Agamemnon (Sénèque)/1834

Traduction par E. Greslou.
AgamemnonC. L. F. Panckoucke3 (p. 9-109).
PERSONNAGES


AGAMEMNON.
CLYTEMNESTRE.
ÉGISTHE.
ÉLECTRE.
CASSANDRE.
LA NOURRICE.
STROPHIUS.
L’OMBRE DE THYESTE.
CHŒUR DE FEMMES D’ARGOS OU DE MYCÈNES.
CHŒUR DE TROYENNES.
ORESTE, PYLADE, personnages muets.
EURYBATE.

ARGUMENT.

L’ombre de Thyeste, poussée par le désir de la vengeance (voyez l’Argument de Thyeste), vient exciter son fils Égisthe au meurtre d’Agamemnon. A peine de retour dans son palais, le vainqueur de Troie est enveloppé dans un vêtement d’où il ne peut s’échapper, et mis à mort par Égisthe, secondé de Clytemnestre qu’il avait séduite en l’absence de son époux. La maîtresse d’Agamemnon, Cassandre, est ensuite arrachée des autels et égorgée. Électre est jetée en prison pour avoir fait emmener son frère Oreste.

ACTE PREMIER.


Scène I.


L’Ombre de THYESTE.

Échappé des profondeurs du Tartare, j’ai quitté le sombre empire du Jupiter souterrain, pour monter sur la terre, moi, Thyeste, et je ne sais laquelle de ces deux parties du monde je déteste le plus. Je fuis les hôtes de l’enfer, et ceux de la terre fuient devant moi. Mon âme est saisie d’horreur, et l’effroi glace tous mes membres. Je vois le palais de Tantale, et surtout le palais d’Atrée. Voici le seuil antique de la maison de Pélops. C’est là que les rois des Pélasges viennent recevoir leur couronne. Voilà le siège royal de ces hommes orgueilleux qui portent le sceptre en leurs mains. Cette salle est celle de leurs conseils, cette autre s’ouvre pour leurs banquets solennels.

Retournons : ne vaut-il pas mieux rester au milieu des tristes fleuves de l’enfer ? Ne vaut-il pas mieux voir le gardien du Styx agiter sur son triple cou sa crinière de serpents ? Oui, je préfère ces lieux où le malheureux Ixion, attaché sur sa roue, tourne rapidement sur lui-même ; où Sisyphe se consume inutilement à rouler cette roche qui retombe toujours ; où un vautour avide ronge le foie sans cesse renaissant de Tityus ; où, dévoré d’une soif ardente au sein d’un fleuve, le vieux Tantale cherche en vain à saisir les eaux qui échappent à ses lèvres, expiant ainsi le repas funeste qu’il servit aux dieux. Mais que son crime est peu de chose parmi ceux de notre famille !

Rappelons-nous tous ces coupables de mon sang dont les noms se remuent dans l’urne de Minos. Moi, Thyeste, je les vaincrai tous dans ma carrière, mais je serai vaincu par mon frère ; mes flancs ont servi de tombeau à mes enfants et je me suis nourri de mes propres entrailles. Ce crime étant l’ouvrage du destin me laissait pur encore ; mais bientôt le sort me pousse à un forfait plus grand, et m’ordonne d’aller souiller le lit de ma fille. Au lieu de me révolter contre cet ordre fatal, je l’ai accepté avec joie. Ma chair est donc entrée dans celle de tous mes enfants ! ma fille, cédant à l’oracle, a porté dans son sein un fils digne de moi. Le cours de la nature est troublé ; j’ai mêlé, par un crime horrible, le père et l’aïeul, le père et l’époux, les enfants et les petits-enfants, le jour et la nuit. Mais enfin, après tant de malheurs, il faut que cet oracle obscur trouve son accomplissement. Le roi des rois, le chef de tant de chefs, Agamemnon, qui des mille vaisseaux marchant sous ses étendards couvrait la mer de Phrygie, rentre vainqueur après dix années d’absence, et va présenter la gorge au glaive de son épouse. Encore un moment, et le sang d’Atrée à son tour va couler dans ce palais. Je vois d’ici des armes, des épées, des haches à deux tranchans, et la tête du roi fendue en deux. Tous les crimes s’apprêtent ; les embûches, le meurtre, le sang, mais surtout le festin royal. Égisthe, voici l’heure pour laquelle tu es né. Quoi ! ton front s’incline sous le poids de la honte ! ton cœur hésite et ta main tremble ! Pourquoi délibérer en ton cœur si tu dois exécuter ce dessein ? pourquoi te tourmenter par le doute et t’interroger toi-même ? Songe à ta mère, et tu verras que tu le dois.

Mais pourquoi cette nuit d’été, qui devrait être si courte, s’allonge-t-elle jusqu’à la mesure des nuits d’hiver ? Quelle puissance retient encore au ciel les étoiles mourantes ? C’est moi qui arrête le soleil. Fuyons, et rendons le jour au monde.


Scène II.


CHŒUR DE FEMMES D’ARGOS.

O Fortune ! divinité funeste aux rois soumis à tes caprices, tu places toujours la grandeur souveraine sur une pente rapide au dessus d’un abîme. Le sceptre ne laisse aucun repos à ceux qui le portent, ils ne sont jamais assurés d’un seul jour. Mille soucis renaissans les travaillent, et chaque moment soulève de nouvelles tempêtes dans leur sein. Les tourmentes qui battent les vagues émues entre les deux Syrtes d’Afrique, les orages qui remuent jusque dans ses dernières profondeurs l’Euxin, voisin du pôle glacial, et soumis à la brillante constellation du Bouvier qui jamais ne se plonge dans l’azur des mers, sont moins furieux et moins effroyables que ces révolutions qui précipitent la fortune des rois. Ils aiment et craignent tout ensemble la terreur qu’ils inspirent. La nuit n’a point pour eux de sûr asil ; le sommeil qui endort toutes les douleurs ne peut suspendre le cours de leurs alarmes.

Quels palais de roi le crime et la vengeance n’ont-ils pas renversés ? quel trône n’est pas ébranlé par une guerre impie ? La justice, l’honneur, la foi sacrée du lit conjugal, s’exilent des cours ; à leur place vient Bellone aux mains ensanglantées, et la cruelle Erinnys, qui enfonce au cœur des superbes ses brûlans aiguillons, et s’attache aux maisons trop puissantes qui sont destinées à périr en un moment.

Sans combats même et sans perfidies, les grandes choses tombent et s’affaissent sous leur propre poids ; cette haute fortune vient à ne pouvoir plus se porter elle-même. Les voiles, enflées par un vent favorable, craignent le souffle impétueux qui les emporte. La tour, qui va cacher sa tête au sein des nues, gémit sous les coups de l’Auster pluvieux. Au sein des hautes forêts qui projettent une ombre immense les chênes séculaires sont brisés par les orages. La foudre tombe plus souvent sur les collines orgueilleuses ; les grands corps offrent plus de prise aux maladies. On laisse les moindres animaux courir et s’égarer dans les pâturages ; mais les plus nobles têtes des troupeaux sont réservées pour les sacrifices. Tout ce que la fortune élève, c’est pour le renverser ensuite ; mais la médiocrité donne une plus longue durée. Heureux l’homme qui, modestement caché dans la foule, ne laisse entrer dans ses voiles qu’un vent doux qui ne l’écarte point du rivage, et qui, craignant de livrer sa barque aux orages de la haute mer, tourne toujours vers la côte le mouvement de ses rames !

ACTE SECOND.


Scène I.

CLYTEMNESTRE, SA NOURRICE.

CLYTEMNESTRE.

Pourquoi faiblir, ô mon âme ! et penser au parti le plus sûr ? pourquoi balancer ? maintenant la meilleure voie t’est fermée. Le temps n’est plus où tu pouvais garder la foi du lit nuptial, et conserver fidèlement à ton époux le sceptre qu’il a remis en tes mains pour le temps de son absence. Vertu, honneur, droits de l’hymen, tendresse et fidélité, tu as tout sacrifié, ainsi que la pudeur qui ne revient plus quand on l’a une fois bannie. Lâche donc le frein à tes passions, excite-les même, et livre-toi tout entière au penchant qui t’entraîne dans le mal : c’est par le crime seulement qu’on peut assurer ses pas dans la carrière du crime. Repasse dans ton esprit toutes les perfidies de ton sexe ; rappelle-toi ce que des femmes infidèles ont osé, dans l’égarement d’un amour coupable ; la violence des marâtres ; les forfaits de la vierge du Phase que l’ardeur d’une flamme criminelle emporta loin des états de son père sur le vaisseau de Thessalie ; le fer, le poison. Quitte aussi le palais de Mycènes ; avec ton amant, sur un vaisseau rapide… Mais quelle faiblesse ! peux-tu bien parler d’exil et de fuite secrète ? c’est l’histoire de ta sœur : il te faut, à toi, de plus grands crimes.


LA NOURRICE.

Reine des Grecs, noble fille de Léda, quelles secrètes pensées roulez-vous dans votre âme ? quels sont ces mouvemens pleins de violence qui agitent votre cœur, et cette fureur qui vous domine ? Malgré votre silence, le trouble de votre âme paraît tout entier sur votre visage. Quoi que ce puisse être, attendez, et ne précipitez rien. Les maux que la raison peut guérir, souvent dans le temps trouvent un remède.


CLYTEMNESTRE.
Mes tourmens sont trop vifs pour supporter aucun retard. Je sens un feu terrible qui brûle mon cœur et la moelle de mes os. La crainte m’aiguillonne autant que le dépit. D’un côté, mon cœur est en proie à la jalousie ; de l’autre, il est subjugué par une passion honteuse, à laquelle je n’ose me livrer. Entre ces deux flammes qui me brûlent également, quoique affaiblie, sans force et déjà vaincue, ma pudeur se révolte encore ; je suis prise entre deux forces contraires, comme une mer que le vent et le flux se disputent, et qui demeure immobile, ne sachant à laquelle de ces puissances elle doit obéir. Aussi j’ai laissé tomber de mes mains le gouvernail, et je me laisse aller où la jalousie, le dépit, l’espérance me conduiront. J’abandonne mon navire au caprice des flots. Le cœur une fois égaré, le meilleur guide à suivre, c’est le hasard.

LA NOURRICE.

La témérité seule et l’aveuglement peuvent choisir un pareil guide.


CLYTEMNESTRE.

Quand on est au comble du malheur, il n’y a plus de dangers à courir.


LA NOURRICE.

Vous n’avez rien à craindre, en vous montrant calme, et votre faute reste à couvert.


CLYTEMNESTRE.

Non, le palais des rois est transparent, et le vide ne peut s’y cacher.


LA NOURRICE.

Vous regrettez un premier crime, et vous en méditez un autre !


CLYTEMNESTRE.

C’est une folie de vouloir s’arrêter sur une telle route.


LA NOURRICE.

Mettre crime sur crime, c’est ajouter à ses alarmes.


CLYTEMNESTRE.

Le fer, le feu tiennent souvent lieu de remèdes.


LA NOURRICE.

Mais ce n’est jamais dans les premiers moments qu’on emploie ces moyens extrêmes.


CLYTEMNESTRE.

Dans le malheur, il faut se jeter dans la voie la plus courte.


LA NOURRICE.
Pensez donc à la sainteté du nœud conjugal.

CLYTEMNESTRE.

Penser à un époux qui me laisse dans le veuvage depuis dix ans !


LA NOURRICE.

Songez du moins aux enfants qu’il vous a donnés.


CLYTEMNESTRE.

Je songe aussi à l’hymen de ma fille, à Achille qui dut être mon gendre, à la fidélité que mon époux m’a gardée.


LA NOURRICE.

Le sang de votre fille a levé les obstacles qui tenaient la flotte des Grecs enchaînée dans le port, et fait cesser le calme d’une mer immobile.


CLYTEMNESTRE.

