Actes et paroles/Depuis l’exil/Bruxelles






I. UN CRIModifier

M. Victor Hugo, retenu à Bruxelles par ses devoirs d’aïeul et de tuteur de deux orphelins, suivait du regard avec anxiété la lutte entre Paris et Versailles. Il éleva la voix contre la guerre civile.

    Quand finira ceci ? Quoi ! ne sentent-ils pas
    Que ce grand pays croule à chacun de leurs pas ?
    Châtier qui ? Paris ? Paris veut être libre.
    Ici le monde, et là Paris ; c’est l’équilibre ;
    Et Paris est l’abime où couve l’avenir.
    Pas plus que l’océan on ne peut le punir,
    Car dans sa profondeur et sous sa transparence
    On voit l’immense Europe ayant pour cœur la France.
    Combattants ! combattants ! qu’est-ce que vous voulez ?
    Vous êtes comme un feu qui dévore les blés,
    Et vous tuez l’honneur, la raison, l’espérance !
    Quoi ! d’un côté la France et de l’autre la France !
    Arrêtez ! c’est le deuil qui sort de vos succès.
    Chaque coup de canon de français à français
    Jette,-car l’attentat à sa source remonte,-
    Devant lui le trépas, derrière lui la honte.
    

    Verser, mêler, après septembre et février,
    Le sang du paysan, le sang de l’ouvrier,
    Sans plus s’en soucier que de l’eau des fontaines !
    Les latins contre Rome et les grecs contre Athènes !
    Qui donc a décrété ce sombre égorgement ?
    Si quelque prêtre dit que Dieu le veut, il ment !
    Mais quel vent souffle donc ? Quoi ! pas d’instants lucides ?
    Se retrouver héros pour être fratricides ?

    Horreur !

    Mais voyez donc, dans le ciel, sur vos fronts,
    Flotter l’abaissement, l’opprobre, les affronts !
    Mais voyez donc là-haut ce drapeau d’ossuaire,
    Noir comme le linceul, blanc comme le suaire ;
    Pour votre propre chute ayez donc un coup d’œil ;
    C’est le drapeau de Prusse et le drapeau du deuil !
    Ce haillon insolent, il vous a sous sa garde.
    Vous ne le voyez pas ; lui, sombre, il vous regarde ;
    Il est comme l’Égypte au-dessus des hébreux,
    Lourd, sinistre, et sa gloire est d’être ténébreux.
    Il est chez vous. Il règne. Ah ! la guerre civile.
    Triste après Austerlitz, après Sedan est vile !

    Aventure, hideuse ! ils se sont décidés
    A jouer la patrie et l’avenir aux dés !
    Insensés ! n’est-il pas de choses plus instantes
    Que d’épaissir autour de ce rempart vos tentes !
    Recommencer la guerre ayant encore au flanc,
    O Paris, ô lion blessé, l’épieu sanglant !
    Quoi ! se faire une plaie avant de guérir l’autre !
    Mais ce pays meurtri de vos coups, c’est le vôtre !
    Cette mère qui saigne est votre mère ! Et puis,
    Les misères, la femme et l’enfant sans appuis,
    Le travailleur sans pain, tout l’amas des problèmes
    

    Est là terrible, et vous, acharnés sur vous-mêmes,
    Vous venez, toi rhéteur, toi soldat, toi tribun,
    Les envenimer tous sans en résoudre aucun !

    Vous recreusez le gouffre au lieu d’y mettre un phare !
    Des deux côtés la même exécrable fanfare,
    Le même cri : Mort ! Guerre ! -A qui ? réponds, Caïn !
    Qu’est-ce que ces soldats une épée à la main,
    Courbés devant la Prusse, altiers contre la France ?
    Gardez donc votre sang pour votre délivrance !
    Quoi ! pas de remords ! quoi ! le désespoir complet !
    Mais qui donc sont-ils ceux à qui la honte plaît ?
    O cieux profonds ! opprobre aux hommes, quels qu’ils soient,
    Qui sur ce pavois d’ombre et de meurtre s’assoient,
    Qui du malheur public se font un piédestal,
    Qui soufflent, acharnés à ce duel fatal,
    Sur le peuple indigné, sur le reitre servile.
    Et sur les deux tisons de la guerre civile ;
    Qui remettent la ville éternelle en prison,
    Rebâtissent le mur de haine à l’horizon,
    Méditent on ne sait quelle victoire infâme,
    Les droits brisés, la France assassinant son âme,
    Paris mort, l’astre éteint, et qui n’ont pas frémi
    Devant l’éclat de rire affreux de l’ennemi !

Bruxelles, 15 avril 1871.

II PAS DE REPRÉSAILLESModifier

Cependant les hommes qui dominaient la Commune, la précipitent, sous prétexte de talion, dans l’arbitraire et dans la tyrannie. Tous les principes sont violés. Victor Hugo s’indigne, et sa protestation est reproduite par toute la presse libre de l’Europe. La voici :


    Je ne fais point fléchir les mots auxquels je crois,
    Raison, progrès, honneur, loyauté, devoirs, droits.
    On ne va point au vrai par une route oblique.
    Sois juste ; c’est ainsi qu’on sert la république ;
    Le devoir envers elle et l’équité pour tous ;
    Pas de colère ; et nul n’est juste s’il n’est doux.
    La Révolution est une souveraine ;
    Le peuple est un lutteur prodigieux qui traîne
    Le passé vers le gouffre et l’y pousse du pied ;
    Soit. Mais je ne connais, dans l’ombre qui me sied,
    Pas d’autre majesté que toi, ma conscience.
    J’ai la foi. Ma candeur sort de l’expérience.
    Ceux que j’ai terrassés, je ne les brise pas.

    Mon cercle c’est mon droit, leur droit est mon compas ;
    Qu’entre mes ennemis et moi tout s’équilibre ;
    Si je les vois liés, je ne me sens pas libre.
    A demander pardon j’userais mes genoux
    Si je versais sur eux ce qu’ils jetaient sur nous.
    Jamais je ne dirai : -Citoyens, le principe
    Qui se dresse pour nous contre nous se dissipe ;
    Honorons la droiture en la congédiant ;
    La probité s’accouple avec l’expédient.-
    Je n’irai point cueillir, tant je craindrais les suites,
    Ma logique à la lèvre impure des jésuites ;
    Jamais je ne dirai : -Voilons la vérité !
    Jamais je ne dirai : -Ce traître a mérité,
    Parce qu’il fut pervers, que, moi, je sois inique ;
    Je succède à sa lèpre ; il me la communique ;
    Et je fais, devenant le même homme que lui,
    De son forfait d’hier ma vertu d’aujourd’hui.
    Il était mon tyran, il sera ma victime.-
    Le talion n’est pas un reflux légitime.
    Ce que j’étais hier, je veux l’être demain.
    Je ne pourrais pas prendre un crime dans ma main
    En me disant : -Ce crime était leur projectile ;
    Je le trouvais infâme et je le trouve utile ;
    Je m’en sers ; et je frappe, ayant été frappé.-
    Non, l’espoir de me voir petit sera trompé.
    Quoi ! je serais sophiste ayant été prophète !
    Mon triomphe ne peut renier ma défaite ;
    J’entends rester le même, ayant beaucoup vécu,
    Et qu’en moi le vainqueur soit fidèle au vaincu.


    Non, je n’ai pas besoin, Dieu, que tu m’avertisses ;
    Pas plus que deux soleils je ne vois deux justices ;
    Nos ennemis tombés sont là ; leur liberté
    Et la nôtre, ô, vainqueur, c’est la même clarté.
    En éteignant leurs droits nous éteignons nos astres.
    Je veux, si je ne puis après tant de désastres
    Faire de bien, du moins ne pas faire de mal.

    La chimère est aux rois, le peuple a l’idéal.

    Quoi ! bannir celui-ci ! jeter l’autre aux bastilles !
    Jamais ! Quoi ! déclarer que les prisons, les grilles,
    Les barreaux, les geôliers et l’exil ténébreux,
    Ayant été mauvais pour nous, sont bons pour eux !
    Non, je n’ôterai, moi, la patrie à personne.
    Un reste d’ouragan dans mes cheveux frissonne ; -On
    comprendra qu’ancien banni, je ne veux pas
    Faire en dehors du juste et de l’honnête un pas ;
    J’ai payé de vingt ans d’exil ce droit austère
    D’opposer aux fureurs un refus solitaire
    Et de fermer mon âme aux aveugles courroux,
    Si je vois les cachots sinistres, les verrous,
    Les chaînes menacer mon ennemi, je l’aime,
    Et je donne un asile à mon proscripteur même ;
    Ce qui fait qu’il est bon d’avoir été proscrit.
    Je sauverais Judas si j’étais Jésus-Christ.
    Je ne prendrai jamais ma part d’une vengeance.
    Trop de punition pousse à trop d’indulgence,
    Et je m’attendrirais sur Caïn torturé.
    Non, je n’opprime pas ! jamais je ne tuerai !
    Jamais, ô Liberté, devant ce que je brise,
    On ne te verra faire un signe de surprise.
    Peuple, pour te servir en ce siècle fatal,
    Je veux bien renoncer à tout, au sol natal,
    A ma maison d’enfance, à mon nid, à mes tombes,
    A ce bleu ciel de France où volent des colombes,
    A Paris, champ sublime où j’étais moissonneur,
    A la patrie, au toit paternel, au bonheur ;
    Mais j’entends rester pur, sans tache et sans puissance.
    Je n’abdiquerai pas mon droit à l’innocence.

Bruxelles, 2l avril.


III LES DEUX TROPHÉESModifier

La guerre civile donne son fruit, la ruine. Des deux côtés on démolit Paris avec acharnement. Versailles bombarde l’Arc de l’Étoile, pendant que la Commune juge et condamne la Colonne.

Victor Hugo essaye d’arrêter les destructeurs. Il publie les Deux Trophées.


    Peuple, ce siècle a vu tes travaux surhumains,
    Il t’a vu repétrir l’Europe dans tes mains.
    Tu montras le néant du sceptre et des couronnes
    Par ta façon de faire et défaire des trônes ;
    A chacun de tes pas tout croissait d’un degré ;
    Tu marchais, tu faisais sur le globe effaré
    Un ensemencement formidable d’idées ;
    Tes légions étaient les vagues débordées
    Du progrès s’élevant de sommets en sommets ;
    La Révolution te guidait ; tu semais
    Danton en Allemagne et Voltaire en Espagne ;
    

    Ta gloire, ô peuple, avait l’aurore pour compagne,
    Et le jour se levait partout où tu passais ;
    Comme on a dit les grecs on disait les français ;
    Tu détruisais le mal, l’enfer, l’erreur, le vice,
    Ici le moyen âge et là le saint-office ;
    Superbe, tu luttais contre tout ce qui nuit ;
    Ta clarté grandissante engloutissait la nuit ;
    Toute la terre était à tes rayons mêlée ;
    Tandis que tu montais dans ta voie étoilée,
    Les hommes t’admiraient, même dans tes revers ;
    Parfois tu t’envolais planant ; et l’univers,
    Vingt ans, du Tage à l’Elbe et du Nil à l’Adige,
    Fut la face éblouie et tu fus le prodige ;
    Et tout disparaissait, Histoire, souviens-t’en,
    Même le chef géant, sous le peuple titan.

    De là deux monuments élevés à ta gloire,
    Le pilier de puissance et l’arche de victoire,
    Qui tous deux sont toi-même, ô peuple souverain,
    L’un étant de granit et l’autre étant d’airain.

    Penser qu’on fut vainqueur autrefois est utile.
    Oh ! ces deux monuments, que craint l’Europe hostile,
    Comme on va les garder, et comme nuit et jour
    On va veiller sur eux avec un sombre amour !
    Ah ! c’est presque un vengeur qu’un témoin d’un autre âge !

    Nous les attesterons tous deux, nous qu’on outrage ;
    Nous puiserons en eux l’ardeur de châtier.
    Sur ce hautain métal et sur ce marbre altier,
    Oh ! comme on cherchera d’un œil mélancolique
    Tous ces fiers vétérans, fils de la république !
    Car l’heure de la chute est l’heure de l’orgueil ;
    Car la défaite augmente, aux yeux du peuple en deuil,
    Le resplendissement farouche des trophées ;
    Les âmes de leur feu se sentent réchauffées ;
    La vision des grands est salubre aux petits.
    

    Nous éterniserons ces monuments, bâtis
    Par les morts dont survit l’œuvre extraordinaire ;
    Ces morts puissants jadis passaient dans le tonnerre,
    Et de leur marche encore on entend les éclats,
    Et les pâles vivants d’à présent sont, hélas,
    Moins qu’eux dans la lumière et plus qu’eux dans la tombe.

    Écoutez, c’est la pioche ! écoutez, c’est la bombe !
    Qui donc fait bombarder ? qui donc fait démolir ?
    Vous !

