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Gustave Havard (Les Contemporains, n° 49p. 4-129).

Mirecourt - Alexandre Dumas.djvu

LES CONTEMPORAINS


ALEXANDRE
DUMAS


par
EUGÈNE DE MIRECOURT

PARIS
GUSTAVE HAVARD, ÉDITEUR
15, RUE GUÉNÉGAUD, 15

1856


L’Auteur et l’Éditeur se réservent le droit de traduction et de reproduction à l’étranger.

AVIS


Le volume contenant la biographie de Louis Veuillot ne paraîtra que fin janvier. Nos renseignements n’étaient pas complets. Comme nous avons l’habitude de tenir scrupuleusement parole à nos lecteurs, nous les prions de vouloir bien excuser ce retard de quinze jours.

ALEXANDRE DUMAS


Figurez-vous un voyageur à qui l’on a fait la peinture d’un Eldorado délicieux, peuplé de villas splendides, aux jardins toujours verts, aux pelouses toujours émaillées. Là, sous un ciel d’azur et par un éternel printemps, chantent sans cesse les oiseaux et la brise. Doux murmures, grands ombrages, fleurs éblouissantes, tout se réunit pour charmer l’oreille et le regard. Chaque détail est une poésie, chaque pas fait naître un rêve.

Notre voyageur prend son bâton de touriste et se dirige vers ce pays ravissant.

Il arrive. Ô spectacle affreux ! Les villas, les jardins, les pelouses, les ombrages, tout est ravagé, tout est flétri. Un cyclope absurde prend ses ébats au milieu de la poétique région. Sur son passage, il ne laisse que ruine et désastre.

Le voyageur, c’est nous ; l’Eldorado, c’est le domaine des lettres ; le cyclope, c’est Alexandre Dumas.

À notre arrivée dans la littérature, nous avons trouvé cet homme brisant tout, gâchant tout, ne respectant rien, violant la Muse, et se moquant avec effronterie des choses respectées jusqu’à ce jour.

Nous étions jeune ; l’indignation dans notre âme était bouillante.

Peut-être nous sommes-nous donné tort par un excès de colère. Aujourd’hui nous serons calme en révélant au public les malheurs causés par cet écrivain, et notre voix n’en sera que mieux entendue.

M. Dumas lui-même nous permet de raconter sa vie et ses crimes littéraires. Ouvrez le premier numéro de son journal, vous trouvez ceci :

« — Vous continuez donc vos Mémoires ?

— Oui.

— Vous avez tort.

— Pourquoi cela ?

— Parce qu’ils révèlent une foule de choses que vous feriez aussi bien de laisser cachées.

— À mon avis, aucune chose ne doit rester cachée : les bonnes choses doivent sortir de l’ombre pour être applaudies ; les mauvaises doivent être traînées au jour pour être honnies et sifflées.

— Mais dans vos Mémoires, vous n’attaquez pas seulement les choses, mais les hommes.

— Les hommes sont les pères des choses, et les pères répondent des enfants. »


Voilà qui est clair. Puisque nos pouvoirs sont constatés et reconnus, commençons l’histoire du personnage.

Alexandre Dumas est né à Villers-Cotterets, le 24 juillet 1802.

Nous ne discuterons pas ses prétentions à avoir des ancêtres. Son grand-père, le marquis Antoine Davy de la Pailleterie, épousa, disent les uns, n’épousa point, disent les autres, une négresse de Saint-Domingue, appelée Tiennette Dumas. Les armes de la famille, affligées ou non de la barre de bâtardise, n’en sont pas moins d’azur à trois aigles d’or, aux vols éployés pour deux, avec un anneau d’argent placé en cœur.

Regagnant la France après avoir été quelque temps gouverneur de Saint-Domingue, Antoine Davy de la Pailleterie ramena un jeune mulâtre, qu’il avait reconnu.

Ce dernier s’engagea comme simple soldat, sous le nom de sa mère défunte, en voyant le vieux marquis contracter mariage avec une demoiselle Retou, sa femme de charge.

Le fils de Tiennette Dumas se distingua bientôt dans l’armée française par de brillants faits d’armes.

À cette époque (1792), l’avancement était rapide. Notre volontaire monta de grade en grade, et conquit les épaulettes de général de division.

Disgracié sous l’Empire, il prit sa retraite, et mourut sans fortune, à Villers-Cotterets, vers 1806.

L’illustre guerrier, si l’on en croit son fils, était fort bel homme.

Voulant nous en donner une preuve irréfragable, Alexandre Dumas certifie, dans ses Mémoires, que le mollet du héros, le jour où il épousa sa mère, était juste de la grosseur de la taille de celle-ci, — détail authentique et singulier que l’histoire ne s’attendait guère à enregistrer dans ses annales.

Madame Dumas, après la mort de son époux, resta, dit-on, dans un état voisin de l’indigence.

Le fait nous semble improbable.

Napoléon Ier n’était pas homme à priver de pension la veuve d’un général.

Alexandre commença ses études auprès d’un certain abbé Grégoire, qui eut une peine extrême à lui apprendre la langue latine, et qui ne put jamais réussir, en dépit de tous ses efforts, à le faire mordre à l’arithmétique. Son élève affectionnait spécialement l’école buissonnière, la chasse à la pipée, le braconnage, l’équitation, l’escrime et le tir au pistolet.

Tous ces exercices physiques développèrent chez Alexandre une santé puissante que rien jusqu’à ce jour n’a pu détruire.

« Je faisais, dit-il, un assez joli enfant : j’avais de longs cheveux bouclés qui tombaient sur mes épaules, et qui ne crêpèrent que le jour où j’eus atteint ma quinzième année ; de grands yeux bleus qui sont restés ce que j’ai encore de mieux dans le visage ; un nez droit, petit, et assez bien fait ; de grosses lèvres roses et sympathiques ; des dents blanches et assez mal rangées. Là-dessous, enfin, un teint d’une blancheur éclatante, et qui tourna au brun à l’époque où mes cheveux tournèrent au crépu. »

Ces détails sont pleins d’intérêt ; nous remercions M. Dumas de nous les fournir.

À l’âge de dix-huit ans, il entra comme troisième clerc dans l’étude de Me Menesson, notaire royal à Villers-Cotterets.

La petite cité picarde abritait alors la famille de Leuven, exilée de Paris, en 1815, au retour des Bourbons. Déjà vaudevilliste, Adolphe de Leuven répondit au jeune Dumas, qui manifestait un désir violent d’arriver à la fortune :

— Faites-vous auteur dramatique, mon cher. Le théâtre est une mine d’or, et je vous offre ma collaboration.

Alexandre le prend au mot.

Trois pièces ayant pour titre : le Major de Strasbourg, — Un dîner d’amis, — et les Abencerrages, sont expédiées aux directions parisiennes, et refusées partout.

Le fils du général ne se décourage point.

Son collaborateur Adolphe a regagné la capitale. Tourmenté d’un désir irrésistible de connaître les acteurs en vogue, Alexandre se décide à faire le voyage de Paris avec le maître clerc de Me Menesson.

Ces messieurs ont le gousset vide et le fusil sous le bras.

Ils tuent, chemin faisant, nombre de lièvres et de perdreaux, les vendent aux marchands de comestibles le long de la route, et gagnent ainsi la grande ville.

Adolphe de Leuven accueille à bras ouverts son jeune collaborateur, et lui donne un billet pour aller voir Talma.

Bien plus, il lui ouvre l’entrée privilégiée des coulisses et le présente au célèbre tragédien pendant un entr’acte. Talma reçoit très-affectueusement le Nemrod picard, étudie son œil, regarde son front, et ne manque pas d’y découvrir le sceau manifeste du génie.

« — Alexandre Dumas, lui dit-il, je te baptise poëte au nom de Shakspeare, de Corneille et de Schiller. Retourne en province, rentre dans ton étude, et l’ange de la poésie saura bien t’aller trouver là où tu seras, t’enlever par les cheveux comme le prophète Habacue, et t’apporter là où tu auras affaire. »

Loin de nous la pensée de révoquer en doute cette prédiction merveilleuse de Talma, puisque c’est le véridique auteur des Impressions de voyage lui-même qui la rapporte.

À défaut d’un ange, un diable ennemi de la littérature ne tarda pas, en effet, à prendre par les cheveux Habacue-Dumas et à le transporter définitivement à Paris, pour le plus grand malheur des écrivains modernes.

Ne voulant plus, cette fois, mitrailler sur sa route perdreaux et lièvres, Alexandre gagne son voyage, en quinze points liés au billard, à l’entrepreneur des voitures publiques, prend cinquante francs dans la bourse de sa mère, demande à quelques électeurs de l’Aisne des lettres de recommandation pour les vieux généraux de l’Empire, et vient s’installer dans une mansarde de la place des Italiens[1].

Le jour même de son arrivée, il se présente chez le maréchal Jourdan, qui lui fait piteux accueil, chez Sébastiani, qui le reçoit mal, et chez le duc de Bellune, qui ne le reçoit pas du tout.

Enfin, il trouve un protecteur dans le général Foy.

Reconnaissant au jeune homme une fort belle écriture, celui-ci le fait entrer au secrétariat du duc d’Orléans avec douze cents francs d’honoraires.

De son propre aveu, M. Dumas était alors d’une ignorance extrême. Comme il n’avait dans les bureaux du prince que fort peu de besogne, il lut Walter Scott, Shakspeare, Gœthe et Schiller, dans la prévision que ces lectures lui seraient plus tard d’une grande utilité.

Notre homme a dit au général Foy :

« — Je vais vivre de mon écriture ; mais je vous promet de vivre un jour de ma plume. »

Il s’agit de tenir parole.

Un vaudeville en collaboration avec Leuven et Rousseau, porté d’abord au Gymnase, eut le sort des pièces expédiées de Villers-Cotterets. La Chasse et l’Amour, tel était le titre de cette élucubration, que l’Ambigu, trois mois plus tard, consentit à mettre à l’étude en stipulant pour chaque auteur quatre francs par soirée.

Bientôt la Porte-Saint-Martin joua la Noce et l’Enterrement, deuxième vaudeville de notre commis au secrétariat.

Il avait alors pour collaborateurs MM. Gustave et Lassagne.

Plus généreuse que l’Ambigu, la Porte-Saint-Martin octroya six francs par représentation à chacun des auteurs.

Alexandre commençait donc à tenir sa promesse et à vivre de sa plume. Madame Dumas quitta la province et vint demeurer avec le futur grand homme dans un modeste appartement du faubourg Saint-Denis.

Tout en conservant sa place d’expéditionnaire au secrétariat du prince et en recopiant nombre de dépêches à l’adresse des têtes couronnées de l’Europe, Alexandre traduit le Fiesque de Schiller et compose une tragédie des Gracques.

Ces deux ouvrages n’obtiennent pas les honneurs de la rampe.

L’auteur en découpa plus tard des fragments, qu’il sut recoudre à Henri III et à d’autres pièces, en homme qui comprend l’économie littéraire et qui sait tout utiliser.

Après les Gracques vient Christine.

Cette nouvelle tragédie semble destinée à une chance meilleure. Charles Nodier l’appuie de son patronage auprès du baron Taylor, commissaire royal au Théâtre-Français.

Dumas lit son œuvre et elle est reçue.

Mais presque aussitôt M. Taylor part en Orient à la recherche de l’obélisque. Les sociétaires capricieux profitent de la circonstance et refusent de mettre la pièce à l’étude. Alexandre jette les hauts cris. On convient de part et d’autre de s’en rapporter à la décision de Picard.

« — Avez-vous de la fortune ? demande au jeune tragique l’auteur de la Petite Ville.

« — Pas l’ombre, monsieur, répond Alexandre.

« — Quels sont vos moyens d’existence ?

« — Une place de quinze cents francs[2].

« — Eh bien, mon ami, dit Picard, retournez à votre bureau. »

La sentence était cruelle, et, nous devons le dire, passablement injuste.

Reconnaissant combien il était pauvre du côté de l’invention, M. Dumas avait adopté déjà le système d’emprunt le plus complet. Christine est faite avec les mémoires de la Grande Mademoiselle, et Gœthe en a fourni les situations les plus saisissantes.

Picard outrageait donc le génie de Gœthe en ayant l’air de méprises la pièce d’Alexandre Dumas.

Quant au drame de Henri III, que le jeune auteur réussit, avec la protection du duc d’Orléans, à faire représenter l’année suivante à la Comédie-Française, il est composé de rognures prises dans Anquetil[3], dans le journal de Pierre de l’Étoile[4], dans Walter Scott[5] et dans Schiller. D’un bout à l’autre de cette œuvre, il n’est pas une conception, pas une péripétie, pas une scène que notre héros puisse revendiquer.

Nous tenons à en donner une preuve convaincante, afin que tout d’abord on ne nous accuse pas d’exagération.