O honte ! ô douleur ! moi, fille de Tyndare, moi, fille du ciel, j’ai donc enfanté la victime expiatoire qui devait favoriser le départ de leur flotte ! Je me rappelle l’hymen de ma fille, hymen digne des Pélopides, grâce à la barbarie de son père, qui ne craignit pas de se tenir en habit de sacrificateur, à l’autel funèbre qu’il appelait un lit nuptial. Calchas lui-même a frémi de l’oracle annoncé par sa bouche, et le feu qui devait consumer la victime s’est retiré d’horreur. O race coupable, qui fait oublier ses crimes par d’autres plus grands ! le meurtre a été le prix du vent, la mort le prix de la guerre.


LA NOURRICE.
Les dieux le voulaient, puisque les milles vaisseaux ont à l’instant déployé leurs voiles.

CLYTEMNESTRE.

Non, le ciel n’a point favorisé ce départ. C’est l’Aulide qui a vomi de ses ports leur flotte impie. Cette guerre, commencée sous de malheureux auspices, n’a pas eu un meilleur cours. Épris des charmes d’une captive, insensible aux larmes d’un père, il a gardé sous sa tente, comme une dépouille prise sur un dieu, la fille du prêtre d’Apollon, débutant ainsi dans son amour pour les vierges sacrées. Cette passion n’a cédé ni aux menaces de l’indomptable Achille, ni aux prédictions du devin qui seul embrasse de ses regards toute la vie humaine : tant ses prédictions vraies contre nous, l’étaient peu à l’égard des captives ; ni à cette peste qui dévorait l’armée, ni à la flamme sinistre des bûchers. Au milieu des désastres de la Grèce, il est là, immobile, vaincu sans avoir vu l’ennemi, il trouve du temps pour songer à ses amours, remplace une maîtresse par une autre ; et, pour avoir toujours dans sa couche quelque femme d’Asie, il se prend d’amour pour Briséis qu’il enlève à Achille, et ne rougit pas de l’arracher ainsi des bras de son époux. Voilà donc l’ennemi de Pâris ! Maintenant, blessé d’une nouvelle flèche de l’Amour, il s’est épris d’une passion furieuse pour la prophétesse de Troie, et après tant de combats, après la ruine d’Ilion, il revient l’époux d’une captive et gendre de Priam. — Allons, mon âme, prépare-toi ; la guerre que je médite n’est que trop juste : il faut frapper les premiers coups : pourquoi différer d’un seul jour ? attendrai-je qu’il ait mis le sceptre de Pélops aux mains d’une Phrygienne ? Qui pourrait t’arrêter ? seraient-ce tes filles, vierges encore dans ce palais, et la ressemblance d’Oreste avec son père ? Ah ! plutôt sois touchée de leurs malheurs à venir et de l’orage qui s’apprête à fondre sur eux. Pourquoi balancer, malheureuse ? voici venir la marâtre de tes enfants, détourne d’eux sa fureur : que l’épée traverse ton flanc, s’il le faut, et fasse un double meurtre ; mêle ton sang avec le sien, et perds ton époux en mourant toi-même. Il n’y a point de malheur à périr avec celui qu’on veut perdre.


LA NOURRICE.

Reine, calmez-vous, mettez un frein à cette fureur impétueuse, et considérez la grandeur de l’entreprise où vous vous lancez. C’est le vainqueur de l’Asie et le vengeur de l’Europe qui s’avance ; il traîne après lui Troie captive, et les Phrygiens vaincus après dix ans de combats. Est-ce avec la ruse et la perfidie que vous prétendez l’attaquer ? Achille n’a pu le toucher de sa forte épée, quoiqu’il en eût armé ses mains avides de vengeance ; ni le plus brave des deux Ajax, quoique furieux et décidé à mourir ; ni Hector, qui seul arrêta les Grecs, et prolongea la guerre ; ni Pâris avec ses traits inévitables, ni le noir Memnon, ni le Xanthe qui roulait dans ses flots les armes et les corps des guerriers ; ni le Simoïs dont les eaux étaient rougies de carnage ; ni le blanc Cycnus, fils du dieu des mers ; ni les phalanges de Thrace, commandées par le belliqueux Rhesus ; ni les Amazones avec leurs carquois peints, leurs haches redoutables, et leurs boucliers échancrés : et c’est lui que vous voulez immoler à son retour ? c’est du sang de ce héros que vous voulez souiller les autels domestiques ? la Grèce victorieuse laissera-t-elle sans vengeance un pareil crime ? Voyez d’ici les chevaux, les armes, la mer hérissée de navires, la terre inondée de sang, et tous les malheurs du palais de Priam rendus à la Grèce : étouffez dans votre sein ces pensées funestes, et que votre âme s’apaise envers vous-même.


Scène II.

ÉGISTHE, CLYTEMNESTRE, LA NOURRICE.

ÉGISTHE.

Il est enfin venu pour moi ce jour fatal, auquel je n’ai jamais songé sans horreur. Pourquoi faiblesse de courage ? pourquoi jeter les armes avant le combat ? Regarde-toi comme un homme condamné par les dieux qui te préparent le sort le plus terrible. Va donc, dévoue ta tête coupable aux plus affreux supplices, offre ta poitrine à la fureur du fer et des feux.


CLYTEMNESTRE.

Avec une naissance comme la vôtre, Égisthe, la mort n’est pas un châtiment.


ÉGISTHE.
Compagne de mes dangers, fille de Léda, suivez-moi seulement ; et cet homme, aussi lâche roi que père courageux, vous paiera le sang qu’il a versé. Mais quoi ! vous tremblez, la pâleur est sur vos joues, vos yeux troublés restent immobiles et sans regard ?

CLYTEMNESTRE.

L’amour conjugal prend le dessus et me ramène en arrière. Rentrons dans les limites que nous n’eussions point dû franchir : redevenons chastes et fidèles ; il n’est jamais trop tard pour faire un sage retour à la vertu ; se repentir de ses fautes, c’est être presque innocent.


ÉGISTHE.
Quel transport vous égare, insensée ? croyez-vous, espérez-vous trouver à l’avenir plus de foi dans votre époux ? quand même vous n’auriez pas au fond de votre pensée un grave sujet de crainte, pourriez-vous ne pas redouter son âme fière et hautaine que le succès enivre d’un fol orgueil, et qui ne sait plus se gouverner elle-même dans la grandeur ? Alors que Troie était encore debout, son insolence le rendait insupportable aux rois ses alliés ; combien la ruine de cette ville fameuse doit avoir ajouté à la violence d’un tel caractère ! il était roi de Mycènes, il y rentrera tyran : car toute âme s’élève dans la prospérité. Avec quel appareil il va venir au milieu de la foule brillante de ses maîtresses ! mais au dessus de toutes les autres s’élève la prêtresse du dieu des oracles, captive qui règne en souveraine sur le cœur du roi des rois. Souffrirez-vous que cette esclave préférée partage votre lit nuptial ? le partager, elle n’y consentira pas ; et vous subirez le plus grand des malheurs pour une femme légitime, celui de voir une concubine affermie dans tous vos droits, gouverner publiquement le palais de votre époux : car l’hymen est comme le trône, il ne souffre point de partage.

CLYTEMNESTRE.

Égisthe, pourquoi voulez-vous m’entraîner encore dans le précipice, et attiser le feu de ma colère qui commence à s’apaiser ? Le vainqueur s’est permis quelque chose avec ses captives, c’est un écart qui ne mérite pas l’attention d’une épouse et d’une reine ; la loi de l’hymen n’est pas la même pour les rois et pour les hommes privés. De plus, le souvenir de ma honteuse faiblesse ne me permet guère d’imposer à mon époux des lois sévères. On doit être prompt à pardonner quand on a besoin soi-même de pardon.


ÉGISTHE.

Oui, c’est bien ; vous vous pardonnerez vos fautes réciproques. Vous ignorez apparemment le privilèges des rois : juges sévères pour nous, mais indulgens pour eux-même, ils regardent comme la plus belle prérogative du trône le droit exclusif de faire tout ce qu’ils défendent aux autres.


CLYTEMNESTRE.

Hélène a reçu son pardon ; après avoir été pour l’Europe et l’Asie la cause de tant de maux, elle revient femme de Ménélas.


ÉGISTHE.

Oui, mais aucune maîtresse n’a entraîné Ménélas à de furtives amours, ni séduit ce cœur fidèle à son épouse. Votre tyran, au contraire, cherche déjà des prétextes et des raisons pour vous accuser. Quand vous n’auriez aucune faiblesse à vous reprocher, de quoi vous servirait l’innocence et la pureté de votre vie, devant un époux qui vous hait ? Vous êtes coupable sans examen. Croyez-vous que vous pourrez aller cacher votre honte dans Lacédémone, et trouver un exil sur les bords de votre Eurotas et dans le palais de vos aïeux ? la femme répudiée d’un roi ne sort point ainsi de ses mains : vous vous flattez d’une folle espérance.


CLYTEMNESTRE.

Mes torts ne sont connus que d’un seul confident sur la discrétion duquel je puis compter.


ÉGISTHE.

La fidélité n’a point d’entrée dans le palais des rois.


CLYTEMNESTRE.

Je le comblerai de biens pour acheter son silence.


ÉGISTHE.

L’or triomphe d’une fidélité conquise à prix d’or.


CLYTEMNESTRE.

Je sens se réveiller en moi les inspirations de ma vertu première ; pourquoi leur imposer silence, et me donner d’une voix caressante les plus perfides conseils ? une femme de mon rang pourra-t-elle trahir le roi des rois pour épouser un banni comme vous ?


ÉGISTHE.

Et en quoi me trouvez-vous inférieur à ce fils d’Atrée, moi, fils de Thyeste ?


CLYTEMNESTRE.

Et de plus même son petit-fils.


ÉGISTHE.

Apollon a présidé à ma naissance, je n’en rougis point.


CLYTEMNESTRE.

Pouvez-vous lui imputer cette naissance abominable, quand les crimes de votre famille l’ont chassé du ciel, et fait venir sur le monde une nuit soudaine en forçant le dieu du jour de ramener ses coursiers en arrière ? Pourquoi rejeter votre honte sur les dieux, vous si savant à vous glisser dans la couche des époux, vous dont le courage d’homme n’a éclaté jusqu’ici que dans l’adultère. Fuyez donc au plus vite, délivrez mes yeux de l’opprobre d’une glorieuse maison. : ce palais attend mon époux.


ÉGISTHE.

L’exil n’est pas nouveau pour moi, j’ai l’expérience du malheur. Si vous l’ordonnez, reine, c’est peu de quitter ce palais et cette ville : parlez, et je suis prêt à percer d’une épée ce cœur dévoré de chagrins.


CLYTEMNESTRE.

Moi, fille de Tyndare, j’aurais la cruauté de donner un ordre semblable ? quand on a partagé le crime, on ne trahit pas son complice. Retirons-nous tous deux à l’écart, et cherchons ensemble à résoudre les difficultés de la position menaçante où nous sommes.


Scène III.


CHŒUR DE FEMMES D’ARGOS.

Brillante jeunesse, chantez Apollon. C’est pour toi, dieu tout puissant, que ces guirlandes parent nos têtes ; c’est pour toi que les vierges d’Argos couvrent de branches de laurier leurs belles chevelures. Joignez-vous à nos chœurs, filles de Thèbes, venues à Argos pour ce grand jour, et vous qui buvez les eaux glacées d’Érasine, ou celles de l’Eurotas, ou celles de l’Ismène qui coule sans bruit sur un lit de verdure, au milieu de ce peuple que la fille de Tirésias, Manto la prophétesse, instruisit à honorer par des sacrifices les deux enfans de Latone.