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    Le penseur frémit, pareil au vieux roi Lear
    Qui parle à la tempête et lui fait des reproches.
    Quels signes effrayants ! d’affreux jours sont-ils proches ?
    Est-ce que l’avenir peut être assassiné ?
    Est-ce qu’un siècle meurt quand l’autre n’est pas né ?
    Vertige ! de qui donc Paris est-il la proie ?
    Un pouvoir le mutile, un autre le foudroie.
    Ainsi deux ouragans luttent au Sahara.
    C’est à qui frappera, c’est à qui détruira.
    Peuple, ces deux chaos ont tort ; je blâme ensemble
    Le firmament qui tonne et la terre qui tremble.

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    Soit. De ces deux pouvoirs, dont la colère croît,
    L’un a pour lui la loi, l’autre a pour lui le droit ;
    Versaille a la paroisse et Paris la commune ;
    Mais sur eux, au-dessus de tous, la France est une !
    Et d’ailleurs, quand il faut l’un sur l’autre pleurer,
    

    Est-ce bien le moment de s’entre-dévorer,
    Et l’heure pour la lutte est-elle bien choisie ?
    O fratricide ! Ici toute la frénésie
    Des canons, des mortiers, des mitrailles ; et là
    Le vandalisme ; ici Charybde, et là Scylla.
    Peuple, ils sont deux. Broyant tes splendeurs étouffées,
    Chacun ôte à ta gloire un de tes deux trophées ;
    Nous vivons dans des temps sinistres et nouveaux,
    Et de ces deux pouvoirs étrangement rivaux
      Par qui le marteau frappe et l’obus tourbillonne,
      L’un prend l’Arc de Triomphe et l’autre la Colonne !

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    Mais c’est la France ! -Quoi, français, nous renversons
    Ce qui reste debout sur les noirs horizons !
    La grande France est là ! Qu’importe Bonaparte !
    Est-ce qu’on voit un roi quand on regarde Sparte ?
    Otez Napoléon, le peuple reparaît.
    Abattez l’arbre, mais respectez la forêt.
    Tous ces grands combattants, tournant sur ces spirales,
    Peuplant les champs, les tours, les barques amirales,
    Franchissant murs et ponts, fossés, fleuves, marais,
    C’est la France montant à l’assaut du progrès.
    Justice ! ôtez de là César, mettez-y Rome !
    Qu’on voie à cette cime un peuple et non un homme !
    Condensez en statue au sommet du pilier
    Cette foule en qui vit ce Paris chevalier,
    Vengeur des droits, vainqueur du mensonge féroce !
    Que le fourmillement aboutisse au colosse !
    Faites cette statue en un si pur métal
    Qu’on n’y sente plus rien d’obscur ni de fatal ;
    Incarnez-y la foule, incarnez-y l’élite ;
    Et que ce géant Peuple, et que ce grand stylite
    

    Du lointain idéal éclaire le chemin,
    Et qu’il ait au front l’astre et l’épée à la main !

    Respect à nos soldats ! Rien n’égalait leurs tailles ;
    La Révolution gronde en leurs cent batailles ;
    La Marseillaise, effroi du vieux monde obscurci,
    S’est faite pierre là, s’est faite bronze ici ;
    De ces deux monuments sort un cri : Délivrance !

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    Quoi ! de nos propres mains nous achevons la France !
    Quoi ! c’est nous qui faisons cela ! nous nous jetons
    Sur ce double trophée envié des teutons,
    Torche et massue aux poings, tous à la fois, en foule !
    C’est sous nos propres coups que notre gloire croule !
    Nous la brisons, d’en haut, d’en bas, de près, de loin,
    Toujours, partout, avec la Prusse pour témoin !
    Ils sont là, ceux à qui fut livrée et vendue
    Ton invincible épée, ô patrie éperdue !
    Ils sont là, ceux par qui tomba l’homme de Ham !
    C’est devant Reichshoffen qu’on efface Wagram !
    Marengo raturé, c’est Waterloo qui reste.
    La page altière meurt sous la page funeste ;
    Ce qui souille survit à ce qui rayonna ;

    Et, pour garder Forbach, on supprime Iéna !
    Mac-Mahon fait de loin pleuvoir une rafale
    De feu, de fer, de plomb, sur l’arche triomphale.
    Honte ! un drapeau tudesque étend sur nous ses plis,
    Et regarde Sedan souffleter Austerlitz !
    Où sont les Charentons, France ? où sont les Bicêtres ?
    Est-ce qu’ils ne vont pas se lever, les ancêtres,
    Ces dompteurs de Brunswick, de Cobourg, de Bouillé,
    Terribles, secouant leur vieux sabre rouillé,
    

    Cherchant au ciel la grande aurore évanouie ?
    Est-ce que ce n’est pas une chose inouïe
    Qu’ils soient violemment de l’histoire chassés,
    Eux qui se prodiguaient sans jamais dire : assez !
    Eux qui tinrent le pape et les rois, l’ombre noire
    Et le passé, captifs et cernés dans leur gloire,
    Eux qui de l’ancien monde avaient fait le blocus,
    Eux les pères vainqueurs, par nous les fils vaincus !

    Hélas ! ce dernier coup, après tant de misères,
    Et la paix incurable où saignent deux ulcères,
    Et tous ces vains combats, Avron, Bourget, l’Haÿ !
    Après Strasbourg brûlée ! après Paris trahi !
    La France n’est donc pas encore assez tuée ?

    Si la Prusse, à l’orgueil sauvage habituée,
    Voyant ses noirs drapeaux enflés par l’aquilon,
    Si la Prusse, tenant Paris sous son talon,
    Nous eût crié : -Je veux que vos gloires s’enfuient.
    Français, vous avez là deux restes qui m’ennuient,
    Ce pilastre d’airain, cet arc de pierre ; il faut
    M’en délivrer ; ici, dressez un échafaud,
    Là, braquez des canons ; ce soin sera le vôtre ;
    Vous démolirez l’un, vous mitraillerez l’autre.
    Je l’ordonne.-0 fureur ! comme on eût dit : Souffrons !
    Luttons ! c’est trop ! ceci passe tous les affronts !
    Plutôt mourir cent fois ! nos morts seront nos fêtes !
    Comme on eût dit : Jamais ! Jamais !

    -Et vous le faites !

Bruxelles, 6 mai 1871.


IV À MM. MEURICE ET VACQUERIEModifier

La lettre suivante, qui n’a pu paraître sous la Commune par des raisons que tout le monde sait, trouve naturellement sa place ici, à sa date :

Bruxelles, 28 avril.

Chers amis,

Nous traversons une crise.

Vous me demandez toute ma pensée, je pourrais me borner à ce seul mot : c’est la vôtre.

Ce qui me frappe, c’est à quel point nous sommes d’accord. Le public m’attribue dans le Rappel une participation que je n’ai pas, et m’en croit, sinon le rédacteur, du moins l’inspirateur ; vous savez mieux que personne à quel point j’ai dit la vérité quand j’ai écrit dans vos colonnes mêmes que j’étais un simple lecteur du Rappel et rien de plus. Eh bien, cette erreur du public a sa raison d’être. Il y a, au fond, entre votre pensée et la mienne, entre votre appréciation et la mienne, entre votre conscience et la mienne, identité presque absolue. Permettez-moi de le constater et de m’en applaudir. Ainsi, dans l’heure décisive où nous sommes, heure qui, si elle finit mal, pourrait être irréparable, vous avez une pensée dominante que vous dites chaque matin dans le Rappel, la conciliation. Or, ce que vous écrivez à Paris, je le pense à Bruxelles. La fin de la crise serait dans ce simple accès de sagesse : concessions mutuelles. Alors le dénoument serait pacifique. Autrement il y aura guerre à outrance. On n’est pas quitte avec un problème parce qu’on a sabré la solution.

J’écrivais en avril 1869 les deux mots qui résoudraient les complications d’avril 1871, et j’ajoute toutes les complications. Ces deux mots, vous vous en souvenez, sont : Conciliation et Réconciliation. Le premier pour les idées, le second pour les hommes.

Le salut serait là.

Comme vous je suis pour la Commune en principe, et contre la Commune dans l’application.

Certes le droit de Paris est patent. Paris est une commune, la plus nécessaire de toutes, comme la plus illustre. Paris commune est la résultante de la France république. Comment ! Londres est une commune, et Paris n’en serait pas une ! Londres, sous l’oligarchie, existe, et Paris, sous la démocratie, n’existerait pas ! La cité de Londres a de tels droits qu’elle arrête tout net devant sa porte le roi d’Angleterre. À Temple-Bar le roi finit et le peuple commence. La porte se ferme, et le roi n’entre qu’en payant l’amende. La monarchie respecte Londres, et la république violerait Paris ! Énoncer de telles choses suffit ; n’insistons pas. Paris est de droit commune, comme la France est de droit république, comme je suis de droit citoyen. La vraie définition de la république, la voici : moi souverain de moi. C’est ce qui fait qu’elle ne dépend pas d’un vote. Elle est de droit naturel, et le droit naturel ne se met pas aux voix. Or une ville a un moi comme un individu ; et Paris, parmi toutes les villes, a un moi suprême. C’est ce moi suprême qui s’affirme par la Commune. L’Assemblée n’a pas plus la faculté d’ôter à Paris la Commune que la Commune n’a la faculté d’ôter à la France l’Assemblée.

Donc aucun des deux termes ne pouvant exclure l’autre, il s’ensuit cette nécessité rigoureuse, absolue, logique : s’entendre.

Le moi national prend cette forme, la république ; le moi local prend cette forme, la commune ; le moi individuel prend cette forme, la liberté.

Mon moi n’est complet et je ne suis citoyen qu’à cette triple condition : la liberté dans ma personne, la commune dans mon domicile, la république dans ma patrie.

Est-ce clair ?

Le droit de Paris de se déclarer Commune est incontestable.

Mais à côté du droit, il y a l’opportunité.

Ici apparaît la vraie question.

Faire éclater un conflit à une pareille heure ! la guerre civile après la guerre étrangère ! Ne pas même attendre que les ennemis soient partis ! amuser la nation victorieuse du suicide de la nation vaincue ! donner à la Prusse, à cet empire, à cet empereur, ce spectacle, un cirque de bêtes s’entre-dévorant, et que ce cirque soit la France !

En dehors de toute appréciation politique, et avant d’examiner qui a tort et qui a raison, c’est là le crime du 18 mars.

Le moment choisi est épouvantable.

Mais ce moment a-t-il été choisi ?

Choisi par qui ?

Qui a fait le 18 mars ?

Examinons.

Est-ce la Commune ?

Non. Elle n’existait pas.

Est-ce le comité central ?

Non. Il a saisi l’occasion, il ne l’a pas créée.

Qui donc a fait le 18 mars ?

C’est l’Assemblée ; ou pour mieux dire la majorité.

Circonstance atténuante : elle ne l’a pas fait exprès.

La majorité et son gouvernement voulaient simplement enlever les canons de Montmartre. Petit motif pour un si grand risque.

Soit. Enlever les canons de Montmartre.

C’était l’idée ; comment s’y est-on pris ?

Adroitement.

Montmartre dort. On envoie la nuit des soldats saisir les canons. Les canons pris, on s’aperçoit qu’il faut les emmener. Pour cela il faut des chevaux. Combien ? Mille. Mille chevaux ! où les trouver ? On n’a pas songé à cela. Que faire ? On les envoie chercher, le temps passe, le jour vient, Montmartre se réveille ; le peuple accourt et veut ses canons ; il commençait à n’y plus songer, mais puisqu’on les lui prend il les réclame ; les soldats cèdent, les canons sont repris, une insurrection éclate, une révolution commence.

Qui a fait cela ?

Le gouvernement, sans le vouloir et sans le savoir.

Cet innocent est bien coupable.

Si l’Assemblée eût laissé Montmartre tranquille, Montmartre n’eût pas soulevé Paris. Il n’y aurait pas eu de 18 mars.

Ajoutons ceci : les généraux Clément Thomas et Lecomte vivraient.

J’énonce les faits simplement, avec la froideur historique.

Quant à la Commune, comme elle contient un principe, elle se fût produite plus tard, à son heure, les prussiens partis. Au lieu de mal venir, elle fût bien venue.

Au lieu d’être une catastrophe, elle eût été un bienfait.

Dans tout ceci à qui la faute ? au gouvernement de la majorité.

Être le coupable, cela devrait rendre indulgent.

Eh bien, non.

Si l’Assemblée de Bordeaux eût écouté ceux qui lui conseillaient de rentrer à Paris, et notamment la haute et intègre éloquence de Louis Blanc, rien de ce que nous voyons ne serait arrivé, il n’y eût pas eu de 18 mars.

Du reste, je ne veux pas aggraver le tort de la majorité royaliste.

On pourrait presque dire : c’est sa faute, et ce n’est pas sa faute.

Qu’est-ce que la situation actuelle ? un effrayant malentendu.

Il est presque impossible de s’entendre.