SCHILLER (Don Carlos, acte II).
DUMAS (Henri III, acte IV).
SCÈNE IV.
SCÈNE Ire.
DON CARLOS, UN PAGE.
ARTHUR, SAINT-MÉGRIN.
DON CARLOS. — Une lettre pour moi ?... Pour qui cette clef ? Et toutes deux remises avec tant de mystère… Où t’a-t-on remis ceci ?
SAINT-MÉGRIN. — Cette lettre et cette clef sont pour moi, dis-tu ? Oui… à M. le comte de Saint-Mégrin. De qui les tiens-tu ?
LE PAGE. — Autant que j’ai pu le remarquer, la dame aime mieux être devinée que nommée.
ARTHUR. — Quoique vous ne les attendissiez de personne, ne pouviez-vous les espérer de quelqu’un ?
CARLOS. — La dame ? Quoi ! Comment ? Qu’es-tu donc ?
SAINT-MÉGRIN. — De quelqu’un ? comment ? Et qui es-tu toi-même ?
LE PAGE. — Un page de Sa Majesté, de la reine.
ARTHUR. — Ne pouvez-vous reconnaître les armes de deux maisons souveraines ?
CARLOS, lui mettant la main sur la bouche. — Tu es mort, silence ! J’en sais assez. (Il lit.) Elle t’a elle-même remis cette lettre ?
SAINT-MÉGRIN. — La duchesse de Guise ! (Lui mettant la main sur la bouche.) Tais-toi ! je sais tout. (Il lit.) Elle-même t’a remis cette lettre ?
LE PAGE. — De sa propre main.
ARTHUR. — Elle-même.
CARLOS. — Ne te joue pas de moi ! Je n’ai rien lu écrit de sa main. Si c’est un mensonge, confesse-le avec franchise, et n’essaye pas de me tromper.
SAINT-MÉGRIN. — Jeune homme, ne cherche pas à m’abuser ! Je ne connais pas son écriture… Avoue-le moi, tu as voulu me tromper.
LE PAGE. — Vous tromper !
ARTHUR. — Moi, vous tromper !
CARLOS relit. — « Cette clef ouvre les appartements derrière le pavillon de la reine… » Ce n’est point un rêve ! ce n’est point un délire ! Oui… voici ma droite, voici mon épée, voici des syllabes écrites en ce billet, tout cela est réel. Je suis aimé… je le suis… je suis aimé !
SAINT-MÉGRIN. (Il lit.) — « L’appartement de madame la duchesse de Guise est au second, et cette clef en ouvre la porte… » C’est bien à moi, pour moi ! Ce n’est point un songe… Ma tête ne s’égare pas… Cette clef, ce papier, ces lignes tracées, tout est réel !… Je suis aimé… aimé !…
LE PAGE. — Prince, ce n’est pas ici le lieu… Vous oubliez…
ARTHUR. — À votre tour, comte, silence !
CARLOS. — Tu as raison, mon ami ; je te remercie, je n’étais plus à moi-même. Que ce que tu as vu soit enseveli en ton sein comme en un cercueil. Tu es un enfant, sois-le toujours et continue à montrer la même gaieté. Qu’elle a été sage et prudente, celle qui t’a choisi pour un messager d’amour ! Ce n’est pas là que le roi cherche de vils espions.
SAINT-MÉGRIN. — Tu as raison, silence ! Sois muet comme la tombe ; oublie ce que tu as fait, ce que tu as vu ; ne te rappelle plus celui de ma maîtresse. Elle a montré de la prudence en te chargeant de ce message ; ce n’est point parmi les enfants qu’on doit craindre les délateurs.
LE PAGE. — Et moi, prince, je suis fier de me savoir, par ce secret, au-dessus du roi lui-même.
ARTHUR. — Et moi, comte, je suis fier d’avoir un secret à nous deux.
CARLOS. — Vanité puérile et folle ! C’est cela qui doit te faire trembler. S’il arrive que nous nous rencontrions en public, approche-toi de moi avec timidité et soumission. Que ta vanité ne t’entraîne jamais à faire remarquer que l’infant a de la bonté pour toi. Ce que tu auras désormais à me rapporter, ne le dis pas avec des mots, ne le confie point à tes lèvres. Parle-moi par tes regards, par tes signes ; je saurai entendre en un clin d’œil. On vient… au revoir.
SAINT-MÉGRIN. — Oui, mais un secret terrible, un de ces secrets qui tuent. S’il arrive que nous nous rencontrions, passe sans me connaître, sans m’apercevoir. Si tu avais encore dans l’avenir quelque chose à m’apprendre, ne l’exprime point par des paroles, ne le confie pas au papier ; un signe, un regard, me dira tout. Je devinerai le moindre de tes gestes, je comprendrai ta plus secrète pensée. Sors, et garde que personne ne te voie.

Qu’en dites-vous, chers lecteurs ?

Il y a dix ans, nous avons donné sur la représentation de Henri III et sur les circonstances qui la suivirent certains détails authentiques, dont la reproduction nous est permise.

On ne nous accusera point de plagiat.

Sur l’instante prière de son commis, le duc d’Orléans parut aux Français avec une suite nombreuse. Il n’en fallait pas davantage pour électriser toute une salle.

« À partir du troisième acte, ce ne fut plus un succès, ce fut un délire. Puis, lorsque Firmin reparut pour nommer l’auteur (on ne nomma ni Anquetil, ni Pierre de l’Étoile, ni Walter Scott, ni Schiller), le prince se leva lui-même, afin d’écouter debout et découvert le nom de son employé. »

Ceci avait lieu le 10 février 1829.

Bientôt après, M. Dumas échangea sa place d’expéditionnaire contre une véritable sinécure à la bibliothèque du Palais-Royal, prévenance délicate pour l’homme de lettres, auquel on laissait une pension sans entraver sa liberté, sans rien lui faire perdre d’un temps précieux.

Or, comment sut-il reconnaître tant de bienfaits ?

1830 arrive, moment d’éruption volcanique, où des idées d’ambition et de gloire jaillissaient de tous les cerveaux. Les palmes littéraires de M. Dumas ne lui suffisent plus. Il convient lui-même que, dès ce jour, il ne vit plus rien autre chose en ce monde que la politique, et qu’il oublia totalement la littérature.

Une couronne vient de tomber au front du prince qui nous protége, quelle heureuse chance ! À nous les honneurs ! à nous les dignités ! à nous le portefeuille de ministre !

Halte-là, monsieur Dumas ! on ne compte point ainsi sans son hôte.

Jusqu’alors le duc d’Orléans s’est montré vis-à-vis de vous bon et affable ; mais ce n’est pas une raison pour que le roi Louis-Philippe dépose entre vos mains les destinées de son trône et de la France. Tudieu ! comme vous y allez, monsieur l’auteur dramatique ! Les rois de théâtre vous gâtent l’esprit ; les sceptres de bois et les couronnes de carton vous faussent le jugement. Un portefeuille à vous Dumas ! à vous, homme aimable sans doute, bon compagnon, joyeux viveur ; mais cerveau brûlé, tête vagabonde, imagination folle, allons donc ! Ne courez plus ainsi à toute bride sur le chemin de Bicêtre, mon pauvre ami ! Rappelez votre bon sens, chassez-moi bien vite cette mauvaise pensée de ministère. Ah ! bon Dieu ! si nous avions l’imprudence de vous confier les rênes de l’État, nous tomberions demain dans le premier trou venu. Juste ciel ! avez-vous juré de nous faire casser le cou ? Regagnez vos théâtres, Dumas ; écrivez des comédies, composez des romans ; mais auprès de nous vous tourneriez au tragique… Bonsoir !

Il est inutile de prévenir nos lecteurs que ce discours ne fut pas débité précisément dans les termes ci-dessus. On y mit plus de circonlocutions et de périphrases ; on essaya de faire comprendre à M. Dumas le ridicule de ses prétentions, la folie de ses espérances.

Mais il se boucha les oreilles et cria de toutes ses forces à l’injustice et au scandale.

Semblable à ce marmot ambitieux qui, voyant la lune au fond d’un seau d’eau, voulait absolument que sa bonne la lui donnât, M. Dumas s’obstine à ne pas détourner l’œil de l’objet de son espoir. Ce n’est qu’une image trompeuse, un songe creux, une ombre, un fantôme ; il est impossible qu’il n’aperçoive pas que la réalité se trouve à l’abri de ses atteintes ; n’importe, il exige, il commande, il menace, il fait du tapage, il veut son ombre, son fantôme, il veut la lune.

Et comme en dernier ressort, on refuse positivement d’accéder à ce désir baroque :

« Oh ! certes, après une révolution, s’écrie M. Dumas, on doit haïr les hommes ; mais, après deux révolutions, on ne peut plus que les mépriser ! »

Aussi déclare-t-il qu’il les méprise, et, là-dessus, il abandonne brusquement la capitale pour aller parcourir les régions vendéennes[6].

« C’était le cœur du parti royaliste, dit-il ; je voulais en calculer les battements. Des cris de Vive Charles X ! m’accueillirent partout. Ce pays-là du moins est un pays loyal et qui ne change pas. »

Attrape, Louis-Philippe !

Que pensez-vous de ce coup de boutoir, monseigneur ? Vous me refusez quelques rayons du soleil de votre nouvelle puissance ; votre employé se trouve exclu du partage des grâces ; vous lui battez froid, vous lui tournez le dos, vous l’empêchez de goûter aux dragées de votre baptême royal… Vertu de ma vie ! Tenez-vous bien, sire ; cramponnez-vous solidement à votre trône… ou, corbleu ! nous allons voir.

Et M. Dumas menace du poing son protecteur.

Pendant les trois jours, si nous l’en croyons, il avait quitté la plume pour le fusil ; mais, le fusil n’étant plus de mode, il reprit la plume, et se mit à écrire un drame en six actes et en dix-neuf tableaux, intitulé : Napoléon Bonaparte, ou Trente ans de l’histoire de France.

Était-ce un crime, nous demanderez-vous, de célébrer la plus radieuse de nos gloires ? Dieu nous garde de jeter en avant un tel blasphème.

Si M. Dumas s’était posé franchement vis-à-vis du nouveau roi, s’il avait tout d’abord fait acte d’opposition, s’il n’avait pas aussi grossièrement montré le bout de l’oreille, nous serions loin de lui adresser le moindre reproche.

Mais suivez bien sa marche.

Après le combat, il se montre dans les salons du Palais-Royal. C’est alors qu’il se plaint avec amertume que Louis-Philippe, si populaire envers tout le monde, n’eut pour lui que de la froideur. C’est alors qu’il s’écrie : On ne peut plus que mépriser les hommes ! C’est alors qu’il part pour la Vendée, ce pays loyal qui ne change pas ; et, quand il rentre à Paris, ceux qu’il a laissés près du roi ont de nouveaux titres et des appointements doubles.

Aïe ! maladroit que vous êtes !

Çà, voyons, convenez avec nous d’une chose : pour engager Louis-Philippe à ne plus se méfier de l’inconstance de votre caractère, vous n’avez rien trouvé de mieux que d’arborer successivement trois drapeaux hostiles, afin d’obtenir par la crainte ce qu’on refusait à l’insinuation. Vous vous êtes fait tour à tour royaliste, bonapartiste et républicain.

Royaliste… car on pouvait raisonner de la manière suivante : — Est-il vrai que cet étourneau de Dumas soit allé se fourrer en pleine Vendée ? Diable ! prenons-y garde. Le gaillard a la tête chaude. Il suffit d’une étincelle pour allumer là-bas un foyer d’insurrection. Rappelons-le sur l’heure et donnons-lui ce qu’il demande.

Bonapartiste… Ah ! ceci, par exemple, était plus adroit. — Peste ! vous l’oubliez, sire, il est de par le monde certain héritier d’un grand nom[7], qui peut venir, appuyé sur la gloire paternelle et soutenu par l’enthousiasme du pays, réclamer ses droits au sceptre qu’on vous a donné trop vite. Or je vais faire sonner bien haut cette gloire, je vais chauffer cet enthousiasme. Pourquoi le fils de Napoléon n’aurait-il pas hérité du génie de son père ? Qui vous assure qu’il n’a pas aussi le coup d’œil de l’aigle, qu’il ne saura pas manœuvrer l’épée du conquérant, qu’il ne fera pas une seconde fois de la France la reine du monde ? Eh ! eh ! voici qui devient dangereux, sire ! Franchement, je vous conseille d’empêcher la représentation de mon drame.

Républicain… Ceci est le dernier saut de carpe. M. Dumas ne pouvait plus être autre chose. En vérité, c’est dommage ! Comme le roi ne veut plus le recevoir, il se dispose à lui écrire. D’abord le nouveau Brutus s’affuble de la toge romaine et se place le bonnet rouge, en tapageur, sur l’occiput. Dans ce gracieux accoutrement, il saisit la plume et trace, d’une main courageuse et d’une écriture trop lisible, ces lignes à jamais ineffaçables :

« Sire, il y a longtemps que j’ai écrit et imprimé que, chez moi, l’homme littéraire n’était que la préface de l’homme politique. »

Ici, M. Dumas réfléchit un instant et se caresse le menton. La phrase est assez joliment tournée ; mais il faut y joindre une menace et le foudroyant aveu de ses doctrines radicales. Quand il aura montré les dents d’une manière aussi franche, il est impossible qu’on ne lui jette pas… un ministère, pour l’empêcher de mordre. Voici la menace :

« L’âge auquel je pourrai faire partie des membres d’une Chambre régénérée se rapproche pour moi. J’ai la certitude, le jour où j’aurais trente ans, d’être nommé député ; j’en ai vingt-huit, sire. »

Ce cher M. Dumas n’est point heureux dans ses prophéties. Maintenant écoutons la profession de foi :

« Sire, le dévouement aux principes passe avant le dévouement aux hommes. Le dévouement aux principes fait les la Fayette ; le dévouement aux hommes fait les Rovigo. Je supplie Votre Majesté d’accepter ma démission… »

De bibliothécaire.

Hélas ! le républicanisme de notre homme fit un four complet, comme son royalisme, comme son bonapartisme. La boîte aux dragées refusa constamment de s’ouvrir.

Alors notre gourmand, désappointé, se change en hydrophobe ; nous l’entendons s’écrier, dans les transports d’une irritation fougueuse :

« Rois et citoyens sont égaux devant le poëte. Il soulève le linceul des morts, il arrache le masque des vivants, il fustige le ridicule, il stigmatise le crime. Sa plume est tantôt un fouet, tantôt un fer rouge. Malheur donc à ceux qui méritent qu’il les fouette ! Honte et malheur à ceux qui méritent qu’il les marque ! »

C’est vous, cher monsieur Dumas, qui avez écrit ces lignes terribles. Jugez de la puissance qu’elles nous donnent.

