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Ah Jeunesse !

 


CHAPITRE I

Ah ! oui, elle est bête, la jeunesse ! fit notre ami le gros Claudio une pointe d’impatience dans la
voix. Bête !… qui le saurait dire, à quel point la jeunesse est bête, quand elle s’y met ? Ma parole
d’honneur, il y a des moments, lorsque je revis mon passé, où me remonte en rouge, à la face, la
rage d’avoir été si sot, et si niais, et si stupidement crédule, et si grossièrement godiche ! La la ! Si
c’était à refaire…
Il’n’acheva pas.
Il s’en remit à un demi-rire du soin de compléter sa pensée.

En même temps, du fourneau de sa pipe tapée au bord de sa soucoupe, tombait un petit volcan de
tabac qui se mit à chasser vers le ciel de lentes volutes bleu acier.
Tenez, reprit-il ; parmi mes souvenirs de gamin, il y en a un surtout… Ah ! Dieu ! C’est à le faire
monter en épingle ! J’achevais ma rhétorique au lycée
Condorcet, lequel, comme l’a dit de Napoléon l’excellent Joseph Prudhomme. n’était encore que
Bonaparte. J’y avais pour voisin de banc un certain Robert Lécuyer, très gentil garçon, d’une cancre ris touchante, de qui le père, faiseur célèbre, dirigeait les FoliesModernes, dans la’rue du Faubourg-
Saint-Denis : une façon de théâtrale où triomphait le vaudeville à couplets et la revue de fin d’année.
Ne cherchez pas, jeunes gens ; vous n’avez pas connu. Je vous parle de trente ans, moi ; et vous
sommeilliez encore au cœur du chou maternel, que le père Lécuyer était déjà au bagne pour
banqueroute frauduleuse.
Quelle vieille pratique, ce père Lécuyer ! Quelle canaille !
Maître escroc, professeur de vol, forban notoire et menteur émérite, il menait une vie fantastique,
qu’équilibrait tant bien que mal un pilotis enchevêtré de

rapines et de tripotages. Car tout lui était
bon, tout ! depuis le grotesque grattage exécuté sur le grand livre avec un couteau à huîtres, jusqu’au
vol d’une pièce de deux sous habilement pêchée au passage, dans la sébile d’un aveugle.
Il atteignait à ce commun du malpropre où l’indignation désarme. découragée, mais surtout il
excellait, comparablement à pas un, dans le bel art d’exploiter les femmes.
Là, il devenait presque grandiose.
Il avait recueilli de droite et de gauche un escadron de belles filles dont il payait royalement les
services sur le pied de onze sous par jour, et qu’il ahurissait d’amendes : des deux et trois cents
francs par mois ; cent sous pour une sortie en retard ; dix francs pour une entrée manquée, un louis pour une grimace lancée au régisseur ou un sourire jeté du coin de la lèvre à un spectateur de la
salle. Et allez donc ! La traite des blanches quoi, dans toute son impudicité.
Si je vous disais qu’il versait, à quiconque flanquait une amende, une commission. Hein ! ça a l’air
d’une plaisanterie ? Pourtant, rien n’est plus exact, à telle enseigne que le régisseur se faisait de son
propre aveu, quinze cents francs par an. rien que de guelte !

Jugez par là de ce que devaient être les profits du père Lécuyer..
Tout de même, il les encaissait, ces petits profits ; il les encaissait grave et serein. Et quand il
s’élevait la voix d’un tiers apitoyé, intervenant d’un ton de reproche :
— Lécuyer !… Lui…
— Qu’est-ce que ça peux leur faire ? C’est les gigolos qui casquent.
Ainsi parlait ce bon vieillard, avec une figure suant à ce point l’ingénuité et le cynisme, qu’on ne
savait plus exactement si on devait plutôt la couvrir de baisers ou de crachats.
Quel gredin ! mon Dieu, quel gredin !
Bon homme comme tout, avec ça. Mon amitié pour son fils m’avait valu ses bonnes grâces, en sorte
qu’il me dit un jour :
— Garçon, si les coulisses de mon humble bouiboui étaient pour vous de quelque attrait, il ne
faudrait pas vous gêner.
Les coulisses !… J’avais dix-sept ans, j’en portais haut la main quatorze,

et je doute si ma sœur
Lucienne, ma cadette de dix-huit mois, était, plus que moi, jeune fille…
J’acceptai avec empressement et y fis mon entrée le soir même.


CHAPITRE II

Outre le double et étroit sentier gercé de périlleuses costières, qui enfermait la scène sur chacun de
ses flancs, les coulisses du père Lécuyer se composaient d’un labyrinthe de couloirs zigzaguant en
d’éternelles ombres, et du foyer des artistes, boyau en contre-haut de deux marches, dont un miroir
déchiré de paraphes soulignait, en la reflétant, l’abominable malpropreté. Là, chaque soir, de neuf
heures à minuit, se déversait le trop-plein des cintres : en corsages de gaze, en bras nus, en
turbulences de gamines dissipées. Tout ce petit monde entrait, sortait, pépiait, voletait, esquissait
des jetés, grimaçait à la glace, répondait de loin : « Et ta sœur ? » aux incessants « Noun dou Diou !
 » d’un maître de ballet italien ; tandis que de toutes ces jambes — les unes aux troublantes
ampleurs ; d’autres plus frêles, d’une telle gracilité, parfois, qu’elles étaient comme les pistils de
vastes lys renversés — je tachais à garer de mon mieux mes jambes de potache craintif.

