprenne tous. Au surplus, il faudrait penser, et vous saurez une chose que vous ignorez sans doute, mon cher : l’homme ne pense que lorsqu’il ne peut pas faire autrement. Moi, je ne pense pas, je cause.

— Vous vous moquez ! Avec cette hauteur d’esprit que tout le monde vous reconnaît, ces larges vues d’ensemble… Ah ! n’êtes pas à plaindre !

— Hauteur d’esprit ! Mettez un homme sur le faîte du Mont-Blanc, et dites-lui : « Comme je vous envie, monsieur, de pouvoir contempler à la fois la Suisse et l’Italie ! » Le pauvre diable ne jouira que des courants d’air. Vrai, il vaut mieux un petit coin de paysage bien étroit, où l’on puisse dormir à son aise.

— Ainsi donc, vous fuyez ?

— Dans deux heures.

— Sans remise ?

— Aucune.

— Et vous allez ?

— Aux champs.

— Pour longtemps ?

— Trois mois, trois jours, trois semaines.

— Tout seul ?

— On ne peut donc rien vous cacher ?… Eh bien ! soit : voilà deux ans que d’Arsemar m’appelle à chaque saison. Après une si longue séparation, je commence à lui manquer comme il me manque. Cette fois, je pars.

Desreynes revint à ses lettres ; il les prenait une à une et les examinait d’un coup d’œil : certaines s’en allaient, jetées dans un plateau de laque aux fleurs rouges et blanches ; le reste s’empilait sur un coin de la table.

— Vous excuserez, n’est-ce pas ? J’ai là de nombreux courriers auxquels je n’ai pas encore eu le courage de répondre, et je veux emporter avec moi les lettres qui demandent un mot.

Le visiteur s’était remis à frapper de sa canne le bout de sa bottine.

— D’Arsemar… Beaucoup entendu parler : votre meilleur ami ?

— Mon seul ami, cher ami.

L’autre décroisa ses jambes, qu’il allongea, les talons à terre et les pieds verticaux ; maintenant, les mains entre les genoux, il cognait sa canne au rebord de ses deux semelles.

Il ajouta, un peu piqué :

— Oui, mais le mariage change bien des choses, et vous ne l’avez pas revu depuis qu’il a pris femme. On la dit jolie, sa légitime…

— Il paraît.

— Ah, farceur ! Comprenons votre fugue et votre hâte !

Pour la troisième fois, mais plus lentement, Desreynes se retourna, et les paupières un peu baissées, il dit, avec une exquise urbanité :

— Mon bon, vous êtes un sot.

Le balancier de la canne s’arrêta : le sportsman recroisa ses jambes et rit, pour avoir l’air de répondre quelque chose.

Desreynes examinait ses lettres.

— Au fait, pensa-t-il, je suis bien généreux et bien mauvais, de bousculer cet heureux de vivre, qui n’a que le tort d’être une bête et qui ne m’en veut déjà plus. Réparons.

Puis, après une pause :

— Qu’est ceci ? fit-il en secouant une enveloppe. Je ne reconnais pas cette écriture.

— Quelque victime déjà oubliée…

Desreynes tira délicatement la lettre et la parcourut.

— Ah ! singulière histoire, toute courte et presque ridicule…

L’idée lui vint de consoler son hôte avec le récit d’une aventure galante.

— Vous vous rappelez l’exposition des toiles de Claude Perrenet, qui ferma il y a deux semaines. J’y étais un jour…

— Tous les jours…

— Presque… Le matin de l’ouverture, là, je fis rencontre d’une petite personne qui me parut vraiment peu ordinaire. Elle sortait d’une salle comme j’y entrais, et nos yeux se prirent. Éperdument ! Ce fut, devant tous, un baiser long comme une succion : car il y a, n’est-ce pas, des baisers qui entrent par les yeux, plus profonds que ceux des lèvres, et qui courent sous toute la peau, comme les autres se posent sur un point de l’épiderme. Après un regard comme celui-là, deux êtres s’appartiennent et se sont possédés.