Évidemment le désespoir seul de ne pas mordre au friand gâteau politique a reporté votre appétit vorace sur la maigre galette littéraire. Il est bon de savoir que vous n’avez pris définitivement les lettres pour maîtresses qu’après avoir échoué dans d’autres amours, ce qui nous explique le sans-façon brutal avec lequel vous traitez les malheureuses.

Il nous faut revenir à 1829 et suivre notre homme dans sa vie d’écrivain.

Henri III rapporta cinquante mille francs à son auteur.

Les héritiers de Schiller, de Walter Scott, de Pierre de l’Étoile et d’Anquetil n’entrèrent pour rien dans le partage de cette somme.

Donnant un libre essor à ses instincts de mercantilisme, Alexandre Dumas s’empressa de collaborer à une parodie de sa pièce[8], afin d’en augmenter les produits.

Nous le voyons se livrer alors au douceurs de sa nouvelle fortune. Il quitte son modeste domicile du faubourg Saint-Denis, s’installe, rue de l’Université, dans un logement splendide, et mène vie joyeuse[9].

En attendant, la tragédie de Christine était toujours dans les cartons de la Comédie-Française.

L’auteur la transforme en un drame romantique versifié, la porte outre-Seine, et réussit à la faire jouer à l’Odéon.

Cette fois, il ne se contente pas de piller les auteurs morts, il dévalise les auteurs vivants et emprunte les vers par centaines, soit à Victor Hugo, soit à Alfred de Vigny, soit à une foule d’autres. Nous ne citerons qu’un exemple entre mille :

Victor Hugo, Hernani, IVe acte :

Oui, dusses-tu me dire avec ta voix fatale
De ces choses qui font l’œil sombre et le front pâle,
Parle…, etc.

Dumas, Christine, acte Ier :

Tu m’en veux, et pourtant c’est ton amour fatale
Qui m’a rendu l’œil sombre et m’a fait le front pâle.

Quand la poésie, dans cette œuvre, n’est prise à personne, elle est détestable, témoin les vers suivants :

Comme au haut d’un grand mont le voyageur lassé
Part tout brûlant d’en bas, puis arrive glacé ;
Sans qu’un éclair de joie un seul instant y brille,
User à le rider son front de jeune fille,
Sentir une couronne en or, en diamant,
Prendre place, à ce front, d’une bouche d’amant.

« Un voyageur, dit Loménie, qui, au haut d’un grand mont, part tout brûlant d’en bas ; une couronne qui prend place à un front d’une bouche, voilà, certes, un atroce jargon. Il y a dans Christine une douzaine de tirades aussi barbares. »

Ce drame était dédié au duc d’Orléans, qui n’avait pas encore le diadème, et qui essaya, mais en vain, d’obtenir de Charles X le ruban rouge pour l’auteur.

C’est M. Dumas qui nous certifie la chose.

À trois ou quatre mois de là, resté sous l’impression de ce refus désobligeant du chef de la branche légitime, notre héros voit paraître les ordonnances.

« — Joseph ! crie-t-il à son domestique, allez chez mon armurier ; rapportez-en mon fusil à deux coups et deux cents balles du calibre vingt. »

Deux cents balles, Jésus ! combien veut-il tuer d’hommes ?

Un volume tout entier des Mémoires d’Alexandre Dumas est consacré au récit de son héroïsme pendant les trois jours.

Nous ne lui chercherons pas la moindre querelle à cet égard.

Qu’il tranche du Renaud ou du Tancrède, qu’il prétende avoir affronté la mitraille au pont d’Arcole, qu’il ait pris ou non le Musée d’artillerie, qu’il ait fait le coup de feu contre les Suisses du Louvre, embusqué derrière un des lions de l’Institut, peu nous importe. Cela est écrit. Nous laissons chaque lecteur à ses appréciations.

D’autres que nous peuvent rechercher si M. Dumas est capable de fanfaronnade ou de vantardise.

Toujours est-il que la décoration de Juillet lui fut accordée, ce qui prouve au moins que la Fayette était de ses amis.

Voyant que Louis-Philippe s’obstinait à ne pas l’honorer d’un portefeuille, Alexandre, comme il a été dit plus haut, lui joua le tour pendable de composer un drame intitulé Napoléon Bonaparte.

Ici commence la collaboration occulte.

M. Dumas fait travailler les hommes de lettres ses confrères, et s’attribue toute la gloire du travail.

Seul, il signe le Napoléon, quand Cordelier-Delanoue en est avec lui, et plus que lui, l’auteur.

Seul, il signe Charles VII, dont Gérard de Nerval et Théophile Gautier lui ont livré les cinq actes au grand complet[10].

Seul, il signe Antony, pièce due à la collaboration d’Émile Souvestre.

Chez Victor Hugo, Dumas avait eu communication du manuscrit de Marion Delorme, retenu par la censure. Involontairement, sans doute, il donna le caractère de Didier à son héros. Antony, bâtard comme Didier, misanthrope comme Didier, meurt sur l’échafaud comme Didier doit y mourir, et, quand l’interdit de Marion Delorme fut levé par le ministère, il se trouva que Victor Hugo semblait avoir copié Antony.

Effrayé du scandale qui allait naître, Alexandre Dumas cherche à le prévenir en toute hâte, et déclare dans la Revue des Deux-Mondes, en affectant un style aussi courtois que possible, que, s’il y a un plagiaire, ce doit être lui[11].

Chose étrange, et que jamais nous n’eussions osé dire, Antony, sombre maniaque, fou furieux, sorte de bête rugissante, était le portrait vivant de M. Dumas à cette époque.

« Lisez Antony, dit-il ; ce que j’ai souffert, c’est Antony qui vous le racontera. Antony, c’était moi, moins l’assassinat. »

Voilà, certes, une confession curieuse. Mais passons.

Anicet Bourgeois ayant fait avec l’auteur de Henri III le drame de Teresa, Dumas signa seul sur l’affiche. Les deux scènes les plus remarquables de l’œuvre sont copiées textuellement dans Schiller, l’une dans la Conjuration de Fiesque, l’autre dans les Brigands. Ces hardis emprunts doivent représenter la part exclusive de M. Dumas dans la collaboration.

Teresa est le pendant d’Antony comme mise en scène impudente de l’adultère.

Seulement, on y ajoute l’inceste comme fioriture.

M. Dumas semble éprouver une joie cynique à déifier ces deux crimes, et à les populariser sur les planches, dans le plus grand intérêt des mœurs de son siècle.

Nous arrivons à l’histoire de la Tour de Nesle.

Présenté par M. Gaillardet, son auteur, à la Porte-Saint-Martin, ce drame est trouvé remarquable comme sujet, mais vicieux comme facture.

Harel prie Jules Janin de le refondre.

Le prince des critiques garde l’œuvre deux mois, et les changements qu’il y opère la rendent plus mauvaise encore : le métier de ce diable de Jules consiste uniquement à éreinter les pièces ; jamais il n’a su en faire.

Dans cette extrémité, le directeur appelle Dumas.

Notre célèbre dramaturge prend le manuscrit, coupe, taille, rogne, et fait jouer la pièce sous son nom[12].

Gaillardet se fâche.

On porte l’affaire au Palais de Justice. Des arbitres apprécient la nature des travaux de chacun, et les juges décident que Gaillardet signera. L’affiche remplace le nom du premier signataire par trois étoiles[13].

Ainsi, de tout ce qui précède, il résulte que jamais M. Dumas n’invente.

Son unique talent consiste dans la manière dont il coordonne les choses trouvées par ses collaborateurs. Il élève sa charpente avec les matériaux d’autrui ; rien, absolument rien, ne lui est propre.

Il y a, disions-nous à l’époque de notre première étude sur l’homme, un certain mérite à être arrangeur ; mais c’est à condition qu’on n’arrange que ses propres richesses. Et tenez, voici le capitaine d’un brick flibustier qui vient de prendre un navire marchand à l’abordage. Ce capitaine est un garçon fort aimable ; il n’égorge pas les matelots qui rendent les armes… Comment donc, au contraire ! Il leur verse du rhum de sa propre main pour les aider à se remettre des fatigues du combat. Mais il n’en fait pas moins transporter sur le pont de son brick et descendre à fond de cale une infinité de ballots précieux, qu’il a soin de placer lui-même dans un ordre convenable. Dieu ! l’honnête homme ! comme il arrange bien !

M. Dumas continua de signer seul Angèle et Catherine Howard[14], deux drames faits avec Anicet Bourgeois ; — Kean, comédie faite avec MM. Théaulon et Frédéric de Courcy ; — Piquillo, opéra-comique fait avec Gérard de Nerval ; — Caligula, tragédie faite avec Anicet Bourgeois[15] ; — Mademoiselle de Belle-Isle, faite avec le comte de Waleski ; — l’Alchimiste, fait avec Gérard de Nerval ; — puis cinq pièces en collaboration avec MM. Leuven et Brunswick, savoir : Un Mariage sous Louis XV[16], — Lorenzino[17], — le Laird de Dumbicky, — Une Fille du Régent — et les Demoiselles de Saint-Cyr.

Après la représentation de cette dernière pièce à la Comédie-Française, Janin se permit sur l’œuvre une critique assez verte.

Indigné de cet excès d’insolence, l’auteur attaqué riposte et traite l’Aristarque de haut en bas.

Or celui-ci ne se tient pas pour battu. Un second article met les rieurs de son côté. Dumas jette feu et flamme. Il jure qu’il tuera Janin.

Ses témoins se dirigent aussitôt vers la rue de Vaugirard. Les pourparlers durent trois semaines. Enfin le duel se décide.

Voilà nos hommes sur le terrain.

Dumas, qui a le choix des armes, propose l’épée.

— Non vraiment, dit le critique, c’est impossible. Je connais une botte secrète qui, du premier coup, vous étendrait roide mort. Je demande le pistolet, par générosité pure.

— Oh ! oh ! le pistolet ! Vous êtes fou, mon cher monsieur Janin ! s’écrie Dumas. Je suis de force à tuer une mouche à quarante pas, et vous êtes plus gros qu’une mouche.

Assurés qu’ils ont l’un et l’autre un moyen infaillible de se coucher sur la poussière, nos écrivains ne se battent point.

Ils se font mutuellement des excuses et s’embrassent comme deux frères qui auraient dû toujours s’estimer et se chérir.

Ce dénoûment pacifique était prévu.

Plus d’une fois, il arriva que les collaborateurs d’Alexandre Dumas se révoltèrent contre sa prétention constante à les éteindre. Certains d’entre eux menaçaient de renouveler le scandale de la Tour de Nesle.

— Eh bien, leur dit le grand homme, signons chacun une pièce à tour de rôle.

Mais, hélas ! par un hasard inexplicable, toutes les œuvres auxquelles les malheureux attachèrent leur nom furent mal accueillies du public[18].

Si M. Dumas fut obligé parfois à des concessions sur le terrain dramatique, il prit une large revanche dans le domaine du roman.

Commençons par signaler quelques-uns de ses plus audacieux plagiats.

Son livre de Jacques Ortis est la traduction pure et simple des Ultime lettere di Jacopo Ortis, par Ugo Foscolo. M. Dumas se contente de changer de temps à autre un verbe ou un adjectif.

Les Aventures de John Davy sont empruntées à la Revue Britannique.

Gaule et France est un ouvrage copié dans Augustin Thierry et dans les Études historiques de Chateaubriand. Le hardi plagiaire prend tout, le plan, le ton, les pages. Il ne se donne pas la peine d’intervertir l’ordre des propositions et de changer dix mots.

Semblable chose est impossible à croire, si on ne la voit pas. Nous allons, en conséquence, la montrer à nos lecteurs.

AUGUSTIN THIERRY.
DUMAS.
(Lettres sur l’Histoire de France).
(Gaule et France).
Le roi jugea prudent d’aller passer la nuit dans le palais épiscopal ; le lendemain, au point du jour, il quitta la ville avec ses gens. (Page 388).
Le roi n’osa, cette nuit-là, coucher ailleurs que dans le palais épiscopal, et le lendemain, à la pointe du jour, il quitta la ville avec sa suite. (Page 220).
L’un des conjurés, croyant le moment favorable pour le meurtre, sortit de dessous une espèce de voûte sombre, en criant à haute voix : Commune ! commune ! (Page 228.)
L’un des conjurés, s’imaginant que l’heure était venue d’exécuter le meurtre, sortit d’une voûte sombre et basse, et se mit à crier à haute voix : Commune ! commune ! (Page 222.)
Le peuple s’accoutuma à la regarder (la monarchie parlementaire) comme le défenseur de ses droits. Elle joua un rôle indépendant au temps de la Fronde, disparut dans la monarchie absolue de Louis XIV, fut brisée sous Louis XV, rétablie sous Louis XVI, et servit au rappel des états généraux. (Page 329.)
Le peuple s’accoutuma à voir en lui (la parlement) son représentant. Il joua un grand rôle dans la Fronde, s’effaça dans la monarchie absolue de Louis XIV, fut cassé sous Louis XV, rétabli sous Louis XVI, et du dernier acte de sa puissance émana le rappel des états généraux. (Page 315.)

Accusons-nous, oui ou non, preuves en mains ? Peut-on nous soupçonner de mensonge et nous traiter de calomniateur ?