Tu as vaincu, Apollon, la paix est rendue au monde ; détends ton arc, et dégage tes épaules de ce carquois rempli de tes flèches rapides. Prends en main ton luth harmonieux, et qu’il vibre sous tes doigts : ne fais point d’abord entendre des sons vifs et hardis sur un mode élevé ; mais prélude par ces chants doux que tu modules sur la lyre légère dans tes jeux avec les Muses savantes.

Tu peux chanter encore sur un mode plus grave l’hymne dans lequel tu célébras la défaite des Titans par les dieux, ou celui que tu fis entendre quand ces monstres furieux se firent une échelle de montagnes entassées, élevant l’Ossa sur le Pélion, et l’Olympe sur les deux premières, avec ses forêts de pins.

Écoute nos voeux, toi l’épouse et la sœur du roi du ciel dont tu partages le sceptre, puissante Junon ! C’est ton peuple de Mycènes qui t’invoque aujourd’hui. Toi seule veilles sur Argos inquiète et suppliante au pied de tes autels : la paix et la guerre sont dans tes mains souveraines. Agamemnon te doit son triomphe, reçois l’hommage des lauriers qu’il va t’offrir. C’est pour toi que la flûte harmonieuse fait entendre de solennels accords, pour toi que les vierges savantes de Mycènes accompagnent de doux chants sur la lyre. C’est pour accomplir les vœux qu’elles t’ont faits, que les dames de la Grèce agitent leurs flambeaux mystérieux ; c’est sur ton autel que va tomber cette génisse blanche qui n’a jamais traîné la charrue, et dont le cou pur n’est point sillonné par le joug.

Et toi, fille du maître de la foudre, glorieuse Pallas, qui plus d’une fois as frappé de ta lance les murs troyens, nos femmes de tout âge se réunissent en chœur pour te rendre hommage, et le prêtre ouvre à ton approche les portes de ton temple : vois cette foule qui s’avance vers tes autels, le front paré de guirlandes. Ces vieillards affaiblis par les ans te rendent grâces d’avoir comblé leurs vœux, et, de leurs mains tremblantes, font en ton honneur des libations de vin.

Reçois aussi l’hommage de notre reconnaissance, ô Diane ! notre voix t’est connue. C’est toi qui affermis Délos chère à Latone : autrefois cyclade errante au gré des vents, cette île tient maintenant à la terre par de fortes et profondes racines ; les vents ne l’agitent plus, et les vaisseaux qu’elle suivait sur les mers se reposent aujourd’hui dans ses rades. Sous tes traits ont péri les enfans de l’orgueilleuse fille de Tantale, qui maintenant, statue de pierre, pleure debout sur le mont Sipyle, et laisse tomber des larmes toujours nouvelles de ses paupières de marbre vieillies dans son éternelle douleur. Hommes et femmes, dans Argos, honorent d’un culte empressé les deux enfans de Latone.

Mais toi surtout, reçois favorablement nos dons, père et maître des Immortels, dieu de la foudre, qui d’un signe de ta tête fais trembler les deux pôles ; puissant Jupiter, auteur de notre race, abaisse tes regards sur tes arrière-petits-fils, toujours dignes de cette haute origine.

Mais voici un guerrier qui s’avance à grands pas ; tout annonce qu’il apporte d’heureuses nouvelles, car le fer de sa lance est entrelacé de lauriers ; c’est Eurybate, le fidèle écuyer du roi des rois.

ACTE TROISIÈME.


Scène I.

EURYBATE, CLYTEMNESTRE.

EURYBATE.

Après tant de fatigues et une si longue absence, je puis donc me prosterner dans ces temples, devant ces autels, et adorer les dieux protecteurs de ma patrie ! c’est à peine si je crois à mon bonheur. Acquittez-vous des vœux que vous avez faits ; Agamemnon, l’orgueil de la Grèce, rentre enfin victorieux dans le palais de ses pères.


CLYTEMNESTRE.

J’apprends avec joie cette heureuse nouvelle. Où est cet époux dont mes désirs ont appelé le retour pendant dix années ? est-il encore sur les flots, ou foule-t-il déjà la terre sous ses pas ?


EURYBATE.

Heureux, comblé d’honneur, et plein de gloire, il a enfin mis le pied sur le rivage tant désiré.


CLYTEMNESTRE.

Célébrons ce beau jour par des sacrifices, remercions les dieux qui nous le font voir enfin, les dieux propices, mais trop lents au gré de notre impatience. Dis-moi, le frère de mon époux vit-il encore ? Et ma sœur, dans quels lieux l’as-tu laissée ?


EURYBATE.

Je ne puis que former des vœux et prier les Immortels pour leur salut ; car les hasards de la mer ne me laissent rien de certain à vous apprendre sur leur sort. La tempête a divisé notre flotte, et le vaisseau de Ménélas a cessé d’être en vue du nôtre. Agamemnon lui-même, égaré sur la vaste mer, a souffert sur les flots plus de pertes que dans la guerre ; il revient comme un vaincu, traînant après lui quelques navires brisés, restes malheureux d’une si grande flotte.


CLYTEMNESTRE.

Raconte-moi cet accident qui a fait périr nos vaisseaux, et la tempête qui a séparé les deux rois.


EURYBATE.

C’est un triste récit que vous me demandez ; il faut mêler la douleur à l’heureuse nouvelle que je vous annonce ; mon âme attristée se refuse à vous obéir, et se trouble au souvenir de tant de misères.


CLYTEMNESTRE.

Parle ; c’est ajouter à ses craintes que de ne vouloir pas entendre le récit de ses malheurs : l’incertitude est un tourment de plus.


EURYBATE.

Dès que Troie tout entière a disparu sous les flammes, les Grecs se partagent les dépouilles, et se hâtent de courir vers la mer. Le soldat, épuisé par tant de fatigues, détache son épée ; les boucliers sont jetés sans ordre sur la poupe des vaisseaux, les mains de nos guerriers saisissent les rames, et le moindre retard pèse à notre impatience.

A peine le signal du retour a-t-il brillé sur le vaisseau du roi, à peine le son de la trompette a-t-il averti les rameurs, le navire à la proue d’or s’ébranle et ouvre la carrière dans laquelle toute la flotte doit se lancer. D’abord un vent doux enfle nos voiles et nous porte sur les flots : c’est à peine si la surface de l’onde est ridée par le souffle du Zéphyr ; la mer brille tout ensemble et disparaît sous nos vaisseaux. Nous prenons plaisir à contempler le rivage de Troie maintenant désert, à voir le promontoire de Sigée fuir derrière nous. Nos guerriers s’empressent de courber les rames en mesure ; ils ajoutent leurs efforts à la puissance du vent ; leurs bras vigoureux s’élèvent et s’abaissent en cadence. La mer gémit sous les rames, ses vagues viennent battre les flancs des navires, et une blanche écume divise l’azur des flots.

Quand le vent plus fort a tendu les voiles, nous quittons les rames, et nous abandonnons les navires au souffle qui les emporte. Étendus sur les bancs, nos guerriers regardent la terre qui fuit derrière nous de toute la vitesse de notre marche, ou se plaisent à des récits de batailles. Ils redisent les menaces du valeureux Hector, son corps traîné dans la poussière, et racheté par Priam, et l’autel ensanglanté de Jupiter Hercéen.

Cependant les dauphins, qui se jouent dans le cristal des ondes et soulèvent de leur large dos les vagues de la mer de Tyrrhène, viennent en foule bondir autour de nos navires. On les voit former des cercles folâtres, nager à côté de nous, tantôt nous devancer, tantôt nous suivre dans leurs jeux ; environner de leurs groupes joyeux tantôt le premier, tantôt le dernier de nos mille vaisseaux.

Déjà le rivage avait disparu ; les campagnes se cachaient à nos yeux, et les cimes de l’Ida se perdaient dans un lointain vague et confus. Tout ce qu’une vue perçante peut encore démêler, c’est la fumée d’Ilion, qui apparaît comme une tache obscure. Déjà le Soleil s’apprêtait à dételer ses chevaux fatigués, le jour tombait et les astres de la nuit allaient paraître. Tout à coup un léger nuage, s’arrondissant comme un globe noirâtre, se développe et ternit le disque lumineux du soleil couchant. Cette tache sinistre à pareille heure nous fait craindre une tempête.

Les premières étoiles de la nuit brillaient à la voûte du ciel : plus de vent, les voiles s’affaissent. Alors un bruit sourd, présage de malheur, se fait entendre au sommet des collines lointaines : le rivage et les rochers s’ébranlent avec un murmure effrayant ; la mer se soulève, gonflée par les vents prêts à fondre sur nous. Soudain la lune se cache et les étoiles disparaissent ; la mer monte vers le ciel qui disparaît à nos yeux. Et ce n’est pas une seule nuit qui nous enveloppe ; un épais brouillard s’ajoute aux ténèbres, et le ciel et la terre se confondent dans une même obscurité. Les quatre vents opposés, l’Eurus soufflant contre le Zéphyr, Borée contre le Notus, soulèvent la mer du fond de ses abîmes ; chacun d’eux lance tous ses traits ; ils s’acharnent sur les flots, et les roulent dans un tourbillon rapide. L’Aquilon pousse contre nous les neiges de la Thrace, l’Auster chasse devant lui les sables des Syrtes de Libye. Mais ce n’est pas assez : le Notus se charge de nuages, et la pluie du ciel augmente les flots de la mer ; l’Eurus ébranle tout l’Orient, il remue le royaume des Nabathéens et les rivages de l’Aurore ; l’impétueux Corus se lève du sein de l’Océan. On croirait que l’univers tout entier va être arraché de ses fondemens, que les dieux vont tomber du ciel brisé en éclats, et que le noir chaos va saisir toute la nature : le flux résiste au vent, le vent surmonte le reflux ; la mer ne peut plus se contenir dans ses rivages, et l’eau de la pluie se mêle aux vagues salées. Nous n’avons pas même, dans ce désastre, la consolation de voir et de savoir comment nous allons périr. Les ténèbres nous dérobent toute lumière, et une nuit pareille à la nuit du Styx nous enveloppe. Cependant quelques feux tombent par intervalle, des éclats de foudre déchirent les nues ; dans notre malheur, cette lumière sinistre est encore un bienfait, et nos yeux la saisissent avidement.

Cependant nos galères s’entre-choquent, leurs proues et leurs flancs se brisent les uns contre les autres. Des navires sont abîmés dans la mer qui s’ouvre pour les engloutir, et les rejette ensuite à sa surface ; d’autres coulent à fond sous leur propre poids. L’un appuie sur les eaux sa carène entr’ouverte et s’enfonce dans l’abîme ; cet autre, brisé, dépouillé de ses superbes agrès, flotte légèrement sur les eaux ; plus de voiles, plus de rames, plus de mât pour soutenir les antennes, il ne reste plus que la carène toute nue qui surnage au hasard sur toute l’étendue de la mer Ionienne. La raison ni l’expérience ne peuvent nous fournir aucun secours, l’art du pilote est vaincu par l’excès des maux. La terreur engourdit tous nos membres, les matelots quittent la manœuvre et se reposent dans un morne abattement ; les rames échappent aux mains des rameurs. L’effroi, parvenu à son comble, tourne enfin nos pensées vers le ciel ; Grecs et Troyens font les mêmes vœux.

O vicissitudes humaines ! Pyrrhus envie le sort de son père, Ulysse celui d’Ajax, Ménélas celui d’Hector, Agamemnon celui de Priam. Nous appelons heureux ceux qui dorment sous les murs de Troie ; ils sont morts en combattant, la renommée conserve leur mémoire, et la terre conquise par leurs bras leur sert de tombeau. Faut-il mourir sans gloire au milieu des flots ? cet ignoble trépas est-il réservé à de braves guerriers ? Perdre ainsi jusqu’au fruit de sa mort ! Qui que tu sois, dieu cruel, dont la colère n’est pas encore désarmée par tant de malheurs, apaise-toi enfin ; Troie elle-même donnerait des larmes à nos souffrances. Si ta haine est implacable, si tu as résolu de détruire l’armée des Grecs, pourquoi faire périr avec nous ceux pour qui nous périssons ?

