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Amia (Souvenirs du Liban)
L’Égyptienne, mars-avril 1928 — 4e année n° 36
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CEAlex

— « C’est la volonté de ton père », disait la tante.

— « Ah, ma chère tante, ma chère amie ! C’est la volonté de mon père mais non la mienne. Et moi, je refuse, je n’en veux pas de cet homme ! »

— « Mais, enfin, quelles sont tes objections ? »

— « Mes objections ? Elles n’existent pas, répondit Lamia. D’accord, que ce monsieur est « parfait, », pour parler comme mon père. Mais cette perfection m’est insupportable et je n’en veux pas ! »

— « Aurais-tu dans l’imagination le portrait de quelque prince charmant ? Aurais-tu un « Idéal » ? Dis ! »

Lamia se tut un moment puis, murmura : « Je ne sais pas ! »

— « Enfin, dit la tante en se levant, pour partir, réfléchis beaucoup, ô Lamia, tâche d’être raisonnable et d’obéir à ton père. N’oublie pas de venir demain, car j’aurai quelques-uns de mes parents de Beyrouth. Viens de bonne heure et on s’amusera. »

Son amie partie, la jeune fille se dirigea vers la fenêtre. Glorieusement, le soleil s’en allait et le soir, accablant de douceur, tombait sur les montagnes libanaises. Elle regarda le crépuscule où se baignait la colline, maintenant presque irréelle, faisant face à son cher village. Et à mesure que les choses se brouillaient et s’effaçaient dans l’obscurité, leur âme semblait grandir et devenir de plus en plus imposante, pendant que les rêves du jeune cœur indécis devant la vie cherchaient à prendre corps en se formulant.

— « Mon idéal, se dit-elle ? Au fait, mon idéal, je n’y ai jamais songé. Comment est-il le « prince charmant » de mon imagination, comme dit ma tante de Beyrouth, cherchons un peu !

« Mon idéal est plutôt grand, car j’ai toujours éprouvé un peu de pitié pour les personnes de toute petite taille. Il est donc grand et bien fait. Il a de la moustache et il fume… C’est même un grand fumeur… Un homme qui ne fume pas n’est qu’une sotte petite fille et ressemble singulièrement à l’insupportable « perfection » tant vantée par mon père.

« Mon idéal a de beaux yeux bleu-vert, terribles ces yeux, comme la mer en colère et calmes comme les flots en méditation… Il a la physionomie intéressante et le sourire doux. Oui, son sourire est d’autant plus doux qu’il a la bouche fort belle, bien que les dents ne soient pas parfaites. Il parle fort bien quand il veut, mais sait aussi se taire et pendant que les autres cherchent à briller et rivalisent en traits saillants et mots d’esprit, il lui plait de dire des paroles insignifiantes et détachées ou de garder un silence orgueilleux et lointain…

« Et, son front donc ! et sa tête expressive ! Et sa chevelure, d’un blond très sombre ou d’un châtain très clair qui retombe ondulée sur les tempes…

« Comme il est sérieux et comme il est gamin ! Il est à la fois très dur et très tendre ; il m’aime beaucoup plus qu’il ne le montre ; il me gronde pour mes enfantillages et pour mes paradoxes ; il voudrait faire de moi une gentille enfant bien sage, bien raisonnable, et pourtant il adore mes caprices et mes bouderies… Et parfois, après m’avoir grondée et m’avoir fait pleurer, il redevient très indulgent et très doux, et ses larges prunelles, méditatives comme les grandes eaux de l’Océan, semblent se recueillir encore plus pour implorer et demander pardon… oh ! qu’il est beau, mon Idéal ! Je ne l’ai pas encore rencontré, mais il est l’âme de tout, de tout !… »

Ah ! vois-tu, jeune fille, le soir est trop beau et trop doux dans les montagnes du Liban, et l’immense héritage des siècles qui s’éparpille en toi te rend trop triste et trop rêveuse… Ô Lamia, veille sur ton cœur !

· · · · ·

L’aurore blanchissait les contours de l’horizon et les nuages parsemés ça et là au firmament, se coloraient délicatement de rose, de bleu, de mauve mélangés d’or. Lamia n’avait que très peu dormi, car elle songeait au bel étranger déjà plusieurs fois rencontré chez sa tante de Beyrouth.

Etait-ce l’Idéal ?