Il est de ces timidités, véritables infirmités de l’âme, que l’on sent être sans remède et dont on n’a
plus qu’à se désespérer en silence ainsi que de l’humiliation d’une difformité physique : un éléphantiasis des lèvres ou une couenne de lard sur le nez.
Telle la mienne.
Ce que j’ai souffert, en ce foyer !
Car ces demoiselles, visiblement, me prenaient pour un phénomène. Intriguées et vaguement
inquiètes, elles se désignaient du coin de l’oeil cet obstiné et mystérieux visiteur, poli, joli, bien
peigné, dont on ne connaissait ni le nom ni la voix, qui passait des soirées entières à ramper d’un
angle de murs à une embrasure de porte. Mais deux, surtout, m’exaspéraient par leur air de se
moquer de moi, leur façon de pincer les lèvres sur des fous rires qui se contenaient. Leur discrétion
dans la raillerie m’était devenue insupportable au point que, les nerfs s’en mêlant, j’en étais arrivé —
oserais-je le dire ? — à souhaiter QU’ELLES MOURUSSENT ! ! ! Oui, pas plus que ça ! on m’eût
offert de me vendre leur disparition, que je l’eusse achetée de mon âme, à l’instant même, sans en
marchander les moyens.
Pauvres enfants !

Et tout cela parce que l’audace me manquait de leur mettre la main au derrière.
Vous me direz :
— Quand on est aussi bête que ça, on reste chez soi ; c’est bien simple.
Oui, mais quand on est amoureux ?
Et je l’étais.
Du reste. il faut dire une chose : il y avait de quoi.
Mlle Mariannet, la commère de la revue alors en représentation sur la scène des Folies-Modernes,
était une admirable personne au dur visage de Junon que paraient deux yeux inquiétants, de ces
yeux myopes qui furètent sans cesse, cherchent on ne sait quoi autour d’eux, semblent
perpétuellement en quête de quelque mal nouveau à faire. Certes elle n’était pas trop grande, mais
combien elle l’était assez et qu’elle s’était arrêtée à temps, bonté divine !… qu’elle s’était arrêtée à
temps !
Pourtant elle avait eu cet esprit ; en sorte que, de ses bras nus et gonflés de robuste jeunesse, de ses
jambes que proclamait, avec l’intention de les taire, une mousseline constellée d’étoiles, et de ses
reins, et de ses hanches, et de tout, enfin, ce qui étai

t elle, surgissait la Beauté elle-même, dans le
resplendissement auguste de son triomphe. Ah ! c’est un fait ; pour un novice je n’avais pas raté le
coche ; j’avais mis dans le mille tout de suite.
Quant à en avoir soufflé mot… Incapable, vous pensez bien..
Non ; mon âme avait son secret, ma vie avait son mystère, telles l’âme et la vie du bonhomme
d’Arvers au début du sonnet illustre. Ver de terre amoureux d’une étoile d’opérette, je vivais en
l’ivresse immense de la voir, la détresse de ne la voir plus, l’anxiété de la revoir encore, et le
délicieux soulagement, où se délassait tout mon être, à remettre enfin la main dessus.

CHAPITRE III


L’amour, c’est l’idée qu’on s’en fait ; chacun le pratique à sa manière, au prorata des mérites qu’il lui
prête et de l’estime dont il l’honore. Vous êtes, vous, d’une génération qui est peut-être dans le vrai
en le tenant quantité négligeable ; moi. je ne l’admets qu’imbécile à force d’être sentimental.
Je suis homme, quand l’amour me prend, à acheter une mandoline et à en jouer des airs sous la
fenêtre de la bien-aimée.
Et ceci à quarante-sept ans !… et avec la gueule que j’ai !
C’est vous dire si Mlle Mariannet trouva des fois, à son nom, chez le concierge du théâtre, des
poésies signées X…
À part ça, rien du tout, d’ailleurs, — que mes reculs éblouis devant elle comme devant le Saint-
Sacrement lorsqu’elle traversait le foyer, et mes regards qui la suivaient de loin, accrochés à la traîne
promenée de

sa tunique dont ils devenaient en quelque sorte l’invisible prolongement.
Ça pouvait durer longtemps.
Mais les femmes sont tellement l’Amour qu’elles dépisteraient un soupirant sous la dalle scellée
d’une tombe.
Il arriva qu’un noir, Mlle Mariannet, au moment

où je m’y attendais le moins, fit devant moi une
brusque halte.
Elle avança vers mon visage les minces à-jour de ses cils presque clos, et :
— Qu’est-ce qu’il a donc, ce petit, fit-elle, à me regarder comme ça. tout le temps, avec des yeux de
merlan frit ?
J’eus l’impression que, soudain, le sang de mes veines tournait en huile
Le sol, sous mes pieds, fléchit.
— Moi ? balbutiai-je éperdu ; moi ?
Elle poursuivit :
— Bien sûr, vous. Non, mais il est rigolo, ce gosse ; je n’ai pas vu son petit manège, peut-être.
Autour de nous des gens riaient. L’épouvante du ridicule me donna des témérités.
— Et quand même ? ripostai-je dressé sur mes ergots. Si je suis amoureux de vous, moi ?
— Amoureux !…
— Oui, amoureux. Vous êtes assez belle fille pour ça. Et puis quoi : je ne suis pas le seul, je pense.
— Oh ! dit Mlle Mariannet, vous pouvez même en être sûr.
Elle dit, et, ouvrant l’écrin qu’était sa bouche sur

les perles qui étaient ses dents, elle se mit à rire,
mais à rire !…
Moi ?… le seul amoureux qu’elle eût ?…
L’hypothèse lui apparaissait si bouffonne, si bizarre, si imprévue, qu’elle la jugeait la plus
réjouissante du monde et qu’elle en riait à pleines lèvres, d’un rire de mâle où hurlaient de
monstrueux atavismes, des gaîtés de garçon boucher, toute l’écume du sang de rustre qui lui courait
sous la peau en petites couleuvres azurées. Même, à la fin, ça devenait insultant, ces éclats jetés
comme des noms à mon ingénuité jalouse. Je vis le moment où j’allais perdre patience et lui lancer :
«  — Taisez-vous donc ; vous m’exaspérez, mademoiselle. Si vous traînez après vos jupes des
régiments de chiens en rut, ayez la pudeur de le taire. » Une chose m’en empêcha ; la survenue de
l’avertisseur, qui, de la porte, braillait dans le portevoix de ses mains :
— En scène, la commère !… en scène !
— Voilà ! cria Mlle Mariannet.
Déjà elle était envolée. J’éprouvai, à ne l’avoir plus là, je ne sais quel sentiment complexe, fait
d’allégement et de regret, et je rentrai chez moi plein de trouble. Mais le lendemain, comme je débarquais au

foyer des artistes, je l’y trouvais toute seule, les reins creusés, les coudes hauts,
occupée à se lisser les tempes devant la glace.
— Ah ! fit-elle sans se retourner, voilà mon petit amoureux.
— Bonsoir, dis-je
— Ça va bien ?
— Et vous ?
Je compris que nous étions amis
Gentiment nous nous sourîmes ; et aussitôt, fidèlement, le même miroir où se reflétaient nos deux
têtes, renvoya à chacun de nous le sourire qui lui était dû.


