Abrégé de l’histoire de Port-Royal/1

Texte établi par Augustin GazierSociété française d’imprimerie et de librairie (p. 1-illustr.3).
ABRÉGÉ
de
l’Histoire de Port-Royal

PREMIÈRE PARTIE[1]

L’abbaye de Port-Royal, près de Chevreuse, est une des plus anciennes abbayes de l’ordre de Cîteaux. Elle fut fondée, en l’année 1204, par un saint évêque de Paris, nommé Eudes de Sully, de la maison des comtes de Champagne, proche parent de Philippe Auguste. C’est lui dont on voit la tombe en cuivre, élevée de deux pieds, à l’entrée du chœur de Notre-Dame de Paris. La fondation n’était que pour douze religieuses ; ainsi ce monastère ne possède pas de fort grands biens. Ses principaux bienfaiteurs furent les seigneurs de Montmorency et les comtes de Montfort. Ils lui firent successivement plusieurs donations, dont les plus considérables ont été confirmées par le roi saint Louis, qui donna aux religieuses, sur son domaine, une rente en forme d’aumône dont elles jouissent encore aujourd’hui ; si bien que c’est avec raison qu’elles reconnaissent ce saint roi pour leur fondateur. Le pape Honoré III accorda à cette abbaye de grands privilèges ; entre autres, celui d’y célébrer l’office divin, quand même tout le pays serait en interdit. Il permettait aussi aux religieuses de donner retraite à des séculières qui, étant dégoûtées du monde, et pouvant disposer de leurs personnes, voudraient se réfugier dans leur couvent pour y faire pénitence, sans néanmoins se lier par des vœux. Cette bulle est de l’année 1223, un peu après le quatrième concile général de Latran.

Sur la fin du dernier siècle, ce monastère, comme beaucoup d’autres, était tombé dans un grand relâchement. La règle de saint Benoît n’y était presque plus connue ; la clôture même n’y était point observée, et l’esprit du siècle en avait entièrement banni la régularité. Marie-Angélique Arnauld, par un usage qui n’était que trop commun en ces temps-là, en fut faite abbesse n’ayant pas encore onze ans accomplis [1602]. Elle n’en avait que huit lorsqu’elle prit l’habit, et elle fit profession à neuf ans entre les mains du général de Cîteaux[2], qui la bénit dix-huit mois après. Il y avait peu d’apparence qu’une fille faite abbesse à cet âge, et d’une manière si peu régulière, eût été choisie de Dieu pour rétablir la règle dans cette abbaye. Cependant elle entrait à peine dans sa dix-septième année, que Dieu, qui avait de grands desseins sur elle, se servit, pour la toucher, d’une voie assez extraordinaire. Un capucin, qui était sorti de son couvent par libertinage, et qui allait se faire apostat dans les pays étrangers, passant par hasard à Port-Royal, fut prié par l’abbesse et par les religieuses de prêcher dans leur église[3]. Il le fit, et ce misérable parla avec tant de force sur le bonheur de la vie religieuse, sur la beauté et sur la sainteté de la règle de saint Benoît, que la jeune abbesse en fut vivement émue, et forma dès lors la résolution, non seulement de pratiquer sa règle dans toute sa rigueur, mais d’employer même tous ses efforts pour la faire aussi observer à ses religieuses [1608].

Elle commença par un renouvellement de ses vœux, et fit une seconde profession, n’étant pas satisfaite de la première. Elle réforma tout ce qu’il y avait de mondain et de sensuel dans ses habits, ne porta plus qu’une chemise de serge, et ne coucha plus que sur une simple paillasse, s’abstint de manger de la viande, et fit fermer de bonnes murailles son abbaye, qui ne l’était auparavant que d’une méchante clôture de terre, éboulée presque partout. Elle eut grand soin de ne point alarmer ses religieuses par trop d’empressement à leur vouloir faire embrasser la règle ; elle se contenta de leur donner l’exemple, leur parlant peu, priant beaucoup pour elles, et accompagnant de torrents de larmes le peu d’exhortations qu’elle leur faisait quelquefois. Dieu bénit si bien cette conduite qu’elle les gagna toutes les unes après les autres, et qu’en moins de cinq ans la communauté de biens, le jeûne, l’abstinence de viande, le silence, la veille de la nuit, et enfin toutes les austérités de la règle de saint Benoît furent établies à Port-Royal de la même manière qu’elles le sont aujourd’hui.