Donnons à présent un spécimen des emprunts de M. Dumas à Chateaubriand :

CHATEAUBRIAND.
DUMAS.
(Études historiques).
(Gaule et France).
Ils abordaient… les uns à pied, les autres à cheval ou en chariots, les autres traînés par des cerfs ; ceux-ci portés sur des chameaux, ceux-là flottant sur des boucliers ou sur des barques. (Page 158).
Voici les barbares… les uns à pied, les autres à cheval ; ceux-ci sur des chameaux, ceux-là sur des chars traînés par des cerfs ; les fleuves les charrient sur des boucliers, la mer les apporte sur des barques. (Page 7).
Les maisons de Carthage étaient des maisons de prostitution. Des hommes erraient dans les rues, couronnés de fleurs, habillés comme des femmes, la tête voilée, et vendant aux passants leurs abominables faveurs. Génsérie arrive : au
Gensérie marche vers Carthage la prostituée, où les hommes se couronnent de fleurs, s’habillent comme des femmes, et, la tête voilée, arrêtent les passants pour leur offrir leurs monstrueuses faveurs… Il arrive : au dehors le fracas
dehors le fracas des armes, au dedans le bruit des jeux ; la voix des mourants, la voix d’une populace ivre se confondent. (Page 174.)
des armes, au dedans le bruit des jeux ; ici la voix des chanteurs, là-bas, les cris des mourants. (Page 9.)
Alaric ne survécut que peu. Les Goths détournèrent les eaux du Busentum ; ils creusèrent une fosse au milieu de son lit desséché, et y déposèrent le corps de leur chef avec une grande quantité d’argent et d’étoffes précieuses ; puis ils remirent le Busentum dans son lit, et un courant rapide passe sur le tombeau. Les esclaves employés à cet ouvrage furent égorgés. (Page 105.)
Alaric meurt. Les soldats détournent le cours du Busento, font creuser une fosse pour leur chef au milieu de son lit desséché, y jettent sur lui de l’or, des étoffes précieuses ; puis ils ramènent les eaux du Busento dans leur lit ; le fleuve passe sur le tombeau. Ils égorgent jusqu’au dernier des esclaves employés à l’œuvre funéraire. (Page 12.)

Nous demandons à ne pas poursuivre. Devant de pareils témoignages, on reste confondu.

Le Capitaine Aréna, signé Dumas, contient la reproduction d’une délicieuse nouvelle de la Revue Britannique, ayant pour titre Térence le Tailleur.

Albine a été servilement traduite d’un roman d’outre-Rhin.

Filles, Lorettes et Courtisanes est une œuvre pillée, chapitre par chapitre, dans les Fêtes de la Grèce, livre paru en 1824.

Les Mémoires d’un médecin ne sont que la refonte d’un roman du même titre que la Revue Britannique venait de donner à ses lecteurs.

Arrêtons-nous, car, en vérité, cent pages ne suffiraient pas à publier la liste de ces insolentes déprédations.

M. Dumas va passer à d’autres exercices.

Les journaux lui achètent tous ses livres ; il ne suffit plus aux demandes nombreuses des éditeurs. Pourquoi ne pas donner à sa fabrique une extension nouvelle ?

Il prend vingt travailleurs, copistes impudents,
Chargés de rajeunir les plus vieux incidents ;
Et, quand avec l’esprit, le style de Brantôme,
En un jour ils ont fait ce qu’il faut pour un tome,
Vite, ainsi qu’un Pradier, payant ses ébaucheurs,
Le maçon, sans revoir l’œuvre de ses gâcheurs,
Sur le cahier, malgré les fautes d’orthographe,
Pose avec majesté son flamboyant paraphe.

Ce coup de fouet de l’Anti-Némésis, appliqué à M. Dumas en plein visage, a pu le faire rugir, mais ne lui a point donné le regret de ses torts.

Son atelier s’organise.

Tous les ouvriers de la plume sont à la besogne. Les intrigues se filent et les romans se charpentent.

Çà, qu’on se dépêche ! Dix libraires m’ont payé d’avance, et j’ai quarante volumes à fournir. Le Siècle m’annonce à grand orchestre, la Presse est à mes trousses, les Débats me tarabustent, la Démocratie pacifique hurle, la Patrie m’accuse de la trahir. Tous ces gens-là réclament les fournitures promises et me placent le poing sous la gorge pour avoir du manuscrit. Brochez, brochez vite ! On n’aura garde de se plaindre. Le Dumas a cours sur la place. Nous pouvons débiter de la pacotille et vendre de la contrebande : il n’y a pas de danger que le Commerce la refuse !

Et chaque ouvrier s’empresse d’accomplir sa tâche.

Le Napolitain Fiorentino livre au patron le manuscrit du Corricolo et celui du Speronare.

Paul Meurice apporte Ascanio, — Amaury, – les Deux Diane.

Mallefille écrit Georges d’un bout à l’autre et le laisse signer Dumas.

Auguste Maquet, le plus fécond de ces artisans littéraires[19], fournit à lui seul cinquante volumes : le Chevalier d’Harmental, — les Trois Mousquetaires, — Vingt ans après, — le Vicomte de Bragelonne, — Sylvandire, — le Comte de Monte-Christo[20], — la Guerre des femmes, — la Reine Margot, — Une Fille du régent, livre que nous avions jadis attribué par erreur à M. Couailhac, — le Bâtard de Mauléon, — le Chevalier de Maison-Rouge, — et la Dame de Montsoreau, c’est-à-dire tous les livres qui ont posé M. Dumas, dans ce siècle, comme un prodige de conception, comme un auteur dont la fécondité n’a point d’égale.

On nous raconte une anecdote publiée dans le Journal de Saint-Pétersbourg.

Hippolyte Auger, l’un des ouvriers d’Alexandre Dumas, trouvant que le célèbre brocanteur littéraire ne lui payait que médiocrement sa besogne, alla chercher fortune en Russie. Le libraire Bellizard, qui éditait à Saint-Pétersbourg une Revue en langue française, reçut la visite de notre homme de lettres.

— Monsieur, dit celui-ci, je me nomme Hippolyte Auger. Comme vous publiez, en ce moment, Olympe, un roman de moi, j’ai cru pouvoir venir vous faire mes offres de service.

— Pardon, répondit l’éditeur de la Revue ; je ne connais, monsieur, ni votre nom, ni le roman d’Olympe.

— C’est juste… Alexandre Dumas signe mon livre, dont par moi-même je n’aurais tiré sans doute que fort peu de chose, et il a changé le nom d’Olympe en celui de Fernande.

Le libraire fit un geste où le doute se mêlait à la surprise.

— Oh ! croyez-le bien, monsieur, je ne vous en impose pas, reprit Hippolyte Auger. Pour mieux vous convaincre, lisez cette lettre que je reçois de Dumas. Il me réclame la fin du roman. Je ne l’ai pas encore écrite, et Buloz, me dit-il, n’aime pas que la publication d’un livre chôme.

Ainsi, de la première ligne à la dernière, Fernande appartient à Hippolyte Auger.

M. Dumas, — c’est un fait avéré, patent, reconnu, — signe les œuvres d’autrui, et nous ne craignons pas de redire à haute et intelligible voix ce que nous disions en 1845 :

Si l’exploitation dans le domaine de la matière est odieuse, comment doit-on la qualifier, lorsqu’elle s’étend au domaine de l’intelligence ?

L’intelligence ! cette portion de lui-même que le Seigneur a mise en nous, ce don céleste, ce rayonnement de l’essence divine ! l’intelligence, c’est-à-dire notre âme, notre esprit, nos facultés, tout ce qui fait l’homme, tout ce qui est à lui, bien à lui, lors même qu’il naît esclave ; l’intelligence ! voilà ce que vous exploitez, monsieur Dumas ; vous osez porter la main sur ce feu du ciel ; Prométhée stupide, vous ne craignez pas la foudre !

À vos côtés sont des hommes que vous avez dû rencontrer, un jour, sous la griffe de la misère ; car il est impossible qu’ils aient fait avec vous un pacte qui les souille, sans y être poussés par les angoisses du désespoir, par les tortures de la faim. Ces hommes, vous les avez raccolés, vous avez dit à chacun d’eux : Tes entrailles crient, tu as froid, tu n’as point d’asile ? tiens, voici de la nourriture, voici des vêtements ; à l’avenir tu ne manqueras plus de refuge. Mais, en échange du pain que je te donne et des habits dont je te couvre, à moi ton esprit, à moi ton intelligence. Je soigne ton corps, livre-moi ton âme !

Ceux qui défendent M. Dumas, — car il y a des gens qui le défendent, — osent objecter que les peintres, les sculpteurs, font aussi travailler leurs élèves, et que cependant les œuvres sont toujours signées du maître.

Sottise et paradoxe !

Il y a dans la peinture et dans la sculpture une partie essentiellement matérielle, qui n’existe en aucune façon dans les travaux littéraires, à moins qu’on ne tienne compte de la besogne de copiste, et nous sommes à peu près sûr que les collaborateurs de M. Dumas se révolteraient énergiquement contre celui qui les traiterait de copistes.

Un livre n’a que deux choses, le fond et la forme, la conception et le style.

Dans les arts, au contraire, la partie matérielle du travail laisse des traces fort visibles. Les élèves de Raphaël qui travaillèrent à la belle toile de la Transfiguration, les élèves de Michel-Ange qui travaillèrent à la Chapelle Sixtine, les praticiens de tous les maîtres en sculpture, ont prêté leur labeur sans toucher à la pensée créatrice. Qu’ils aient couvert une toile de ces premiers plans de coloris, forme insignifiante qu’anime ensuite le souffle du maître, il n’y a aucune comparaison à établir avec ce qui se passe dans les lettres.

Et voyez la différence !

Raphaël a pu emprunter la craie de Jules Romain pour transporter son carton sur la toile. Ce carton, dépositaire de la pensée du maître, est dans les arts ce que le plan d’un livre est dans les lettres. Or, M. Dumas, au cas où il se bornerait à acheter des plans, serait tout au plus, vis-à-vis du vendeur, ce que Jules Romain était vis-à-vis de Raphaël.

Ajoutons que, dans les lettres beaucoup plus que dans les arts, la pensée première constitue l’œuvre véritable.

On peut avoir le don du coloris ou le don des lignes, et être un grand artiste ; mais sans la conception, sans l’étincelle créatrice, sans l’idée, le poëte ressemble à ces ouvriers tisserands qui rencontrent sous leurs doigts les fleurs les plus éclatantes d’un cachemire, sans se douter du mystère qui les fait éclore.

Enfin les grands maîtres en peinture n’ont jamais exercé leurs élèves en vue de la production ; ils les faisaient travailler en vue de l’étude.

Durant les saintes veilles de ces laborieux enfants d’une école, le maître ne comptait point l’or que chaque heure de travail pouvait amener, mais les éclairs de génie que chacun de ses regards faisait luire sur le front de l’élève.

Profanes, ne confondez point l’exploitation avec l’initiation !

De toutes les écoles d’Italie sont sortis des maîtres et des chefs-d’œuvre. Que sortira-t-il de l’usine littéraire de M. Dumas ? de la honte pour lui, de l’épuisement et de l’obscurité pour les autres.

Raphaël enseignait à Jules Romain le sentier qui mère aux cimes de l’inspiration ; M. Dumas ne montre à ses travailleurs que la route qui descend aux abîmes.

Raphaël prêchait à ses élèves le dogme de l’idéal et les pieux mystères de la beauté absolue ; M. Dumas apprend aux hommes de lettres qu’il exploite à se moquer des pruderies de la Muse, et ne se les rend féconds et fidèles qu’à force que les corrompre.

Résumons-nous.

Les maîtres, dont on allègue ici les traditions d’atelier, donnaient le génie à leurs élèves en échange de quelques coups de brosse ou de pinceau, qui servaient à dégrossir une œuvre ; M. Dumas ne donne qu’un peu d’or, en échange d’une âme qu’il absorbe tout entière. Ses collaborateurs sont les Raphaël ; le copiste, le dégrossisseur (forgeons le mot), c’est lui.

S’il y a des élèves en peinture, il n’y a dans les lettres que des collaborateurs, qui sont tous forcément sur le pied d’une égalité parfaite. Où cette égalité cesse, la morale reçoit une grave atteinte.

En peinture, c’est l’enseignement ; en littérature, c’est le vol.

M. Dumas signant les œuvres des hommes de lettres dont il s’entoure, c’est Horace Vernet signant un tableau d’Eugène Delacroix ; c’est Bosio signant un groupe de Pradier. M. Dumas puisant dans la pensée de Shakspeare, de Gœthe, de Schiller, c’est Paul Delaroche transportant sur une de ses toiles le Crucifiement du Guide.

Nous prions le lecteur de nous pardonner cette longue thèse.

Les détails biographiques ne perdront rien à ce que nous croyons devoir reproduire, dans l’intérêt de la moralité littéraire et pour la justification de nos attaques.

Devenu riche avec le travail des autres, le grand fabricant de livres quitte la rue de l’Université pour s’établir rue Saint-Lazare.

Mais ce nouveau domicile ne suffit bientôt plus à son train et à l’accroissement de sa fortune. Il emménage rue Bleu, dans un véritable appartement de prince.

Il ne manque plus qu’une chose à son bonheur, c’est le ruban rouge.

Or, Louis-Philippe garde rancune à M. Dumas. Son fils, le duc d’Orléans, dans la maison duquel l’auteur de Henri III a la gloire d’être admis, poste, un beau jour, notre romancier sur le passage du roi.

C’était à Versailles.

Alexandre tombe à genoux devant son ancien protecteur et reconnaît humblement ses torts. On le relève par l’oreille, en présence de toute la cour, avec cette apostrophe peu flatteuse :

« — Grand collégien ! »

Mais la croix est au bout de cette petite humiliation ; notre héros ne se plaint pas.