CHAPITRE IV

L’âme des jeunes hommes est une fleur, comme en est une le corps des jeunes femmes.
Jeunes lèvres contre jeunes lèvres, avec ça on lait un bouquet.
Nous eûmes, Mlle Mariannet et moi, des amours de fille à enfant, délicieuses, pleines chez elle de
gentillesses gamines, chez moi de ces gâteries d’aïeul où se complaisent et se satisfont les tendresses
vraiment délicates Grâce aux misérables vingt sous qu’en se saignant aux quatre veines me donnait
ma pauvre maman pour mes plaisirs de la journée, je trouvais le moyen — ô ingéniosité ! — de la
bourrer de chatteries, d’avoir toujours les poches pleines d’une confusion de sucreries empoissée, sur
lesquelles elle s’élançait avec une voracité affamée. Car les filles ont ce côté charmant : leur égalité
d’enthousiasme devant

le cadeau quel qu’il soit, leur pareille exclamation de joie pour une Victoria à
quatre ou pour un cornet de berlingots.
À cet égard, Mlle Mariannet ne laissait rien à désirer.
Même répétition tous les soirs.
J’arrivais.
Elle :
— Mes bonbons ?
Moi, faisant la bête :
— Vos bonbons ! Quels bonbons ? Je ne sais ce que vous voulez dire, je n’ai point de bonbons pour
vous

, moi.
Alors, elle se faisait câline, elle avait les rires complaisants d’une personne qui sait qu’on plaisante,
prend en bonne part la plaisanterie et montre, n’ignorant point qu’elle en sera récompensée, comme
elle a un bon caractère.
Et le courage me manquait de lui tenir longtemps rigueur ; je les lui donnais, ses bonbons ; mais
combien parcimonieusement ! diraient nos messieurs d’aujourd’hui.
Je les arrachais de leur enveloppe avec les efforts les mieux joues et je les lui offrais un à un, riant
de voir s’allumer en ses yeux les convoitises d’un bébé à qui on donne ses étrennes, et tressaillir
d’aise, sous la jupe, la croupe superbe de cette grande bringue, moitié chatte, moitié jument.
Tenez, j’ai encore dans l’oreille l’écho du cri de joie qu’elle poussa pour une pipe de sucre rouge ; de
la voix pénétrée dont elle me dit : « Merci ! » un soir où je lui avais donné, liés avec une faveur
tendre, un’paquet de minuscules journaux enveloppant du chocolat.
Quelle gosse !
Elle était de celles qui, arrivées à l’âge de la première communion, y demeurent et s’y

cramponnent, ayant accompli en entier le cycle de leur évolution intellectuelle.
Elles sont quelques-unes comme ça.
Lestées à onze ans, une fois pour toutes, du bagage d’expérience qui doit les mener jusqu’à la mort,
elles se baladent, le front haut, à travers une vie imbécile, hérissée de banalités comme la
conversation d’un garçon coiffeur, où grouillent confusément le stupide préjugé, la susceptibilité
sotte, la rage de parler sans savoir, l’attendrissement à propos de tout, excepte bien entendu, de ce
qui en mérite la peine, et la même passion fatale pour tout ce qui est sucrerie, niaiserie, ou toréador.
Belles têtes, certes ; oh ! très belles têtes !… mais de cervelles, aucunement.
Oui, elles sont comme ça quelques-unes.
La vérité me force pourtant à le dire : au régiment des perruches, Mlle Mariannet eût pu être
tambour major.
Sa taille le lui eût permis, et aussi l’insondable point de profondeur où atteignait sa puérilité.
Elle ne fut jamais ma maîtresse. Pourquoi ? je n’en sais rien, car je l’eusse voulue

que, mon Dieu, je
n’eusse eu que la peine de la prendre.
Mais qui saura jamais chanter en vers suffisamment pompeux les puretés du premier amour et ses
humilités exquises ?
J’aimais Mlle Mariannet à la façon de ces vieux maniaques qui, volontiers, s’iraient tous les jours
pâmer d’aise devant la vierge de Murillo et que l’idée de l’avoir à eux ferait sourire d’incrédulité. Le
jour où je poussai l’audace jusqu’à l’appeler, « Marthe » tout court, je pensai que je la possédais, et
j’eus un instant, devant les yeux, le voile embrouillasse du spasme.
En fait, mes espérances flottaient dans un halo, imprécises, informulables.
Elles pataugeaient en de vagues visions, d’une candeur à faire frémir : évocations de tête-à-tête à
l’abri des regards indiscrets, suppositions de longues promenades sous l’ombre des forêts touffues,
pleines de fraîcheurs et d’oiseaux ; tout le déchaînement de folles chimères qui font les jeunes gens
idiots et par conséquent délicieux.
Mais surtout une idée fixe me hantait : l’inviter à déjeuner !