— Oui, oui… même, l’autre soir, j’étais…

— Fort jolie, brune, petite, mate, et les lèvres très rouges, mais point fardées ; des yeux noirs ou gris, bleus ou verts, étranges de fixité ou de vague, une prunelle aiguë que les cils et le bistre enveloppaient de langueur, un poignard sous des dentelles.

— Oh ! charmant…

— Merci. Elle avait trop l’air d’une fille à louer, pour n’être pas une haute bourgeoise. Elle restait, d’ailleurs, hautaine et fière, dans son libertinage. Un vieillard décoré l’accompagnait, puis une personne mûre et sèche, qui marchait avec dignité.

— Dommage !

— Elle jugeait les toiles, haut, et me souriait ; je tirai de mon portefeuille une carte sur laquelle j’écrivis quelques lignes avec l’affectation d’un critique d’art qui prend des notes. Vous savez que j’ai coutume, pour ces sortes d’aventures, d’employer des cartes où je fais graver un nom supposé, toujours noble et toujours harmonieux, mais qui change à chaque printemps ; l’adresse seule reste la même. J’écrivis donc…

— Une demande de rendez-vous ?

— Juste ! Vous devinez tout. Je roulai le billet et le montrai de loin. Elle accepta d’un geste de paupières, et, dans une pose d’attente, elle planta sa main retournée sur le bord de sa hanche. Le beau page ! Glisser derrière elle, poser la carte entre ses doigts, et le poulet avait déjà disparu sous un gant. Mon inconnue monta en voiture : elle habitait au Grand-Hôtel. Le lendemain, je reçus le finale que voici : « Vendredi, 13 février 85. Renoncez à un amour qui vous serait funeste. » Rien de plus, pas de signature.

— Madame allume, et s’en va : la Vestale du premier quart ! Ai horreur de ces damoiselles…

— Vous n’êtes pas philosophe ! Qui sait si le roman, en prenant des chapitres, fût resté digne de son prologue ? Elle m’a peut-être donné le meilleur d’elle-même.

— L’avez pas recherchée ?

— Non, certes ! Si le désir la prend de revenir, elle sait où je suis. Mais elle ne reviendra pas.

— Vous dites cela d’un air… La regrettez ?

— Peut-être ! Aussi vrai que je ne la souhaiterais pas comme moitié légitime à mon plus cher ennemi, on en eût fait une maîtresse adorable ; car elle l’a, j’en jurerais, ce que nous fuyons dans notre femme et cherchons dans celle des autres…

— Le vice ?

— Une fleur de vice ! Dépravée, perverse, curieuse, un lis d’enfer ! Ma foi, je plains l’imbécile ou l’honnête garçon qui l’a choisie : celui-là est sûr de son rôle.

L’homme élégant rit beaucoup, car on rit toujours, dans ce monde, dès qu’il s’agit de trahison.

— Elle a pourtant refusé vos faveurs…

— Je suis convaincu qu’elle ne m’a repoussé que faute de temps pour se rendre.

— Êtes un fat.

— Je le sais mieux que vous, mon cher : c’est mon seul métier.

— Voyons… Permettez…

Le charmant jeune homme s’était donné à la graphologie, la seule science qu’il possédât, après celle de se vêtir.

Quand il tint la lettre, il posa doctoralement sa canne à l’angle de la cheminée, et, grave, médita.

— Oh, oh ! Bizarre… Caractère, caractère ! Pas la moindre efficacité ; pas de cœur, mais de la tête ! Un bel égoïsme ! Et de la volonté ; passionnelle, s’il vous plaît ! Et despote ! Persévérante et tenace, la petite femme ; rusée aussi, dissimulée, et méfiante… Mais quel égoïsme ! Plus d’imagination que de raison… Caractère !

Desreynes n’entendait pas : il triait les dernières lettres ; il sonna son valet de chambre.

— Les malles sont prêtes ?

— Oui, monsieur.

— Ajoutez ces papiers et fermez. Qu’on amène une voiture… Cher ami, dînez-vous avec moi ? Mon train part à sept heures.

L’invité s’excusa, jeta le billet féminin sur le plateau de laque, reprit sa canne, jura que Desreynes serait le plus coupable des hommes s’il hésitait à réclamer ses services en quelque hypothèse que ce fût, et se retira.