Quelques mois après, ayant eu l’étourderie de conduire mademoiselle Ida Ferrier[21] à un bal chez le duc d’Orléans, le prince s’approcha du couple, et dit, sur un ton fort digne, au trop chevaleresque auteur :

« — Il est entendu, mon cher Dumas, que vous n’avez pu me présenter que votre femme[22]. »

Ces paroles renfermaient un ordre exprès, dont l’inexécution eût été suivie de la disgrâce. Le mariage eut lieu. Toute la littérature y fut conviée. Chateaubriand daigna servir de témoin à M. Dumas.

Personne n’ignore que celui-ci, à cette époque, se décorait hautement du titre de marquis de la Pailleterie.

Madame la marquise et son époux dépensaient gros pour soutenir l’éclat de leur noblesse. Ils ne furent ni économes ni sages. Bientôt une séparation devint nécessaire. Le marquis resta rue Bleu, et la marquise alla vivre à Florence, où elle est encore.

Cependant, grâce à la fécondité de ses collaborateurs, Alexandre Dumas gagnait deux cent mille francs année courante ; mais cette somme ne suffisait ni à son luxe, ni à ses besoins.

Une fois orné du ruban rouge, il dirigea ses regards vers l’Institut.

L’auteur de Louis XI venait de mourir, laissant deux fort belles places vacantes, l’une à l’Académie, l’autre à la bibliothèque de Fontainebleau.

Notre homme avise que l’héritage académique lui revient de droit, et que la place de bibliothécaire va merveilleusement à son fils Alexandre.

Mais le duc d’Orléans, ce trop aveugle protecteur n’est plus.

Les prétentions à la bibliothèque échouent les premières, et M. Dumas se dit :

— Sauvons au moins l’Institut !

En conséquence, il envoie au Siècle, qui la répand à quarante mille exemplaires, la jolie réclame suivante :

« Monsieur le rédacteur,

« Plusieurs journaux ont annoncé que j’avais sollicité et obtenu la place de bibliothécaire à Fontainebleau. Veuillez, je vous prie, démentir cette nouvelle, qui n’a aucun fondement. Si j’avais ambitionné un des fauteuils que l’illustre auteur des Messéniennes et de l’École des Vieillards[23] a laissés vacants, c’eût été seulement son fauteuil académique. »

Ce magnifique seulement toucha fort peu les Quarante. M. Dumas n’obtint pas un vote.

Il est vrai qu’une audacieuse brochure dont l’auteur aujourd’hui ne se repent guère, dessilla bien des yeux alors, et montra que la gloire de M. Dumas n’est pas une gloire qu’on récompense, mais une gloire qu’on châtie.

Les secrets de la fabrique une fois au grand jour, beaucoup d’ouvriers honteux les désertèrent.

Notre marchand de phrases ne put livrer toutes les fournitures promises : la Presse et le Constitutionnel lui intentèrent un procès pour n’avoir pas donné ses romans à l’époque convenue.

Maquet lui-même, le fidèle Maquet, déclara qu’il allait déserter comme les autres, si le patron ne lui permettait pas de signer avec lui au moins les pièces de théâtre[24].

Alexandre Dumas céda bien à contrecœur.

Mais, en ce moment même, il bâtissait à Saint-Germain sa villa de Monte-Christo, pour laquelle il fallait des sommes prodigieuses. Or, point de manuscrit, point de billets de banque : Girardin se montrait inflexible, et Véron fermait sa caisse à double tour.

Trop heureux d’avoir conquis une modeste part de célébrité, Maquet travailla comme aurait dû travailler le patron, c’est-à-dire comme un nègre.

L’architecte de Monte-Christo put achever ce curieux édifice, où la sotte vanité d’un homme engloutit tant d’or, et rassembla, deux années durant, les fantaisies les plus coûteuses.

M. Dumas appela d’Afrique deux Arabes, qui lui décorèrent une chambre à l’algérienne, couvrirent les murs de versets du Coran, et s’engagèrent par écrit à ne point exécuter en Europe un travail semblable.

Autrefois l’Illustration a donné le détail de toutes les fééries de Monte-Christo.

Elle a fait la peinture des pavillons gothiques, des tourelles garnies de cloches, des jardins de l’île, du torrent, et de ce fameux kiosque au plafond d’azur, semé d’étoiles, qui servait de cabinet de travail au maître[25].

Il y avait à Monte-Christo un atelier pour les peintres, douze chambres pour les visiteurs, un petit palais consacré aux singes, un autre aux perroquets, et un troisième aux chiens, sans compter une écurie quasi royale abritant huit superbes chevaux.

Le grand salon, tendu d’étoffes d’or et de soie, contenait toutes sortes de merveilles artistiques, et le salon intime, ou boudoir, avait pour rideaux de fenêtres d’immenses cachemires.

C’était un encombrement de tableaux, de statues, de meubles de Boule, de curiosités bizarres, jetés pêle-mêle du rez-de-chaussée aux combles. Il y avait abus de sculptures et profusion de moulages. En tous lieux, à défaut de goût, régnait l’ostentation.

Tant de richesses, tant de splendeurs, ne donnaient point à ce magnifique séjour le cachet d’aristocratie qu’il aurait voulu prendre. Un parfum de bohème s’exhalait du milieu de ce luxe, et les mœurs de coulisses les plus extravagantes réglaient l’étiquette du château.

On n’avait en garde d’oublier sur la façade les armes du marquis de la Pailleterie. L’écusson portait cette devise :

J’aime qui m’aime.

Alexandre Dumas inaugura Monte-Christo par un festin de six cents couverts, dressé en l’honneur de la littérature, du théâtre et des arts.

Il y eut ensuite spectacle. On représenta une pièce composée tout exprès pour la circonstance, et dont le titre, — ne nous accusez pas de mentir, — était :

Shakspeare et Dumas.

L’impudeur n’a pas été poussée jusqu’à l’impression du chef-d’œuvre.

Il fallut, après toutes ces folies, mettre les recettes au niveau des dépenses. La fabrique de livres, un instant en désarroi, reçut une activité nouvelle ; d’autres ouvriers remplacèrent ceux qui avaient été pris de vergogne, et M. Dumas osa publier de front, dans quatre journaux, quatre ouvrages différents et de très-longue haleine, signés de lui.

De 1845 à 1846, il imprima plus de soixante volumes.

Certes, il est difficile d’assigner des bornes à la fécondité d’un écrivain et de supputer le nombre de lignes qu’il écrira dans un temps donné. Le roman surtout, ce genre frivole, a le droit de courir la poste et de semer à profusion les volumes. Encore faut-il néanmoins mûrir un sujet, dresser un plan, rassembler tous les fils d’une intrigue et coordonner les diverses parties d’un ouvrage.

Or, en tenant compte de ces préparatifs, en supposant qu’un auteur ne prenne que le repos absolument nécessaire, qu’il mange à la hâte, qu’il dorme peu, que l’inspiration chez lui soit constante, toutes choses impossibles, — dans cette hypothèse, disons-nous, l’écrivain le plus fécond produira peut-être quinze volumes par an… quinze volumes, comprenez-vous, monsieur Dumas ? Encore lui défendons-nous de châtier son style et de trouver une minute pour la correction de ses épreuves.

Vous avez publié soixante volumes en 1845.

Eh bien, nous ferons le simple calcul que voici :

Le plus habile copiste, écrivant douze heures par jour, obtient à peine 3,900 lettre à l’heure, ce qui lui donne, sa journée finie, 46,800 lettres, ou soixante pages ordinaires de roman. Donc il pourra copier cinq volumes in-octavo par mois, et soixante par an, mais à condition qu’il ne s’arrêtera pas une heure et ne perdra pas une seconde.

Or, vous êtes un expéditionnaire de mérite, monsieur Dumas.

Du 1er janvier au 31 décembre, vous travaillez régulièrement douze heures par jour, vous dormez peu, vous mangez à la hâte, vous ne consacrez pas une minute au plaisir, vous ne voyagez guère, on ne vous rencontre jamais dehors : en conséquence, si nous supposons que vos travaux dramatiques, la confection de vos pièces, votre courrier vis-à-vis des journaux et des théâtres, les visites importunes et quelques articles de circonstance ne vous enlèvent que la moitié juste de votre temps, vous avez pu non pas écrire, mais recopier trente volumes dans le courant de l’année 1845. Tous les autres ont dû l’être par ceux que vous dressez à imiter votre écriture, afin que les protes de la capitale ne puissent conserver aucune preuve contre vous[26].

Ah ! faut-il dévoiler ainsi la honte ! faut-il détruire jusqu’à la possibilité du doute !

Reprenons le fil biographique.

M. Dumas, tout en inondant la presse d’un déluge de feuilletons, ne cessait pas d’écrire pour le théâtre des actes par centaines.

Mais trop de gourmandise en matière de primes[27] ayant scandalisé les entreprises dramatiques, notre homme se trouva tout à coup dans l’impossibilité d’écouler ses produits.

Il songe alors à bâtir une salle destinée à la représentation exclusive de ses pièces.

M. Hostein, directeur actuel de la Gaîté, lui vient en aide. On a bientôt le plan d’un théâtre, un architecte et des fonds.

Son Altesse le duc de Montpensier, très-jeune alors et facile à séduire, continue à M. Dumas la protection dont l’honorait le duc d’Orléans. Il lui obtient un privilége et lui permet de placer la nouvelle scène sous le patronage de son nom.

Ceci devait grave.

Louis-Philippe, qui avait du flair et pressentait les périls d’argent, dit au jeune prince :

— Prends garde, Montpensier ! tu n’es pas riche. Donne-toi, si bon te semble, la fantaisie d’un théâtre ; mais songe qu’il n’est pas permis à un membre de la famille royale de faire banqueroute.

Le protecteur effrayé retire sa parole.

Au lieu de s’appeler Théâtre Montpensier, la salle nouvelle reçoit le nom de Théâtre-Historique.

M. Dumas transfère son privilége à Hostein pour une somme de cent mille francs, avec la réserve expresse d’être son unique fournisseur. Puis, en attendant que les constructions entamées s’achèvent, il part pour l’Espagne, assiste au mariage du duc de Montpensier, dépense dix mille écus afin de soutenir dignement à la cour d’Isabelle sa gloire littéraire, signe au contrat, fait ses adieux à la noble race des hidalgos, et va s’embarquer à Cadix sur un bâtiment de l’État mis à sa disposition par le ministre Salvandy.

Ses compagnons de voyage sont Alexandre son fils, les peintres Giraud et Desbarolles, et M. Auguste Maquet, l’alter ego du grand homme.

On aborde sur la côte africaine.

Dumas visite Oran, Bone, Alger, Tunis, Philippeville, chasse au lion, délivre (c’est lui qui l’affirme) douze prisonniers des mains d’Abd-el-Kader[28], et regagne la France.

À peine est-il de retour, qu’un député malappris monte à la tribune, et s’avise d’interpeller le ministère au sujet du voyage de certain entrepreneur de feuilletons (textuel) sur un vaisseau de l’État.

— Pourquoi ce gaspillage des deniers publics ? demande l’orateur.

Les ministres rougissent et n’osent pas défendre M. de Salvandy, auteur de la bévue. Ce dernier, fort heureusement pour lui, n’était point à la Chambre.

Alexandre Dumas publia, le lendemain de cet épisode parlementaire, un article dans les journaux.

Il n’expliqua ni la complaisance coûteuse du ministre, ni la nature de cette bizarre excursion africaine ; mais, en revanche, il fit de sa personne et de son mérite une de ces apologies grotesques dont lui seul a eu le secret jusqu’à ce jour.

De Madrid et de Tunis il rapporta nombre de distinctions propres à enrichir sa fameuse brochette.

On vit paraître aux Tuileries, le jour de la Saint-Philippe, un homme plus décoré à lui seul que trois maréchaux ensemble.

Cet homme était M. Dumas, l’illustre fabricant de feuilletons ; M. Dumas, le châtelain de Monte-Christo, le commandant de la garde nationale de Saint-Germain. Il portait cinq croix sur la poitrine, quatre crachats et trois colliers d’ordre.

Sa vanité, sous ce rapport, dépasse toutes les limites connues.

Charles Nodier, devant lequel il se prélassait, un soir, dans son magnifique attirail, lui dit avec cet air doux et paterne qui faisait passer tant de choses :

— Ah ! Dumas, mon pauvre garçon, que de babioles ! Serez-vous donc toujours les mêmes, vous autres nègres, et rechercherez-vous éternellement la verroterie et les hochets ?

Cependant le Théâtre-Historique annonçait avec pompe son ouverture.

On donna la Reine Margot, comme pièce d’inauguration, le 20 février 1847, et, pour la première fois, Auguste Maquet, réclamant l’exécution pleine et entière de la parole donnée, signa sur l’affiche avec Dumas.

— Point de signature, dit-il, point de travail.

Catilina, — le Chevalier de Maison-Rouge, — Monte-Christo, — la Jeunesse des Mousquetaires, — la Guerre des Femmes, — et Urbain Grandier, cinq grands drames à succès, trouvèrent également le jeune collaborateur debout et démasqué sous la rampe.

Les autres ouvriers dramatiques n’eurent pas les mêmes avantages.

Le patron signa seul une traduction de l’Hamlet de Shakspeare faite par Paul Meurice[29].

Il signa seul la Barrière de Clichy, du même auteur, représenté au Cirque.

Il signa seul le Cachemire vert, fait en collaboration avec Eugène Nus.