Où ?
Avec quel argent ?
Problème !… que je ne me posais même pas, en ma belle confiance de gamin qui risque le tout pour
le tout, joue à faire l’homme, se donne les allures cousues d’or du monsieur qui régale les dames et
se lance à corps perdu dans de platoniques largesses.
Et tout le temps j’en revenais là :
— Venez déjeuner avec moi. Marthe ! Hein, voulezvous venir déjeuner avec moi ? Cela me ferait tant
de plaisir !
Elle riait :
— Mais non ! mais non Et j’insistais :
— Mais si ! mais si !
Pauvre nigaud grisé du besoin d’épater et qui ne se pose pas la question : « Que deviendrais-tu,
malheureux, avec tes vingt sous par jour, si par hasard elle acceptait !… »
Un soir, elle l’accepta.
— Eh bien, c’est entendu. Demain, à la Maison d’Or. À midi.
— J’y serai, répondis-je.
Le sang figé en mes veines, j’eus l’extraordin

aire force d’âme (où la puisai-je ? je n’en sais rien), de
lui baiser le bout des doigts en murmurant : « Que vous êtes bonne ! » cependant qu’en ma tête
martelée d’inquiétudes, naissait l’extravagant projet d’emprunter au père Lécuyer les cinquante
francs indispensables au règlement de l’addition.

CHAPITRE V


Comme par hasard, cet excellent homme, au même instant où je lui tombai sur le poil, était en train
de faire, des faux à la clarté blanche d’une lampe posée près de son coude, sur la table.
Si bien que mon entrée en coup de vent lui causa une révolution.
Un sursaut brusque l’avait mis debout et il demeurait, blême d’émoi,

la dextre ouverte sur le sein
gauche et contenant des palpitations.
— Mon Dieu, que c’est bête !… Mon Dieu, que c’est bête !…
Il avait cru que c’était les gendarmes, je pense. Il se remit tout de suite, d’ailleurs ; et le visage orné
d’un, sympathique sourire : — Ah, ah ! c’est vous ! Salut à la jeunesse, dit-il.
Il questionna :
— Que puis-je pour votre service ?. J’exposai mes prétentions :
— J’ai une dame à déjeuner, demain. C’est une affaire de cinquante francs, dont je n’ai pas le premier
sou.
— Diable !
— Alors, j’ai pensé que peut-être vous voudriez bien me les prêter. Je vous les rendrai, monsieur ; oh !
je vous les rendrai, je vous le jure ! Je vous donnerai par petits acomptes et…
Mais, transfiguré déjà, le père Lécuyer était devenu touchant.
Il répétait :
— Cinquante francs !

..
— Et où voulez-vous que je les prenne ?… Que je vous prête cinquante francs ? moi ?… Mais depuis
deux jours, pauvre enfant, je cours Paris pour les trouver !
Le larmoiement faisait partie de ses petits talents de société.
Il se mit, ce vieux crocodille, à pleurer de véritables larmes ; oui, de vraies larmes, plus grosses que
des alcarazas, et qui tombaient de ses yeux, une à une, au point que j’en étais malade
d’attendrissement.
Je finis par lui dire :

Ne vous chagrinez pas. Je sais bien que ce n’est pas, le bon vouloir qui vous manque !
— Dieu !…
Et pour me montrer, en effet, combien il en était pétri, il me donna un vague conseil auquel je ne
compris goutte, d’où il résultait qu’à ma place il eût fait, l’heure venue de la carte à payer, le
monsieur éploré qui a perdu sa bourse et la cherche dans toutes ses poches, tandis que la dame
insinue : « Voulez-vous un billet de cent francs ?… Vous me rendrez ça ;… cela n’a pas d’importance.
 »
Je vous dis que l’âme de cet homme était faite de fangeux limon !
Tout de même je sortis de chez lui Gros-Jean comme j’y étais entré, les mains vides mais l’esprit
terriblement inquiet.
Je longeais, plein de mélancolie, le sinistre corridor qui desservait la Direction, quand se rouvrit
soudain derrière moi la porte du père Lécuyer.
— Jeune homme !
— Hé ?
— Voyez donc Barthinet, au fait, me criait de loin lé père Lécuyer.
— Barthinet ?

Oui.
C’était l’auteur de la pièce.
Mais c’est à peine si je le connais, objectai-je déjà blême d’espoir et aussi de l’envie de me laisser
convaincre.
Ça ne fait rien, reprit Lécuyer : c’est un très gentil garçon qui ne demande qu’à obliger. Il vous
prêtera ça tout de suite. Vous le trouverez au café Courtois, au coin du passage Brady.
Merci.

CHAPITRE

VI

Le café Courtois était un petit café de cabots où volontiers, après la représentation, ces messieurs
des Folies-Modernes allaient manger une choucroute. Je les y trouvai au nombre de cinq, dont
Barthinet, qui justement parlait du père Lécuyer. Au sein de l’allégresse générale, il contait la
dernière de cet homme de bien : un truc de billets de faveur, qui n’en étaient pourtant pas, avec tous
les airs d’en être, et qui passaient comme tels au contrôle, ne payant plus ni les droits de l’auteur ni
le 10 p. 100 de l’Assistance Publique.
Un hasard avait amené Barthinet à mettre la main sur le cadavre ; d’où, entre lui et le père Lécuyer,
une discussion dont il avait encore chaud et au cours de laquelle la botte du vaudevilliste s’était
fâcheusement égarée dans le fond de la culotte du directeur.

Je compris alors l’insistance de celui-ci à me lâcher sur celui-là.
Barthinet qui me reconnut pour m’avoir vu quelquefois,
au foyer, se montra charmant avec moi. Il me tendit la main, se rangeant, m’offrant une place à ses
côtés sur le velours de la banquette.
— Qu’est-ce qui vous amène ?
— Uno démarche plutôt bizarre, répondis-je, et pour laquelle j’aurais plaisir à m’entretenir une minute
avec vous.