Dieux puissans ! calmez cette mer furieuse ; ces vaisseaux portent des Grecs, mais ils portent aussi des Troyens. Impossible d’en dire davantage ; le bruit des flots couvre notre voix. Un nouveau malheur tombe sur nous ; armée de la foudre de Jupiter irrité, Pallas déploie pour nous perdre toute la puissance que lui donnent sa lance redoutable, son égide où pend la tête horrible de Méduse, et les feux paternels. De nouvelles tempêtes sifflent dans l’air : seul, invincible à tant de maux, Ajax lutte encore ; comme il veut plier ses voiles, un éclat de foudre l’effleure. Mais la déesse balance un nouveau tonnerre en ses mains ; de toute sa force et de tout l’effort de ses bras, elle le lance en imitant son père. Le trait enflammé traverse Ajax et son vaisseau, et emporte quelque débris de l’un et de l’autre. Lui, toujours intrépide quoique brûlé de la foudre, s’élève comme un roc au dessus des flots ; il fend cette mer furieuse et partage les vagues avec sa poitrine ; il saisit et entraîne son vaisseau, et le feu qui l’embrase le rend visible au milieu des sombres flots.

Enfin, debout sur un écueil, il crie d’une voix tonnante et furieuse qu’il a vaincu la mer et les feux : « Je triomphe, dit-il, du ciel, de Pallas, de la foudre et des flots : je n’ai point reculé devant le terrible dieu des combats ; seul, j’ai soutenu les coups d’Hector et les attaques de Mars ; les traits d’Apollon ne m’ont point ébranlé, j’ai triomphé de ces dieux comme des Troyens : pourrais-je craindre ces foudres sans force lancées par une main étrangère ? Quand ce serait Jupiter lui-même… » Sa fureur allait oser davantage, quand Neptune, levant sa tête au dessus des mers, brise d’un coup de son trident le rocher sur lequel il s’appuie, et le blasphémateur est entraîné dans sa chute, vaincu enfin par la terre, la mer et le feu réunis contre lui seul.

Nous, un autre fléau plus cruel nous est réservé. Il est une eau basse à fond perfide et plein de rochers que le traître Capharée cache dans les gouffres qu’il domine. La mer bouillonne entre ces roches, et les vagues écument dans un flux et reflux perpétuel. Au dessus de la montagne est une citadelle escarpée qui regarde les deux mers ; d’un côté, c’est le royaume de votre aïeul Pélops, et l’Isthme qui, se recourbant sur une terre étroite, ferme à la mer d’Hellé l’entrée de la mer Ionienne ; de l’autre, c’est Lemnos immortalisée par le crime, et Chalcis, et l’Aulide qui retient les vaisseaux dans ses ports. Cette forteresse est occupée par le père de Palamède : d’une main perfide il allume au sommet de ses tours des feux éclatans qui conduisent nos vaisseaux contre les rochers ; ils s’accrochent à leurs pointes aiguës ; le défaut d’eau fait qu’ils se brisent contre les récifs. L’un a sa proue à flot, et sa poupe sur un roc ; à peine il se dé- tache, qu’un autre vient le heurter par derrière, et le brise en se brisant lui-même ; dans ce cruel malheur, nous craignons le rivage et nous préférons la mer. Enfin la tempête se calme au retour de la lumière ; Troie était vengée, le soleil reparaît, et le jour découvre à nos yeux attristés les ravages de la nuit.


CLYTEMNESTRE.

Faut-il m’affliger ou me réjouir du retour de mon époux ? Je m’en réjouis ; mais je ne puis me défendre de pleurer sur tant de malheurs. Dieu puissant qui portes la foudre, apaise enfin envers nous les divinités du ciel !

Cependant, que nos fronts se parent de couronnes de fleurs. Que la flûte sacrée fasse entendre de joyeux sons, et qu’une blanche victime soit immolée au pied des autels. Mais voici venir la foule plaintive et échevelée des captives troyennes ; à leur tête marche avec orgueil la prêtresse inspirée d’Apollon, et le laurier prophétique se balance dans ses mains.


Scène II.

CHŒUR DE TROYENNES, CASSANDRE.

LE CHŒUR.

Quel doux supplice pour l’homme, que ce fatal amour qui l’attache à la vie, quand il pourrait s’affranchir de tous ses maux, quand la mort lui ouvre ses bras comme un refuge contre la souffrance, comme un port heureux où règne un éternel repos ! Aucune terreur, aucun orage soulevé par l’aveugle fortune, aucun éclat de la foudre injuste de Jupiter, ne troublent cet asile. On y goûte une paix profonde : on n’a plus à craindre ni les séditions furieuses, ni la colère d’un vainqueur, ni les tempêtes d’une mer soulevée par les vents ni les troupes en bataille, ni ces nuages de poussière qui montent sous les pas des coursiers barbares, ni les flammes ennemies qui dévorent les villes, ni l’extermination des peuples écrasés sous leurs murailles, ni la guerre furieuse. Il est libre de tout esclavage, celui qui méprise les caprices du sort, qui voit sans trouble et sans douleur les affreux rivages du Styx et de l’Achéron ; il est l’égal des rois et des dieux, le hardi mortel qui ose mettre un terme à sa vie.

Oh ! quel malheur de ne savoir pas mourir ! Nous avons vu tomber notre patrie dans une nuit cruelle, nous avons vu les remparts de Troie périr sous les feux des Grecs. Ce ne sont point les armes ni la force qui ont triomphé de nous, comme autrefois les flèches d’Hercule : Troie n’a point succombé sous le terrible fils de Thétis et de Pélée, ni sous les coups de son ami qui, revêtu de son armure, épouvanta nos guerriers par le fantôme d’Achille ; ni sous l’effort de ce héros lui-même, quand, la douleur ranimant son fier courage, il vint fondre sur nos remparts et porter la terreur dans nos âmes.

Troie a perdu la seule gloire qui pût lui rester dans sa ruine, celle de ne succomber que sous la force. Elle a résisté dix années entières pour périr enfin par un stratagème nocturne. Nous avons vu ce cheval immense dont on prétendait faire hommage à nos dieux ; et, follement crédules, nous avons introduit nous-mêmes dans nos murs ce fatal présent des Grecs ; plus d’une fois nous vîmes trembler sur le seuil de notre ville ce cheval monstrueux qui portait dans ses flancs des chefs et des guerriers ennemis. Il ne tenait qu’à nous d’éclaircir cette perfidie, et de prendre les Grecs dans leurs propres pièges. Plus d’une fois nous entendîmes le choc des boucliers, un sourd murmure frappa nos oreilles, ainsi que les frémissemens de Pyrrhus, qui ne se prêtait qu’avec peine aux fourberies d’Ulysse.

Sans aucune crainte, la jeunesse troyenne se plaît à prendre dans ses mains les cordes sacrées ; Astyanax marche à la tête des enfans de son âge ; nos vierges sont conduites par la princesse fiancée au tombeau d’Achille. Hommes et femmes, parés comme pour un jour de fête, offrent aux dieux des présens solennels, et s’empressent dans les temples. La ville tout entière est dans l’allégresse ; Hécube même, si triste depuis les funérailles d’Hector, se laisse aller à cette joie universelle. Quel est le premier, quel est le dernier de nos maux que tu vas retracer, ô ma douleur ! est-ce la ruine de nos remparts élevés par les dieux et détruits par nos mains ? l’incendie de nos temples croulans sur leurs divinités ? D’autres malheurs nous empêchent de pleurer sur ceux-là : c’est sur toi que nous pleurons, glorieux père des Troyens. J’ai vu, j’ai vu le glaive de Pyrrhus se plonger dans le sein de ce vieillard, et se teindre à peine de quelques gouttes d’un sang glacé.


CASSANDRE.
Arrêtez ces larmes que vous aurez toujours le temps de répandre, ô femmes troyennes ! pleurez plutôt sur vous-mêmes, et célébrez par des gémissemens vos propres funérailles. Mes malheurs n’ont besoin d’être partagés par personne, cessez de gémir sur ce qui fait le sujet de mes douleurs, seule je saurai bien suffire à mes maux.

LE CHŒUR.

Il est doux de mêler ses pleurs à ceux des autres ; les douleurs qu’on dévore en secret sont plus cuisantes : on aime à pleurer ensemble des malheurs communs ; et vous-même, quels que soient votre courage et votre constance, vous ne pourrez suffire à tant d’amertumes.

Ni la triste Philomèle qui, perchée sur un arbre au printemps, fait entendre ses chants plaintifs sur la mort de son cher ; Itys ni l’oiseau de Thrace qui se pose sur le bord des toits pour redire en gémissant la perfidie du roi qui fut son époux, ne pourraient dignement déplorer les malheurs de votre maison. Le cygne l’essaierait en vain, lorsque, entouré de ses blancs compagnons, il fait entendre son chant de mort sur les bords de l’Ister ou du Tanaïs. Ce serait trop peu encore de la malheureuse Alcyone qui mêle ses plaintes, sur la mort de Céyx, au triste murmure des flots, quand, pour s’être confiée au calme des mers, il lui faut réchauffer sa couvée dans son nid tremblant. Ce serait peu des prêtres mutilés de la déesse de la terre, se déchirant les bras avec vous dans vos douleurs, comme ils font quand ils se livrent à leurs danses furieuses, échauffés par les sons de la flûte de Phrygie, et qu’ils pleurent la mort d’Attis. Point de mesure à nos pleurs, ô Cassandre ! puisque nos malheurs ont dépassé toute mesure. Mais pourquoi arracher de votre front ces bandelettes sacrées ? il me semble que c’est surtout dans le malheur qu’il faut honorer les dieux.


CASSANDRE.

L’excès de mes malheurs ne me laisse plus rien à redouter ; je n’ai plus besoin d’adresser des prières aux dieux, et quand ils voudraient me faire plus de maux, ils ne le pourraient pas. Le sort a épuisé sur moi sa puissance. Ai-je encore une patrie, un père, une sœur ? Les tombeaux et les autels sont abreuvés de mon sang. Où sont mes frères si nombreux et brillans ? ils ont péri. Le palais du vieux Priam est désert, et de tant d’époux qui l’habitaient jadis, il n’y a qu’Hélène qui ne soit pas veuve. Hécube, la mère de tant de rois, et la reine des Troyens, cette femme qui mit au monde le flambeau qui devait consumer son empire, est entrée dans de nouvelles conditions d’existence ; elle a été changée en un animal féroce, et elle aboie maintenant sur les ruines de son palais, survivant ainsi à Troie, à Priam, à Hector, à elle-même.


LE CHŒUR.

La prêtresse d’Apollon s’est tout à coup interrompue ; la pâleur est sur ses joues, et un tremblement convulsif agite tout son corps. Les bandelettes sacrées se dressent sur sa tête, et sa molle chevelure se hérisse. Des murmures étouffés résonnent dans son sein haletant : sa vue se trouble, on voit ses yeux tantôt se retourner comme pour s’enfoncer dans leur orbite, tantôt demeurer fixes et tendus. Voici qu’elle lève sa tête plus haut que de coutume, et marche d’un air imposant ; elle veut ouvrir sa bouche qui se refuse à parler ; maintenant les paroles vont sortir de ses lèvres, le dieu qui l’inspire a vaincu sa résistance.


CASSANDRE.

