Adolescence (trad. Bienstock)/Chapitre 22

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 312-316).


XXII

PAPA


Papa est surtout gai depuis que Volodia est entré à l’Université, et plus souvent qu’à l’ordinaire, il vient dîner chez grand’mère. Cependant la cause de sa gaieté, je l’ai su par Nikolaï, c’est qu’il a beaucoup gagné au jeu ces temps derniers. Il arrive même que le soir, avant d’aller au cercle, il passe chez nous, s’asseoit au piane, nous réunit autour de lui et, battant la mesure avec les semelles de ses souliers plats (il ne peut souffrir les talons et jamais n’en porte), il chante des chansons tziganes. Et alors il faut voir l’admiration comique de sa favorite Lubotchka, qui de son côté l’adore. Parfois, il vient aux leçons, et le visage grave, m’écoute réciter, mais par les quelques mots avec lesquels il veut me reprendre, je vois bien que lui-même sait mal ce qu’on m’ enseigne. Quelquefois, en cachette, il cligne des yeux et nous fait signe quand grand’mère commence à se fâcher et à grogner contre nous sans aucune cause.

« Eh bien ! nous avons été attrapés, mes enfants ! » dit-il ensuite. En général, à mes yeux il descend peu à peu de cette hauteur inaccessible où le plaçait mon imagination d’enfant. Je baise ses longues mains blanches avec le même sentiment d’amour et de respect, mais je me permets déjà de penser sur lui, de juger ses actes, et involontairement me viennent sur lui des pensées que je suis effrayé d’avoir. Jamais je n’oublierai un fait qui m’a inspiré beaucoup de toutes ces pensées et m’a causé de vraies souffrances morales.

Une fois, très tard dans la soirée, il est entré au salon en frac et en gilet blanc, pour amener avec lui, au bal, Volodia qui, à ce moment, s’habillait dans sa chambre. Grand’mère, dans la chambre à coucher, attendait que Volodia vint se montrer à elle (elle avait l’habitude, avant chaque bal, de l’appeler chez elle, de le bénir, de l’examiner et de lui faire des recommandations). Dans le salon, éclairé d’une seule lampe, Mimi et Katenka allaient et venaient et Lubotchka, assise au piano, étudiait le deuxième concerto de Field, le morceau favori de maman.

Je n’ai jamais rencontré une aussi grande ressemblance de famille qu’entre ma sœur et maman. Cette ressemblance n’était ni dans le visage, ni dans la stature, mais dans quelque chose d’insaisissable, dans les mains, dans la manière de marcher et surtout dans la voix et dans quelques expressions. Quand Lubotchka se fâchait et disait : « Il y a un siècle entier qu’on ne me laisse pas » ces mots : il y a un siècle entier, que maman avait l’habitude de dire, elle les prononçait d’une telle façon, en traînant un siècle entier, qu’on croyait entendre maman. Mais la plus extraordinaire ressemblance était dans son jeu au piano et dans toutes ses attitudes en jouant ; elle arrangeait ses jupes et tournait la feuille, par le haut, de la main gauche, de la même façon que maman ; comme elle aussi, de dépit, elle frappait du poing le clavier, quand elle ne pouvait venir à bout d’un passage difficile, et disait : « Ah ! mon Dieu ! » Et elle avait la même insaisissable délicatesse et netteté de jeu, de ce délicieux jeu de l’école de Field, si bien appelé jeu perlé, dont tous les trucs et tours de force des pianistes modernes n’ont pu faire oublier le charme.

Papa entra au salon à petits pas rapides et s’approcha de Lubotchka qui cessa de jouer en l’apercevant.

— Non, Luba, joue, joue, — dit-il en la rasseyant, — tu sais comme j’aime à t’écouter.

Lubotchka continua à jouer et longtemps, papa, appuyé sur les mains, resta assis en face d’elle ; ensuite, rapidement, faisant un mouvement d’épaules, il se mit à marcher dans la chambre. Chaque fois qu’il s’approchait du piano, il s’arrêtait et longtemps fixait Lubotchka. À ses mouvements et à sa marche, je remarquai qu’il était ému. Traversant plusieurs fois le salon, il s’arrêta derrière la chaise de Lubotchka, baisa sa tête brune et ensuite, se tournant rapidement il reprit sa promenade. Quand Lubotchka, en finissant, s’approcha de lui et lui demanda :

— Est-ce bien ?

Silencieusement il lui prit la tête et se mit à embrasser son front et ses yeux avec une tendresse que je n’avais jamais vue en lui.

— Ah ! mon Dieu ! tu pleures ? — fit soudain Lubotchka en laissant tomber de ses mains la chaîne de sa montre, et en fixant sur lui de grands yeux étonnés. — Je te demande pardon, mon cher petit papa, j’ai oublié tout à fait que c’est le morceau de maman.

— Non, mon amie, joue-le plus souvent, — dit-il d’une voix tremblante d’émotion. — Si tu savais comme cela me fait du bien de pleurer avec toi…

Il l’embrassa encore une fois, et táchant de cacher son émotion, en secouant les épaules, il sortit par la porte qui, du couloir, conduisait à la chambre de Volodia.

— Voldemar ! es-tu bientôt prêt ? — cria-t-il en s’arrêtant au milieu du corridor. En ce moment même, devant lui, passait la bonne Macha, qui, en apercevant le maître, baissa la tête et voulut faire un détour. Il l’arrêta. — «Eh bien, chaque jour plus belle », — fit-il en se penchant vers elle.

Macha rougit et baissa la tête encore plus :

— Permettez, murmura-t-elle.

— Voldemar, quoi, bientôt ? — répéta papa en se secouant et en toussant, quand Macha étant passée, il me remarqua…

J’aime mon père, mais la raison vit indépendamment du cœur, et souvent elle renferme en soi des pensées qui blessent le sentiment et qui sont incompréhensibles et cruelles pour le cœur. Et de telles pensées, bien que je tâchasse de les éloigner, venaient en moi.