Comment donc !
Déjà il prenait son chapeau.
— Bonsoir, messieurs !
Et me poussant doucement devant lui :
— Je demeure à deux pas d’ici ; vous allez me faire un bout de conduite. Nous bavarderons en
marchant. Eh bien ?
— Eh bien, dis-je prenant le taureau par les cornes, cela est simple comme bonjour : voulez-vous et
pouvez-vous me prêter cinquante francs dont j’ai le plus grand besoin ?
La stupéfaction qu’il montra me fit rougir jusqu’aux oreilles.
— Oui, je sais, c’est un peu… sans gêne. Mais je suis dans une situation dont il faut à tout prix que je
sorte, Je ne sais à quelle porte frapper ; je me risque de frapper à la vôtre. Jeune homme, je vais à un
jeune homme.
Puis, après un temps :
— Ai-je eu tort ?
— Oui et non, répondit Barthinet. Oui en fait, car je n’ai pas le sou ; non en principe, car votre façon de
demander a une crânerie qui me plaît. Elle ne sent pas la sale carotte. Il est fâcheux que je sois si

pauvre, sans quoi je me fusse fait un plaisir de vous donner vos cinquante francs. Il ajouta :
— C’est pour faire une bêtise, sans doute ?
— Oui.
— Raison de plus. Quelle bêtise ?
J’exposai ma petite affaire. Lui écoutait avec une extrême attention, le visage un peu couché et le
bras coulé sous le mien.
De temps en temps, à la clarté tombée sur nous d’un bec de gaz, je distinguais son fin profil et le rire
muet de sa moustache.
Brusquement il n’y tint plus.
La nuque rentrée, le nez en l’air, le parapluie levé à bout de bras vers la lune :
Ah ! jeunesse ! jeta Barthinet aux sonores solitudes du faubourg Saint-Denis. Non, les jeunes gens
sont délicieux ! Il n’y a qu’eux pour s’aller fourrer dans des situations pareilles ! — Mon cher,
voulez-vous que je vous dise ? Eh bien, si je savais où les prendre, j’irais les voler de ce pas, vos
cinquante francs, rien que pour vous en faire cadeau :
Il ajouta :
— Du reste ce serait insuffisant.

Bouleversé :
— Insuffisant ! m’écriai-je ! Lui :
— Bien entendu.
— Vous croyez ? Il poursuivit :
Qu’est-ce que vous voulez faire avec cinquante francs ? Vous aurez déjà trente francs de fleurs. Oui,
oui, vous aurez de la chance si vous n’en avez que pour cinq louis.
Il dit, rit, et devint rêveur, vaudevilliste en mal d’enfant, lâché toutes voiles dehors à la recherche de
la scène à faire.
— Attendez donc… Attendez donc !… Puis :
— Ça y est ! voilà j’ai trouvé. Vous allez à votre rendez-vous comme si de rien n’était.
«  Votre amie arrive.
Vous :
«  Chère belle, voulez-vous me permettre ?… »
«  Coût : les trente francs de fleurs en question, que vous avez fait acheter par le chasseur de la Maison d’Or.
«  La dame s’excl

ame.
«  Vous : « Ce n’est rien ! Vous allez voir tout à
l’heure. Je vous ménage une surprise sur laquelle vous ne comptez guère ! »
«  À

table, la dame se récrie sur la magnificence du menu, la délicatesse des mets. « Vous me traitez
en reine », dit-elle. Vous : « Attendez donc la surprise » .
«  Le dessert arrive, splendide !
«  Il y a un bananier tout entier sur la table, chargé de bananes, que vous avez fait venir de l’Inde tout
exprès.
«  Cri de la dame : « C’est la surprise ? » Mais vous : « Vous vous trompez, madame ; la surprise,
vous allez l’avoir. »
Et là-dessus, tirant de votre poche un revolver de fort calibre, vous vous en faites sauter le caisson.
Hein ! Voilà qui n’est pas banal ! Qu’est-ce que vous pensez de ça ?
— Je pense, dis-je, que j’aimerais mieux que quelqu’un me prêtât cinquante francs.
Il pouffa.
Pauvre petit diable ! J’ai l’air, de me moquer de son histoire. Point du tout ; je la trouve au
contraire touchante.
Il me heurta l’épaule, d’une bourrade, affectueuse : — Allons conclut-il, allons ! Ne vous
découragez pas ; la nuit vous portera conseil ; et il n’est point

de situation si inextricable qu’on n’en
sorte. Ça s’arrangera, allez. Bonsoir.
Et-là-dessus il rentra chez lui tandis que je rentrai, moi, chez moi, pensant avec un éloquent
hochement de tête :
Eh bien, me voilà joli garçon. Comment vais-je me tirer de là ?

CHAPITRE VII


On dit de la solitude qu’elle est mauvaise conseillère.
Eh bien, et le mauvais sommeil ?
De deux heures du matin, heure où je me mis au lit, jusqu’au moment où j’envoyai promener le drap
avec un geste désespéré, ah ! j’en écopai un, de sommeil !
Et quand je dis un, je suis modeste ; j’en écopai bien une quinzaine, de ces affreux petits dormirs qui
vous brisent un monsieur comme une volée de coups de triques, où se trahit la préoccupation de
l’âme, en solutions à la fois heureuses et si évidemment chimériques que vous n’y prenez même pas
de soulagement passager.
Tantôt c’était un télégramme de Mlle Mariannet : « Impossible de venir. Ne comptez pas sur moi. »
Ouf ! Mais à une seconde lecture il arrivait cette chose curieuse, que, sur le bleu pâle de son fond, le
bleu des caractères ne se détachait plus, brusquement pâli

lui-même, jusqu’à être devenu illisible..
Moi, la vie petit à petit se faisant sa place dans le songe, je pensais : « Ce n’est pas naturel. C’est un
cauchemar. Je dors, je dors. » Et je dormais si bien qu’à la même minute j’avais déjà cessé de
dormir, la nuque dans l’oreiller et les yeux grands ouvert sur la tache livide de la fenêtre. Tantôt je
me voyais quittant le restaurant, Mlle Mariannet au bras. La note acquittée ?… Ah ! voilà ?… Sans
doute, pourtant ; encore que la question se posât à ma— logique : « Par quelle main mystérieuse,
alors ? » — Peut-être, aussi, avaisje, sans m’en être aperçu, conclu arrangement à l’amiable, ou
bénéficiais-je de cette sérénité avec laquelle sait l’âme, dans le rêve, accueillir les événements du
plus surprenant imprévu. Cette hypothèse, peu à peu, s’implantait en mon esprit, elle s’y développait
en tache d’huile, elle finissait par hurler d’évidence. Et tout à tout : un carré pâle devant les yeux ;
sous la nuque une tiédeur de plumes… L’affreux éveil encore une fois !
— Ah ! bon Dieu !
Je sautais, baigné de sueur, sur mes pieds.
— Quelle heure ? — Trois heures moins un quart !… Comment ! je n’ai dormi que deux minutes ?