Quelle fureur nouvelle me transporte ? Oh ! m’entraînez-vous dans mon délire, roches sacrées du Parnasse ? Laisse-moi, dieu des oracles, je ne t’appartiens plus. Éteins ces flammes qui s’allument dans mon sein : à quoi bon ces transports furieux, à quoi bon cet enthousiasme qui m’égare ? Troie est tombée : que fais-je encore, prophétesse qu’on ne veut pas croire ? où suis-je ? le jour a fui pour moi, une nuit profonde se répand sur mes yeux, et les ténèbres me dérobent la face du ciel. Mais que vois-je ? le jour est éclairé par un double soleil, et deux villes d’Argos se dressent devant moi. Voici la forêt de l’Ida ; le juge fatal est assis entre les trois puissantes déesses. Rois, je vous en avertis, craignez le fruit de l’inceste ; cet enfant nourri dans les bois détruira vos palais. Quelle est cette femme égarée qui brandit une arme entre ses mains ? sa parure est celle des femmes de Sparte, la hache des Amazones est à son bras. Quel est ce héros qu’elle va frapper ? Un autre spectacle s’offre à mes regards : le lion superbe, le vainqueur des plus fiers animaux, tombe lui-même sous la dent d’un ennemi sans gloire ; une lionne hardie le déchire de ses morsures.

Mânes de mes parens, pourquoi m’appelez-vous, moi restée la dernière de toute ma famille ? Je te suis, ô mon père ! à qui Troie tout entière a servi de tombeau. Je te suis, Hector, l’appui des Phrygiens et la terreur des Grecs ; je ne retrouve point l’éclat de ta gloire passée, ni tes mains encore échauffées de l’embrasement de la flotte ennemie : des membres déchirés, des bras meurtris par le poids des chaînes, voilà ce qui reste de toi. Je te suis, Troïle, qui trop jeune encore te mesuras contre le fils de Pélée. C’est à peine, ô Déiphobe ! si je reconnais ton visage défiguré par ces blessures, présens de ta nouvelle épouse. Ah ! je me sens pressée de traverser les fleuves de l’enfer, de voir le cruel chien du Tartare, et le royaume de l’avare Pluton. Cette barque passera aujourd’hui deux âmes royales, l’une vaincue, et l’autre victorieuse. Roi des Ombres, et toi fleuve sacré qui garantis les sermens des dieux, je vous en conjure, entr’ouvrez un moment la voûte des enfers, pour que les mânes des Phrygiens se consolent en regardant Mycènes. Ombres malheureuses, voyez, et contemplez ce grand exemple des retours de la fortune.

Voici les noires sœurs qui accourent en agitant leurs fouets sanglans ; leur main gauche est armée de torches à demi brûlées ; leurs joues pâles se gonflent de rage, et un vêtement lugubre ceint leurs flancs décharnés. J’entends le bruit des nocturnes frayeurs ; les gigantesques os des Titans, rongés par la corruption, sont là gisans dans la fange d’un marais. Le vieux Tantale, épuisé de lassitude, ne cherche plus à saisir les eaux qui viennent se jouer autour de ses lèvres ; le meurtre qui s’apprête lui fait oublier sa soif. Je vois au contraire mon aïeul Dardanus qui triomphe et marche radieux.

LE CHŒUR.

Ce transport violent s’est éteint de lui-même. Elle tombe comme un taureau qui plie le genou devant l’autel, frappé d’un coup mal assuré. Relevons ce corps que l’enthousiasme a brisé.

Mais voici enfin Agamemnon qui, le front ceint de lauriers, rentre dans son palais. Son épouse est venue à sa rencontre en habits de fête, et la voilà qui marche à ses côtés.

ACTE QUATRIÈME.


Scène I.

AGAMEMNON, CASSANDRE.

AGAMEMNON.

Enfin je rentre en paix dans la demeure de mes pères. Salut, terre chérie ! reçois ces dépouilles des nations barbares ; Troie, cette capitale si long-temps florissante de la superbe Asie, est soumise à ton empire. Mais pourquoi cette prophétesse est-elle ainsi renversée à terre et tremblante ? sa tête se soutient à peine. Qu’on la relève, qu’on jette sur elle une eau froide. Ses yeux éteints se rouvrent à la lumière. Reprenez vos sens, princesse : après tant de malheurs, nous avons touché le port tant désiré ; ce jour est pour nous un jour de fête.


CASSANDRE.

Troie aussi était en fête.


AGAMEMNON.

Prosternons-nous devant les autels.


CASSANDRE.

C’est au pied des autels qu’on a égorge mon père.


AGAMEMNON.
Adressons ensemble nos vœux à Jupiter.

CASSANDRE.

A Jupiter Hercéen ?


AGAMEMNON.

Vous croyez voir Ilion devant vous ?


CASSANDRE.

Oui, et Priam aussi.


AGAMEMNON.

Ce n’est point ici Troie.


CASSANDRE.

Où se trouve Hélène, je vois toujours Troie.


AGAMEMNON.
.

Ne craignez point la maîtresse que vous allez servir.


CASSANDRE.

L’heure de ma liberté est proche.


AGAMEMNON.

Vivez en toute assurance.


CASSANDRE.

Mon assurance est dans la mort.


AGAMEMNON.

Vous ne courez aucun danger.


CASSANDRE.

Non, mais vous, vous en courez un grand.


AGAMEMNON.

Que peut craindre un vainqueur ?


CASSANDRE.

Ce qu’il ne craint pas.


AGAMEMNON.

Gardes, veillez sur elle jusqu’à ce qu’elle soit délivrée du dieu qui l’obsède ; retenez-la, de peur que son enthousiasme prophétique ne se porte à quelque violence. O toi ! dieu suprême qui lances la foudre et gouvernes les nuages, roi de la terre et du ciel, qui reçois des vainqueurs l’hommage de leurs trophées ; et toi aussi, l’épouse et la sœur du plus puissant des dieux, grande Junon d’Argos, je vais offrir avec joie sur vos autels les victimes, l’encens et les prières que je vous dois.


Scène II.


Chœur de Femmes d’Argos

Argos, terre de héros, ville chérie de la fière Junon, toujours de nobles enfans naissent dans ton sein. Tu as complété le nombre impair de tes divinités. Ton Hercule, par ses douze travaux, a mérité l’entrée du ciel. Pour lui, Jupiter a suspendu le cours des lois du monde, et doublé les heures humides de la nuit, en ordonnant au Soleil de ralentir la marche de son char rapide, et à la pâle Phébé de conduire lentement ses noirs coursiers. L’étoile qui change de nom du matin au soir se vit forcée de rétrograder, et s’étonna de s’entendre appeler Hesperus ; l’Aurore, qui avait levé sa tête brillante pour remplir sa tâche accoutumée, la laissa retomber sur l’épaule de son vieil époux. L’orient et l’occident s’aperçurent ainsi de la naissance d’Hercule. Ce n’était pas assez d’une seule nuit pour enfanter ce prodige de force ; il fallait que le monde ébranlé s’arrêtât pour toi, noble enfant promis au ciel !

Le lion terrible de Némée a senti la puissante étreinte de tes bras, ainsi que la biche du Ménale, et le sanglier furieux qui ravageait les champs de l’Arcadie. Sous tes coups est tombé l’horrible taureau venu des campagnes de Crète. Il a dompté l’hydre cruelle aux têtes renaissantes, et triomphé de cette puissance qui se fortifiait par la mort. Il a tué comme en se jouant, d’un coup de massue, le terrible Géryon, monstre gigantesque aux trois corps, et il a emmené ses troupeaux des bords de l’Hespérie jusque vers les lieux où le soleil se lève. Les chevaux de la Thrace que leur maître cruel ne nourrissait point dans les pâturages du Strymon, ni avec les herbes qui croissent sur les rives de l’Hèbre, mais du sang de ses hôtes, Hercule les a ravis après leur avoir fait boire enfin le sang de ce barbare. Il a dépouillé la fière Hippolyte du baudrier qui couvrait son sein : ses flèches ont atteint sous la nue les oiseaux de Stymphale. Les arbres aux fruits d’or, qu’on n’avait jamais cueillis, ont éprouvé la main de ce héros, et leurs branches se sont redressées plus légères : le dragon, vigilant gardien de ce trésor, n’entendit le bruit des rameaux qu’au moment où l’heureux ravisseur quittait, chargé de sa proie, le jardin dévasté. Traîné sous le soleil, le chien du Tartare demeura muet sous sa triple chaîne ; aucune de ses gueules ne fit entendre un aboiement, tant l’éclat nouveau du jour lui causait d’effroi ! Tu as détruit la maison parjure de Dardanus, tu lui as fait sentir la puissance de ces flèches qu’elle devait éprouver une seconde fois encore, tu l’as renversée en autant de jours qu’il nous a fallu d’années pour la vaincre.

ACTE CINQUIÈME.


Scène I.


CASSANDRE.
Il se passe au dedans De ce palais un évènement terrible et comparable aux dix années de Troie. Qu’est-ce donc, ô ciel ! ranime-toi, mon âme, et jouis de ta fureur prophétique. Troie vaincue triomphe à son tour. C’est bien, Ilion se relève, puisque dans sa chute il entraîne Mycènes ; notre vainqueur est terrassé. Jamais l’enthousiasme prophétique ne m’a présenté de plus claires images. Je vois, je suis présente, je jouis. Ce n’est point un vain fantôme qui se joue à mes yeux ; c’est un spectacle réel : je vois dans ce palais un festin pareil au dernier festin de Troie ; ces lits sont couverts de la pourpre d’Ilion ; ils boivent le vin dans les coupes d’or du vieil, Assaracus. Agamemnon est au haut bout de la table ; ces tapis somptueux sur lesquels il repose, ces riches habits dont il est revêtu, sont les magnifiques dépouilles de Priam. Clytemnestre l’invite à quitter ces vêtemens d’un ennemi, et à en recevoir plutôt un autre tissu, par les mains d’une fidèle épouse. — Je tremble, je frissonne. — Un vil banni tuera-t-il son roi ? un infâme adultère prendra-t-il la vie de l’époux légitime ? L’arrêt du destin va s’exécuter ; la fin de ce repas verra le sang du maître couler avec le vin. Un vêtement perfide le livre sans défense à la mort : ses mains captives ne peuvent sortir, sa tête est enfermée dans des plis larges et sans issue. Le vil Égisthe lui porte un coup d’épée dans le flanc, sa main tremble, il se trouble lui-même, et le fer n’entre qu’à moitié dans la blessure. Comme on voit dans les forêts un sanglier furieux s’agiter pour rompre les filets qui l’entourent, et en resserrer l’étreinte par ses vains efforts ; ainsi le roi cherche à déchirer ces plis flottans et inextricables qui l’enferment de tous côtés ; il s’agite en ses liens pour trouver son ennemi. Clytemnestre, furieuse, arme ses mains d’une hache, et pareille au sacrificateur qui, avant d’immoler un taureau devant les autels, cherche des yeux la place où il doit frapper, elle balance, pour mieux l’assurer, sa main impie. — Elle a frappé : c’en est fait. La tête tient encore par un lambeau de chair ; d’un côté le sang s’échappe du corps avec violence, de l’autre le chef coupé s’agite convulsivement. Mais les assassins ne se retirent pas encore : Égisthe s’acharne sur le cadavre et le déchire ; sa complice le seconde. Chacun d’eux, par ses crimes, se rend digne de sa race. L’un est fils de Thyeste, l’autre est sœur d’Hélène. Le Soleil s’arrête au bout de sa course, incertain s’il doit poursuivre ou se retourner comme il a fait pour le festin d’Atrée.

Scène II.

ÉLECTRE, STROPHIUS, ORESTE et PYLADE, personnages muets.

ÉLECTRE.

Fuis, ô toi l’unique vengeur de ton père égorgé, fuis, et dérobe-toi aux mains criminelles de nos ennemis. Notre maison est renversée de fond en comble, notre empire est détruit. Mais quel est cet étranger qu’un char rapide amène dans ce palais ? Viens, mon frère, cache-toi sous ma robe. Mais que fais-je ? craindre des étrangers ? Ce sont les membres de ma famille qu’il faut redouter. Rassure-toi, cher Oreste ; c’est un ami fidèle qui s’offre à nous.


STROPHIUS.