Cette impossibilité, qui n’est, selon moi, qu’une difficulté, vient de ceci :

La guerre, en murant Paris, a isolé la France. La France, sans Paris, n’est plus la France. De là l’Assemblée, de là aussi la Commune. Deux fantômes. La Commune n’est pas plus Paris que l’Assemblée n’est la France. Toutes deux, sans que ce soit leur faute, sont sorties d’un fait violent, et c’est ce fait violent qu’elles représentent. J’y insiste, l’Assemblée a été nommée par la France séparée de Paris, la Commune a été nommée par Paris séparé de la France. Deux élections viciées dans leur origine. Pour que la France fasse une bonne élection, il faut qu’elle consulte Paris ; et pour que Paris s’incarne vraiment dans ses élus, il faut que ceux qui représentent Paris représentent aussi la France. Or évidemment l’assemblée actuelle ne représente pas Paris qu’elle fuit, non parce qu’elle le hait, mais, ce qui est plus triste, parce qu’elle l’ignore. Ignorer Paris, c’est curieux, n’est-ce pas ? Eh bien, nous autres, nous ignorons bien le soleil. Nous savons seulement qu’il a des taches. C’est tout ce que l’Assemblée sait de Paris. Je reprends. L’Assemblée ne reflète point Paris, et de son côté la Commune, presque toute composée d’inconnus, ne reflète pas la France. C’est cette pénétration d’une représentation par l’autre qui rendrait la conciliation possible ; il faudrait dans les deux groupes, assemblée et commune, la même âme, France, et le même cœur, Paris. Cela manque. De là le refus de s’entendre.

C’est le phénomène qu’offre la Chine, d’un côté les tartares, de l’autre les chinois.

Et cependant la Commune incarne un principe, la vie municipale, et l’Assemblée en incarne un autre, la vie nationale. Seulement, dans l’Assemblée comme dans la Commune, on peut s’appuyer sur le principe, non sur les hommes. Là est le malheur. Les choix ont été funestes. Les hommes perdent le principe. Raison des deux côtés et tort des deux côtés. Pas de situation plus inextricable.

Cette situation crée la frénésie.

Les journaux belges annoncent que le Rappel va être supprimé par la Commune. C’est probable. Dans tous les cas n’ayez pas peur que la suppression vous manque. Si vous n’êtes pas supprimés par la Commune, vous serez supprimés par l’Assemblée. Le propre de la raison c’est d’encourir la proscription des extrêmes.

Du reste, vous et moi, quel que soit le devoir, nous le ferons.

Cette certitude nous satisfait. La conscience ressemble à la mer. Si violente que soit la tempête de la surface, le fond est tranquille.

Nous ferons le devoir, aussi bien contre la Commune que contre l’Assemblée ; aussi bien pour l’Assemblée que pour la Commune.

Peu importe nous ; ce qui importe, c’est le peuple. Les uns l’exploitent, les autres le trahissent. Et sur toute la situation il y a on ne sait quel nuage ; en haut stupidité, en bas stupeur.

Depuis le 18 mars, Paris est mené par des inconnus, ce qui n’est pas bon, mais par des ignorants, ce qui est pire. À part quelques chefs, qui suivent plutôt qu’ils ne guident, la Commune, c’est l’ignorance. Je n’en veux pas d’autre preuve que les motifs donnés pour la destruction de la Colonne ; ces motifs, ce sont les souvenirs que la Colonne rappelle. S’il faut détruire un monument à cause des souvenirs qu’il rappelle, jetons bas le Parthénon qui rappelle la superstition païenne, jetons bas l’Alhambra qui rappelle la superstition mahométante, jetons bas le Colisée qui rappelle ces fêtes atroces où les bêtes mangeaient les hommes, jetons bas les Pyramides qui rappellent et éternisent d’affreux rois, les Pharaons, dont elles sont les tombeaux ; jetons bas tous les temples à commencer parle Rhamseïon, toutes les mosquées à commencer par Sainte-Sophie, toutes les cathédrales à commencer par Notre-Dame. En un mot, détruisons tout ; car jusqu’à ce jour tous les monuments ont été faits par la royauté et sous la royauté, et le peuple n’a pas encore commencé les siens. Détruire tout, est-ce là ce qu’on veut ? Évidemment non. On fait donc ce qu’on ne veut pas faire. Faire le mal en le voulant faire, c’est la scélératesse ; faire le mal sans le vouloir faire, c’est l’ignorance.

La Commune a la même excuse que l’Assemblée, l’ignorance.

L’ignorance, c’est la grande plaie publique. C’est l’explication de tout le contre-sens actuel.

De l’ignorance naît l’inconscience. Mais quel danger !

Dans la nuit on peut aller à des précipices, et dans l’ignorance on peut aller à des crimes.

Tel acte commence par être imbécile et finit par être féroce.

Tenez, en voici un qui s’ébauche, il est monstrueux ; c’est le décret des otages.

Tous les jours, indignés comme moi, vous dénoncez à la conscience du peuple ce décret hideux, infâme point de départ des catastrophes. Ce décret ricochera contre la république. J’ai le frisson quand je songe à tout ce qui peut en sortir. La Commune, dans laquelle il y a, quoi qu’on en dise, des cœurs droits et honnêtes, a subi ce décret plutôt qu’elle ne l’a voté. C’est l’œuvre de quatre ou cinq despotes, mais c’est abominable. Emprisonner des innocents et les rendre responsables des crimes d’autrui, c’est faire du brigandage un moyen de gouvernement. C’est de la politique de caverne. Quel deuil et quel opprobre s’il arrivait, dans quelque moment suprême, que les misérables qui ont rendu ce décret trouvassent des bandits pour l’exécuter ! Quel contre-coup cela aurait ! Vous verriez les représailles ! Je ne veux rien prédire, mais je me figure la terreur blanche répliquant à la terreur rouge.

Ce que représente la Commune est immense ; elle pourrait faire de grandes choses, elle n’en fait que de petites. Et des choses petites qui sont des choses odieuses, c’est lamentable.

Entendons-nous. Je suis un homme de révolution. J’étais même cet homme-là sans le savoir, dès mon adolescence, du temps où, subissant à la fois mon éducation qui me retenait dans le passé et mon instinct qui me poussait vers l’avenir, j’étais royaliste en politique et révolutionnaire en littérature ; j’accepte donc les grandes nécessités ; à une seule condition, c’est qu’elles soient la confirmation des principes, et non leur ébranlement.

Toute ma pensée oscille entre ces deux pôles : Civilisation, Révolution. Quand la liberté est en péril, je dis : Civilisation, mais révolution ; quand c’est l’ordre qui est en danger, je dis : Révolution, mais civilisation.

Ce qu’on appelle l’exagération est parfois utile, et peut même, à de certains moments, sembler nécessaire. Quelquefois pour faire marcher un côté arriéré de l’idée, il faut pousser un peu trop en avant l’autre côté. On force la vapeur ; mais il y a possibilité d’explosion, et chance de déchirure pour la chaudière et de déraillement pour la locomotive. Un homme d’état est un mécanicien. La bonne conduite de tous les périls vers un grand but, la science du succès selon les principes à travers le risque et malgré l’obstacle, c’est la politique.

Mais, dans les actes de la Commune, ce n’est pas à l’exagération des principes qu’on a affaire, c’est à leur négation.

Quelquefois même à leur dérision.

De là, la résistance de toutes les grandes consciences.

Non, la ville de la science ne peut pas être menée par l’ignorance ; non, la ville de l’humanité ne peut pas être gouvernée par le talion ; non, la ville de la clarté ne peut pas être conduite par la cécité ; non, Paris, qui vit d’évidence, ne peut pas vivre de confusion ; non, non, non !

La Commune est une bonne chose mal faite.

Toutes les fautes commises se résument en deux malheurs : mauvais choix du moment, mauvais choix des hommes.

Ne retombons jamais dans ces démences. Se figure-t-on Paris disant de ceux qui le gouvernent : Je ne les connais pas ! Ne compliquons pas une nuit par l’autre ; au problème qui est dans les faits, n’ajoutons pas une énigme dans les hommes. Quoi ! ce n’est pas assez d’avoir affaire à l’inconnu ; il faut aussi avoir affaire aux inconnus !

L’énormité de l’un est redoutable ; la petitesse des autres est plus redoutable encore.

En face du géant il faudrait le titan ; on prend le myrmidon !

L’obscure question sociale se dresse et grandit sur l’horizon avec des épaississements croissant d’heure en heure. Toutes nos lumières ne seraient pas de trop devant ces ténèbres.

Je jette ces lignes rapidement. Je tâche de rester dans le vrai historique.

Je conclus par où j’ai commencé. Finissons-en.

Dans la mesure du possible, concilions les idées et réconcilions les hommes.

Des deux côtés on devrait sentir le besoin de s’entendre, c’est-à-dire de s’absoudre.

L’Angleterre admet des privilèges, la France n’admet que des droits ; là est essentiellement la différence entre la monarchie et la république. C’est pourquoi, en regard des privilèges de la cité de Londres, nous ne réclamons que le droit de Paris. En vertu de ce droit, Paris veut, peut et doit offrir à la France, à l’Europe, au monde, le patron communal, la cité exemple.

Paris est la ferme-modèle du progrès.

Supposons un temps normal ; pas de majorité législative royaliste en présence d’un peuple souverain républicain, pas de complication financière, pas d’ennemi sur notre territoire, pas de plaie, pas de Prusse ; la Commune fait la loi parisienne qui sert d’éclaireur et de précurseur à la loi française faite par l’Assemblée. Paris, je l’ai dit déjà plus d’une fois, a un rôle européen à remplir. Paris est un propulseur. Paris est l’initiateur universel. Il marche et prouve le mouvement. Sans sortir de son droit, qui est identique à son devoir, il peut, dans son enceinte, abolir la peine de mort, proclamer le droit de la femme et le droit de l’enfant, appeler la femme au vote, décréter l’instruction gratuite et obligatoire, doter l’enseignement laïque, supprimer les procès de presse, pratiquer la liberté absolue de publicité, d’affichage et de colportage, d’association et de meeting, se refuser à la juridiction de la magistrature impériale, installer la magistrature élective, prendre le tribunal de commerce et l’institution des prud’hommes comme expérience faite devant servir de base à la réforme judiciaire, étendre le jury aux causes civiles, mettre en location les églises, n’adopter, ne salarier et ne persécuter aucun culte, proclamer la liberté des banques, proclamer le droit au travail, lui donner pour organisme l’atelier communal et le magasin communal, reliés l’un à l’autre par la monnaie fiduciaire à rente, supprimer l’octroi, constituer l’impôt unique qui est l’impôt sur le revenu ; en un mot abolir l’ignorance, abolir la misère, et, en fondant la cité, créer le citoyen.

Mais, dira-t-on, ce sera mettre un état dans l’état. Non, ce sera mettre un pilote dans le navire.

Figurons-nous Paris, ce Paris-là, en travail. Quel fonctionnement suprême ! quelle majesté dans l’innovation ! Les réformes viennent l’une après l’autre. Paris est l’immense essayeur. L’univers civilisé attentif regarde, observe, profite. La France voit le progrès se construire lentement de toutes pièces sous ses yeux ; et, chaque fois que Paris fait un pas heureux, elle suit ; et ce que suit la France est suivi par l’Europe. L’expérience politique, à mesure qu’elle avance, crée la science politique. Rien n’est plus laissé au hasard. Plus de commotions à craindre, plus de tâtonnements, plus de reculs, plus de réactions ; ni coups de trahison du pouvoir, ni coups de colère du peuple. Ce que Paris dit est dit pour le monde ; ce que Paris fait est fait pour le monde. Aucune autre ville, aucun autre groupe d’hommes, n’a ce privilège. L’ income-tax réussit en Angleterre ; que Paris l’adopte, la preuve sera faite. La liberté des banques, qui implique le droit de papier-monnaie, est en plein exercice dans les îles de la Manche ; que Paris le pratique, le progrès sera admis. Paris en mouvement, c’est la vie universelle en activité. Plus de force stagnante ou perdue. La roue motrice travaille, l’engrenage obéit, la vaste machine humaine marche désormais pacifiquement, sans temps d’arrêt, sans secousse, sans soubresaut, sans fracture. La révolution française est finie, l’évolution européenne commence.

Nous avons perdu nos frontières ; la guerre, certes, nous les rendra, mais la paix nous les rendrait mieux encore. J’entends la paix ainsi comprise, ainsi pratiquée, ainsi employée. Cette paix-là nous donnerait plus que la France redevenue France ; elle nous donnerait la France devenue Europe. Par l’évolution européenne, dont Paris est le moteur, nous tournons la situation, et l’Allemagne se réveille brusquement prise et brusquement délivrée par les États-Unis d’Europe.

Que penser de nos gouvernants ? avoir ce prodigieux outil de civilisation et de suprématie, Paris, et ne pas s’en servir !

N’importe, ce qui est dans Paris en sortira. Tôt ou tard, Paris Commune s’imposera. Et l’on sera stupéfait de voir ce mot Commune se transfigurer, et de redoutable devenir pacifique. La Commune sera une œuvre sûre et calme. Le procédé civilisateur définitif que je viens d’indiquer tout à l’heure sommairement n’admet ni effraction ni escalade. La civilisation comme la nature n’a que deux moyens, infiltration et rayonnement. L’un fait la sève, l’autre fait le jour ; par l’un on croît, par l’autre on voit ; et les hommes comme les choses n’ont que ces deux besoins, la croissance et la lumière.

Vaillants et chers amis, je vous serre la main.