Mais un cauchemar, surtout, persécutait mon sommeil, le hantait presque sans répit avec
l’obstination d’une brute qui a inventé une bonne, scie et vous en larde comme une escalope, tout
vif : la pluie… — vous connaissez ça, — la pluie des pièces de dix sous qu’a semées par les trottoirs
des rues une prodigalité folle ou une étourderie sans nom. C’en était une, d’abord, puis deux ; et puis
cinq, et puis dix, et puis vingt, et puis cent ! Ravi plutôt qu’étonné, surpris seulement qu’autour de
moi les passants demeurassent aveugles à cette manne bienfaisante visible pour moi seul, je
recueillais les pièces de monnaie à pleines mains et je voulais les mettre en ma bourse, mais celle-ci
débordait déjà de louis qui y étaient venus tout seuls, par l’intervention du Saint-Esprit. Alors
j’emplissais mes poches, qui regorgeaient bientôt à leur tour. En sorte que. tremblant de joie, je
commençais à me dire ! « C’est assez ; j’ai maintenant plus qu’il ne me faut », quand insensiblement,
par lentes gradations, la vision s’obscurcissait. Des inquiétudes s’emparaient de moi, la crainte d’être
la dupe d’une hallucination mensongère… C’était la vie, un instant sortie, qui rentrait tranquillement
chez elle, et, à travers une dernière brume de rêve, me jetait comme

jadis le monstrueux Simon au
pauvre petit Louis XVII :
— Tu dors, Capet ? Et je ne dormais plus. Quelle nuit !…
Certainement, dix fois au moins, je retombai en sursaut, du haut de ce même cauchemar, dans le
réveil et dans les ténèbres de la chambre.
Je sais bien que j’eusse pu, au jour, télégraphier moi-même à Mlle Mariannet : « Ne comptez pas sur
moi ; impossible de venir. » C’eût été la question tranchée. Mais le misérable orgueil des
hommes ?… Il faut en tenir compte pourtant, depuis le temps qu’il régit le monde. Accepter que
Mlle Mariannet pensât de moi ceci ou cela ? Consentir à ce qu’un soupçon de vérité put effleurer
une minute sa perspicacité de rouée ?
Jamais !
— À cette horrible supposition, je sentis se révolter en moi des tas de fibres chatouilleuses ; ce fut en
ma vanité, que menaçait une blessure, une bousculade de sentiments tous plus bêtes les uns que les
autres : la peur du qu’en-dira-t-on, le dédain haineux de ma jeunesse, la basse envie, est-ce que je
sais ! Et notez
la question argent mise à part, supposé

e n’être point surgie, — que l’idée du soul-à-seul avec Mlle
Mariannet inquiétait mon ingénuité et troublait ma fleur d’innocence au point de me donner la
colique ! Bah ! il n’est tels entêtements que les entêtements imbéciles, et c’est ainsi que j’en arrivai,
malade d’insomnie, à la fin, et d’entêtement qui proteste, et d’impuissance qui ne veut pas en
convenir, et d’aveuglement de parti pris devant les choses et les dieux, à jeter tout bas : « Si ! je le
sais ! » à la voix, la mauvaise voix, lentement élevée près de mon oreille et y marmottant : « De
l’argent ! Ne sais-tu pas où il y en a ? "
Il y en avait sous ma main, à deux pas, de l’autre côté de la porte.
Oh ! la pauvre boîte de bois blanc, sans un cadenas, sans une serrure, où reposaient, confiantes, les
maternelles économies !
La tentation devint trop forte.
Je me levai… Je poussai la porte, qui ne cria pas. D’une main tremblante de voleur, je soulevai le
couvercle de la boîte, et, à tâtons, je pris un billet de cent francs. Mais’ça ne me porta pas bonheur.
Trop de remords me prenaient à la gorge tandis que je retenais mon souffle pour mener à bonne fin
ma mauvaise action, mêlés à des terreurs trop grandes d’être

brusquement découvert. J’y gagnai une
maladie de cœur, que je soigne en vain depuis trente ans, qui ne fait que croître et embellir, et dont
je crèverai un de ces quatre matins, comme une simple bulle de savon


CHAPITRE VIII

Arrivé au rendez-vous avec vingt minutes d’avance, je m’étonnai un petit peu qu’elle ne fût pas déjà
là.
À mon entrée, plusieurs garçons s’étaient levés, empressés.
L’un d’entre eux s’approcha de moi, vint solliciter mes ordres.
— Monsieur déjeune ?
— Oui. Tout à l’heure. J’attends l’arrivée de quelqu’un.
Il s’inclina.
C’était en vérité un beau, un très beau monsieur, ce garçon.
Sa solennelle correction était celle d’un ambassadeur, et ses joues, à peine frottées d’une couche de
favoris trop bruns, évoquaient une idée de tartines de caviar qu’aurait graissées la main économe
d’une marât

re.
De son bras il me désigna une table à deux ; près de la fenêtre.
— Monsieur et Madame seraient tout à fait bien, ici.
Et Madame !…
La perspicacité de cet homme me combla d’admiration.
— Soit.
Je m’installai à sa table, et je dois dire que, cinq
minutes, j’y goûtai, dans toute sa douceur, l’impression de cette chose ineffable : le bien-être.
Ah ! Paris le matin, au soleil ! — J’en avais devant