Je suis Strophius, j’arrive de la Phocide, chargé de ces palmes d’Olympie : ce qui m’amène, c’est le désir de féliciter cet ami dont la main puissante a renversé Troie après dix ans de combats. Mais pourquoi ces larmes qui coulent sur les joues de cette vierge ? d’où viennent la terreur et la tristesse peintes sur son visage ? c’est une fille du roi. Électre, quel sujet de pleurs y a-t-il dans ce palais qui devrait être si plein d’allégresse ?


ÉLECTRE.
Mon père vient d’expirer sous les coups de ma mère. On veut égorger aussi cet enfant. L’amour a fait monter Égisthe sur le trône de Mycènes.

STROPHIUS.

O courte durée des félicités humaines !


ÉLECTRE.

Je vous en conjure par le souvenir de mon père, par la gloire de son sceptre, par l’inconstance du sort, emmenez Oreste avec vous, et répondez-moi de ce pieux larcin.


STROPHIUS.

Quelque effroi que doive m’inspirer le meurtre d’Agamemnon, je me charge volontiers de sauver cet enfant. Le bonheur demande des amis fidèles, mais c’est l’adversité qui les éprouve.

Tiens, pauvre enfant, pare ton front de cette couronne olympique : prends dans ta main gauche ce laurier vert qui protègera ta tête ; cette palme, don glorieux de Jupiter adoré dans Pise, sera pour toi tout ensemble un déguisement et un présage. Et toi, Pylade, qui as partagé la gloire de ton père en montant sur son char, apprends de lui à te montrer fidèle à l’amitié. Maintenant, ô mes coursiers, dont la Grèce tout entière a honoré la vitesse, volez et emportez-nous loin de cette cour homicide.


ÉLECTRE.

Il est parti, il est sauvé : le char, dans sa fuite rapide, est déjà loin de mes yeux. Maintenant je puis attendre mes ennemis sans crainte ; j’irai moi-même au devant de leurs coups. La voici, cette femme couverte du sang de son époux ; les traces de son crime sont encore sur sa robe ; ses mains sont encore souillées du meurtre qu’elle vient de commettre, et son visage furieux ne respire que forfaits. Je vais chercher un asile au pied de ces autels ; laisse-moi, ô Cassandre, ceindre aussi mon front de tes bandelettes sacrées, car le même danger nous menace toutes les deux.


Scène III.

CLYTEMNESTRE, ÉLECTRE, ÉGISTHE, CASSANDRE.

CLYTEMNESTRE.

Ennemie de votre mère, fille coupable et dénaturée, de quel droit, vierge encore, osez-vous paraître en public ?


ÉLECTRE.

Vierge, il m’a fallu fuir un palais où règne l’adultère.


CLYTEMNESTRE.

Qui reconnaîtrait une vierge à ce langage ?


ÉLECTRE.

Elle est votre fille.


CLYTEMNESTRE.

Il faut plus de respect envers une mère.


ÉLECTRE.

Vous, m’apprendre mes devoirs !


CLYTEMNESTRE.
Tu portes dans ton cœur orgueilleux toute l’audace d’un homme ; mais on saura dompter cette humeur violente, et te ramener aux sentimens de ton sexe.

ÉLECTRE.

Mais il me semble que le fer va bien aux mains d’une femme.


CLYTEMNESTRE.

Oses-tu bien, insensée, te comparer à nous ?


ÉLECTRE.

A vous ? Quel est donc ici votre nouvel Agamemnon ? Vous êtes veuve, et non reine ; votre époux ne vit plus.


CLYTEMNESTRE.

Je suis reine et je punirai bientôt ce langage d’une fille rebelle et impie : en attendant, apprenez-moi ce que vous avez fait de votre frère.


ÉLECTRE.

Il est sorti de Mycènes.


CLYTEMNESTRE.

Rendez-moi mon fils.


ÉLECTRE.

Et vous, rendez-moi mon père.


CLYTEMNESTRE.

Où l’avez-vous mis ?


ÉLECTRE.

En lieu sûr ; il est hors de danger, et n’a rien à craindre du nouveau roi. Une tendre mère s’en réjouirait, mais une mère furieuse le trouvera mauvais.


CLYTEMNESTRE.

Tu mourras aujourd’hui même.


ÉLECTRE.

Tant mieux, si c’est de votre main. Je quitte cet autel : voulez-vous plonger le fer dans ma gorge ? la voici : préférez-vous me frapper comme une victime qu’on immole ? je me livre avec joie et j’attends vos coups. Vous venez de commettre un crime ; il faut laver dans mon sang vos mains souillées et dégouttantes du meurtre de mon père.


CLYTEMNESTRE.

Vous qui partagez mes périls et ma puissance, Égisthe, venez ; cette fille impie charge sa mère d’outrages, et me refuse mon fils qu’elle a caché.


ÉGISTHE.

Fille insolente, abaissez le ton de votre voix, et épargnez à l’oreille d’une mère vos paroles injurieuses.


ÉLECTRE.

Il veut aussi m’apprendre mon devoir, lui l’auteur du plus grand des crimes, lui le fruit du crime, lui que sa famille ne sait comment nommer, lui le fils de sa sœur et le petit-fils de son père !


CLYTEMNESTRE.

Égisthe, qui vous empêche de faire tomber sous le glaive sa tête impie ? qu’elle rende son frère, ou qu’elle meure à l’instant.


ÉGISTHE.

On va la plonger dans un cachot ténébreux, sous une roche profonde, pour y passer sa vie au milieu de tous les tourmens. Il faudra bien qu’elle découvre ce qu’elle nous cache aujourd’hui, quand elle se verra réduite à la misère, à la faim, chargée de fers, livrée à l’horreur d’un cachot infect, veuve avant d’avoir connu l’hymen, séparée du monde et du commerce des vivans, privée de la lumière du jour ; de longues douleurs triompheront de sa résistance.


ÉLECTRE.

Je vous demande la mort.


ÉGISTHE.

Je vous la donnerais, si vous ne la demandiez pas. C’est ne rien entendre à la tyrannie, que de tuer ceux qu’on veut punir.


ÉLECTRE.

Y a-t-il un plus cruel supplice que la mort ?


ÉGISTHE.

Oui, la vie pour celui qui veut mourir.


CLYTEMNESTRE.

Gardes, entraînez ce monstre loin de Mycènes, dans le coin le plus reculé de ce royaume, et plongez-la chargée de fers dans la nuit d’un cachot ténébreux, pour dompter par les souffrances de la prison ce cœur indomptable. Quant à cette odieuse captive, qui fut l’épouse de son vainqueur, et la maîtresse d’un prince adultère, qu’elle meure à l’instant. Arrachez-la de l’autel, et qu’elle aille rejoindre l’époux qu’elle m’a ravi.


CASSANDRE.

Il n’est pas nécessaire de m’en arracher ; moi-même je veux marcher au devant de vous. Je suis pressée d’aller annoncer la première à mes chers Troyens que la mer est couverte des naufrages de la Grèce, que Mycènes est captive ; que le chef de tant de rois, pour expier les malheurs de Troie par une destinée semblable, a péri victime des présens d’une femme, de l’adultère, et de la perfidie. Je suis prête, entraînez-moi : je vous remercie même, car c’est vous qui m’avez fait trouver du bonheur à survivre à la ruine de Troie.


CLYTEMNESTRE.

Meurs, furieuse !


CASSANDRE.

Un furieux me vengera.

NOTES
SUR AGAMEMNON.


Il est peu de sujets de tragédie aussi heureux que le meurtre d’Agamemnon : il forme la première partie de l’admirable trilogie d’Eschyle (Agamemnon, les Choéphores, et les Euménides), et depuis il a été mis sur la scène par une foule d’imitateurs dont les principaux sont Sénèque le Tragique, Thompson chez les Anglais, Alfieri chez les Italiens, Népomucène Lemercier chez nous, sans parler de Roland Brisset, au xvie siècle iècle, et de l’abbé Boyer, contemporain de Racine, qui lui a fait, par ses épigrammes, la seule gloire qu’il mérite et qu’il ait conservée. De toutes ces imitations, celle qui se rapproche le plus de la pièce grecque pour l’imposante simplicité des formes, c’est à notre avis l’Agamemnon de M. Lemercier, qui doit beaucoup à Eschyle, et beaucoup à notre auteur.

Quant au mérite de la tragédie latine, il nous semble petit. Heinsius dit que cette pièce est écrite dans un assez bon esprit, frugis bonæ, ce que prouvent, dit-il, les imitations que l’auteur s’est permises ; car il a fait à Virgile d’assez heureux emprunts, etc. Nous adoptons ce jugement, mais en faisant toutes réserves pour le récit de la tempête qui se trouve au troisième acte, et qui est du plus mauvais goût, faux, ridicule et absurde au premier chef.

Acte ier. Page 7. L’ombre de Thyeste. Voyez, au premier volume, dans Thyeste, l’apparition de l’ombre de Tantale, qui sert, comme ici, de prologue et d’introduction. Cette ressemblance ne prouve pas que les deux tragédies soient de la même main, car la différence du style est trop marquée ; elle prouve plutôt l’attention d’un servile imitateur à suivre pas à pas un assez mauvais modèle.

Page 7. Je vois le palais de Tantale, et surtout le palais à Atrée. Il ne voit pas deux palais, mais un seul : paternos, immo fraternos lares, le palais qui fut celui de mon père, et aussi celui de mon frère. Le père d’Atrée et de Thyeste était Pélops, mais il y a dans ce mot paternos une certaine latitude qui nous a permis de le traduire par Tantale, qui fut le premier maître de ce palais, et qui le premier le souilla par le crime.

C’est là que les rois des Pélasges viennent recevoir leur couronne. Le nom de Pélasges nous paraît ici plus local que celui de Grecs, traduction ordinaire du mot Pelasgi. Rien de plus naturel que l’emploi de ce nom dans un sujet tiré de la fable et qui suppose une haute antiquité. « La race des Pélasges, dit M. Michelet, était la sœur aînée de la race hellénique. Quelque opinion que l’on adopte sur ce peuple il paraît certain que bien des siècles avant notre ère, ils dominaient tous les pays situés sur la Méditerranée, depuis l’Étrurie jusqu’au Bosphore. Dans l’Arcadie, l’Argolide et l’Attique, dans l’Étrurie et le Latium, peut-être dans l’Espagne, ils ont laissé des monumens indestructibles, etc. » Voyez Histoire romaine, tome I, ch. 3.

Page 9. M’ordonne d’aller souiller le lit de ma fille. Au lieu de me révolter contre cet ordre fatal, etc. Cette fille se nommait Pélopée. Suivant la fable, Thyeste avait pris ses précautions pour éviter l’accident qui devait lui donner un fils né de sa propre fille ; il l’avait fait élever dans un temple de Minerve, et ce fut sans la connaître que, la rencontrant dans un bois, il lui fit violence.

Ma chair est donc entrée dans celle de tous mes enfans ! Cette phrase ne présente pas sans doute une idée bien nette mais elle est la traduction littérale de : Ergo ut per omnes liberos irem parens. Il eût été plus clair de dire : « Ma chair s’est donc mêlée à celle de tous mes enfans. »

Il faut que cet oracle obscur trouve son accomplissement. Il s’agit de l’oracle qui avait prédit à Thyeste que le fils qui naîtrait de son commerce incestueux avec sa fille le vengerait d’Atrée. Suivant la fable, Égisthe, ainsi nommé parce qu’il avait été nourri dans les bois par une chèvre, reçut de Pélopée, sa mère, l’épée de Thyeste et fut reçu à la cour d’Atrée qui lui ordonna d’aller tuer Thyeste dans sa prison. Celui-ci le reconnut, s’en fit reconnaître et l’envoya à son tour assassiner Atrée, après la mort duquel il remonta sur le trône de Mycènes d’où il fut ensuite chassé par Agamemnon.