Un dernier mot. Quelles que soient les affaires qui me retiennent à Bruxelles, il va sans dire que si vous jugiez, pour quoi que ce soit, ma présence utile à Paris, vous n’avez qu’à faire un signe, j’accourrais.

V. H.

V L’INCIDENT BELGEModifier

LA PROTESTATION.-L’ATTAQUE NOCTURNE. L’EXPULSION.


§1

Les événements se précipitaient.

La pièce Pas de Représailles, publiée à propos des violences de la Commune, avait été reproduite, on l’a vu, par presque tous les journaux, y compris quelques journaux de Versailles ; elle avait été traduite en anglais, en italien, en espagnol, en portugais (pas en allemand). La presse réactionnaire, voyant là un blâme des actes de la Commune, avait applaudi particulièrement à ces vers :


Quoi ! bannir celui-ci ! jeter l’autre aux bastilles !
Jamais ! Quoi ! déclarer que les prisons, les grilles.
Les barreaux, les geôliers ; et l’exil ténébreux,
Ayant été mauvais pour nous, sont bons pour eux !
Non, je n’ôterai, moi, la patrie à personne.
Un reste d’ouragan dans mes cheveux frissonne ;
On comprendra qu’ancien banni, je ne veux pas
Faire en dehors du juste et de l’honnête un pas ;
J’ai payé de vingt ans d’exil ce droit austère
D’opposer aux fureurs un refus solitaire
Et de fermer mon âme aux aveugles courroux ;
Si je vois les cachots-sinistres, les verrous,
Les chaînes menacer mon ennemi, je l’aime,
Et je donne un asile à mon proscripteur même ;
Ce qui fait qu’il est bon d’avoir été proscrit.
Je sauverais Judas si j’étais Jésus-Christ.

Celui qui avait écrit cette déclaration n’attendait qu’une occasion de la mettre en pratique. Elle ne tarda pas à se présenter.

Le 25 mai 1871, interpellé dans la Chambre des représentants de Belgique au sujet de la défaite de la Commune et des événements de Paris, M. d’Anethan, ministre des affaires étrangères, fait, au nom du gouvernement belge, la déclaration qu’on va lire :

M. D’ANETHAN.-Je puis donner à la Chambre l’assurance que le gouvernement saura remplir son devoir avec la plus grande fermeté et avec la plus grande vigilance ; il usera des pouvoirs dont il est armé pour empêcher l’invasion sur le sol de la Belgique de ces gens qui méritent à peine le nom d’hommes et qui devraient être mis au ban de toutes les nations civilisées. (Vive approbation sur tous les bancs.)

Ce ne sont pas des réfugiés politiques ; nous ne devons pas les considérer comme tels.

Des voix : Non ! non ! M. D’ANETHAN.-Ce sont des hommes que le crime

a souillés et que le châtiment doit atteindre. (Nouvelles marques d’approbation.)

Le 27 mai paraît la lettre suivante :

À M. LE RÉDACTEUR DE L’ Indépendance belge.

Bruxelles, 20 mai 1871.

Monsieur,

Je proteste contre la déclaration du gouvernement belge relative aux vaincus de Paris. Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, ces vaincus sont des hommes politiques.

Je n’étais pas avec eux.

J’accepte le principe de la Commune, je n’accepte pas les hommes.

J’ai protesté contre leurs actes, loi des otages, représailles, arrestations arbitraires, violation des libertés, suppression des journaux, spoliations, confiscations, démolitions, destruction de la Colonne, attaques au droit, attaques au peuple.

Leurs violences m’ont indigné comme m’indigneraient aujourd’hui les violences du parti contraire.

La destruction de la Colonne est un acte de lèse-nation. La destruction du Louvre eût été un crime de lèse-civilisation.

Mais des actes sauvages, étant inconscients, ne sont point des actes scélérats. La démence est une maladie et non un forfait. L’ignorance n’est pas le crime des ignorants.

La Colonne détruite a été pour la France une heure triste ; le Louvre détruit eût été pour tous les peuples un deuil éternel.

Mais la Colonne sera relevée, et le Louvre est sauvé.

Aujourd’hui Paris est repris. L’Assemblée a vaincu la Commune : Qui a fait le 18 mars ? De l’Assemblée ou de la Commune, laquelle est la vraie coupable ? L’histoire le dira.

L’incendie de Paris est un fait monstrueux, mais n’y a-t-il pas deux incendiaires ? Attendons pour juger.

Je n’ai jamais compris Billioray, et Rigault m’a étonné jusqu’à l’indignation ; mais fusiller Billioray est un crime, mais fusiller Rigault est un crime.

Ceux de la Commune, Johannard et ses soldats qui font fusiller un enfant de quinze ans sont des criminels ; ceux de l’Assemblée, qui font fusiller Jules Vallès, Bosquet, Parisel, Amouroux, Lefrançais, Brunet et Dombrowski, sont des criminels.

Ne faisons pas verser l’indignation d’un seul côté. Ici le crime est aussi bien dans les agents de l’Assemblée que dans ceux de la Commune, et le crime est évident.

Premièrement, pour tous les hommes civilisés, la peine de mort est abominable ; deuxièmement, l’exécution sans jugement est infâme. L’une n’est plus dans le droit, l’autre n’y a jamais été.

Jugez d’abord, puis condamnez, puis exécutez. Je pourrai blâmer, mais je ne flétrirai pas. Vous êtes dans la loi.

Si vous tuez sans jugement, vous assassinez.

Je reviens au gouvernement belge.

Il a tort de refuser l’asile.

La loi lui permet ce refus, le droit le lui défend.

Moi qui vous écris ces lignes, j’ai une maxime : Pro jure contra legem.

L’asile est un vieux droit. C’est le droit sacré des malheureux.

Au moyen âge, l’église accordait l’asile même aux parricides.

Quant à moi, je déclare ceci :

Cet asile, que le gouvernement belge refuse aux vaincus, je l’offre.

Où ? en Belgique.

Je fais à la Belgique cet honneur.

J’offre l’asile à Bruxelles.

J’offre l’asile place des Barricades, n° 4.

Qu’un vaincu de Paris, qu’un homme de la réunion dite Commune, que Paris a fort peu élue et que, pour ma part, je n’ai jamais approuvée, qu’un de ces hommes, fût-il mon ennemi personnel, surtout s’il est mon ennemi personnel, frappe à ma porte, j’ouvre. Il est dans ma maison ; il est inviolable.

Est-ce que, par hasard, je serais un étranger en Belgique ? je ne le crois pas. Je me sens le frère de tous les hommes et l’hôte de tous les peuples.

Dans tous les cas, un fugitif de la Commune chez moi, ce sera un vaincu chez un proscrit ; le vaincu d’aujourd’hui chez le proscrit d’hier.

Je n’hésite pas à le dire, deux choses vénérables.

Une faiblesse protégeant l’autre.

Si un homme est hors la loi, qu’il entre dans ma maison. Je défie qui que ce soit de l’en arracher.

Je parle ici des hommes politiques.

Si l’on vient chez moi prendre un fugitif de la Commune, on me prendra. Si on le livre, je le suivrai. Je partagerai sa sellette. Et, pour la défense du droit, on verra, à côté de l’homme de la Commune, qui est le vaincu de l’Assemblée de Versailles, l’homme de la République, qui a été le proscrit de Bonaparte.

Je ferai mon devoir. Avant tout les principes.

Un mot encore.

Ce qu’on peut affirmer, c’est que l’Angleterre ne livrera pas les réfugiés de la Commune.

Pourquoi mettre la Belgique au-dessous de l’Angleterre ?

La gloire de la Belgique c’est d’être un asile. Ne lui ôtons pas cette gloire.

En défendant la France, je défends la Belgique.

Le gouvernement belge sera contre moi, mais le peuple belge sera avec moi.

Dans tous les cas, j’aurai ma conscience.

Recevez, monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués.

VICTOR HUGO.


§2

À la suite de cette lettre, s’est produit un fait nocturne dont voici les détails, que l’ Indépendance belge a publiés et que la presse a reproduits :

« Monsieur le Rédacteur,

« Il a été publié plusieurs récits inexacts des faits qui se sont passés place des Barricades, n° 4, dans la nuit du 27 au 28 mai.

« Je crois nécessaire de préciser ces faits dans leur réalité absolue.

« Dans cette nuit de samedi à dimanche, M. Victor Hugo, après avoir travaillé et écrit, venait de se coucher. La chambre qu’il occupe est située au premier étage et sur le devant de la maison. Elle n’a qu’une seule fenêtre, qui donne sur la place. M. Victor Hugo, s’éveillant et travaillant de bonne heure, a pour habitude de ne point baisser les persiennes de la fenêtre.

« Il était minuit un quart, il venait de souffler sa bougie et il allait s’endormir. Tout à coup un coup de sonnette se fait entendre. M. Victor Hugo, réveillé à demi, écoute, croit à une erreur d’un passant et se recouche. Nouveau coup de sonnette, plus fort que le premier. M. Victor Hugo se lève, passe une robe de chambre, va à la fenêtre, l’ouvre et demande : Qui est là ? Une voix répond : Dombrowski. M. Victor Hugo, encore presque endormi, et ne distinguant rien dans les ténèbres, songe à l’asile offert par lui le matin même aux fugitifs, pense qu’il est possible que Dombrowski n’ait pas été fusillé et vienne en effet lui demander un asile, et se retourne pour descendre et ouvrir sa porte. En ce moment, une grosse pierre, assez mal dirigée, vient frapper la muraille à côté de la fenêtre. M. Victor Hugo comprend alors, se penche à la fenêtre ouverte, et aperçoit une foule d’hommes, une cinquantaine au moins, rangés devant sa maison et adossés à la grille du square. Il élève la voix et dit à cette foule :

Vous êtes des misérables !  Puis il referme la fenêtre. Au moment où

il la refermait, un fragment de pavé, qui est encore aujourd’hui dans sa chambre, crève la vitre à un pouce au-dessus de sa tête, y fait un large trou et roule à ses pieds en le couvrant d’éclats de verre, qui, par un hasard étrange, ne l’ont pas blessé. En même temps, dans la bande groupée au-dessous de la fenêtre, ces cris éclatent : A mort Victor Hugo ! A bas Victor Hugo ! A bas Jean Valjean ! A bas lord Clancharlie ! A bas le brigand !

« Cette explosion violente avait réveillé la maison. Deux femmes sorties précipitamment de leurs lits, l’une, la maîtresse de la maison, M’me veuve Charles Hugo, l’autre la bonne des deux petits enfants, Mariette Léclanche, entrent dans la chambre.- Père, qu’y a-t-il ? demande M’me Charles Hugo. Qu’est-ce que cela ? M. Victor Hugo répond : Ce n’est rien ; cela me fait l’effet d’être des assassins. Puis il ajoute : Soyez tranquilles, rentrez dans vos chambres, il est impossible que d’ici à quelques instants une ronde de police ne passe pas, et cette bande prendra la fuite. Et il rentre lui-même, accompagné de M’me Charles Hugo, et suivi de Mariette, dans la nursery, chambre d’enfants contiguë à la sienne, mais située sur l’arrière de la maison, et ayant vue sur le jardin.

« Mariette, cependant, venait de rentrer dans la chambre de son maître, afin de voir ce qui se passait. Elle s’approcha de la fenêtre, fut aperçue, et immédiatement une troisième pierre, dirigée sur cette femme, creva la vitre et arracha les rideaux.

« A partir de ce moment, une grêle de projectiles tomba furieusement sur la fenêtre et sur la façade de la maison. On entendait distinctement les cris : A mort Victor Hugo ! A la potence ! A la lanterne le brigand ! D’autres cris moins intelligibles se faisaient entendre : A Cayenne ! A Mazas ! Toutes ces clameurs étaient dominées par celle-ci : Enfonçons la porte ! M. Victor Hugo, en rentrant chez lui, avait simplement repoussé la porte qui n’était fermée qu’au loquet. On entendait distinctement des efforts pour crocheter ce loquet. Mariette descendit et ferma la porte au verrou.

« Ceci avait duré environ vingt-cinq minutes. Tout à coup le silence se fit, les pierres cessèrent de pleuvoir et les clameurs se turent. On se hasarda à regarder dans la place ; on n’y vit plus personne. M. Victor Hugo dit alors à M’me Charles Hugo : C’est fini ; ils auront vu quelque patrouille arriver, et les voilà partis. Couchez-vous tranquillement.

« Il alla se recoucher lui-même, quand la vitre brisée éclata de nouveau et vint tomber jusque sur son lit, avec une grosse pierre que l’agent de police venu plus tard y a vue. L’assaut venait de recommencer. Les cris : A mort ! étaient plus furieux que jamais. De l’étage supérieur on regarda dans la place, et l’on vit une quinzaine d’hommes, vingt tout au plus, dont quelques-uns portaient des seaux probablement remplis de pierres. La pluie de pierres sur la façade de la maison ne discontinuait plus, et la fenêtre en était criblée. Nul moyen de rester dans la chambre. Des coups violents retentissaient contre la porte. Il est probable qu’un essai fut tenté pour arracher la grille de fer du soupirail qui est au-dessus de la porte. Un pavé lancé contre cette grille ne réussit qu’à briser la vitre.