moi la débordante allégresse, son grouillement,
de vies emmêlées, ses allées et venues d’ombrelles, ses reflets de beau temps dans les carreaux des
fenêtres et sur les flancs vernis des fiacres : joie des yeux, qui se venait achever sous les miens,
accrochée en mille paillettes aux minces filets des couverts, aux cristaux biseautés des verres et des
carafes, aux compliqués réseaux de métal emmaillotant l’outremer sombre des salières. En un même
angle du plafond, le verre d’absinthe que j’avais demandé pour la forme et que faisait trembler près
de mon coude le passage des omnibus chassait et maintenait un pâle tremblotement (quelque chose
comme le vol, sur place, d’un papillon énorme et flou), et vraiment, cinq minutes durant, la vie
m’inonda de ses charmes.
Surtout qu’ayant demandé, à consulter la carte, sous couleur de dresser mon menu, j’avais eu la joie
de constater une certaine disproportion entre le prix marqué des plats et l’idée que je m’en étais faite.
J’avais cru à au moins cent sous par rondelle de saucisson, en ma simplicité naïve. Grâce à Dieu, un
simple coup d’oeil m’avait pleinement rasséréné. Deux louis, trois à la rigueur, et c’était les choses
faites plus que bien.

Le malheur est que la belle invitée ne se hâtait point d’apparaître. Midi arriva, mais non elle ; puis le
quart après-midi. Des étonnements, en mon esprit, commencèrent à s’agacer.
— Qu’est-ce qu’elle fiche ? Qu’est-ce quelle fabrique ?
Cinq ou six fois, devant le perron, des voitures avaient fait halte ; des portières, qu’avaient chassées
par soubresauts des petites pattes gantées, de femmes, s’étaient violemment ouvertes ; mais
toujours, hélas, sur des pattes, sur des tailles et sur des frimousses qui n’étaient point les espérées.
Ah ! l’odieux supplice de l’attente ! et des ironies qui l’aggravent — les espoirs cent fois réveillés et
qui cent fois se recasent les reins ; le cher petit soulier jaune bien connu, tout à coup déposé sur un
marchepied de fiacre plus bas qu’une jupe aux larges losanges familiers… qui finit par être celle
d’une autre ; et la gaîté contenue du garçon de café qui détourne de vous ses regards, crainte que
vous n’y lisiez, comme en un livre ouvert, ces mots, dont le châtiaient sur l’heure des coups de botte
exaspérés :
— Ah ! ah !… Encore un lapin !…
La demie de midi ayant sonné, l’homme aux favoris

de caviar vint à moi pour la seconde fois, et
pour la seconde fois aussi, avec, du reste, la même déférence majestueuse qui m’avait tout à l’heure
conquis :
— Monsieur, demanda-t-il, déjeune ?
Pour la seconde fois, à mon tour, et une brusquerie sur la lèvre :
— Pardon ! Je vous ai dit : « tout à l’heure ! " répondis-je.
Pourtant, comme il s’éloignait :
— Dites-moi, garçon. Personne n’est venu me demander ?
La compatissante discrétion avec laquelle répondit : « Non, monsieur », cet homme qui, évidemment, avait flairé le dessous des cartes et m’eût pu accabler de goguenarderie assassine, lui
gagna toutes mes sympathies.
Plein de pitié pour ce pauvre diable, dont, en somme, j’accaparais une des tables pour une
consommation de dix sous :
Au fait, si ! Servez-moi, lui dis-je. Ce que vous voudrez, je m’en moque. Une côtelette, tenez ; et du
brie.
Il dut ne pas rester fermé au sentiment qui m’animait, car, tandis qu’il poussait devant moi une

assiette de fine porcelaine marquée au chiffre de la maison :
— Madame, glissa-t-il à mi-voix, s’est peut-être trouvée souffrante.
— Peuh !…
J’eus le geste indifférent du monsieur qui s’en bat l’orbite ; car je gardais encore l’espérance de la
voir débarquer à l’instant où je ne l’attendais plus, me chercher, vaguement souriante, autour de soi.
Seulement, lorsque se fût arrêtée devant une heure l’aiguille d’or de la pendule, les morceaux
devinrent trop amers sous mes dents ; je sentis que maintenant elle ne viendrait plus ; que des
choses extraordinaires avaient dû se passer depuis la veille.
Extraordinaires, oui ; mais lesquelles ?
Des folies me passèrent par la tête : des suppositions de l’autre monde, des visions de brusque
maladie, de suicide, d’assassinat, d’enlèvement ; toutes extravagances ridicules, faites pour
fermenter à souhait en une cervelle d’enfant impressionnable et bon.
Je luttai, mais une minute vint où je fus par trop malheureux.
— Garçon ! ma note ?
Mon dû soldé, je sautai dans une voiture.

Mlle Mariannet habitait boulevard Montmartre, 26„ je crois, au troisième. Je sonnai. Une bonne vint
m’ouvrir.
— Mlle Mariannet ?
— C’est ici.
— Puis-je la voir ?
— Elle est sortie.
— Sortie !…
— Oui, monsieur.

Quand ?
— Ce matin.
— Ah.
Je pris un temps.
— Dites-moi,… Mlle Mariannet était-elle en bonne santé quand elle est sortie ce matin ?
— Oui, monsieur. Certainement. Pourquoi ?
— Pour savoir. — Et… vous êtes sûr, qu’il ne lui est, rien survenu, depuis hier ? aucun contre-temps
regrettable ? un accident ? un deuil de famille ? quoi que ce soit ?
— Pas que je sache.
— Merci. Au revoir.
— Monsieur, je vous souhaite le bonjour. La porte retomba.
Je restai seul.
Comment, pas morte ? pas malade !… Alors quoi ? Pourquoi donc n’était-elle pas venue ?


