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Ainsi parlait Zarathoustra/Quatrième partie/Le mendiant volontaire

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Ainsi parlait Zarathoustra
Un livre pour tous et pour personne
Traduction par Henri Albert.
Société du Mercure de France (Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 9p. 387-393).
LE MENDIANT VOLONTAIRE


Lorsque Zarathoustra eut quitté le plus laid des hommes, il se sentit glacé et solitaire : car bien des pensées glaciales et solitaires lui passèrent par l’esprit, en sorte que ses membres, à cause de cela, devinrent froids eux aussi. Mais comme il grimpait toujours plus loin, par monts et par vaux, tantôt le long de verts pâturages, parfois aussi sur des ravins pierreux et sauvages, dont un torrent impétueux avait jadis fait son lit : son cœur finit par se réchauffer et par se réconforter.

« Que m’est-il donc arrivé ? se demanda-t-il, quelque chose de chaud et de vivant me réconforte, il faut que ce soit dans mon voisinage.

Déjà je suis moins seul ; je pressens des compagnons, des frères inconnus qui rôdent autour de moi, leur chaude haleine émeut mon âme. »

Mais comme il regardait autour de lui cherchant des consolateurs de sa solitude : voici, il aperçut des vaches rassemblées sur une hauteur ; c’étaient elles dont le voisinage et l’odeur avaient réchauffé son cœur. Ces vaches cependant semblaient suivre avec attention un discours qu’on leur tenait et elles ne prenaient point garde au nouvel arrivant.

Mais quand Zarathoustra fut arrivé tout près d’elles, il entendit distinctement qu’une voix d’homme s’élevait de leur milieu ; et il était visible qu’elles avaient toutes la tête tournée du côté de leur interlocuteur.

Alors Zarathoustra gravit en toute hâte la hauteur et il dispersa les animaux, car il craignait qu’il ne fût arrivé là quelque malheur que la compassion des vaches aurait difficilement pu réparer. Mais en cela il s’était trompé ; car, voici, un homme était assis par terre et semblait vouloir persuader aux bêtes de n’avoir point peur de lui. C’était un homme pacifique, un doux prédicateur de montagnes, dont les yeux prêchaient la bonté même. « Que cherches-tu ici ? » s’écria Zarathoustra avec stupéfaction.

« Ce que je cherche ici ? répondit-il : la même chose que toi, trouble-fête ! c’est-à-dire le bonheur sur la terre.

C’est pourquoi je voudrais que ces vaches m’enseignassent leur sagesse. Car, sache-le, voici bien une demie matinée que je leur parle et elles allaient me répondre. Pourquoi les troubles-tu ?

Si nous ne retournons en arrière et ne devenons comme les vaches, nous ne pouvons pas entrer dans le royaume des cieux. Car il y a une chose que nous devrions apprendre d’elles : c’est de ruminer.

Et, en vérité, quand bien même l’homme gagnerait le monde entier, s’il n’apprenait pas cette seule chose, je veux dire de ruminer, à quoi tout le reste lui servirait-il ! Car il ne se déferait point de sa grande affliction,

— de sa grande affliction qui s’appelle aujourd’hui dégoût : Et qui donc n’a pas aujourd’hui du dégoût plein le cœur, plein la bouche, plein les yeux ? Toi aussi ! Toi aussi ! Mais vois donc ces vaches ! » — —

Ainsi parla le prédicateur de la montagne, puis il tourna son regard vers Zarathoustra, — car jusqu’ici ses yeux étaient restés attachés avec amour sur les vaches : — mais soudain son visage changea. « Quel est celui à qui je parle ? s’écria-t-il effrayé en se levant soudain de terre.

C’est ici l’homme sans dégoût, c’est Zarathoustra lui-même, celui qui a surmonté le grand dégoût, c’est bien l’œil, c’est bien la bouche, c’est bien le cœur de Zarathoustra lui-même. »

Et, en parlant ainsi, il baisait les mains de celui à qui il s’adressait, et ses yeux débordaient de larmes, et il se comportait tout comme si un présent ou un trésor précieux lui fût soudain tombé du ciel. Les vaches cependant contemplaient tout cela avec étonnement.

« Ne parle pas de moi, homme singulier et charmant ! répondit Zarathoustra, en se défendant de ses caresses, parle-moi d’abord de toi ! N’est-tu pas le mendiant volontaire, qui jadis jeta loin de lui une grande richesse, —

— qui eut honte de la richesse et des riches, et qui s’enfuit chez les plus pauvres, afin de leur donner son abondance et son cœur ? Mais ils ne l’accueillirent point. »

« Ils ne m’accueillirent point, dit le mendiant volontaire, tu le sais bien. C’est pourquoi j’ai fini par aller auprès des animaux et auprès de ces vaches. »

« C’est là que tu as appris, interrompit Zarathoustra, combien il est plus difficile de bien donner que de bien prendre, que c’est un art de bien donner, que c’est la maîtrise dernière d’ingénieuse bonté. »

« Surtout de nos jours, répondit le mendiant volontaire : aujourd’hui où tout ce qui est bas s’est soulevé, farouche et orgueilleux de son espèce : l’espèce populacière.