« Les deux petits enfants, âgés l’un de deux ans et demi, l’autre de vingt mois, venaient de s’éveiller et poussaient des cris. Les deux autres servantes de la maison s’étaient levées et l’on songea au moyen de fuir. Cela était impossible. La maison de M. Victor Hugo n’a qu’une issue, la porte sur la place. Mme Charles Hugo monta, au péril de sa vie, sur le châssis de la serre du jardin, et, tandis que les vitres se cassaient sous ses pieds, parvint, en s’accrochant au mur, à proximité d’une fenêtre de la maison voisine. Elle cria au secours et les trois femmes épouvantées crièrent avec elle : Au secours ! au feu ! M. Victor Hugo gardait le silence. Les enfants pleuraient. La petite fille Jeanne est malade. L’assaut frénétique continuait. Aucune fenêtre ne s’ouvrit, personne dans la place n’entendit ou ne parut entendre ces cris de femmes désespérées. Cela s’est expliqué plus tard par l’épouvante qui, à ce qu’il paraît, était générale. Tout à coup on entendit le cri : Enfonçons la porte ! et, chose qui parut en ce moment singulière, le silence se fit :

« M. Victor Hugo pensa de nouveau que tout était fini, engagea M’me Charles Hugo à se calmer, et pendant que deux des servantes se mettaient en prière, il prit sa petite-fille malade dans ses bras. Et comme dix minutes de silence environ s’étaient écoulées, il crut pouvoir rentrer dans sa chambre. En ce moment-là un caillou aigu et tranchant, lancé avec force, s’abattit dans la chambre, et passa près de la tête de l’enfant. L’assaut recommençait pour la troisième fois. Le troisième effort fut le plus forcené de tous. Un essai d’escalade parvint presque à réussir. Des mains s’efforcèrent d’arracher les volets du salon au rez-de-chaussée. Ces volets revêtus de fer à l’extérieur, et barrés de fer à l’intérieur, résistèrent. Les traces de cette escalade sont visibles sur la muraille et ont été constatées par la police. Les cris : A la potence ! A la lanterne Victor Hugo ! étaient poussés avec plus de rage que jamais. Un moment, en voyant la porte battue et les volets escaladés, le vieillard qui était dans la maison avec quatre femmes et deux petits enfants et sans armes, put croire que le danger, si la maison était forcée, pourrait s’étendre jusqu’à eux. Cependant la porte avait résisté, les volets restaient inébranlables, on n’avait pas d’échelles, et le jour parut. Le jour sauva cette maison. La bande comprit sans doute que des actes de ce genre sont essentiellement nocturnes, et, devant la clarté qui allait se faire, elle s’en alla. Il était deux heures un quart du matin. L’assaut, commencé à minuit et demi, interrompu par deux intervalles d’environ dix minutes chacun, avait duré près de deux heures.

« Le jour vint et la bande ne revint pas.

« Deux ouvriers,-disons deux braves ouvriers, car eux seuls ont secouru cette maison,-qui passaient sur la place, et se rendaient à leur ouvrage vers deux heures et demie, au petit jour, furent appelés par une fenêtre du second étage de la maison attaquée et allèrent chercher la police. Ils revinrent à trois heures un quart avec un inspecteur de police qui constata les faits.

« L’absence de tout secours fut expliquée par ce hasard que la ronde de police spécialement chargée de la place des Barricades aurait été cette nuit-là occupée à une arrestation importante. Le garde de ville emporta un fragment de vitre et une pierre, et s’en alla faire son rapport à ses chefs. Le commissaire de police de la quatrième division, M. Cremers, est venu dans la matinée, et l’enquête paraît avoir été commencée.

« Cependant, je dois dire qu’aujourd’hui 30 mai, le procureur du roi n’a pas encore paru place des Barricades.

« L’enquête, outre les faits que nous venons de raconter, aura à éclaircir l’incident mystérieux d’une poutre portée par deux hommes en blouse, à destination inconnue, et saisie rue Pachéco par deux agents de police, au moment même où le troisième assaut avait lieu et où le cri : Enfonçons la porte ! se faisait entendre devant la maison de M. Victor Hugo ; des deux porteurs de la poutre, l’un avait réussi à s’échapper ; l’autre, arrêté, a été délivré violemment et arraché des mains des agents par sept ou huit hommes apostés au coin d’une rue voisine de la place des Barricades. Cette poutre a été déposée, le dimanche 28 mai, au commissariat de police, 4° section, rue des Comédiens, 44.

« Tels sont les faits.

« Je m’abstiens de toute réflexion. Les lecteurs jugeront.

« Je pense que la libre presse de Belgique s’empressera de publier cette lettre.

« Recevez, monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués.

« FRANÇOIS-VICTOR HUGO.

Bruxelles, 30 mai 1871. »


§3

En présence de ce fait, qui constitue un crime qualifié, attaque à main armée la nuit d’une maison habitée, que fit le gouvernement belge ? Il prit la résolution suivante : (N° 110,555.)

LÉOPOLD II, roi des belges,

À tous présents et à venir, salut.

Vu les lois du 7 juillet 1835 et du 30 mai 1868,

De l’avis du conseil des ministres,

Et sur la proposition de notre ministre de la justice,

Avons arrêté et arrêtons :

ARTICLE UNIQUE.

Il est enjoint au sieur Victor Hugo, homme de lettres, âgé de soixante-neuf ans, né à Besançon, résidant à Bruxelles,

De quitter immédiatement le royaume, avec défense d’y rentrer à l’avenir, sous les peines comminées par l’article 6 de la loi du 7 juillet 1865 prérappelée.

Notre ministre de la justice est chargé de l’exécution du présent arrêté.

Donné à Bruxelles, le 30 mai 1871.

Signé : LÉOPOLD.

Par le roi :

Le ministre de la justice,

Signé : PROSPER CORNESSE.

Pour expédition conforme :

Le secrétaire général,

Signé : FITZEYS.


§4

SÉNAT BELGE

SÉANCE DU 31 MAI

On lit dans l’ Indépendance belge du 31 mai :

Au début de la séance, M. le ministre des affaires étrangères, répondant à une interpellation de M. le marquis de Rodes, a fait connaître à l’assemblée que le gouvernement avait résolu d’appliquer à Victor Hugo la fameuse loi de 1835.

La lettre qui nous a été adressée par l’illustre poëte, les scènes que cette lettre a provoquées, telles sont les causes qui ont déterminé la conduite du gouvernement.

Cette lettre est considérée par M. le marquis de Rodes comme un défi, et presque comme un outrage à la morale publique, par M. le prince de Ligne comme une bravade, par M. le ministre des affaires étrangères comme une provocation au mépris des lois.

La tranquillité publique est menacée par la présence de Victor Hugo sur le territoire belge ! Le gouvernement l’a d’abord engagé à quitter le pays. Victor Hugo s’y étant refusé, un arrêté d’expulsion a été rédigé. Cet arrêt sera exécuté.

Nous déplorons profondément la résolution que vient de prendre le ministère.

L’hospitalité accordée à Victor Hugo faisait honneur au pays qui la donnait, autant qu’au poëte qui la recevait. Il nous est impossible d’admettre que, pour avoir exprimé une opinion contraire à la nôtre, contraire à celle du gouvernement et de la population, Victor Hugo ait abusé de cette hospitalité, et, même la loi de 1835 étant donnée, nous ne pouvons approuver l’usage qu’en fait le ministère.

Voilà ce que nous avons à dire au gouvernement. Quant à M. le comte de Ribaucourt qui approuve, lui, les mesures prises contre « l’individu dont il s’agit », nous ne lui dirons rien.


§5

CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS DE BELGIQUE

SÉANCE DU 31 MAI

INTERPELLATION

M. DEFUISSEAUX.-J’ai demandé la parole pour protester avec énergie contre l’arrêté d’expulsion notifié à Victor Hugo.

Avant d’entrer dans cette Chambre, j’étais adversaire de la loi sur l’expulsion des étrangers ; depuis lors, mes principes n’ont pas varié et je m’étais fait l’illusion de croire, en voyant, pendant des mois entiers, les bonapartistes conspirer impunément contre le gouvernement régulier de la France, que cette loi était virtuellement abolie.

Il n’en était rien. Nous vous voyons tolérer, à quelques mois de distance, les menées bonapartistes ; offrir, sous prétexte d’hospitalité, les honneurs d’un train spécial à l’homme du 2 décembre … (Interruption à droite.) Je dirai, si vous voulez, l’homme de Sedan, et saisir avec empressement l’occasion de chasser du territoire belge l’illustre auteur des Châtiments.

Victor Hugo, frappé dans ses affections, déçu dans ses aspirations politiques, est venu, au milieu des derniers membres de sa famille, demander l’hospitalité à notre pays.

Ce n’était pas seulement le grand poëte si longtemps exilé qui vous demandait asile, c’était un homme auquel son âge, son génie et ses malheurs attiraient toutes les sympathies, c’était surtout l’homme qui venait d’être nommé membre de l’Assemblée nationale française par deux cent mille suffrages, c’est-à-dire par un nombre d’électeurs double de celui qui a nommé cette chambre tout entière. (Interruption.)

Mais ni ce titre de représentant qu’il est de la dignité de tous les parlements de faire respecter, ni son âge, ni ses infortunes, ni son génie, rien n’a pu vous arrêter.

Je demanderai à M. le ministre si un gouvernement étranger a sollicité cette proscription ?

Si oui, il est de son devoir de nous le dire.

Si non, il doit nous exposer les sentiments auxquels il a obéi, sous peine de se voir soupçonner d’avoir, par l’expulsion du grand poëte, donné par avance des gages aux idées catholiques et réactionnaires qui menacent de gouverner la France. (Interruption.) En attendant vos explications, j’ai le droit de le supposer.

Oseriez-vous nous dire sérieusement, monsieur le ministre, que la présence de Victor Hugo troublait la tranquillité de Bruxelles ? Mais par qui a-t-elle été momentanément troublée, sinon par quelques malfaiteurs qui, oublieux de toute générosité et de toute convenance, se sont faits les insulteurs de notre hôte ? (Interruption.)

Je ne veux pas vous faire l’injure de croire que vous vous êtes laissé impressionner par cette misérable manifestation, qu’on semble approuver en haut lieu, mais dont l’opinion publique demande la sévère répression.

Hier, je ne sais quel sénateur a prétendu que la lettre de Victor Hugo est une insulte à la Belgique et une désobéissance aux lois.

Voix à droite : Il a insulté le pays !

M. DEFUISSEAUX.-Je ne répondrai pas à ce reproche. Trop souvent Victor Hugo a rendu hommage à la Belgique et dans ses discours et dans ses écrits, et jusque dans la lettre même que vous incriminez.

Il nous suppose une générosité qui va jusqu’à l’abnégation. Voilà l’insulte.

Mais cette lettre serait-elle une désobéissance aux lois ?

Il faut, en réalité, ou ne l’avoir pas lue ou ne la point comprendre pour soutenir cette interprétation.

Il vous a dit qu’il soutiendrait jusqu’au dernier moment et par sa présence et par sa parole celui qui serait son hôte : « Une faiblesse protégeant l’autre. »

Qu’au premier abord on puisse se tromper sur la portée de cette lettre, qu’un illettré y voie une attaque à nos lois, je le comprends ; mais qu’un ministère, parmi lequel nous avons l’honneur de compter un académicien, ne comprenne pas l’image et le style du grand poëte, c’est ce que je ne puis admettre.

Est-ce un crime ? Qui oserait le dire ?

Vous avez donc commis une grande faute en proscrivant Victor Hugo.

Il vous disait : « Je ne me crois pas étranger en Belgique. » Je suis heureux de lui dire de cette tribune qu’il ne s’est pas trompé et qu’il n’est étranger que pour les hommes du gouvernement.

À mon tour, s’il me demandait asile, je serais heureux et fier de le lui offrir.

En terminant, je rends hommage à la presse entière qui a énergiquement blâmé l’acte du gouvernement.

Voix à droite : Pas tout entière.

M. DEFUISSEAUX.-Je parle bien entendu de la presse libérale et non de la presse catholique.

Je dis qu’elle a fait acte de générosité et de courage, le pays doit s’en féliciter ; par elle, les libéraux sauront résister à la réaction et au despotisme qui menacent la France et, quel que soit le sort de nos malheureux voisins, conserver et développer nos institutions et nos libertés.

Je propose, en conséquence, l’ordre du jour suivant :

« La Chambre, regrettant la mesure rigoureuse dont Victor Hugo a été l’objet, passe à l’ordre du jour. »

M. CORNESSE, ministre de la justice.-L’honorable préopinant nous a reproché d’avoir toléré des menées bonapartistes. Je proteste contre cette accusation. Nous avons accordé aux victimes du régime impérial l’hospitalité large et généreuse que la Belgique n’a refusée à aucune des victimes des révolutions qui ont si tristement marqué dans ces dernières années l’histoire d’un pays voisin.

J’ai été étonné d’entendre M. Defuisseaux, qui critique l’acte que le gouvernement a posé ces jours derniers, blâmer la générosité dont le gouvernement a usé à l’égard des émigrés du 4 septembre.