CHAPITRE IX

La journée s’acheva pour moi dans des transes intraduisibles, et je vous réponds que ce soir-là je
filai de bonne heure aux Folies !
Au moment de tourner la rue du Château-d’Eau, dont le théâtre faisait l’angle, le taf me prit : j’avais
eu la soudaine vision de la grille close, que flanque, de droite et de gauche, coupant diagonalement
l’affiche du spectacle, un formidable et funeste relache.
Une suée me monta aux tempes, et mon cœur travaillé de pressentiments funèbres se mit à trotter
sec, si sec, en ma poitrine, que je dus prendre un court repos.

Rien de nouveau, du reste ; rien du tout. Comme toujours, encadrant le couronnement de la voûte
qui aboutissait au contrôle, flambaient en caractères de feu ces deux mots FOLIES MODERNES, et
au-dessous, inondé de lumière, se détachait en noir, sur le rose des affiches, le nom de Mlle
Mariannet.
J’en soufflai laborieusement.
Le deuxième acte, justement, commençait. Par les minces à-jour de la barrière à claire-voie qui
fermait le Café du Théâtre, m’arrivait l’aigu grelottement de la sonnette de l’entr’acte appelant sans
se lasser au public.
Je me hâtai. Je pénétrai sur scène, par la communication, et ayant, d’une poussée discrète, chassé
devant moi les tambours du foyer, je vis une chose qui me combla de joie.
La nuque mirée en la glace et reposant aux moulures d’un cadre malade de la lèpre rouge, Mlle
Mariannet se faisait du bon sang.
Son talon gauche en équilibre sur le coude de son pied droit, elle allongeait entre l’écartement
scabreux de sa tunique la royale magnificence de ses jambes habillées d’un trop pâle maillot ; et ceci
devant trois cocodès qui lui faisaient leur cour

à coups !
de saletés et, du regard, me la possédaient sous le nez, tranquillement.
Il faut le dire ; elle se montra avec moi, aussi charmante que possible.
Elle m’aperçut sitôt qu’entré, myope savante, aux
yeux clignés sur la vie, tels des yeux fouilleurs d’antiquaire
sur le détail, dont il ne faut rien perdre.
d’un bibelot précieux et rare. Tout de suite elle tourna
vers moi l’incertain sourire amusé qui lui traînait

sur les lèvres, l’accentuant, à mon intention, d’un petit salut imperceptible.
Pourtant, comme je n’y répondais pas, elle s’étonna Ses paupières ne furent plus que deux minces traits d’ombre, frangés de brun, et qui cherchaient.
— Ça ne va pas ? me cria-t-elle de loin.
Puis, sans attendre ma réponse, après un : « Pardon ! une minute ! » jeté aux trois petits crevés, elle
vint à moi, toujours souriante.
— Vous avez quelque chose à me dire ?
De cette voix où, sans aigreur, se plaignent les tendresses froissées :
— Marthe, vous n’êtes pas venue, reprochai-je.
Si simplement que l’idée ne put naître en moi, rne minute, de mettre en doute sa sincérité :
— Venue ?… fit Mlle Mariannet. Où ça, venu 3 ? Je repris :
— Vous s’avez bien.
— Moi ?
— Souvenez-vous, Marthe !… dis-je encore. Hier au soir, voyons ?… À cette place ?…
Elle ne comprenait pas. Je dus spécifier :
— Vous aviez été si mignonne… Vous m’aviez fait espérer que nous déjeunerions ensemble.

Ce rappelé la jeta à une rêverie profonde. Deux ou
trois fois, elle répéta, fouillant de bonne foi ses souvenirs.
— Ensemble ?… Déjeuner ensemble ? Brusquement elle tapa l’une à l’autre ses mains ;
sa bouche s’illumina d’une gaîté gamine :
— Tiens ! s’exclama-t-elle ; c’est vrai ! Ça m’était sorti de la tête..
Et là-dessus :
— Vous m’excusez, hein ? Je suis avec des messieurs.
Voila.
J’en avais pour cent francs, — puisés, Seigneur, à quelle source !… —pour vingt-quatre heures
d’anxiétés, d’humiliations, d’affreuses angoisses ; et pour des semaines dont avait peuplé chaque
instant la préoccupation unique d’être à Elle. Sans doute je n’avais point pensé qu’elle m’aimât (les
enfants, tout à l’ardeur de se livrer, n’ont point de ces ambitions), mais enfin, si peu que ce fût, je
croyais être quelque chose à sa reconnaissance attendrie, et si je lui avais fait, de mon cœur, une
façon de nid douillet, c’était avec l’espérance qu’elle s’y sentirait au chaud.
Ah ! o

uais !
Elle s’en foutait bien.
Je m’en rendis un compte si exact, que toute ma sensibilité regimba comme sous l’insulte d’une
calotte. Je sentis s’effondrer bruyamment et se briser au fond de moi-même des infinités de petites
choses, fragiles, fragiles, fragiles ; et mes yeux, soudainement ouverts, se fixèrent, épouvantés, sur
l’infini de sécheresse, d’ingratitude noire et d’inconsciente férocité auquel peut, le sourire aux lèvres,
atteindre une femme point méchante.
Cependant l’avertisseur, surgi sur le seuil du foyer, braillait depuis une minute, à en ébranler les
carreaux :
— En scène, la commère ! en scène !
— J’y vais ! dit Mlle Mariannet qui enfin voulut bien se lever et gagner sans se presser la porte.
M’ayant heurté de son coude nu, au passage :
— Pardon ! fit-elle.
Et son sourire l’excusait, son sourire affectueux et doux, de chaque soir.
Le sang ne me fit qu’un tour.
— Saute dessus ! criait ma jeunesse bafouée,
— Étrangle-la ! hurlaient à l’unisson mes bons sentiments méconnus.
Je balançai entre l’étranglement et la si

mple paire de gifles, après quoi, homme des demi-mesures,
je pris un moyen terme : les larmes. Je filai à l’anglaise, sur la pointe du pied, et je gagnai la nuit
d’un couloir, où, l’avant-bras au salpêtre d’un mur et le front sur le poignet, je pleurai longuement,

tout bas, le bien perdu, les fleurs gâchées, et les perles jetées aux cochons.