Cette réforme est la première qui ait été introduite dans l’ordre de Cîteaux : aussi y fit-elle un fort grand bruit, et elle eut la destinée que les plus saintes choses ont toujours eue, c’est-à-dire qu’elle fut occasion de scandale aux uns, et d’édification aux autres. Elle fut extrêmement désapprouvée par un fort grand nombre de moines et d’abbés même, qui regardaient la bonne chère, l’oisiveté, la mollesse, en un mot le libertinage, comme d’anciennes coutumes de l’ordre où il n’était pas permis de toucher. Toutes ces sortes de gens déclamèrent avec beaucoup d’emportement contre les religieuses de Port-Royal, les traitant de folles, d’embéguinées, de novatrices, de schismatiques même, et ils parlaient de les faire excommunier. Ils avaient pour eux l’assistant du général, grand chasseur, et d’une si profonde ignorance qu’il n’entendait pas même le latin de son Pater. Mais heureusement le général, nommé dom Boucherat, se trouva un homme très sage et très équitable, qui ne se laissa pas entraîner à leurs sentiments.

Plusieurs maisons non seulement admirèrent cette réforme, mais résolurent même de l’embrasser ; et l’on crut partout qu’on ne pouvait réussir dans une si sainte entreprise sans le secours de l’abbesse de Port-Royal. Elle eut ordre du général de se transporter dans la plupart de ces maisons, et d’envoyer de ses religieuses dans tous les couvents où elle ne pourrait aller elle-même. Elle alla à Maubuisson, au Lys, à Saint-Aubin, pendant que la mère Agnès Arnauld, sa sœur, et d’autres de ses religieuses allaient à Saint-Cyr, à Gomer-Fontaine, à Tard, aux îles d’Auxerre, et ailleurs. Toutes ces maisons regardaient l’abbesse et les religieuses de Port-Royal comme des anges envoyés du ciel pour le rétablissement de la discipline. Plusieurs abbesses vinrent passer des années entières à Port-Royal, pour s’y instruire à loisir des saintes maximes qui s’y pratiquaient. Il y eut aussi un grand nombre d’abbayes d’hommes qui se réformèrent sur ce modèle. Ainsi l’on peut dire avec vérité que la maison de Port-Royal fut une source de bénédictions pour tout l’ordre de Cîteaux, où l’on commença de voir revivre l’esprit de saint Benoît et de saint Bernard, qui y était presque entièrement éteint.

De tous les monastères que je viens de nommer, il n’y en eut point où la Mère Angélique trouvât plus à travailler que dans celui de Maubuisson, dont l’abbesse, sœur de Mme Gabrielle d’Estrées, après plusieurs années d’une vie toute scandaleuse, avait été interdite et renfermée à Paris dans les Filles pénitentes. À peine la Mère Angélique commençait à faire connaître Dieu dans cette maison, que Mme d’Estrées, s’étant échappée des Filles pénitentes, revint à Maubuisson avec une escorte de jeunes gentilshommes accoutumés à y venir passer leur temps ; et une des portes lui fut ouverte par une des anciennes religieuses. Aussitôt le confesseur de l’abbaye, (c’était un moine, grand ennemi de la réforme), voulut persuader à la Mère Angélique de se retirer ; il y eut même un de ces gentilshommes qui lui appuya le pistolet sur la gorge pour la faire sortir. Mais tout cela ne l’étonnant point, l’abbesse, le confesseur et les jeunes gens la prirent par force, et la mirent hors du couvent avec les religieuses qu’elle y avait amenées, et avec toutes les novices à qui elle avait donné l’habit. Cette troupe de religieuses, destituée de tout secours, et ne sachant où se retirer, s’achemina en silence vers Pontoise, en traversa tout le faubourg et une partie de la ville, les mains jointes et leur voile sur le visage, jusqu’à ce qu’enfin quelques habitants du lieu, touchés de compassion, leur offrirent de leur donner retraite chez eux. Mais elles n’y furent pas longtemps ; car, au bout de deux ou trois jours, le Parlement, à la requête de l’abbé de Cîteaux, ayant donné un arrêt pour renfermer de nouveau Mme d’Estrées, le prévôt de l’Isle fut envoyé avec main forte pour se saisir de l’abbesse, du confesseur et de la religieuse ancienne qui était de leur cabale. L’abbesse s’enfuit de bonne heure par une porte du jardin ; la religieuse fut trouvée dans une grande armoire pleine de hardes, où elle s’était cachée, et le confesseur, ayant sauté par-dessus les murs, s’alla réfugier chez les jésuites de Pontoise. La Mère Angélique demeura donc paisible dans Maubuisson, et y continua sa sainte mission pendant cinq années. Ce fut là qu’elle vit pour la première fois saint François de Sales [1618], et qu’il se lia entre eux une amitié qui a duré toute la vie du saint évêque, qui voulut même que la mère de Chantal fût associée à cette union ; et l’on voit dans les lettres de l’un et de l’autre la grande idée qu’ils avaient de cette merveilleuse fille. La Mère Angélique aussi, de son côté, procura à M. Arnauld, son père, et à toute sa famille, la connaissance de ce saint prélat, qui fit un voyage à Port-Royal pour y voir la Mère Agnès de Saint-Paul, sœur de l’abbesse. Charmé de se trouver dans une famille si pleine de vertu et de piété, il allait voir très souvent M. Arnauld, son père, et M. d’Andilly, son frère, et à Paris et à une maison qu’ils avaient à la campagne. La dernière fois qu’il les vit, il donna sa bénédiction à tous leurs enfants, et entre autres au célèbre M. Arnauld, docteur de Sorbonne, qui n’avait alors que six ans. La bienheureuse mère de Chantai vécut encore vingt ans depuis qu’elle eut connu la Mère Angélique ; elle ne faisait point de voyage à Paris qu’elle ne vînt passer plusieurs jours de suite avec elle, versant dans son sein ses plus secrètes pensées, et désirant avec ardeur que les filles de la Visitation et celles de Port-Royal fussent toujours unies du même lien d’amitié qui avait si étroitement uni leurs deux mères.