M. DEFUISSEAUX.-Je n’ai rien dit de semblable. J’ai dit que cette générosité m’avait fait espérer que la loi de 1835 était abrogée de fait.

M. CORNESSE, ministre de la justice.-Je laisse de côté cette question. Je m’en tiens au fait qui a motivé l’interpellation. Non, ce ne sont pas des hommes politiques, ces pillards, ces assassins, ces incendiaires dont les crimes épouvantent l’Europe. Je ne parle pas seulement des instruments, des auteurs matériels de ces forfaits. Il est de plus grands coupables, ce sont ceux qui encouragent, qui tolèrent, qui ordonnent ces faits ; ce sont ces malfaiteurs intellectuels qui propagent dans les esprits des théories funestes et excitent à la lutte entre le capital et le travail. Voilà les grands, les seuls coupables. Ces théories malsaines ont heurté le sentiment public dans toute la Belgique.

La lettre de M. Victor Hugo contenait de violentes attaques contre un gouvernement étranger avec lequel nous entretenons les meilleures relations. Ce gouvernement était accusé de tous les crimes. Nous n’avons pas reçu de sollicitations. Nous avons des devoirs à remplir. Notre initiative n’a pas besoin d’être provoquée.

M. Victor Hugo allait plus loin. La lettre contenait un défi au gouvernement, aux Chambres, à la souveraineté nationale de la Belgique. M. Hugo, étranger sur notre sol, se posait fièrement en face du gouvernement et de la représentation nationale, et leur disait : « Vous prétendez que vous ferez telle chose. Eh bien, vous ne le ferez pas. Je vous en défie. Moi, Victor Hugo, j’y ferai obstacle. Vous avez la loi pour vous. J’ai le droit pour moi. Pro jure contra legem. C’est ma maxime ! »

N’est-il pas vrai qu’en prenant cette attitude, M. Victor Hugo, qui est un exilé volontaire, abusait de l’hospitalité ?

Oui, M. Victor Hugo est une grande illustration littéraire ; c’est peut-être le plus grand poëte du dix-neuvième siècle. Mais plus on est élevé, plus la providence vous a accordé de grandes facultés, plus vous devez donner l’exemple du respect des convenances, des lois, de l’autorité d’un pays qui n’a jamais marchandé la protection aux étrangers.

Oui, la Belgique est une terre hospitalière, mais il faut que les étrangers qu’elle accueille sachent respecter les devoirs qui leur incombent vis-à-vis d’elle et de son gouvernement.

Le gouvernement, fort de son droit, soucieux de sa dignité, ayant la conscience de sa responsabilité devant le pays et devant l’Europe, ne pouvait pas tolérer de tels écarts. Vous l’auriez accusé de faiblesse et peut-être de lâcheté s’il avait subi un tel outrage.

J’ajoute qu’après la lettre de M. Victor Hugo la tranquillité a été troublée. Vous avez lu dans l’ Indépendance, écrit de la main même du fils de M. Hugo, le récit des scènes qui se sont passées devant la maison du poëte. Je blâme ces manifestations. Elles font l’objet d’une instruction judiciaire. Lorsque les coupables seront découverts, la justice se prononcera. Une enquête est ordonnée. Des recherches sont faites pour arriver à ce résultat. Mais ces manifestations troublaient profondément la tranquillité publique.

Des démarches pour engager M. Victor Hugo à se retirer volontairement sont restées infructueuses. Le gouvernement a fait signifier un arrêté d’expulsion. Cet arrêté sera exécuté. Le gouvernement croit avoir rempli un devoir.

Il y avait en jeu une question de sécurité publique, de dignité nationale, de dignité gouvernementale. Le gouvernement a eu recours à la mesure extrême de l’expulsion. Il soumet avec confiance cet acte au jugement de tous, et il ne doute pas que l’immense majorité de la Chambre et du pays ne lui soit acquise. (Marques d’approbation.)

M. DEMEUR.-L’opinion qui a été développée et approuvée ici et au sénat, cette doctrine, qui est une erreur, consiste à dire que la législation donne au gouvernement le droit de livrer tous les vaincus de Paris. C’est cette doctrine que réprouve la lettre de M. Victor Hugo. D’après lui, les vaincus sont des hommes politiques. Toute sa lettre est là. L’insurrection de Paris est un crime, qui ne souffre pas de circonstances atténuantes ; mais j’ajoute : c’est un crime politique. Et si vous aviez à le poursuivre vous le qualifieriez ainsi. Je laisse de côté les crimes et délits de droit commun qui en sont résultés. Je parle du fait dominant. Il est prévu par la loi pénale. La guerre civile est un crime politique. Nous avons eu dans notre pays des tentatives de crimes de ce genre.

Est-ce que nous n’avons pas chez nous des criminels politiques qui ont été condamnés à mort, des hommes qui ont conspiré contre la sûreté de l’état, qui ont commis des attentats contre la chose publique ? Pourquoi se récrier ? C’est de l’histoire.

Or, peut-on livrer un homme qui n’a commis aucun crime de droit commun, mais qui a commis ce crime politique d’adhérer à un gouvernement qui n’était pas le gouvernement légal ? Personne n’osera le soutenir. Ce serait dire le contraire de ce qui a toujours a été dit. Je ne veux pas atténuer le crime. Je cherche sa qualification, afin de trouver la règle de conduite qui doit nous guider en matière d’extradition.

Des hommes se sont rendus coupables d’incendie, de pillage, de meurtre. Voilà des crimes de droit commun. Pouvez-vous, devez-vous livrer ces hommes ? Je crois qu’il y a ici à distinguer. De deux choses l’une : ou bien ces faits sont connexes au crime politique principal, ou bien, ils en sont indépendants. S’ils sont connexes, notre législation défend d’en livrer les auteurs.

M. VAN OVERLOOP.-Et les assassins des généraux Lecomte et Clément Thomas ?

M. JOTTRAND.-Ils ne se sont pas mis à 50,000 pour assassiner ces généraux !

M. DEMEUR.-Ces principes ont déjà été établis à l’occasion de faits que vous ne réprouvez pas moins que ceux de Paris. Il s’agissait d’un attentat commis contre un souverain étranger et des personnes de sa suite. Les frères Jacquin avaient commis des faits connexes à cet attentat. Leur extradition n’a pu être accordée. Il a fallu modifier la loi ; mais la loi qu’on a faite confirme ma thèse. En effet, la loi de 1856 n’autorise l’extradition, en cas de faits connexes à un crime politique, que lorsque ce crime aura été commis ou tenté contre un souverain étranger.

M. D’ANETHAN, ministre des affaires étrangères.-Nous n’avons pas à discuter la loi de 1835. J’examine seulement la question de savoir si le gouvernement a bien fait d’appliquer la loi.

La loi dit que le gouvernement peut expulser tout individu qui, par sa conduite, a compromis la tranquillité publique.

Eh bien, M. Hugo a-t-il compromis la tranquillité du pays par cette lettre qui contenait un défi insolent ? Les faits répondent à cette question.

Mais j’ai un détail à ajouter à la déclaration que j’ai faite au sénat. M. Victor Hugo ayant été appelé devant l’administrateur de la sûreté publique, ce fonctionnaire lui dit : -Vous devez reconnaître que vous vous êtes mépris sur le sentiment public.-J’ai contre moi la bourgeoisie, mais j’ai pour moi les ouvriers, et j’ai reçu une députation d’ouvriers qui a promis de me défendre. » [Note : M. Victor Hugo n’a pas dit cela.] (Exclamations sur quelques bancs.)

Dans ces circonstances, il eût été indigne du gouvernement de ne pas sévir. (Très bien !) Il importe que l’on connaisse bien les intentions du gouvernement. Ses intentions, les voici : nous ne recevrons chez nous aucun des hommes ayant appartenu à la Commune, [Note : La protestation de Victor Hugo a produit ce résultat, qu’après cette déclaration formelle et solennelle du ministre, le gouvernement belge, baissant la tête et se démentant, n’a pas osé interdire l’entrée en Belgique à un membre de la Commune, Tridon, qui est mort depuis à Bruxelles.] et nous appliquerons la loi d’extradition à tous les hommes qui se sont rendus coupables de vol, d’assassinat ou d’incendie. ( Marques d’approbation à droite. )

M. COUVREUR.-Messieurs, moi aussi, je me lève, en cette circonstance, sous l’empire d’une profonde tristesse.

Il ne saurait en être autrement au spectacle de ce débordement d’horreurs qui font reculer la civilisation de dix-huit siècles et dont les conséquences menacent de ne pas s’arrêter à nos frontières.

Oui, je le dis avec l’unanimité de cette Chambre, les hommes de la Commune de Paris qui ont voulu, par la force et l’intimidation, établir la domination du prolétariat sur Paris, et par Paris sur la France, ces hommes sont de grands coupables.

Oui, il y avait parmi eux, à côté de fanatiques et d’esprits égarés, de véritables scélérats.

Oui, les hommes qui, de propos délibéré, ont mis le feu aux monuments et aux maisons de Paris sont des incendiaires, et ceux qui ont fusillé des otages arbitrairement arrêtés et jugés sont d’abominables assassins.

Mais si je porte ce jugement sur les vaincus, que dois-je dire des vainqueurs qui, après la victoire, en dehors des excitations de la lutte, fusillent sommairement, sans examen, sans jugement, par escouades de 50, de 100 individus, je ne dis pas seulement des insurgés de tout âge, de tout sexe, pris les armes à la main, mais le premier venu, qu’une circonstance quelconque, un regard suspect, une fausse démarche, une dénonciation calomnieuse… ( interruption ), oui, des délations et des vengeances ! désignent à la fureur des soldats ? ( Interruption. )

M. JOTTRAND.-Brigands contre brigands !

Des voix à droite. -A l’ordre !

M. LE PRÉSIDENT.-Les paroles qui viennent d’être prononcées ne sont pas parvenues jusqu’au bureau…

M. COUVREUR.-J’ai dit…

M. LE PRÉSIDENT.-Je ne parle pas de vos paroles, monsieur Couvreur.

M. JOTTRAND.-Je demande la parole.

M. COUVREUR.-Ces faits sont dénoncés par la presse qui peut et qui ose parler, par les journaux anglais.

Lisez ces journaux. Leurs révélations font frémir. Le Times le dit avec raison : « Paris est un enfer habité par des démons. Les faits, les détails abondent. À les lire, on se demande si le peuple français est pris d’un accès de démence féroce ou s’il est déjà atteint dans toutes ses classes de cette pourriture du bas-empire qui annonce la décadence des grandes nations. »

Cela est déjà fort affligeant, mais ce qui le serait bien davantage, c’est que ces haines, ces rages féroces, ces passions surexcitées pussent réagir jusque chez nous. Que la France soit affolée de réaction, que les partis monarchiques sèment, pour l’avenir, de nouveaux germes de guerre civile, déplorons-le, mais n’imitons pas ; nous qui ne sommes pas directement intéressés dans la lutte, gardons au moins l’impartialité de l’histoire. Restons maîtres de nous-mêmes et de notre sang-froid, ne substituons pas l’arbitraire, le bon plaisir, la passion à la justice et aux lois.

Lorsque, il y a quelques jours, l’honorable M. Dumortier, interpellant le gouvernement sur ses intentions, disait que les crimes commis jusqu’à ce moment à Paris par les gens de la Commune devaient être considérés comme des crimes de droit commun, pas une voix n’a protesté. Mais un point n’avait pas été suffisamment mis en lumière. J’ai été heureux d’avoir entendu tantôt les explications de l’honorable ministre des affaires étrangères, qui a précisé dans quel sens l’application des lois se ferait ; j’ai été heureux d’apprendre que la Belgique, dans cette circonstance, réglerait sa conduite sur celle de l’Angleterre, de l’Espagne et de la Suisse, c’est-à-dire que l’on examinera chaque cas individuellement…

M. D’ANETHAN, ministre des affaires étrangères.-Certainement.

M. COUVREUR… que l’on jugera les faits ; que l’on ne rejettera pas dans la fournaise des passions surexcitées de Versailles ceux qui viennent nous demander un asile, non parce qu’ils sont coupables, mais parce qu’ils sont injustement soupçonnés, qu’ils peuvent croire leur vie et leur liberté en péril.

L’expulsion de M. Victor Hugo s’écarte de cette politique calme, humaine, tolérante. Voilà pourquoi elle me blesse.

J’y vois une tendance opposée à celle qui s’est manifestée dans la séance de ce jour. C’est un acte de colère, bien plus que de justice et de stricte nécessité.

La mesure prise peut-elle se justifier dans les circonstances spéciales où elle s’est produite ? Je réponds non sans hésiter.

Je dis plus. J’aime à croire qu’en arrêtant ses dernières résolutions, le gouvernement ignorait encore les détails des faits qui se sont passés sur la place des Barricades, dans la nuit de samedi à dimanche.

Quels sont ces faits, messieurs ?

Les premières versions les ont présentés comme une explosion anodine, naturelle, légitime du sentiment public : tapage nocturne, charivari, sifflets, quelques carreaux cassés.

Depuis, le fils de M. Victor Hugo a publié, sur ces événements, une autre version. Il résulte de son récit que la scène nocturne a duré près de deux heures.