Page 11. Chœur de femmes d’argos. Ce chœur est comme tous ceux de notre auteur, assez beau de style, mais vague et plein de généralités qui n’ont qu’un rapport indirect avec le sujet. L’auteur qui, comme nous l’avons déjà dit, nous parait être un imitateur de Sénèque, a fait ici un tour de force en n’imitant pas comme il aurait dû le chœur d’Eschyle. Voyez Agamemnon, acte I, pour connaître la différence qu’il y a entre un chœur véritablement dramatique et une déclamation.

Page 13. Cette haute fortune vient à ne pouvoir plus se porter elle-même. On pourrait dire aussi : « La fortune succombe sous le fardeau qu’elle porte, » Ceditque oneri fortuna suo. Pétrone a dit, en parlant à la fortune :

Ecquid Romano sentis te pondere victam,
Nec posse ulterius perituram extollere molem ? etc.

La tour qui va cacher sa tête au sein des nues. — Voyez le dernier chœur d’Hippolyte, acte iv, sc. 2 : ce sont les mêmes idées et les mêmes images. Voyez aussi Horace, livre II, Ode 10, v. 9 :

Sæpins ventis agitatur ingens
Pinus : et celsæ graviore casu
Decidunt turres, feriuntque summos
    Fulmina montes.

Page 15. Les grands corps offrent plus de prise aux maladies. — Voyez Florus, liv. III, x, 12 : « Sic illa immania corpora, quo erant majora, eo magis gladiis ferroque patuerunt. »

Acte II. Page 17. La pudeur qui ne revient plus quand on l’a une fois bannie. C’est la même idée qu’Horace et Boileau ont si poétiquement exprimée :

..... Neque amissos colores
Lana refert medicata fuco :

Nec vera virtus, quum semel excidit,
Curat reponi deterioribus.

(HORAT., lib. iii, Ode 5.)

L’honneur est comme une île escarpée et sans bords
On n’y peut plus rentrer dès qu’on en est dehors.

(BOILEAU.)

Page 19. C’est l’histoire de ta sœur. Hélène, fille de Tyndare et de Léda, qui s’enfuit de Sparte avec Pâris :

Pastor quum traheret per freta navibus
Idæis Helenam perfidus hospitam, etc.

(HORAT., lib. i, Ode 15.)


D’un côté mon cœur est en proie à la jalousie. Il nous a été impossible de ne pas rendre ici invidia par jalousie, quoique ce ne soit pas la signification propre de ce mot. L’équivalent de jalousie en latin est zelotypia, mot grec, et qui prouve que la jalousie ne fut connue à Rome que bien tard. Uxorem tam pudicum maritus jam non zelotypus ejecit : « Un mari chasse de sa maison une épouse devenue chaste et qui le dispense de la jalousie. » (TERTULLIEN, Apologétique, ch. iii.)

Comme une mer que le vent et le flux se disputent. C’est une imitation d’Ovide :

..... Utque carina
Quam ventus, ventoque rapit contrarius æstus,
Vim geminam sentit, paretque incerta duobus.

(Metam., lib. viii, v. 470.)

Page 21. Non, le palais des rois est transparent, et le vice ne peut s’y cacher. Juvénal, satire viii, v. 150 et ss., et Pline, Panégyrique de Trajan, ch. LXXXIII, ont exprimé la même idée. La voici plus développée par Claudien et par Voltaire :

… Ut te totius medio telluris in orbe
Vivere cognoscas ; cunctis tua gentibus esse
Facta palam, nec posse dari regalibus unquan
Secretum vitiis, nam lux altissina fati
Occultum sinit esse nihil, latebrasque per omnes
Intrat et abstrusos explorat fama recessus.

(CLAUDIAN., viii, v.270.)

· · · · · · · · · · Crois-tu qu’une princesse
Puisse jamais cacher sa haine et sa tendresse ?
Des courtisans sur nous les inquiets regarda
Avec avidité tombent de toutes parts.
A travers les respects,leurs trompeuses souplesses
Pénètrent dans nos cœurs et cherchent nos faiblesses.
A leur malignité rien n’échappe et ne fuit
Un seul mot un soupir, un coup d’œil nous trahit
Tout parle contre nous, jusqu’à notre silence
Et quand leur artifice et leur persévérance
Ont enfin malgré nous arraché nos secrets,
Alors avec éclat leurs discours indiscrets,
Portant sur notre vie une triste lumière,
Vont de nos passions remplir la terre entière.

VOLTAIRE, OEdipe, acte III, sc. 2.)

Page 25. Il se prend d’amour pour Briséis, … et ne rougit pas de l’arracher ainsi des bras de son époux. Briséis n’était point l’épouse d’Achille, et nous aurions pu rendre viri par ce guerrier ; mais nous avons cru que l’intention de Clytemnestre était de jeter de l’odieux sur son époux en supposant Achille plus étroitement uni à Briséis qu’il ne l’était réellement : ce qui nous confirme dans cette idée, c’est l’exclamation qui suit : « Voilà donc l’ennemi de Paris ! »

Page 31. Se repentir de ses fautes c’est être presque innocent. — Aliud est cito surgere, aliud est non cadere, « Ce n’est pas la même chose, de se relever promptement et de ne pas tomber,» dit saint Augustin, Confess., liv. X, § 57 ; mais l’autre maxime est plus proportionnée à la faiblesse humaine, et Sidoine Apollinaire lui-même l’a proclamée : Vicinatur innocentiœ festina correctio. (SIDONIUS, Epist. VI, 9.) Et Voltaire en a fait un vers sublime.

Si Dieu n’ouvrait ses bras qu’à la seule innocence,
Qui pourrait de son temple embrasser les autels ?
Dieu fit du repentir la vertu des mortels.

(Olympie, acte II, sc. 2.)

L’hymen est comme le trône, il ne souffre point de partage. Ovide avait dit :

Non bene cum sociis regna Venusque manent.
(Art. amat., lib. III, v. 564.)

Page 35. Et de plus même son petit-fils. C’est-à-dire né de son inceste avec sa fille. Voir le Prologue et les notes qui s’y rapportent.

Page 39. Vous qui buvez les eaux glacées d’Érasine. L’Érasine avait sa source dans l’Arcadie et la fin de son cours dans l’Argolide. Suivant les commentateurs, il s’agit ici des vierges de l’Arcadie.

Page 43. Abaisse tes regards sur tes arrière-petits-fils. Agamemnon et Ménélas étaient fils d’Atrée fils de Pélops, et petits-fils de Tantale fils de Jupiter et de la nymphe Plota.

ACTE III. Page 45. Après tant de fatigues et une si longue absence. — Voyez ESCHYLE, Agamemnon, vers 512 et ss.

Dis-moi, le frère de mon époux vit-il encore ?Voyez encore ESCHYLE, ibid., vers 626 et ss.

Page 51. Cette tache sinistre, à pareille heure nous fait craindre une tempête. Cela devait être suivant l’explication que Virgile a donnée de ces taches qui se voient-sur le disque du soleil couchant :

Hoc etiam, emenso quum jam decedet Olympo,
Profuerit meminisse magis ; nam sæpe videmus
Ipsius in vultu varios errare colores.
Cæruleus pluviam denuntiat, igneus Euros.
Sin maculæ incipient rutilo immiscerier igni,
Omnia tune pariter vento nimbisque videbis
Fervere. Non illa quisquam me nocte per altum
Ire, necque a terra moneat covellere funem.

(Georg., lib. I, v. 450.)

Alors un bruit sourd, présage de malheur, se fait entendre au sommet des collines lointaines. Ce passage rappelle naturellement les beaux vers où l’auteur des saisons décrit le commencement d’un orage :

D’un tonnerre éloigné le bruit s’est fait entendre :
Les flots en ont frémi, l’air en est ébranlé,
Et le long du vallon le feuillage a tremblé ;
Les monts ont prolongé le lugubre murmure
Dont le son lent et sourd attriste la nature etc.

(SAINT-LAMBERT, Saisons, chant II.)

Page 51. Ce n’est pas une seule nuit qui nous enveloppe. Quoique toute cette description soit du plus mauvais goût, nous ne condamnons point cette phrase, nec una nox est, comme l’a fait un commentateur. Il arrive souvent qu’un brouillard rend la nuit plus épaisse, et c’est un effet naturel. Lucain a dit

Non cœli nox illa fuit · · · · · · · · · ·

(Pharsal, lib. V, v. 627)

Et Ovide :

Cæcaque nox premitur tenebris hiemisque saisque.

(Metam., lib. XI, v. 521.)

Page 55. Troie elle-même donnerait des larmes à nos souffrances. Virgile avait dit :

· · · · · · · · · · Pœnas expendimus oinnes,
Vel Priamo miseranda manus.

Æneid., lib. XI, v. 259.)

Claudien s’est empare de la même idée, et lui a donné plus de développement :

· · · · · · · · · · Satiavimus iram,
Si qua fuit ; lugenda Getis, et flenda Suevis
Hausimus ; ipsa meos ex hurret Parthia casus.

(De bello Gildon., v. 36.)

Page 57. Ajax lutte encore. Pallas voulait punir Ajàx de la violence qu’il avait exercée contre Cassandre :

Ipsa Jovis rapidum jaculata e nubibus ignem,
Disjecitque rates · · · · · · · · · ·
Unius ob noxam et furias Ajacis Oilei.

(VIRGIL., Æneid., lib. I, v. 42.)

Page 59. C’est Lemnos immortalisée par le crime. « Les femmes de Lemnos, dit la fable, ayant insulté Vénus et négligé ses autels, cette déesse, pour les en punir, les rendit d’une odeur si insupportable, que leurs maris les abandonnèrent pour leurs esclaves ; piquées de cet affront, elles firent un complot entre elles contre tous les hommes de leur île, et les tuèrent tous dans une nuit, à l’exception de Thoas qui fut conservé par sa fille Hypsipyle. »

Page 59. Cette forteresse est occupée par le père de Palamède. Nauplius roi d’Eubée ; son fils Palamède avait péri, au siège de Troie par le crime d’Ulysse. Voyez VIRGILE, Énéide, liv. III.

Page 61. Quel doux supplice pour l’homme, que ce fatal amour qui l’attache à la vie. Cette Idée nous semble admirablement développée dans ce fragment d’un poète moderne :

A quelque noir destin qu’elle soit asservie,
D’une invincible étreinte il embrasse sa vie,
Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir,
Quelque prétexte ami pour vivre et pour souffrir.
Il a souffert, il souffre. Aveugle d’espérance,
Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance ;
Et la mort, de nos maux ce refuge si doux,
N’est pour lui qu’un tourment, le plus cruel de tous.

(André CHÉNIER., Fragmens.)

Un autre poète, je ne sais lequel, a dit aussi :

O vie, instinct fatal, amour que rien n’efface,
Plante amère et stérile, amante des débris,
Faut-il que ta racine obstinément s’enlace
Au cœur que tu flétris !

Page 63. Il ne tenait qu’à nous d’éclaircir cette perfidie. Tout ce morceau est imité presque servilement du IIe livre de l’Énéide ; nous y renvoyons le lecteur.

Les frémissemens de Pyrrhus qui ne se prêtait qu’avec peine aux fourberies d’Ulysse. C’est l’idée que tous les poètes nous donnent du caractère de Pyrrhus :

Ἔφυν γὰρ οὐδὲν ἐκ τέχνης πράττειν κακῆς, κ.τ.λ.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Ἀλλ’ εἰμ’ ἕτοιμος πρὸς βίαν τὸν ἄνδρ’ ἄγειν,
Καὶ μὴ δόλοισιν.

(SOPHOCL., Philoct., v. 88 et suiv.)

Page 65. Nos vierges sont conduites par la princesse fiancée au tombeau d’Achille. C’est Polyxène, fille de Priam et d’Hécube. Voyez au IIe volume du Théâtre de Sénèque, les Troyennes.