Et les plagiats, bon Dieu ! Nous les voyons recommencer avec beaucoup plus d’effronterie qu’autrefois. La Jeunesse de Louis XIV, arrêtée par la censure, et devenue la Jeunesse de Louis XV[30], sans être, pour cela, jugée plus digne de la scène Française, n’est que la traduction servile d’une pièce allemande apportée au grand mousquetaire par M. Max de Goritz.

La Conscience, jouée à l’Odéon, est tout simplement une trilogie d’Iffland, cousue en une seule pièce et traduite par M. Lockroy.

Romulus, joué rue Richelieu, a été pris tout entier dans un roman d’Auguste Lafontaine[31]. Après avoir arrangé ce roman pour le théâtre, M. Paul Bocage pria très-humblement Alexandre Dumas de signer son plagiat, et celui-ci fut mandé aux répétitions sans connaître un mot de la pièce.

Il était à Bruxelles lors de la réception de Romulus par le comité de lecture.

Ah ! nous n’exagérons rien !

Toutes ces histoires sont authentiques ; tous ces crimes littéraires se commettent au grand jour. M. Dumas ne s’en cache point. Depuis tantôt vingt ans il a jeté le masque, et son impudente apologie du plagiat n’est que trop connue.

Lisez et jugez !

« Ce sont les hommes et non pas l’homme qui inventent. Chacun arrive à son tour et à son heure, s’empare des choses connues de ses pères, les met en œuvre par des combinaisons nouvelles, puis meurt après avoir ajouté quelques parcelles à la somme des connaissances humaines. Quant à la création complète d’une chose, je le crois impossible. Dieu lui-même, lorsqu’il créa l’homme, ne put ou n’osa point l’inventer : il le fit à son image. C’est ce qui faisait dire à Shakspeare, lorsqu’un critique stupide l’accusait d’avoir pris parfois une scène tout entière dans quelque auteur contemporain : C’est une fille que j’ai tirée de la mauvaise société pour la faire entrer dans la bonne. C’est ce qui faisait dire plus naïvement encore à Molière : Je prends mon bien où je le trouve. Et Shakspeare et Molière avaient raison, car l’homme de génie ne vole pas, il conquiert… Je me trouve entraîné à dire ces choses, parce que, loin de me savoir gré d’avoir fait connaître à notre public des beautés scéniques inconnues, ou me les marque du doigt comme des vols, ou me les signale comme des plagiats. Il est vrai, pour me consoler, que j’ai du moins cette ressemblance avec Shakspeare et Molière, que ceux qui les ont attaqués étaient si obscurs, qu’aucune mémoire n’a conservé leur nom… »

La simple lecture de ces lignes fait l’effet d’un coup de massue.

Voyez un peu ce qui nous arrive, à nous, simples moutons de Panurge, qui sautons le fossé pour imiter les autres, qui lisons M. Dumas parce que tout le monde le lit. Nous nous promenons çà et là, sur la foi des traités, dans les champs fertiles de son imagination, le nez en l’air comme de vrais flâneurs ; nous croyons respirer l’atmosphère de son génie, humer le parfum de ses souvenirs ; nous arrêtons nos regards sur les roses éblouissantes de sa poésie… Imbéciles que nous sommes ! Le voilà qui nous déclare lui-même qu’il n’est pas le propriétaire de ces champs ; que cette poésie, ces fleurs, ces parfums, appartiennent à tout le monde.

Ah ! ce sont les hommes et non pas l’homme qui inventent !

Merci beaucoup, monsieur Dumas. Nous vous promettons de ne pas écrire dorénavant un seul ouvrage, pas le plus petit feuilleton, pas le moindre article, pas une ligne enfin, sans mettre au bas cette signature un peu vague, mais qui devient de rigueur :

Le genre humain.

Ou plutôt, réflexion faite, c’est à vous de nous donner l’exemple, en signant de la sorte tout ce qui sort de votre plume.

Ah ! chacun s’empare des choses connues de ses pères ! ah ! ah !

Tous les écrivains passés et présents sont, en conséquence, d’après vous, d’effrontés larrons ? Ainsi, vous avez le droit de reprendre les plus belles scènes de Shakspeare, de Caldéron, de Gœthe, de Schiller ? Comment donc ! Et, « loin de vous savoir gré d’avoir fait connaître à notre public des beautés inconnues, on vous les marque du doigt comme des vols, on vous les signale comme des plagiats ?

Ceci nous paraît un peu fort, et l’injustice est par trop criante.

Méprisez, croyez-nous, tous les critiques stupides. On compte dans leurs rangs Sainte-Beuve, Latouche, Gustave Planche, Granier de Cassagnac ; mais vous avez cette ressemblance avec Shakspeare et Molière, que ceux qui vous attaquent sont si obscurs, qu’aucune mémoire ne conservera leur nom. Persévérez sans crainte dans le pillage du théâtre étranger. Gœthe, Schiller, Caldéron, sont des marauds qui en ont pillé d’autres. Emparez-vous de leurs chefs-d’œuvre, c’est de bonne prise.

On a double plaisir à voler les voleurs.

Après tout, comme les chefs-d’œuvre sont rares ; comme la gloutonnerie des coulisses parisiennes absorbe, bon an, mal an, près d’un millier de pièces, il en résultera que les auteurs anglais, allemands, espagnols, n’auront plus rien à vous donner, quand vous leur aurez tout pris. Alors qui vous empêchera d’aborder nos écrivains nationaux ? Le dernier siècle vous présente une assez jolie marge. Ce vieux Corneille a rassemblé dans la moisson des gerbes nombreuses ; ce maroufle de Racine peut vous offrir quelques petites choses ; ce gredin de Voltaire n’a pas mal de fournitures dans son bissac, et ce filou de Poquelin n’est plus là pour vous empêcher de prendre votre bien, comme il a pris celui de ses devanciers.

Allons, vite à l’œuvre !

Quand vous aurez largement exploité cette mine nouvelle, vous retomberez sur vos contemporains. Les œuvres de Victor Hugo, celles de Scribe, sont à votre disposition. Vous y découvrirez sûrement encore nombre de beautés inconnues, dont vous gratifierez le public.

Il serait bien étrange qu’on y trouvât à redire.

Mais tout s’épuise en ce bas monde. Vous arriverez au bout du magasin théâtral. Eh ! morbleu ! quittez alors les planches, et sonnez de la trompette épique ! Recopiez l’Iliade de votre plus belle écriture ; faites main basse sur l’Énéide : Homère et Virgile sont dans leurs torts. Prenez l’Enfer du Dante, le Paradis de Milton, la Jérusalem du Tasse, et signez le tout : Alexandre Dumas. Puis, vous pourrez mourir à votre tour, après avoir ajouté quelques parcelles à la somme des connaissances humaines.

Pour excuser vos emprunts, vous ajoutez : « L’homme de génie ne vole pas, il conquiert. »

Mille pardons ! L’homme de génie vole parfaitement toutes les fois qu’il s’empare du bien d’autrui. Si l’auteur de Tartufe, si le père d’Hamlet, ont été surpris la main dans le sac, on conçoit qu’ils aient essayé de se tirer d’affaire par un bon mot. Au surplus, ce mot ne leur a pas donné raison. Molière et Shakspeare étaient assez riches de leur propre patrimoine ; ils n’avaient besoin d’écorner celui de personne.

Retenez bien ceci, monsieur Dumas : il faut imiter les hommes de génie dans leurs immenses travaux, dans leurs élucubrations consciencieuses, avant de les imiter dans leurs torts. Puisque, de votre propre aveu, vous n’avez rien créé, vos plagiats n’en sont que plus indignes. Purpurens assuitur pannis ; vous taillez dans les chefs-d’œuvre d’autrui pour coudre des lambeaux de pourpre à vos haillons. En pillant une scène tout entière, vous agissez en sens inverse de Shakspeare : C’est une fille que vous tirez de la bonne société pour la faire entrer dans la mauvaise, et Molière vous reprocherait à juste titre de prendre votre bien où vous ne le trouvez pas.

· · · · · · · · · · · · ·

M. Dumas vole les anciens et achète des manuscrits aux modernes.

Le monde des lettres s’en indigne. Jamais aussi impur commerce n’a souillé le temple intellectuel.

Prenez l’un après l’autre les plus beaux noms de la littérature française ; remontez les siècles, allez jusqu’à Rome ; visitez la Grèce, cette mère patrie de l’éloquence et des beaux-arts, et dites-nous si vous rencontrez, dans ce trajet immense, un seul homme qui ait eu la pensée de signer les œuvres qu’il n’avait point écrites.

Le propre de l’écrivain, c’est l’individualité ; où l’individualité s’efface, l’écrivain disparaît.

Donc, M. Dumas n’est pas un écrivain. C’est un prêtre sacrilège qui se raille des choses saintes et blasphème le Dieu qu’il est chargé de défendre.

Notre devoir est de l’arracher du sanctuaire pour le traîner devant les juges de la loi.

Cet homme achète des manuscrits : vendez-lui donc un manuscrit ! Mais lisez-le d’abord à vingt, à trente, à cent personnes, s’il est possible. Qu’on sache bien que c’est votre œuvre, qu’on en témoigne au besoin. Présentez-vous ensuite au marchand, qui débattra le prix de votre âme sur son comptoir. Emportez le denier de la vente, emportez-le ; mais qu’il soit déposé sur l’heure, en main tierce… et, quand M. Dumas osera dire que votre enfant à vous est son enfant à lui ; quand il osera publier dans un journal ce livre conçu péniblement au milieu de vos veilles ; quand il aura l’impudeur de le signer de son nom, prenez le double du manuscrit, que vous aurez eu soin de garder pour cette occasion solennelle ; publiez-le dans un autre journal, et signez sans crainte. Renouvelez l’histoire scandaleuse du National et de la Presse : d’un côté le véritable auteur, de l’autre le pirate.

M. Dumas, irrité, vous appellera devant les juges ; mais, devant les juges, vous lui rejetterez son argent à la face ; mais devant les juges, vous dévoilerez ses manœuvres et son tripotage.

On vous condamnera peut-être car il n’est pas de loi qui défende à un écrivain d’acheter un manuscrit, comme il n’est pas de loi qui empêche de vendre sa conscience ; mais cette condamnation deviendra pour vous un triomphe, mais le public vous absoudre ; mais la ruse de guerre aura pleinement réussi, mais les preuves deviendront palpables, et M. Dumas, une fois honteusement dévoilé, n’existera plus.

Comme le lecteur s’y attend bien, nous ne donnerons pas ici la liste complète des livres et des pièces de théâtre auxquels le grand marchand littéraire a attaché son nom.

Si, pour certaines œuvres, on ne lui connaît pas de collaborateurs, est-ce à dire que seul il les ait conçues, que seul il les ait écrites ?

Non, vraiment.

Ses Impression de voyage et ses Mémoires, où l’on semble reconnaître, plus que partout ailleurs, le cachet de la personnalité, foisonnent de lieux communs rebattus, de détails et d’anecdotes pillés dans tous les ana. Ce bizarre homme de lettres ne travaille jamais sans avoir sous les yeux trente ou quarante volumes ouverts ; dans lesquels sont annotés et soulignés les passages bons à prendre et relatifs au sujet qu’il traite.

Un jour viendra, — retenez la prédiction, — où un bibliographe patient, un Quérard infatigable, après avoir visité toutes les sources et recueilli tous les témoignages contemporains, prendra l’une après l’autre chaque page de l’homme (nous parlons des pages ayant quelque valeur) et démontrera victorieusement qu’il n’a rien fait de lui-même sans aide et sans concours.

M. Dumas, depuis vingt ans, bouche aux jeunes écrivains toutes les issues de la publicité. Par son trafic inqualifiable, il les dépouille de leur droit à l’héritage commun, il usurpe leur place au soleil.

Parmi ces jeunes auteurs repoussés de la lice, il en est un grand nombre dont le talent ne demandait qu’un peu d’espace pour se développer et grandir. Dans l’essor une fois libre du génie, bientôt ils eussent dépassé l’écrivain dont les indignes manœuvres retenaient leurs ailes captives ; — et cela sans jeter au public une pâture immorale, sans en imposer aux lecteurs, dans commettre un crime de lèse-patrie, en souillant les pages les plus nobles de notre histoire.

Oui, monsieur Dumas, vous avez tué la littérature.

Vous l’avez tuée, en rassemblant autour de vous des écrivains sans conscience qui répudient la dignité de la plume, qui se cachent honteusement sous l’anonyme, et auxquels, dès lors, il importe peu de jeter au sein des masses le levain du mauvais goût, les principes corrupteurs.

Avec le secours de ces ouvriers ténébreux, vous manipulez un poison lent qui s’infiltre dans les veines du corps social ; vous mettez au pétrin l’histoire avec le mensonge, et vous en faites un amalgame indigeste que vous donnez au peuple pour sa nourriture intellectuelle[32]. En présence des générations naissantes, vous ôtez à la vertu son prestige, vous chassez la pudeur comme une coureuse. Sur vos pages le vice a des allures aimables, la débauche est bonne fille, et le crime excite la compassion plutôt que le mépris. Vous propagez enfin cette littérature galvanique et furibonde qui remue les passions mauvaises, fouette le sang, et réveille les organes des hommes blasés. Grâce à vous, grâce aux cuisiniers qui manœuvrent sous vos ordres, le public refuse toute nourriture saine. Il n’aime plus que les ragoûts affreusement épicés. Le faux le séduit, l’extravagance le transporte ; il chevauche en croupe avec vous sur la mule fantasque du caprice. Qu’on essaye de le ramener sur le grand chemin du sens commun, il piquera la bête et reprendra par des ruades. Aujourd’hui les bons livres passent inaperçus, le beau style est dépouillé, le vrai paraît fade, le naturel ennuie. Qu’on élabore un chef-d’œuvre, et l’on est sûr que la préférence sera donnée sans conteste au premier venu de vos feuilletons grotesque et menteur.