M. ANSPACH.-C’est un roman.

M. COUVREUR.-C’est ce que la justice aura à démontrer. Mais ce qui n’est pas un roman, c’est la frayeur que des femmes et de jeunes enfants ont éprouvée. ( Interruption. )

J’en appelle à tous les pères. Si, pendant la nuit, provoqués ou non, des forcenés venaient pousser devant votre porte, messieurs, des cris de mort, briser des vitres, assaillir la demeure qui abrite le berceau de vos petits-enfants, diriez-vous aussi : C’est du roman ? Écoutez donc le témoignage de M. François Hugo, racontant les angoisses de sa famille.

M. ANSPACH.-Nous avons le témoignage de M. Victor Hugo lui-même ; [Note : C’est faux. Publiez-le signé de M. Victor Hugo, on vous en défie.] il prouve qu’on a embelli ce récit.

M. COUVREUR.-C’est à l’enquête judiciaire de le prouver. Je dis donc que, d’après ce récit, la maison de M. Victor Hugo a été, pendant cette nuit du samedi au dimanche, l’objet de trois attaques successives (interruption), qu’un vieillard sans armes, des femmes en pleurs, des enfants sans défense ont pu croire leur vie menacée ; je dis qu’une mère, une jeune veuve a essayé en vain de se faire entendre des voisins ; que des tentatives d’effraction et d’escalade ont eu lieu ; enfin que, par une circonstance bien malheureuse pour les auteurs de ces scandales, à l’heure même où ils se commettaient, des hommes portant une poutre étaient arrêtés dans le voisinage de la place des Barricades et arrachés aux mains de la police par des complices accourus à leur secours.

N’est-ce pas là une attaque nocturne bien caractérisée ? Le surlendemain, la justice n’était pas encore intervenue, le procureur du roi ou ses agents ne s’étaient pas encore transportés à la maison de M. Hugo. (Interruption.) Et sauf l’enquête ouverte par le commissaire de police, ni M. Hugo, ni les membres de sa famille n’avaient été interrogés sous la foi du serment.

Quels sont les coupables, messieurs ?

Sont-ce des hommes appartenant aux classes populaires qui venaient ainsi prendre en main, contre M. Hugo, la cause du gouvernement attaqué par lui ? C’est peu probable. La lettre qui a motivé les démonstrations avait paru le matin même.

Il faut plus de temps pour qu’une émotion populaire vraiment spontanée puisse se produire.

Lorsque j’ai reçu, pour ma part, la première nouvelle de ces regrettables événements, j’ai cru que les réfugiés français pouvaient en être les principaux auteurs, et j’étais presque tenté de les excuser, tant sont grands les maux de la guerre civile et les exaspérations qu’elle cause. M. Hugo prenait sous sa protection les assassins de la Commune ; il avait demandé pour eux les immunités du droit de l’asile ; donc il était aussi coupable qu’eux. Ainsi raisonné la passion.

Mais, s’il faut en croire la rumeur publique, ce ne sont ni des français, ni des prolétaires amis de l’ordre qui sont les auteurs de ces scènes de sauvagerie dénoncées par la lettre de M. François- Victor Hugo. Ce sont des émeutiers en gants jaunes, des prolétaires de l’intelligence et de la morale, qui ont montré aux vrais prolétaires comment on casse les vitres des bourgeois. Les imprudents ! ils en sont encore à se vanter de ce qu’ils ont fait ! Et leurs compagnons de plaisir s’en vont regrettant tout haut de ne pas s’être trouvés à l’endroit habituel de leurs rendez-vous, où a été complotée cette bonne farce ; une farce qui a failli tuer un enfant !

C’est un roman, dit-on, ce sont des exagérations, et la victime en a été le premier auteur. Soit. Où est l’enquête ? Où est l’examen contradictoire ? Vous voulez punir des violences coupables, et vous commencez par éloigner les témoins ; vous écartez ceux dont les dépositions doivent contrôler les recherches de vos agents.

Ah ! vous avez fait appeler M. Victor Hugo à la sûreté publique pour l’engager à quitter le pays. Ne deviez-vous pas, au contraire, l’obliger à rester ? Son témoignage, le témoignage des gens de sa maison, ne sont-ils pas indispensables au procès que vous voulez intenter ? (Interruption.)

Voilà ce qu’exigeait la justice ; voilà ce qu’exigeait la réparation des troubles déplorables qui ont eu lieu.

Savez-vous, messieurs, ce que peut être la conséquence de l’expulsion, dans les conditions où elle se fait ? Si, par hasard, la rumeur publique dit vrai, si les hommes qu’elle désigne appartiennent à votre monde, à votre parti, s’ils appartiennent à la jeunesse dorée qui hante vos salons, savez-vous ce qu’on dira ? On dira que les coupables vous touchaient de trop près ; que vous ne les découvrirez pas parce que vous ne voulez pas les découvrir ; que vous avez un intérêt politique à masquer leur faute, à empêcher leurs noms d’être connus, leurs personnes d’être frappées par la justice.

Aujourd’hui vous avez mis tous les torts de votre côté. L’accusé d’hier sera la victime demain. Les rapports non contrôlés de la sûreté publique et des agents de police auront beau dire le contraire ; pour le public du dehors, la version véritable, authentique, celle qui fera foi devant l’histoire, sera la version du poëte que vous avez expulsé le lendemain du jour où il a pu croire sa vie menacée.

Voilà pourquoi je regrette la mesure qui a été prise ; voilà pourquoi je déclare que vous avez manqué d’intelligence et de tact politique.

M. JOTTRAND.-Messieurs, excité par l’injustice incontestable de quelques-unes des interruptions parties des bancs de la droite, j’ai prononcé ces paroles : « Brigands contre brigands ! » Vous avez, à ce propos, monsieur le président, prononcé quelques mots que je n’ai pas compris. Je dois m’expliquer sur le sens de mon exclamation.

M. LE PRÉSIDENT.-Permettez. Avant que vous vous expliquiez, je tiens à dire ceci : les paroles que vous reconnaissez avoir prononcées, je ne les avais pas entendues. Aux demandes de rappel à l’ordre, j’ai répondu que je ne pouvais le prononcer sans connaître les expressions dont vous vous étiez servi…

D’après la déclaration que vous venez de faire, vous auriez appelé

brigands  les représentants de la force légitime. 

M. JOTTRAND.-Monsieur le président, ces paroles sont sorties de ma bouche au moment où mon honorable collègue, M. Couvreur, venait de flétrir ceux qui, après la victoire et de sang-froid, exécutent leurs prisonniers en masse et sans jugement. Je me serais tu, si à ce moment, si, de ce côté, n’étaient parties des protestations contre l’indignation de mon collègue, protestations qui ne pouvaient avoir d’autre sens que l’approbation des actes horribles qui continuent à se passer en France.

Ces paroles, vous le comprenez, ne s’appliquaient pas, dans ma pensée, à ces défenseurs énergiques, résolus et dévoués du droit et de la légalité qui, prévoyant l’ingratitude du lendemain, la montrant déjà du doigt, la proclamant comme attendue par eux, n’en ont pas moins continué à se dévouer à la tâche pénible qu’ils accomplissaient ; ces paroles, dans ma pensée, ne s’appliquaient pas à ces soldats esclaves de leur devoir, agissant dans l’ardeur du combat ; elles s’appliquaient uniquement à ceux dont j’ai rappelé les actes. Et ces actes, suis-je seul à les flétrir ?

N’entendons-nous pas, à Versailles même, des voix amies de l’ordre, des hommes qui ont toujours défendu dans la presse l’ordre et la légalité, ne les voyons-nous pas protester contre les horreurs qui se commettent sous leurs yeux ? ne voyons-nous pas toute la presse française réclamer la constitution immédiate de tribunaux réguliers et la cessation de toutes ces horreurs ?

Voici ce que disait le Times, faisant, comme moi, la part égale aux deux partis en lutte :

« Des deux parts également, nous arrive le bruit d’actes incroyables d’assassinat et de massacre. Les insurgés ont accompli autant qu’il a été en leur pouvoir leurs menaces contre la vie de leurs otages et sans plus de pitié que pour toutes leurs autres menaces. L’archevêque de Paris, le curé Deguerry, l’avocat Chaudey, en tout soixante-huit victimes sont tombées sous leurs coups. Ce massacre d’hommes distingués et inoffensifs est un de ces crimes qui ne meurent point et qui souillent à jamais la mémoire de leurs auteurs. Mais, dans l’esprit de carnage et de haine qu’il révèle, les communistes ne semblent guère pires que leurs antagonistes.

« Il est presque ridicule, de la part de M. Thiers, de venir dénoncer les insurgés pour avoir fusillé un officier captif au mépris des lois de la guerre.

« Les lois de la guerre ! Elles sont douces et chrétiennes, comparées aux lois inhumaines de vengeance, en vertu desquelles les troupes de Versailles ont, pendant ces six derniers jours, fusillé et déchiqueté à coups de bayonnette des prisonniers, des femmes et des enfants !

« Nous n’avons pas un mot à dire en faveur de ces noirs coquins, qui, évidemment, ont prémédité la destruction totale de Paris, la mort par le feu de sa population et l’anéantissement de ses trésors. Mais si des soldats se transforment eux-mêmes en démons pour attaquer des démons, est-il étonnant de voir le caractère démoniaque de la lutte redoubler ?

« La fureur a attisé la fureur, la haine a envenimé la haine, jusqu’à ne plus faire des plus sauvages passions du cœur humain qu’un immense et inextinguible brasier. »

Voilà, messieurs, les sentiments qu’inspire à l’opinion anglaise ce qui se passe à Paris ; voilà les sentiments sous l’empire desquels j’ai répondu tantôt aux interruptions de la droite.

Je n’ai voulu flétrir que des actes qui seront à jamais flétris dans l’histoire comme le seront ceux des insurgés eux-mêmes.

Je passe à l’expulsion de Victor Hugo. Je n’en dirai qu’un mot, si on veut me laisser la parole en ce moment.

Si j’étais sûr de l’exactitude de la conversation que M. le ministre des affaires étrangères nous a rapportée, comme ayant eu lieu entre M. l’administrateur de la sûreté publique et M. Victor Hugo, je déclare que je ne voterais point l’ordre du jour qui d’abord avait mes sympathies.

On répand partout dans la presse, pour terrifier nos populations, le bruit d’une vaste conspiration dont on aurait saisi les preuves matérielles sur des cadavres de membres de la Commune, conspiration ayant pour but de traverser avec l’armée insurrectionnelle le territoire occupé par les troupes prussiennes, afin de porter en Belgique les restes de la Commune expirante, et de l’y ranimer à l’aide des sympathies qu’elle excite prétendument chez nos classes ouvrières.

Je ne crois pas à cette conspiration, et je ne crois pas non plus aux paroles que l’on prête à M. Hugo dans son entretien avec M. l’administrateur de la sûreté publique. (Interruption.)

M. le ministre des affaires étrangères les a-t-il entendues ? Ne peut-on, au milieu des passions du moment, au milieu des préoccupations qui hantent légitimement, je le veux bien, l’esprit des ministres et de leurs fonctionnaires, se tromper sur certains détails ?

Avez-vous un interrogatoire de M. Victor Hugo ?

N. D’ANETHAN, ministre des affaires étrangères.-Oui. [Note : C’est faux]

M. JOTTRAND.-…Signé de lui ? Avez-vous la preuve que, pour le triomphe de sa personnalité, il ait été prêt à plonger notre pays dans l’abîme de la lutte entre classes ?

Si vous pouviez fournir cette preuve, je déclarerais que l’expulsion a été méritée. Mais cette preuve, vous ne pouvez nous la donner ; je me défie de vos paroles, et, en conséquence, je voterai l’ordre du jour.-

À la suite de cette discussion dans laquelle le ministre et le bourgmestre ont reproduit leurs affirmations mensongères, dont ferait justice l’enquête judiciaire éludée par le gouvernement belge, la Chambre a voté sur l’ordre du jour proposé par M. Defuisseaux.

Elle l’a rejeté à la majorité de 81 voix contre 5.

Ont voté pour :

MM. Couvreur.
Defuisseaux.
Demeur.
Guillery.
Jottrand.




À M. LE RÉDACTEUR DE L’ Indépendance belge.

Bruxelles, 1er juin 1871.

Monsieur,

Je viens de lire la séance de la Chambre. Je remercie les hommes éloquents qui ont défendu, non pas moi qui ne suis rien, mais la vérité qui est tout. Quant à l’acte ministériel qui me concerne, j’aurais voulu garder le silence. Un expulsé doit être indulgent. Je dois répondre cependant à deux paroles, dites l’une par le ministre, l’autre par le bourgmestre. Le ministre, M. d’Anethan, aurait, d’après le compte rendu que j’ai sous les yeux, donné lecture du procès-verbal d’un entretien signé par moi. Aucun procès-verbal ne m’a été communiqué, et je n’ai rien signé. Le bourgmestre, M. Anspach, a dit du récit des faits publié par mon fils : C’est un roman. Ce récit est la pure et simple vérité, plutôt atténuée qu’aggravée. M. Anspach n’a pu l’ignorer. Voici en quels termes j’ai annoncé le fait aux divers fonctionnaires de police qui se sont présentés chez moi : Cette nuit, une maison, la mienne, habitée par quatre femmes et deux petits enfants, a été violemment attaquée par une bande poussant des cris de mort et cassant les vitres à coups de pierres, avec tentative d’escalade du mur et d’effraction de la porte. Cet assaut, commencé à minuit et demi, a fini à deux heures un quart, au point du jour. Cela se voyait, il y a soixante ans, dans la forêt Noire ; cela se voit aujourd’hui à Bruxelles.

