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Chez la veuve Girouard (Tome 1p. 298-302).

LETTRE XXXIII.


Madame de Blamont à Valcour.

Vertfeuil, ce 12 novembre.


Oui, c’est moi qui réponds ; votre Aline est trop faible pour s’en charger, vous la faites pleurer…; vous me faites du chagrin, vous vous en faites à vous-même, et voilà, ce me semble, tout ce qui résulte de ce petit moment d’effervescence que vous n’avez pu contenir. Ne sentez-vous donc pas l’impossibilité de votre proposition, et dans la circonstance où nous sommes, pouvez-vous exiger une telle chose ? Vous dites que vous m’aimez,  si cela est, ne cherchez donc pas à me rendre plus malheureuse que je ne le suis ; doutez-vous que ce ne soit sur moi que retomberait l’orage si la démarche était découverte ? Ah ! mon ami ! appelez ici au secours de votre raison cette délicatesse qui caractérise si bien le cœur qui m’a séduit… Consultez-là, vous verrez si elle vous permet de vouloir acheter un moment de bonheur, au prix de celui des gens qui vous aiment le mieux dans le monde. Croyez-vous que cela put être ignoré, je suppose que cela fut, serais-je moins coupable d’y avoir consenti, malgré la promesse que j’ai faite de m’y opposer. Je sais bien que je n’ai rien à craindre de vous. Votre honnêteté, vos vertus me rassurent, et l’amant assez délicat pour n’exiger un rendez-vous de sa maîtresse qu’en présence même de sa mère, ne deviendra jamais le séducteur de celle qu’il aime, ainsi ce n’est pas sur elle que tombent mes craintes… c’est sur vous seul… vous éloignerez votre bonheur… Que dis-je, vous le détruiriez à jamais. Travaillons plutôt à l’obtenir un jour sans mélange, qu’à le goûter ainsi par portion, qu’à hazarder pour un moment heureux qui, peut-être, ne réussirait pas, la certitude de le savourer bientôt tout entier… Non, je m’oppose à cette fantaisie, je fais plus, j’exige qu’au moins d’ici à quelque tems vous ne m’en parliez plus…, vous qui invitez les autres au courage…, est-ce ainsi que vous en faites paraître ?… Je vous pardonnerais si vous aviez quelques motifs de jalousie, mais vous êtes aimé, vous l’êtes uniquement, rien ne peut agiter votre ame, rien ne doit la porter au désespoir ; songez que c’est moi…, moi qui vous aime peut-être autant qu’elle, que c’est moi qui vous défends de vous désespérer, et que c’est moi que vous affligerez, si vous ne me mandez pas que vous êtes plus sage. Oh ! pauvre philosophie ! est-ce donc de cette manière que tu captives le cœur de l’homme ; est-ce donc ainsi que tu te rends maître de ses passions !… La voilà cette chere Aline…, la voilà près de moi, qui pleure comme un enfant…; mais, maman, dit-elle, avec ses deux grands yeux tout en larmes…, il me semble qu’un petit quart-d’heure…, eh bien ! vous le voyez…, ne la grondez donc pas, elle le désire autant que vous, que cette certitude vous calme…; mais cela ne se peut pas, soyez bien sûr que si je n’y voyais pas moi-même les plus grands dangers, je l’aurais peut-être imaginé la première, croyez-vous que je ne sache pas ce qui peut convenir à l’amour. Je n’ai jamais connu, dieu merci, cette espèce de délire, mais je le conçois, rassurez-vous donc, vous êtes aimé, oui, j’ai voulu que ce mot fût tracé par celle même qui l’écrit d’après son cœur, on vous aime, on s’occupe de vous, on travaille pour vous, mais ne détruisez pas l’effet de nos soins, et ne cherchez pas à tout perdre pour un instant de satisfaction, qui ne servirait peut-être qu’à nous replonger dans un abyme de tourmens et de maux… Oh mon ami ! pardonnez-moi… Je sens bien que je vous rends malheureux, aimez-moi assez pour me dire que non…, pour m’assurer que vous avez déjà fait le sacrifice de cette extravagance… Oui, dites le moi, j’aime mieux que la victoire soit le fruit de votre raison que de mes argumens, à côté du bien que je fais, je n’aurais pas du moins le chagrin d’imaginer que je vous tourmente, ma jouissance sera tout entière, je serai sûre que vous avez été raisonnable par le seul effet de vos réflexions, et je n’ai pas la douleur de déchirer votre ame en vous écrivant les miennes.