Car, tu le sais bien, l’heure est venue pour la grande insurrection de la populace et des esclaves, l’insurrection funeste, longue et lente : elle grandit et grandit toujours !

Aujourd’hui les petits se révoltent contre tout ce qui est bienfait et aumône ; que ceux qui sont trop riches se tiennent donc sur leurs gardes !

Malheur à qui, tel un flacon ventru, s’égoutte lentement par un goulot trop étroit : — car c’est à ces flacons que l’on casse à présent volontiers le col.

Convoitise lubrique, envie fielleuse, âpre soif de vengeance, fierté populacière : tout cela m’a sauté au visage. Il n’est pas vrai que les pauvres soient bienheureux. Le royaume des cieux, cependant, est chez les vaches. »

« Et pourquoi n’est-il pas chez les riches ? » demanda Zarathoustra pour l’éprouver, tandis qu’il empêchait les vaches de flairer familièrement le pacifique apôtre.

« Pourquoi me tentes-tu ? répondit celui-ci. Tu le sais encore mieux que moi. Qu’est-ce donc qui m’a poussé vers les plus pauvres, ô Zarathoustra ? N’était-ce pas le dégoût de nos plus riches ?

— de ces forçats de la richesse, qui, l’œil froid, le cœur dévoré de pensées de lucre, savent tirer profit de chaque tas d’ordure — de toute cette racaille dont l’ignominie crie vers le ciel,

— de cette populace dorée et falsifiée, dont les ancêtres avaient les doigts crochus, vautours ou chiffonniers, de cette gent complaisante aux femmes, lubrique et oublieuse : — car ils ne diffèrent guère des prostituées. —

Populace en haut ! Populace en bas ! Qu’importe aujourd’hui encore les « pauvres » et les « riches » ! J’ai désappris de faire cette distinction et je me suis enfui, bien loin, toujours plus loin, jusqu’à ce que je sois venu auprès de ces vaches. »

Ainsi parlait l’apôtre pacifique, et il soufflait et suait d’émotion à ses propres discours : en sorte que les vaches s’étonnèrent derechef. Mais Zarathoustra, tandis qu’il proférait ces dures paroles, le regardait toujours en face, avec un sourire, en secouant silencieusement la tête.

« Tu te fais violence, prédicateur de la montagne, en usant de mots si durs. Ta bouche et tes yeux ne sont pas nés pour de pareilles duretés.

Ni même ton estomac à ce qu’il me semble : car il n’est point fait pour tout ce qui est colère ou haine débordante. Ton estomac a besoin d’aliments plus doux : tu n’es pas un boucher.

Tu me sembles plutôt herbivore et végétarien. Peut-être mâchonnes-tu des grains. Tu n’es en tous les cas pas fait pour les joies carnivores et tu aimes le miel. »

« Tu m’as bien deviné, répondit le mendiant volontaire, le cœur allégé. J’aime le miel, et je mâchonne aussi des grains, car j’ai cherché ce qui a bon goût et rend l’haleine pure :

— et aussi ce qui demande beaucoup de temps, et sert de passe-temps et de friandise aux doux paresseux et aux fainéants.

Ces vaches, à vrai dire, l’emportent sur tous en cet art : elles ont inventé de ruminer et de se coucher au soleil. Aussi s’abstiennent-elles de toutes les pensées lourdes et graves qui gonflent le cœur. »

— « Eh bien ! dit Zarathoustra : tu devrais voir aussi mes animaux, mon aigle et mon serpent, — ils n’ont pas aujourd’hui leur pareil sur la terre.

Regarde, voici le chemin qui conduit à ma caverne : sois son hôte pour cette nuit. Et parle, avec mes animaux, du bonheur des animaux, —

— jusqu’à ce que je rentre moi-même. Car à présent un cri de détresse m’appelle en hâte loin de toi. Tu trouveras aussi chez moi du miel nouveau, du miel de ruches dorées d’une fraîcheur glaciale : mange-le !

Mais maintenant prends bien vite congé de tes vaches, homme singulier et charmant ! quoi qu’il puisse t’en coûter. Car ce sont tes meilleurs amis et tes maîtres de sagesse ! » —

« — À l’exception d’un seul que je leur préfère encore, répondit le mendiant volontaire. Tu es bon toi-même et meilleur encore qu’une vache, ô Zarathoustra ! »

« Va-t’en, va-t’en ! vilain flatteur ! s’écria Zarathoustra en colère, pourquoi veux-tu me corrompre par toutes ces louanges et le miel de ces flatteries ?

« Va-t’en, va-t’en loin de moi ! » s’écria-t-il encore une fois en levant sa canne sur le tendre mendiant : mais celui-ci se sauva en toute hâte.