Nous sommes sévère, oui sans doute ; mais la postérité le sera plus que nous encore.

Il arrive très-souvent à M. Dumas de ne pas même jeter les yeux sur le manuscrit qui va s’imprimer sous son nom.

Dans un cercle de la rue Laffitte, un de ses lecteurs assidus, après l’avoir comblé d’éloges, se hasarde néanmoins à lui dire que, dans un de ses romans, il a commis une erreur géographique impardonnable.

— Bah ! dans lequel ? demande l’illustre écrivain.

— Dans le Chevalier d’Harmental, répond son interlocuteur.

— Ah ! diable ! je ne l’ai pas lu ! répond étourdiment notre homme. Qui m’a fait cela ?… Bon ! c’est ce petit Auguste… Je lui laverai la tête !

Après la Révolution de 1848, que M. Dumas se flatte d’avoir provoquée lui-même par ce malheureux Chœur des Girondins, hurlé dans tous les carrefours, il descendit sur le boulevard, vêtu de son magnifique uniforme de commandant de la garde nationale, et se prit à haranguer le peuple.

On le reçut avec des huées.

— Vas-tu te taire ! lui cria malhonnêtement un titi en bonnet de police et en blouse. Tu as encore dans la bouche (il se servit d’une expression plus pittoresque) un bout de cigare de Montpensier !

Un bout de cigare, et non pas un cigare complet : le gamin de Paris seul, avec son esprit satanique, trouve de ces nuances.

Alexandre Dumas dévora son affront, et persista courageusement à se poser en démocrate pur.

Nous le voyons, à cette époque, fonder un journal, auquel il donne pour titre la Liberté. Son but était de remplacer le feuilleton-roman, que personne ne lisait plus, par de la politique amusante. Mais le sérieux des esprits contrastait beaucoup trop avec la légèreté des articles de M. Dumas.

Il ressemblait à un jongleur qui fait des tours à un enterrement.

La Liberté mourut peu de temps après sa naissance. On refusait de l’acheter sur la voie publique et à la porte des passages.

Cet insuccès ne guérit pas notre romancier de la passion de vendre des canards.

On vit presque aussitôt paraître une annonce ainsi conçue :

« Le Mois, résumé historique et politique de tous les événements, jour par jour, heure par heure, entièrement rédigé par Alexandre Dumas. »

Sur le premier numéro, chacun put lire au-dessous du titre, cette épigraphe miraculeuse :

Dieu dicte, nous écrivons !

Or la France impie et républicaine fit au secrétaire de la Divinité l’injure de ne pas acheter sa rédaction.

Fatigué du journalisme, Alexandre se présente comme candidat à l’Assemblée Constituante.

— Je suis un ouvrier de la pensée ! crie-t-il dans les clubs, et je donne du pain tous les jours, depuis vingt ans, à des centaines d’ouvriers, mes frères, compositeurs, imprimeurs, brocheurs, assembleurs, margeurs, relieurs et plieurs, qui travaillent à mes journaux et à mes livres !

En dépit de ce beau discours, on lui fait dans les clubs un accueil analogue à celui qu’il a reçu, le 24 février, sur le boulevard.

Un ami le prévient que l’arrondissement de Corbeil annonce des candidats plus que médiocres.

Pensant triompher là sans coup férir, lui, personnage célèbre, Dumas court haranguer les bons électeurs de Seine-et-Oise. Afin de mieux les séduire, il met sa brochette.

— Ah çà, lui objecte-t-on, pour un républicain, vous avez bien des croix ?

— Mon Dieu, répond-il, si je les porte, ce n’est point du tout par amour-propre, je vous le jure ; c’est purement et simplement pour ne pas désobliger ceux qui me les donnent. À quoi bon chagriner ces malheureux rois ?

Fouillant dans sa poche, il en retire un paquet cacheté.

— Ce matin même, poursuit-il, on vient encore de m’en envoyer une.

Il ouvre le paquet.

— Oui, tenez, justement !… C’est du roi de Hollande… Pourquoi voulez-vous que je lui fasse de la peine, à ce pauvre roi de Hollande ?

M. Dumas amusa beaucoup les habitants de Corbeil ; mais il ne lui confièrent pas l’ombre d’un mandat. Notre homme, après toutes ses cabrioles politiques, retomba sur ses pieds, Gros-Jean comme devant. De guerre lasse, il en revint à ses drames.

Or chaque théâtre, en ces malheureux jours, se trouvait aux portes de la ruine.

Plus intéressé que personne à soutenir la direction Hostein, Alexandre Dumas donne hypothèque sur Monte-Christo, palpe des fonds et les verse dans la caisse du Théâtre-Historique.

Mais on sait que le gouffre d’une salle vide absorbe bientôt les mille francs par centaines.

Tous les sacrifices furent perdus.

Compromis dans la faillite du théâtre, par cela même qu’il avait fourni de l’argent à l’entreprise, Alexandre Dumas laisse aux hommes de loi le soin de débrouiller ses affaires[33], et prend le chemin de Bruxelles.

Il avait un sauf-conduit, rien ne le contraignait à la fuite.

Mais, comme Victor Hugo venait de partir en exil, Dumas, assure-t-on, profita de la circonstance pour se donner à son tour des airs d’exilé.

Nous connaissons un autre motif de son départ.

Auguste Maquet venait de lui fausser compagnie. Créancier du patron pour une somme considérable[34], l’ouvrier réclama de la manière la plus énergique le prix de ses travaux. M. Dumas obtint quittance en signant un acte fort en règle, où il reconnaît à son collaborateur le droit de revendiquer une partie des romans sur lesquels il lui avait été défendu jusqu’alors d’apposer sa signature. Ainsi les nouvelles éditions de la Reine Margot, — de Vingt ans après, — de Monte-Christo, — du Vicomte de Bragelonne, etc., devront donner place au nom de Maquet sur la couverture et sur le titre, à côté du nom de Dumas.

Cette pilule était amère.

Le grand marchand de phrases ne l’avala point sans grimace.

Entre le fidèle Auguste et lui toute collaboration cesse. Que devenir, et combien de plumes faudra-t-il pour remplacer cette plume féconde ?

M. Dumas réfléchit que Bruxelles donne asile, dans ses murs, à bon nombre de littérateurs républicains sans ouvrage.

Corbleu ! voilà mon affaire !

Esquiros et Noël Parfait puiseront dans ma bourse, mangeront à ma table, et me feront de la copie. Partons pour Bruxelles.

Hélas ! Isaac Laquedem, premier produit de la collaboration démocratique et sociale de ces messieurs, brouille M. Dumas avec le Constitutionnel.

Épouvanté de voir mettre en scène le Christ et la Vierge au début du livre, le patriarche biffe les chapitres profanateurs.

Voilà M. Dumas en courroux.

Il s’obstine à vouloir rétablir les pages supprimées. Le Constitutionnel s’adresse aux tribunaux. Justice est faite, et l’œuvre sacrilége est suspendue.

Depuis le divorce avec Auguste Maquet, Alexandre Dumas tombe, tombe chaque jour.

Il n’a plus d’appui.

Sous peine de donner à cette notice l’étendue d’un volume in-8°, nous ne pouvons pas faire l’histoire complète du journal absurde où il s’efforce de galvaniser sa réputation morte.

Le Mousquetaire est là, sous vos yeux. Prenez et lisez.

Nous ne relèverons ni les platitudes qu’il imprime, ni les tours de charlatan qu’il exécute, ni les écarts de vanité monstrueuse auxquels il s’abandonne[35].

À l’exception de ses Mémoires, qui sont les Mémoires de tout le monde, et pour lesquels il va demander des notes à chaque personnage un peu célèbre[36], M. Dumas, dans ce journal, n’insère absolument pas une ligne qui lui soit propre.

Ah ! pardon ! Ses Causeries lui appartiennent.

Les avez-vous lues, ses Causeries[37] ?

Hélas ! hélas ! quelle leçon terrible les écrivains futurs puiseront dans l’histoire de cet homme !

Dieu seul peut dire jusqu’où nous le verrons descendre.

Nous avons, dans ces longues pages glissé systématiquement sur la peinture de caractère, par cela même que nous l’avions autrefois trop approfondie. L’homme est connu, bien connu, et nous terminerons par quelques anecdotes.

Alexandre Dumas tranche perpétuellement du matamore.

Il tire sa flamberge à tout propos. Mais ses duels ne sont pas sérieux. On fait sur le terrain quelque mise en scène (car le public regarde), puis on s’arrange.

Une de ces comédies manqua néanmoins de tourner au tragique.

C’était à l’époque du premier Figaro.

Notre homme, un soir, entre au journal et menace de tout briser. Deux articles ont paru contre lui. Quel est l’auteur de ces articles ? Vite, son nom !

— Je n’en sais rien, dit Maurice Alhoy, chargé de la rédaction en chef.

— C’est impossible ! crie Dumas, vous devez le savoir !

— Je vous proteste que je l’ignore. On s’informera.

— Non ! je n’attendrai pas une minute ! Il faut que je tue quelqu’un !

— Mon cher, dit Maurice Alhoy, vous m’échauffez la bile, à la fin. Je réponds de toutes les lignes qui paraissent dans le Figaro, et je suis votre homme. Battons-nous !

Des amis s’interposent.

Alexandre consent à ne pas tuer Maurice ; mais il est offensé, son honneur doit rester sauf. On ira, le lendemain, au point du jour, dégainer au bois de Boulogne. Seulement, on ne se touchera pas, et l’on ne fera qu’un simulacre de duel.

Nos deux adversaires sont exacts au rendez-vous. Les témoins ne savent rien de l’arrangement.

Alexandre est sublime de courage. Il ne semble pas ému ; sa figure ne trahit aucune pâleur.

On apporte des épées.

— Hein ?… qu’est-ce que cela ? crie Dumas : des épées bleues ?… je ne me suis jamais servi d’épées bleues… Pierre ! continue-t-il, avec une pose de héros, en se tournant vers son nègre, donne mes épées noires !

Le nègre s’empresse d’obéir.

On croise le fer.

Maurice Alhoy, très-nerveux de sa nature, et déjà fort agacé par la mine intrépide de son homme, n’y tient plus lorsqu’il entend Dumas lui crier, tout en ferraillant :

— Défendez-vous, corbleu !… Ferme donc !… J’aurai trop facilement raison d’un adversaire de votre force… Aïe ! s’exclama-t-il, en laissant tomber son arme.

Pour châtier le fanfaron, Maurice venait de le blesser légèrement à l’épaule.

— Eh ! que faites-vous donc ? ajoute Dumas en s’oubliant. Ceci n’était pas convenu !

Toutes ses histoires de duel sont du même genre.

Son amour-propre colossal lui a joué parfois d’assez vilains tours. À un dîner chez mademoiselle G***, il osa dire, en présence du critique Becquet, prédécesseur de Janin aux Débats :

— Ma foi, je vous assure que j’aime beaucoup mieux avoir fait Christine qu’Athalie !

Becquet ne put retenir un geste d’indignation. Les convives se regardèrent tout saisis.

— Permettez ! balbutia Dumas, voyant l’effet qu’il venait de produire. Il faut me comprendre. Athalie… enfin, que diable, vous l’avouerez, Christine est plus amusante !

— C’est juste, dit Becquet. Vous êtes un grand homme, et Racine est un polisson !… J’ai bien l’honneur de vous saluer.

Là-dessus, il quitta la table et s’en alla furieux.

M. Dumas connaît, ou veut avoir l’air de connaître intimement toutes les célébrités de son époque. Rencontrant un ami d’Horace Vernet au foyer des Variétés, il court lui presser la main en s’écriant :

— Ah çà, mais ce cher Horace ne revient donc pas d’Afrique !… C’est incroyable !… Je ne saurais vous dire combien sa longue absence me chagrine ; car nous sommes au mieux ensemble. Avez-vous reçu de ses nouvelles ?… Il va bien ?

— Le voici, répond son interlocuteur avec un sourire narquois, en montrant Horace Vernet lui-même, qui lui donnait le bras.

Jamais Alexandre n’avait vu le peintre.

Il perdit contenance, passa du noir au rouge, et du rouge au bistre ; puis, tournant les talons, il disparut. C’était véritablement ce qu’il avait de mieux à faire.

— Quel malheur d’avoir écrit cinq cents volumes ! s’écriait Dumas, un jour de pluie, en bâillant sur un fauteuil.

— Pourquoi ? lui demanda-t-on.

— Eh ! répondit-il, parce qu’on a plus rien à lire !

Chose bizarre ! cet homme, qui a gagné des millions, s’est constamment trouvé dans la gêne. L’or fond entre ses doigts. Versez-lui cinquante mille francs, demain il aura besoin de cent sous[38].

Une personne qu’il avait beaucoup connue tomba dans la misère.

— Allez lui dire, s’écria Dumas, que je lui fait douze cents livres de rente sur mes droits d’auteur.

Malheureusement, ces droits étaient saisis jusqu’à concurrence d’une somme de vingt mille écus. On vint remémorer cette circonstance au grand dramaturge.

— Diable ! s’écria-t-il. En ce cas, qu’elle prenne le double !

À Saint-Germain, après un dîner humide, le propriétaire d’une glacière, voyant sa provision restreinte, refusait obstinément de vendre de la glace, n’importe à quel prix. Très-partisan de la littérature de M. Dumas, il réservait tout pour la fourniture de Monte-Christo.