Page 65. J’ai vu le glaive de Pyrrhus se plonger dans le sein de ce vieillard. — Voyez au IIe livre de l’Énéide le magnifique récit de la mort de Priam dont ceci est une imitation.

Page 67. Il est doux de mêler ses pleurs à ceux des autres. — Voyez les mêmes idées, Troyennes, acte IV, vers 1007 et ss., au IIe vol.

Ce serait peu des prêtres mutilés de la déesse de la terre. Les prêtres de Cybèle étaient les cabires, les corybantes, les curètes, les dactyles idéens, les galles, les semivirs et les telchines, qui tous en général étaient eunuques. Son culte devint célèbre dans la Phrygie, d’où il fut porté en Crète, et plus tard à Rome, au temps d’Annibal.

La mort d’Attis. Jeune et beau Phrygien, éperdument aimé de Cybèle qui lui confia le soin de son culte, suivant Ovide, à condition qu’il ne violerait pas son vœu de chasteté. Il l’oublia en épousant la nymphe Sangaride que Cybèle fit périr. Attis, au désespoir de sa mort, allait se pendre, quand Cybèle, touchée de compassion, le changea en pin.

Suivant d’autres auteurs, notamment Servius, Attis était prêtre de Cybèle, et mourut de la mutilation que le roi de Phrygie lui fit subir, en mémoire de quoi la déesse institua un deuil annuel, et soumit ses prêtres à la mutilation. Voyez ARNOBE, EUSÈBE, FULGENCE, etc.

Venit in exemplum furor hinc, mollesque ministri
Cædunt jactatis vilia membra comis.

(OVID, Fast., lib. IV v. 243.)

Page 69. Mais pourquoi arracher de votre front ces bandelettes sacrées ?Voyez ESCHYLE, Agamemnon, v. 1273 et ss. « Pourquoi gardé je encore ce sceptre, ces couronnes qui n’ont fait de moi qu’un objet de risée ? Vains ornemens, soyez brisés avant ma mort ; c’est tout ce que je vous dois ; allez parer quelque autre infortunée. Viens, Apollon, viens reprendre cette robe prophétique, etc. »

Que me sert de porter ces voiles, ces symboles,
Attributs d’un pouvoir qu’il ôte à mes paroles ?

Dieu terrible ! il est temps enfin de dépouiller
Ces ornemens sacrés que ma mort va souiller, etc.

(LEMERCIER, Agamemnon acte II, sc. 7.)

Page 71. A quoi bon cet enthousiasme qui m’égare ? Voici la traduction littérale de ce morceau lyrique par Roland Brisset de Tours, avocat et poète dramatique vers la fin du XVIe siècle :

A qui erray-je folle ? à qui vay-je courante ?
Ore Troye est à bas. Que fay-je decevante
Et menteuse prophète ? Où suy-je ? où fuit le jour ?
Quelle obscure espaisseur embrunit ce séjour ?
Mais d’un soleil jumeau la clarté se redouble,
Et, rehaussant ses murs, Argos se montre double.
Je voy les bois Idez et le pasteur fatal
Entre les trois beantez arbitre à nostre mal :
Je vous adverty, rois, ceste race secrète,
Ce nourrisson des bois d’une amour indiscrette
Ru’ra bas cest estat : comme ceste putain
Arme d’un poignard nud sa délicate main !
A qui est-ce qu’en veut ceste femme Lacène,
Armée à la façon d’une amazonienne ?
Mais quel fantosme vain se présente à mes yeux ?
Le marmariq’ lyon jadis victorieux
Des autres animaux, estendu sur la place,
De la fière lyonne a ressenti l’audace etc.

Cet enfant nourri dans les bois détruira vos palais. Il s’agit ici d’Égisthe ou de Pâris, élevés tous deux dans les bois, avec cette différence que Pâris n’était point le fruit de l’inceste comme nous avons traduit furtivum genus, expression vague et qui laisse l’esprit en suspens. Il nous paraît que Cassandre entremêle à dessein le malheur de Priam et celui d’Agamemnon ; dans ce cas, fruit de l’inceste serait trop clair pour ce demi-jour qui convient aux oracles.

Je ne retrouve point l’éclat de la gloire passée. — Voyez VIRGILE, Énéide, liv. II, v. 274 :

Hei mihi ! qualis erat, quantum mutatus ab illo
Hectore, qui redit exuvias indutus Achillis,
Aut Danaum Phrygios jaculatus puppibus ignes !
Squalentem barbam et concretos sanguine crines,
Vulneraque illa gerens, quæ circum plurima moros
Accepit patrios.

Page 75. Relevons ce corps que l’enthousiasme a brisé. Rien de plus naturel que cet état de faiblesse et d’abattement qui succède à un accès de l’esprit prophétique. Il faut que la dépense de force et de contention nécessaire à l’âme pour sortir du temps et de l’espace, et s’élever jusqu’à la vision de l’inconnu, soit compensée par une langueur égale à cette sur-excitation ; de là cet effort des prêtresses païennes pour se dérober au démon qui les obsède. Tous les poètes en ont parlé ; mais nul ne l’a fait avec connaissance de cause, comme Daniel, celui de tous les prophètes qui a fait les prédictions les plus claires et les plus précises : il a exprimé en plusieurs endroits cette faiblesse où le jetait l’état de vision : « Après cela, moi Daniel, je tombai dans la langueur, et je fus malade pendant quelques jours ; après quoi, m’étant levé, je travaillai aux affaires du roi. » (DANIEL, ch. VIII, v. 27.) « Étant donc demeuré tout seul, j’eus cette grande vision ; la vigueur de mon corps m’abandonna, mon visage fut tout changé, je tombai en faiblesse, et il ne me demeura aucune force. » (Id. ch. X, v. 8, et plus bas, v. 16.)

ACTE IV. Page 77. Troie aussi était en fête Pour compléter le sens et la phrase, il faudrait ajouter « quand elle périt ; » nous avons dû nous en tenir à la concision du texte. Lemercier a dit très-bien :

Ilion a péri dans la nuit d’une fête.

(Agamemnon, acte IV, sc. 5.)

Page 79. A Jupiter Hercéen ? C’est-à-dire Jupiter invoqué pour la garde des murailles. M. Michelet pense que ce sont les Pélasges qui l’ont importé dans l’Italie et dans l’Attique, où il était comme la pierre des limites et le fondement de la propriété. Il s’agit ici du Jupiter de Troie :

Herceas, monstrator ait, non respicis aras ?

(LUCAN., Pharsal.)

Où se trouve Hélène, je vois toujours Troie. Hélène, c’est-à-dire une femme adultère.

Que peut craindre un vainqueur ? L’abbé Boyer, dont nous avons parlé au commencement de ces notes, a délayé cette partie de dialogue en assez bons vers :


AGAMEMNON.

Que peut craindre un monarque au sein de ses états ?
Que peut craindre un vainqueur ?


CASSANDRE.

Tout ce qu’il ne craint pas.
Oui, c’est dans ces momens de pleine confiance
Que tu vas voir, trop fier d’une vaine puissance,
Ta grandeur renversée et tes projets trahis.
Je prévois ton trépas, je le vois, j’en jouis ;
Je goûte dans ton sein la vengeance de Troie ;
Et ce jour fortuné, qui me comble de joie,
Est un jour plus cruel pour toi, pour tous les tiens,
Que dix ans de malheur ne furent aux Troyens, etc.

Page 81. Qui reçois des vainqueurs l’hommage de leurs trophées. C’est le Jupiter Feretrius des Romains, et le Ζεύς Ζεὺς Νικηφόρος des Grecs, à qui l’on consacrait une partie des dépouilles.

Pour lui Jupiter a suspendu les lois du monde. Voyez Hercule furieux, acte I, vers 24, au premier volume de Sénèque le Tragique.

Jupiter Alcmenæ geminas requieverat Arctos,
Et cælum noctu bis sine rege fuit.

(PROPERT., lib. II, eleg. 22, v. 26.)

Lycophron met trois nuits au lieu de deux, et Clément d’Alexandrie en met neuf, ce qui donne lieu à Arnobe de faire une plaisanterie assez peu grave « Hercules natus est, qui in rebus hujus modi patris sui transiret exsuperaretque virtutes : ille noctibus vix novem unam potuit prolem extundere, concinnare, compingere : at Hercules, sanctus Deus, natas de Thespio quinquaginta nocte una perdocuit, et nomen virginitatis ponere, et genetricum pondera sustinere. » (ARNOB., Adversus gentes, lib. IV.)

Page 83. Le lion terrible de Némée a senti la puissante étreinte de ton bras. Voyez Hercule furieux, vers 222, et le liv. VIII de l’Énéide.

Page 85. Tu lui as fait sentir la puissance de ces flèches qu’elle devait éprouver une seconde fois. Troie ne devait périr que sous les flèches d’Hercule, dont Philoctète avait hérité. Voyez le Philoctète de Sophocle.

· · · · · · · · · · · · · · · Volucresque sequendo
Debita Trojanis exercet spicula fatis.

(OVID., Metam.)

Page 85. Tu l’as renversée en autant de jours qu’il nous a fallu d’années pour la vaincre. C’est-à-dire en dix jours. Boileau s’est emparé de cette idée et l’a tournée à la louange de Louis XIV :

Quel plaisir de te suivre aux rives du Scamandre !
D’y trouver d’Ilion la poétique cendre !
De juger si tes Grecs qui brisèrent ses tours
Firent plus en dix ans que Louis en dix jours !

(Épître IV, v. 261.)

ACTE V. Page 89. Un vêtement perfide le livre sans défense à la mort. Il nous est difficile de nous faire une idée de cette robe dans laquelle Agamemnon se trouve pris comme dans un filet :

Οὓτω δ’ ἔπραξα (ϰαὶ τάδ’ οὐϰ ἀρνήσομαι),
Ὡς μήτε φεύγειν μήτ’ ἀμύνεσθαι μόρον.
Ἄπειρον ἀμφίϐληστρον, ὥσπερ ἰχθύων,
Περιστιχίζω, Πλοῦτον εἵματος ϰαϰόν.
Παίω δὲ νεν δίς, ϰ. τ. λ.

(Eschyl., Agamemnon, v. 1387.)

« J’ai fait en sorte, je ne veux point le nier, qu’il ne pût ni échapper ni se défendre ; je l’ai enveloppé dans un superbe voile, comme un poisson dans un filet sans issue : alors je le frappe deux fois, etc. »

Page 91. Je suis Strophius, j’arrive de la Phocide. Ce personnage fait très-bien de dire son nom et le motif de son arrivée ; car on ne l’attend pas, et le spectateur ne sait rien de lui. Suivant la fable, il n’était pas seulement ami d’Agamemnon, mais encore son beau-frère, puisqu’il avait épousé sa sœur Anaxibie. Lemercier a emprunté ce personnage à Sénèque ; mais il lui a donné un rôle continu dans tout le cours de sa pièce.

Poscunt fidem secunda, ai adversa exigunt (v. 934). Ce vers présente quelque obscurité : si exigere pouvait se traduire par exiger, nous aurions dit : « Les amis, nécessaires dans la prospérité, sont indispensables dans le malheur ; » mais nous avons mieux aimé donner à ce verbe le sens de examinare, probare, experiri. « Nolite ad vestras leges atque instituta exigere caquæ Lacedæmone fiunt.» (TIT.-LIV., lib. xxxiv, cap. 31.)

Page 101. C’est ne rien entendre à la tyrannie que de tuer ceux qu’on veut punir. Cette maxime absurde, mais qui avait à Rome un sens politique, revient souvent dans notre auteur. Voyez Hercule furieux, acte II, sc. 3, page 53, et surtout la note sur ce passage.

Page 103. Un furieux me vengera. Le texte dit : Veniet et vobis furor ; ce qui n’est pas très-clair. Il s’agit d’Oreste qui doit venger son père et devenir furieux. Voyez ESCHYLE, les Choéphores et les Euménides.