La jeune Libanaise rejeta au loin ses couvertures et d’un geste charmant releva les boucles récalcitrantes de ses chevaux noirs. Puis, sautant au bas de son lit, elle vint s’accouder à la fenêtre. Car Lamia, la petite enfant du village élevée chez les bonnes sœurs à Beyrouth, avait comme toutes les jeunes filles — soient-elles parisiennes ou paysannes —, un petit, coin aimé où elle s’isolait pour rêver, pleurer ou se souvenir…

Elle demeura longtemps songeuse, regardant sans les voir, les splendeurs du matin. Tout se confondait devant ses beaux yeux d’Orientale aimante et sur la longue ligne harmonieuse des montagnes environnantes, dans les vallées creusées par les hauteurs voisines, dans l’air bleu du matin, partout devant elle et autour d’elle, une main invisible traçait en lettres lumineuses un nom qu’elle avait mille fois lu et relu pendant ses rêves d’insomnie : Fouad !

Fouad… elle murmura ce nom en souriant, et ayant jeté un manteau sur ses épaules, elle sortit de sa chambre et de la maison et s’en fut rêver sur les terres de son père.

La petite cloche du village tintait, appelant à la prière, et les pieux maronites, leur rosaire à la main, passaient devant la jeune fille pour se rendre à la messe.

Très lasse, Lamia s’assit sur un rocher caché par des arbres touffus, au loin de la route. Elle se sentait heureuse, mais elle avait le cœur serré. Quelque chose de très lourd y pesait, et ce quelque chose de si lourd, ce fardeau, c’était un nom, un nom chéri ; elle se le répéta encore tout bas : Fouad !

Une voix profonde et douce répondit : « Tu m’appelles ? »

La jeune fille rougit en voyant Fouad à quelques pas d’elle. Mais le jeune homme s’approcha et s’étendant à ses pieds, dit :

— « Ô Lamia ! toutes les heures de la nuit je les ai passées sous ta fenêtre. J’aime ta maison parce qu’elle est tienne et parce que tu l’habites. »

— « Moi, j’ai passé la nuit à lire ton nom qui luisait dans l’obscurité. Il est si joli, ton nom ! », dit simplement la jeune fille.

— « Très joli, reprit Fouad, quand lu le prononces. Mais le tien est si doux ! Il chante à ma mémoire ce que ton amour chante à mon cœur : la divine chanson de la Jeunesse et du Rêve ! »

Lamia souriait. Une béatitude céleste emplissait son être. Fouad continua :

— « Ton sourire chante aussi la chanson des Fleurs qui ne peuvent pas mourir… Et tes yeux ! Ah ! une seule fois dans ma vie j’ai vu des yeux… non, c’est indéfinissahle ! et ces yeux-là sont tiens… Ils ne chantent pas, eux, ils murmurent ce que les vagues mystérieuses murmurent à la lumière du jour et à l’obscurité de la nuit. C’est magique et incompréhensible ! »

— « Et les tiens, dit Lamia, tes yeux si grands, si doux ! tes yeux bleu-vert à la fois terribles, comme la mer en fureur, et calmes, comme les flots en méditation. Ah ! j’ai rêvé de tes yeux avant de les voix ! »

— « À ce soir donc, dit-il, veux-tu ? »

— « Je veux bien », dit-elle presque sans hésitation.

Vers minuit, Lamia put voir un fumeur rôder autour de sa demeure. Elle comprit que la cigarette n’était qu’un signal, et s’empressa de rejoindre celui qui l’appelait. La nuit était profondément obscure et les deux amoureux sortirent du village sans faire de fâcheuses rencontres. Ils montèrent dans une voiture qui les attendait et la voiture se dirigea vers le village le plus proche, à l’entrée duquel ils furent salués par quelques amis venus à leur rencontre. Sans perdre une minute, le petit cortège s’en fut silencieusement vers la maison du Curé.

On frappa à la porte et le vieux prêtre, encore mal réveillé, vint ouvrir. Alors, sans lui laisser le temps de demander des explications, Fouad s’inclina devant lui en disant :

— Ô Notre Révérend Père, sois témoin de mon mariage avec Lamia la fille d’Ibrahim, car je la prends pour épouse. »

Et Lamia dit :

— « Ô Fouad, je t’accepte pour époux ! »

Puis, laissant le bon vieux prêtre dans la perplexité ils s’en allèrent, heureux et convaincus de l’indissolubilité de leur union et leur bonheur encouragea d’autres à les imiter.

L’enlèvement des jeunes filles est une très vieille coutume. Quelques-unes en profitent pour échapper à la tyrannie de parents ignorants ou injustes. Au lieu d’épouser l’homme non aimé désigné par son père et sa mère, la jeune fille se laisse enlever par un autre, par celui qu’elle préfère, par l’« Idéal ». Et malgré la marche de la civilisation devant laquelle disparaissent lentement les coutumes anciennes, il en est encore ainsi dans quelques parties du Liban.

MAY ZIADE.