Ce fait est un crime qualifié. À six heures du matin, le procureur du roi devait être dans ma maison ; l’état des lieux devait être constaté judiciairement, l’enquête de justice en règle devait commencer, cinq témoins devaient être immédiatement entendus, les trois servantes, Mme Charles Hugo et moi. Rien de tout cela n’a été fait. Aucun magistrat instructeur n’est venu ; aucune vérification légale des dégâts, aucun interrogatoire. Demain toute trace aura à peu près disparu, et les témoins seront dispersés ; l’intention de ne rien voir est ici évidente. Après la police sourde, la justice aveugle. Pas une déposition n’a été judiciairement recueillie ; et le principal témoin, qu’avant tout on devait appeler, on l’expulse.

Cela dit, je pars.

VICTOR HUGO.

§ 7

À MM. COUVREUR, DEFUISSEAUX, DEMEUR, GUILLERY, JOTTRAND, représentants du peuple belge.

Luxembourg, 2 juin 1871.

Messieurs,

Je tiens à vous remercier publiquement ; non pas en mon nom, car que suis-je dans de si grandes questions ? mais au nom du droit, que vous avez voulu maintenir, et au nom de la vérité, que vous avez voulu éclaircir. Vous avez agi comme des hommes justes.

L’offre d’asile qu’a bien voulu me faire, en nobles et magnifiques paroles, l’éloquent promoteur de l’interpellation, M. Defuisseaux, m’a profondément touché. Je n’en ai point usé. Dans le cas où les pluies de pierre s’obstineraient à me suivre, je ne voudrais pas les attirer sur sa maison.

J’ai quitté la Belgique. Tout est bien.

Quant au fait en lui-même, il est des plus simples.

Après avoir flétri les crimes de la Commune, j’avais cru de mon devoir de flétrir les crimes de la réaction. Cette égalité de balance a déplu.

Rien de plus obscur que les questions politiques compliquées de questions sociales. Cette obscurité, qui appelle l’enquête et qui quelquefois embarrasse l’histoire, est acquise aux vaincus de tous les partis, quels qu’ils soient ; elle les couvre en ce sens qu’elle veut l’examen. Toute cause vaincue est un procès à instruire. Je pensais cela. Examinons avant de juger, et surtout avant de condamner, et surtout avant d’exécuter. Je ne croyais pas ce principe douteux. Il paraît que tuer tout de suite vaut mieux.

Dans la situation où est la France, j’avais pensé que le gouvernement belge devait laisser sa frontière ouverte, se réserver le droit d’examen inhérent au droit d’asile, et ne pas livrer indistinctement les fugitifs à la réaction française, qui les fusille indistinctement.

Et j’avais joint l’exemple au précepte en déclarant que, quant à moi, je maintenais mon droit d’asile dans ma maison, et que, si mon ennemi suppliant s’y présentait, je lui ouvrirais ma porte. Cela m’a valu d’abord l’attaque nocturne du 27 mai, ensuite l’expulsion en règle. Ces deux faits sont désormais connexes. L’un complète l’autre ; le second protège le premier. L’avenir jugera.

Ce ne sont pas là des douleurs, et je m’y résigne aisément. Peut-être est-il bon qu’il y ait toujours un peu d’exil dans ma vie.

Du reste, je persiste à ne pas confondre le peuple belge avec le gouvernement belge, et, honoré d’une longue hospitalité en Belgique, je pardonne au gouvernement et je remercie le peuple. VICTOR HUGO.


§8

En présence des falsifications catholiques et doctrinaires, M. Victor Hugo a adressé cette dernière lettre à l’ Indépendance belge :

Luxembourg, 6 juin 1871.

Monsieur,

Permettez-moi de rétablir les faits.

Le 25 mai, au nom du gouvernement belge. M. d’Anethan dit :

« Je puis donner à la Chambre l’assurance que le gouvernement saura remplir son devoir avec la plus grande fermeté et avec la plus grande vigilance ; il usera des pouvoirs dont il est armé pour empêcher l’invasion sur le sol de la Belgique de ces gens qui méritent à peine le nom d’hommes et qui devraient être mis au ban de toutes les nations civilisées. (Vive approbation sur tous les bancs.}

« Ce ne sont pas des réfugiés politiques ; nous ne devons pas les considérer comme tels. »

C’est la frontière fermée. C’est le refus d’examen.

C’est contre cela que j’ai protesté, déclarant qu’il fallait attendre avant de juger, et que, quant à moi, si le gouvernement supprimait le droit d’asile en Belgique, je le maintenais dans ma maison.

J’ai écrit ma protestation le 26, elle a été publiée le 27 ; le 27, dans la nuit, ma maison était attaquée ; le 30 j’étais expulsé.


Le 31, M. d’Anethan a dit :

« Chaque cas spécial sera examiné, et lorsque les faits ne rentreront pas dans le cadre de la loi, la loi ne sera pas appliquée. Le gouvernement ne veut que l’exécution de la loi. »

Ceci, c’est la frontière ouverte. C’est l’examen admis. C’est ce que je demandais.

Qui a changé de langage ? est-ce moi ? Non, c’est le ministère belge.

Le 25 il ferme la frontière, le 27 je proteste, le 31 il la rouvre.

Il m’a expulsé, mais il m’a obéi.

L’asile auquel ont droit en Belgique les vaincus politiques, je l’ai perdu pour moi, mais gagné pour eux.

Cela me satisfait.

Recevez, monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués.

VICTOR HUGO.



Depuis le départ de M. Victor Hugo, les journaux libéraux belges ont déclaré, en mettant le gouvernement belge au défi de démentir le fait, qu’un des chefs de la bande nocturne de la place des Barricades était M. Kervyn de Lettenhove, fils du ministre de l’intérieur.

Ce fait n’a pas été démenti.

En outre, ils ont annoncé que M. Anspach, le bourgmestre de Bruxelles, venait d’être nommé par le gouvernement français commandeur de la Légion d’honneur.



Dénoûment de l’incident belge.

(Voir les notes.)

VI VIANDENModifier

Quand M. Victor Hugo, expulsé de Belgique, est arrivé dans le Luxembourg, à Vianden, la société chantante des travailleurs de Vianden, qui se nomme la Lyre ouvrière, lui a donné une sérénade. M. Victor Hugo a remercié en ces termes :

Mes amis de Vianden,

Vous dérangez un peu une idée que je m’étais faite. Cette année où nous sommes avait commencé pour moi par une ovation, et elle venait de finir par tout le contraire. Cela ne me déplaisait pas ; la huée est le correctif de l’applaudissement, la Belgique m’avait rendu ce petit service ; et, au point de vue philosophique où tout homme de mon âge doit se placer, je trouvais bon que l’acclamation de Paris eût pour contre-poids la lapidation de Bruxelles. Vous avez troublé cet équilibre, vous renouvelez autour de moi, non ce qu’a fait Bruxelles, mais ce qu’a fait Paris ; et cela ne ressemble pas du tout à une huée. L’année va donc finir pour moi comme elle a commencé, par une effusion de bienvenue populaire.

Eh bien, décidément je ne m’en plains pas.

Je vois à votre tête une noble intelligence, M. Paüly Strasser, votre bourgmestre. C’est un artiste en même temps qu’un homme politique. Vianden vit en lui ; , député et bourgmestre, il en est l’incarnation. Dans cette ville il est plus que le magistrat, il est l’âme.

Je vous félicite en lui et je le félicite en vous.

Oui, votre cordiale bienvenue m’est douce.

Vous êtes des hommes des champs, et parmi vous il y a des hommes d’étude, car j’aperçois plusieurs maîtres d’école. C’est là un beau mélange. Cette réunion est un échantillon du vrai groupe humain qui se compose de l’ouvrier matériel et de l’ouvrier moral, et qui résume toute la civilisation dans l’embrassement du travail et de la pensée.

J’aime ce pays ; c’est la cinquième fois que j’y viens. Les autres années, j’y étais attiré par ma propre rêverie et par la pente que j’ai en moi vers les beaux lieux qui sont des lieux sauvages. Aujourd’hui j’y suis chassé par un coup de vent ; ce coup de vent, je le remercie.

Il me replace au milieu de vous.

Agriculteurs et travailleurs, je vous ressemble ; votre société s’appelle la Lyre ouvrière, quel nom touchant et cordial ! Au fond, vous et moi, nous faisons la même chose. Je creuse aussi moi un sillon, et vous dites un hymne aussi vous. Vous chantez comme moi, et comme vous je laboure. Mon sillon, c’est la dure glèbe humaine ; ma charrue, c’est mon esprit.

Vous venez de chanter des choses très belles. De nobles et charmantes femmes sont ici présentes, j’ai vu des larmes dans leurs yeux. Ne vous étonnez pas si, en vous remerciant, il y a un peu de tremblement dans ma voix. Depuis quelque temps je suis plus accoutumé aux cris de colère qu’aux chants du cœur, et ce que les colères ne peuvent faire, la sympathie le fait. Elle m’émeut.

Oui, j’aime ce pays de Vianden. Cette petite ville est une vraie figure du progrès ; c’est un raccourci de toute l’histoire. La nature a commencé par la doter ; elle a donné au hameau naissant un climat sain, une rivière vivifiante, une bonne terre, des coteaux pour la vigne, des montagnes pour la forêt. Puis, ce que la nature avait donné, la féodalité l’a pris. La féodalité a pris la montagne et y a mis un donjon, elle a pris la forêt et y a mis des bandits, elle a pris la rivière et l’a barrée d’une chaîne, elle a pris la terre et a mangé la moisson, elle a pris la vigne et a bu le vin. Alors la révolution de France est venue ; car, vous savez, c’est de France que viennent les clartés, c’est de France que viennent les délivrances. (Oui ! oui !) La révolution française a délivré Vianden. Comment ? en tuant le donjon. Tant que le château a vécu, la ville a été morte. Le jour où le donjon est mort, le peuple est né. Aujourd’hui, dans son paysage splendide que viendra visiter un jour toute l’Europe, Vianden se compose de deux choses également consolantes et magnifiques, l’une sinistre, une ruine, l’autre riante, un peuple.

Tout à l’heure, amis, pendant qu’autour de moi vous chantiez, j’écoutais. Un de vos chants m’a saisi. Il m’a remué entre tous, je crois l’entendre encore. Laissez-moi vous le raconter à vous-mêmes.

L’orchestre se taisait. Il n’y avait pas d’instruments. La voix humaine avait seule la parole.

Un de vous, que j’aperçois et que je salue de la main, était debout à part et comme en dehors du groupe ; mais dans la nuit et sous les arbres on le distinguait à peine. On l’entendait.

Qui entendait-on ? on ne savait. C’était solennel et grand.

Une voix grave parlait dans l’ombre, puis s’interrompait, et les autres voix répondaient. Toutes les voix qui étaient ensemble étaient basses, et la voix qui était seule était haute. Rien de plus pathétique. On eût dit un esprit enseignant une foule.

La mélopée était majestueuse. Les paroles étaient en allemand ; je ne comprenais pas les paroles, mais je comprenais le chant. Il me semblait que j’en avais une traduction dans l’âme. J’écoutais ce grand dialogue d’un archange avec une multitude ; ce respectueux chuchotement des peuples répondant aux divines explications d’un génie. Il y avait comme un frémissement d’ailes dans la vibration auguste de la voix solitaire. C’était plus qu’un verbe humain. C’était comme une voix de la forêt, de la nature et de la nuit donnant à l’homme, à tous les hommes, hélas ! épuisés de fatigue, accablés de rancunes et de vengeances, saturés de guerre et de haine, les grands conseils de la sérénité éternelle.

Et au-dessus de tous les fronts inclinés, au milieu de tous nos deuils, de toutes nos plaies, de toutes nos inimitiés, cela venait du ciel, et c’était l’immense reproche de l’amour.

Amis, la musique est une sorte de rêve. Elle propose à la pensée on ne sait quel problème mystérieux. Vous êtes venus à moi chantant ; ce que vous avez chanté je le parle. Vous m’avez apporté cette énigme, l’Harmonie, et je vous en donne le mot : Fraternité.

Mes amis, emplissons nos verres. Au-dessus des empereurs et des rois, je bois à l’harmonie des peuples et à la fraternité des hommes.

VII ÉLECTIONS DU 2 JUILLET 1871Modifier

M. Victor Hugo était absent de Paris lors des élections de juillet, faites sous l’état de siége, sans presse libre et sans réunions publiques ; du reste viciées, selon lui, par deux mesures, l’incarcération en masse et la radiation arbitraire, qui avaient écarté du vote environ 140,000 électeurs.


PARIS.-VOTE DU 2 JUILLET : VICTOR HUGO : 57,854 VOIX.