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Chez la veuve Girouard (Tome 1p. 257-264).

LETTRE XXVI.


Le président de Blamont à d’Olbourg.

Paris, ce 26 septembre.


Non, ne te mêles pas d’éduquer cette fille, fais-en ce que tu voudras d’ailleurs ; mais ne laisse qu’à moi le soin de la conduire… C’est un trésor que cette charmante Augustine… Il y a là tout ce qu’il faut pour réussir, ne t’en inquiètes pas, je t’en conjure, tout est perdu si tu t’en charges ; tu n’entends rien au grand art d’échauffer une jeune tête. Cette science sublime qui nous rend maître des ressorts de l’ame par l’influence des passions, qui nous enseigne à mouvoir tour-à-tour celle qui doit produire un effet désiré ; cette étude savante du cœur humain qui nous en développant les plis les plus secrets, nous montre en même-tems sur quelle touche il est bon d’appuyer, les différens usages qu’on doit faire de la louange et de la flatterie ; l’indulgence qu’il faut avoir encore pour de certains préjugés ; le genre de ceux qui ne nuisent pas, l’espèce de ceux essentiels à déraciner, les nouvelles lumières qu’il faut jetter sur tous les objets ; la philosophie qu’il faut répandre, la sorte de délicatesse bonne à mettre en œuvre en raison de l’âge ; du sexe ou de l’éducation du sujet que l’on veut corrompre, jusqu’à quel point on peut s’aider du physique ; la manière de manier l’orgueil, de profiter des faiblesses trouvées, de les étendre ou de les changer de but ; la façon d’étouffer les remords, de les remplacer par des sensations douces, d’employer enfin au vice qu’on désire, jusqu’aux vertus que l’on découvre ; toutes ces profondes subtilités du grand secret de la séduction, sont en un mot ignorées de toi, ne t’en mêles donc pas, mon ami, laisse-moi faire et je réussirai.

Il y a ici quelque chose de bien singulier, c’est que, de la science d’interroger juridiquement, naît celle de séduire criminellement ; car, que sont nos interrogatoires captieux ? que sont-ils autre chose que des subornations et des séductions épouvantables ?

Ainsi voilà donc un de ces cas plaisans, où l’art de la vertu d’éclat qui nous élève et nous fait respecter, conduit à l’art du crime secret qui nous dégrade et qui nous avilit. Sont-ce les extrémités qui se rapprochent ?… Non, ce sont les hommes qui se dépravent ; ce sont les abus de la civilisation,… de cette civilisation si vantée, qui ramène l’homme à l’état de la bête, bien plutôt qu’elle ne l’en tire, qui le courbe, qui l’asservit sous le joug pèsant de l’oppresseur, en faisant adroitement passer à celui-ci toute la somme de félicité dont il prive l’autre, au nom de Farinacius, de Jousse et de Cujas[1]Qu’importe, profitons-en et taisons-nous ; quand le chameau baisse les reins et s’agenouille, le voyageur monte dessus et le gouverne, sans s’aviser de calculer ses forces, il ne s’étonne que de l’ineptie de l’animal qui ne sait pas connaître les siennes. Mais revenons.

À toutes les armes indiquées ci-dessus, je joindrai, comme tu sens bien, le mobile puissant de l’intérêt, véhicule certain sur ces êtres subalternes, qui ne concevant jamais le crime en grand, ne consentent à risquer l’échafaud que dans l’espoir d’une fortune. Pour la demoiselle Sophie, j’avoue qu’elle m’échauffe la tête, aller chercher une retraite chez ma femme ;… et cette respectable épouse ne pas m’avertir aussi-tôt ; s’étayer mystérieusement pour me tenir en bride ;… eh ! non, non, ma charmante ; ce n’est pas à vous à jouer au fin avec moi ; défendez-vous, et ne combattez pas, une seule de mes ruses ferait échouer si j’en prenais la peine, toutes celles dont vous accoucheriez pendant dix ans. Oh ! voilà des délits trop graves pour être pardonnés ; le bien-être de la société exige un exemple. J’ai à répondre de ma conduite à tout le corps des maris… Je serais un homme flétri, rayé du tableau, comme disait Linguet, si je laissais de telles fredaines impunies… Heureuse faute ! Quelle source de délices je vais trouver dans votre punition ; chaque branche est une volupté ;… tranquillise-toi donc d’Olbourg, je te le répète ; bois, mange… et dors, je réfléchirai sur tes plaisirs, et sur notre tranquillité mutuelle : n’es-tu pas trop heureux d’avoir un second tel que moi, un ami qui ne te laisse d’autres soins que celui de cueillir les fruits de tous les forfaits dont il veut bien se couvrir pour ton bonheur ; il est vrai que je risque moins que toi. Je l’avoue, afin de mettre ton cœur à l’aise, et de le dégager d’une partie de la vive reconnaissance qui le captiverait sans cela.

De la considération, mon ami, du crédit, de l’argent, une place, voilà tout ce qu’il faut pour faire ce qu’on veut… Je dis bien,… une place,… oui, une place à l’abri de laquelle on puisse se mettre, en cas de besoin :… car dans les nôtres, par exemple, ce n’est pas de se bien conduire qu’on exige, il s’agit seulement d’y obliger les autres. Pour peu qu’on ait fait rouer magistralement une demi-douzaine de malheureux, on peut mériter de l’être vingt fois soi-même, si l’on veut, sans le plus petit danger, et voilà ce qui fait que j’aime la France à la folie. Cette impunité qu’y promet un peu de considération, cette assurance de pouvoir tout faire avec un harnois noir, et la caricature empoulée, roide et rigoriste qu’il faut pour en imposer au vulgaire, est une des choses qui me fera toujours préférer notre bonne patrie, à ces maudits royaumes du nord, où notre crédit se perd, où nos prévarications se punissent, où les peuples éclairés par le flambeau de la philosophie, commencent à croire qu’ils peuvent se gouverner sans nous, et où ils s’avisent d’être heureux sans la peine de mort.


  1. Imbécilles cuistres, ou plutôt espèce de démoniaques qui ont passé leur triste et malheureuse vie à prouver à d’autres pédans en combien de manières différentes on pouvait se permettre de se défaire de ses semblables, et qui ont tranquillisé la conscience de ces pédans, sur la foule d’atrocités juridiques qu’ils commettent, par un million de sophismes, plus diffus, plus absurdes les uns que les autres. Le démoniaque Jousse, par exemple, l’un des plus fameux de la bande, a prouvé invinciblement, que moins il y avait de preuves pour condamner un homme à mort, plus il était certain que cet homme la méritait. – Je le demande, quel est le plus coupable envers l’humanité, ou de Cartouche, ou d’un insigne coquin, capable d’écrire des horreurs aussi dangéreuses, et qui viennent d’être depuis quelque tems si criminellement exécutées. Note de l’Éditeur.