Un riche bourgeois du pays, voulant frapper quelques bouteilles de champagne, a recours à une ruse de guerre, et envoie son domestique demander vingt livres de glace au nom de M. Alexandre Dumas.

On les donne.

— Combien est-ce ? demande le commissionnaire, présentant une pièce d’or.

— Ah ! gredin ! tu ne viens pas de la part de M. Dumas ! s’écrie le fournisseur. Rends la glace, et va-t-en ! M. Dumas ne paye jamais.

Si nous attaquons rudement l’auteur de Henri III au point de vue de la moralité littéraire, nous devons dire que beaucoup de gens n’ont jamais compris cette violence. Acheter des livres qu’on n’a pas faits et y apposer sa signature leur semble une chose toute simple. Ils regardent cela comme une manœuvre commerciale très-permise, et M. Dumas ne perd absolument rien dans leur estime.

Ceci implique que notre héros, malgré ses torts, a des admirateurs sincères, des amis enthousiastes.

M. Porcher, l’illustre chef de claque, est du nombre.

Il offrit un jour au grand mousquetaire un dîner splendide. Le moët pétillait, la gaieté la plus charmante régnait d’un bout de la table à l’autre. Porcher seul regardait son verre et ne le vidait pas. Il faut dire qu’il avait absorbé déjà de nombreuses rasades et que le vin le poussait à l’attendrissement.

— Qu’avez-vous donc, mon cher ami ? lui demande Alexandre.

— Suis-je bien réellement votre ami ? murmure le chef de claque.

— Vous n’en doutez pas, j’imagine ?

— Non, Dumas ; mais il y a une chose qui me fait de la peine.

— Laquelle ?

— C’est que vous ne m’avez jamais tutoyé, Dumas. Je vous en prie, tutoyez-moi.

— Ce pauvre Porcher !… Comment donc ! avec infiniment de plaisir : touche là, mon cher, et prête-moi mille écus !


FIN.

Mirecourt - Alexandre Dumas.djvu


  1. Voir la notice consacrée à Alexandre Dumas fils pour des relations de voisinage qu’il est inutile de reproduire ici.
  2. Les honoraires primitifs du commis au secrétariat avaient été augmentés.
  3. Non-seulement M. Dumas emprunte à cet historien ses plus fortes scènes, mais, ainsi que le remarque Granier de Cassagnac, il pille jusqu’aux phrases.
  4. Tout ce qui concerne la mort de Saint-Mégrin se retrouve là, mot pour mot, lettre pour lettre.
  5. M. Dumas a copié effrontément toute l’admirable scène de la brutalité de Ruthwen.
  6. Il se fit donner une mission par la Fayette, afin d’aller organiser dans ce pays la garde nationale. Après avoir bien dîné et bien chassé aux environs de Nantes, il revint à Paris déclarer, d’un ton d’oracle, que cette organisation était impossible. Pour mieux le prouver, il publia dans la Revue des Deux-Mondes la Vendée après le 29 juillet.
  7. Le duc de Reischtadt vivait encore.
  8. Cette parodie avait pour titre : le Roi Pétaud.
  9. « Comme étourdi de son passage subit de l’obscurité à la gloire, M. Alexandre Dumas, dit Loménie, se plonge avec ardeur dans un luxe exagéré ; il porte des habits fantastiques, des gilets éblouissants, abuse de la chaîne d’or, donne des dîners de Sardanapale, crève une grande quantité de chevaux, et aime un grand nombre de femmes. »
  10. Jadis nous ignorions ce détail, et nous ne l’avons pas mentionné dans la brochure publiée en 1845.
  11. Voir Quérard, Supercheries littéraires, tome Ier.
  12. « Évidemment, dit Granier de Cassagnac, M. Dumas a travaillé à cette pièce, car on y retrouve tout entière une scène de Gœthe, une de Lope de Vega, et une de Schiller. »
  13. Un duel suivit le procès. Personne ne fut tué.
  14. Don Juan de Marana, sorte de mystère en cinq actes (vers et prose), d’une forme brutale, maladroite et pleine d’archaïsmes, représenté à la Porte-Saint-Martin après Catherine Howard, passe pour avoir été écrit sans collaborateur ; mais il est tiré de pied en cap d’une nouvelle de Mérimée qui a pour titre les Âmes du purgatoire. Une autre pièce, Paul Jones, n’est également due à aucune plume étrangère, mais elle est faite avec le roman du Capitaine Paul, signé Dumas et calqué sur le Pilote de Cooper. On a demandé souvent pourquoi cette pièce avait été donnée à un théâtre de troisième ordre. Voici le mot de l’énigme : Paul Jones fut déposé comme garantie d’un prêt d’argent, entre les mains de M. Porcher, chef de claque. Celui-ci, n’étant point remboursé à l’époque convenue, porta le drame à Théodore Nezel, son gendre, directeur de la petite salle du Panthéon.
  15. Pièce déplorable au point de vue de la forme poétique, et après laquelle M. Dumas eut l’aplomb de se faire décerner par ses amis une médaille commémorative de la renaissance de la tragédie. Le prologue seul de cette œuvre a du mérite, et l’on assure que Gérard de Nerval en est l’auteur.
  16. Tiré du meilleur roman d’Alphonse Brot.
  17. Tiré du Spectacle dans un fauteuil d’Alfred de Musset.
  18. Le Mari de la veuve, le Fils de l’émigré, et la Vénitienne, signés par Anicet Bourgeois tout seul, n’eurent aucune réussite, — non plus que le drame de Bathilde, signé par Auguste Maquet, — non plus que le Mariage au tambour, Louise Bernard, le Garde forestier, et Un Conte de fées, signés par MM. Leuven et Brunswick, Léo Burckard, signé par Gérard de Nerval, — le Marquis de Brunoy, signé par MM. Théaulon et Jaime, — Jarvis, l’honnête homme, et le Séducteur et le Mari, signés par Charles Lafont, — Sylvandire, signée par Leuven et Vanderburck, — Échec et mat, signé par MM. Octave Feuillet et Paul Bocage, — et Jeannie le Breton, signé par M. Eugène Bourgeois, eurent le même sort. M. Dumas laissa perpétuellement les chutes à ses collaborateurs. Simple affaire de chance !
  19. Quérard doit très-prochainement autographier une lettre précieuse, où M. Maquet lui-même donne la liste de tous les romans qu’il a fabriqués, et sur lesquels Alexandre Dumas a mis frauduleusement son estampille.
  20. Les meilleurs épisodes de ce livre sont copiés textuellement dans les Mémoire tirés des archives de la police, par J. Peuchet. La Roue de la fortune, de M. A. Arnould, a servi à compléter l’histoire de Morel. (Quérard, Supercheries littéraires.)
  21. Cette jeune actrice, après avoir passé par le théâtre Comte et celui des Batignolles, avait fini par jouer avec succès à la Porte-Saint-Martin les pièces de M. Dumas, et ses relations avec le dramaturge devinrent très-intimes.
  22. Quelques personnes font courir une autre version dénuée de vraisemblance. Nous refusons de croire aux soixante mille francs de dettes payés par M. Domange, à condition qu’Alexandre Dumas épouserait l’actrice. On conçoit que le duc d’Orléans intervienne dans cette affaire. — mais M. Domange ?…
  23. Notez que, dans ses Mémoires, il maltraite abominablement Casimir Delavigne, et en dit pis que pendre.
  24. Jamais, avant la publication de la brochure Maison Alexandre Dumas et compagnie, Auguste Maquet n’avait signé un seul drame. Il nous doit sa renommée actuelle. Tout en le flagellant pour avoir vendu sa plume, nous l’avons fait connaître, et nos révélations ont servi d’appui à ses légitimes exigences. Plus d’une fois on est venu nous dire qu’il nous appelait son cher ennemi.
  25. Tout autour du péristyle, de riches médaillons sculptés portaient triomphalement le titre de ses œuvres.
  26. Alexandre Dumas fils, alors très-jeune, avait une écriture absolument identique à celle de l’auteur de ses jours. Depuis, le hasard à voulu que M. Viellot, secrétaire du romancier, et quelques autres, jouissent du même avantage.
  27. Il joua des tours pendables à quelques directeurs. Harel lui ayant promis quatre mille francs de prime s’il lui apportait une pièce, le dramaturge entre, un matin, dans son cabinet avec un rouleau de papier noué d’une faveur rose. « — Est-ce votre drame, Dumas ? — Oui, c’est mon drame. J’ai besoin d’argent, cher. » Harel s’exécute et donne la prime. Dumas parti, le directeur, enchanté, déroule la pièce. Pas une ligne d’écriture ! C’était une main de papier complètement vierge. Un tour analogue fut joué au duc d’Orléans, qui avait commandé à Dumas l’Histoire des régiments de France. Le grand fait écrire cette histoire par un sous-officier nommé Pascal, auquel il donne cent cinquante francs par volume. Quant à lui, Dumas, on doit lui payer chaque volume cinq mille francs. Au bout de huit jours, notre héros apporte le premier volume. « Déjà ! s’écrie le prince. — Oui, monseigneur. Seriez-vous assez aimable pour le faire avancer le prix du second volume en même temps qu’on me payera celui-ci ? — Comment donc, Dumas, passez chez mon trésorier ! » L’auteur de l’Histoire des régiments reçoit dix billets de banque, et s’en va. Resté seul, le prince ouvre le volume, magnifiquement relié à son chiffre, et lit tout d’un trait le premier chapitre. Désirant poursuivre, il se trouve de nouveau face à face avec un chapitre premier. Il feuillette plus loin : Chapitre premier ! De vingt pages en vingt pages, chapitre premier ! Le premier volume se trouvait composé de trente premiers chapitres. Inutile de dire que le drame de Harel fut livré et que l’Histoire des régiments se compléta, mais beaucoup plus tard.
  28. Ces prisonniers traitèrent eux-mêmes de leur rançon. L’un d’eux, M. Cabasse, aujourd’hui chirurgien à l’école militaire de Saint-Cyr et auteur d’une brochure très-remarquable ayant pour titre : Relation médico-chirurgicale de la captivité des prisonniers français chez les Arabes, nous a positivement certifié que M. Dumas n’avait été pour rien dans leur délivrance.
  29. Le même auteur a traduit, dit-on, l’Orestye, cette merveille annoncée à la Porte-Saint-Martin. Délicieuse affaire pour la direction Marc Fournier !
  30. M. Dumas s’inquiète peu de l’histoire. Un roi ou un autre, peu lui importe : les scènes restent telles quelles.
  31. M. Dumas a publié, dans le journal le Pays, le Pasteur d’Ashbourn, roman complet du même auteur, copié littéralement d’une traduction de madame de Montolieu qui portait ce titre : Nouveaux tableaux de famille, ou la vie d’un pauvre ministre de village allemand et de ses enfants. Le seul travail de M. Dumas fut de changer les noms allemands en noms anglais. Précédemment, le grand fournisseur avait signé le Collier de la reine, écrit par Maquet, — le Trou de l’enfer, écrit par Paul Meurice, — la Tulipe noire, écrite par Maquet sur une donnée du bibliophile Jacob, — Dieu dispose, écrit par Meurice, — Ange Pitou, écrit par Maquet, et pillé dans l’Histoire de la Révolution de M. Villiaumé, etc., etc.
  32. Il y a plusieurs millions d’individus, en France qu’on ne fera jamais démordre de certains points historiques, étudiés par eux dans la Reine Margot ou dans les Mousquetaires.
  33. Monte-Christo fut saisi et vendu.
  34. Environ soixante-dix mille francs.
  35. Il est impossible néanmoins de passer sous silence une histoire racontée récemment, et qui donne la mesure des autres. C’était à une soirée chez le duc Decazes, à laquelle assistaient lord et lady Palmerston. M. Dumas causait sur un divan avec Victor Hugi, quand tout à coup le jeune Decazes vint leur dire : « — Seriez-vous assez bons, messieurs, pour laisser une place libre entre vous ? » Ils s’écartent. Aussitôt lord Palmerston fait asseoir sa femme entre eux. « — Milady, lui dit-il solennellement, tirez votre montre. Quelle heure est-il ? — Dix heures trente-cinq minutes, milord, répond la noble dame. — Eh bien, milady, n’oubliez jamais qu’aujourd’hui, à dix heures trente-cinq minutes du soir, vous avez eu l’honneur d’être assise entre les deux plus grands génies de votre siècle ! » (L’anecdote est signée Alexandre Dumas.)
  36. Adolphe Adam lui a textuellement fourni tout ce qui concerne Eugène Sue. Ainsi du reste.
  37. C’est le délayage le plus fatiguant du monde. Il raconte en trois ou quatre colonnes l’histoire de son chat Myssouf, qui le suivait dans les rues comme un chien, et qui venait le soir à sa rencontre, lorsqu’il rentrait de son bureau. C’était à l’époque où M. Dumas était commis au secrétariat.
  38. M. Dumas est aujourd’hui très-pauvre. Les cinquante francs que Boulé lui octroie chaque jour sont loin de lui suffire, et peut-être vont-ils lui faire défaut, car le Mousquetaire se meurt. Dumas emprunte à ses amis sur le gain futur d’un procès, à la fin duquel le Siècle, assure-t-il, devra lui payer plusieurs millions. Il rêve, en outre, une foule d’héritages, que nombre de vieux garçons, ses lecteurs assidus, ne peuvent manquer de lui laisser. Chacun se rappelle le dernier canard belge au sujet de l’octogénaire de Poitiers. Ce monsieur très-malade se serait fait lire Monte-Christo (jolie préparation à la mort !) et aurait légué à M. Dumas trois cent mille francs par reconnaissance. On a démenti l’histoire, mais elle peut fait naître à d’autres l’envie de tester.