Après cinq ans de travail à Maubuisson, la Mère Angélique, se trouvant déchargée du soin de cette abbaye par la nomination que le roi avait faite d’une autre abbesse[4] en la place de Mme d’Estrées, elle se résolut d’aller retrouver sa chère communauté de Port-Royal. Elle ne l’avait pas laissée néanmoins entièrement orpheline, l’ayant mise, en partant, sous la conduite de la Mère Agnès, dont j’ai parlé. Elle était plus jeune de deux ans que la Mère Angélique, et avait été faite abbesse aussi jeune qu’elle ; mais Dieu l’ayant aussi éclairée de fort bonne heure, elle avait remis au roi l’abbaye de Saint-Cyr, dont elle était pourvue, pour vivre simple religieuse dans le couvent de sa sœur. Mais la Mère Angélique, pleine d’admiration de sa vertu, avait obtenu en 1620 qu’on la fît sa coadjutrice. C’est cette Mère Agnès qui a depuis dressé les constitutions de Port-Royal, approuvées par M. de Gondy, archevêque de Paris. L’on a aussi d’elle plusieurs traités très édifiants, et qui font connaître tout ensemble l’élévation et la solidité de son esprit.

Lorsque la Mère Angélique se préparait à partir de Maubuisson, trente religieuses, qui avaient fait profession entre ses mains, se jetèrent à ses pieds, et la conjurèrent avec beaucoup de larmes de les emmener avec elle. L’abbaye de Port-Royal était fort pauvre, n’ayant été fondée, comme j’ai dit, que pour douze religieuses. Le nombre était alors considérablement augmenté ; et ces trente filles de Maubuisson n’avaient à elles toutes que cinq cents livres de pension viagère. Cependant la Mère Angélique ne balança pas un moment à leur accorder leur demande. Elle se contenta d’en écrire à la Mère Agnès ; et, sur sa réponse, elle les fit même partir quelques jours devant elle. Ces pauvres filles n’abordaient qu’en tremblant une maison qu’elles venaient, pour ainsi dire, affamer ; mais elles y furent reçues avec une joie qui leur fit bien voir que la charité de la Mère s’était communiquée à toute la communauté.

Il était resté à Maubuisson quelques esprits qui n’avaient pu entièrement s’assujettir à la réforme. D’ailleurs Mme de Soissons, qui avait succédé à Mme d’Estrées, n’avait pas pris un fort grand soin d’y entretenir la régularité que la Mère Angélique y avait établie ; si bien que cette sainte fille ne cessait de demander à Dieu qu’il regardât cette maison avec des yeux de miséricorde. Sa prière fut exaucée.

Cette abbaye étant venue encore à vaquer au bout de quatre ans, par la mort de Mme de Soissons, le roi Louis XIII fit demander à la Mère Angélique une de ses religieuses pour l’en faire abbesse. Elle lui en proposa une qu’on appelait sœur Marie des Anges, à qui le roi donna aussitôt son brevet (1627). La plupart des personnes qui connaissaient cette fille lui trouvaient, à la vérité, une très grande douceur et une profonde humilité ; mais ils doutaient qu’elle eût toute la fermeté nécessaire pour remplir une place de cette importance. Le succès fit voir combien la Mère Angélique avait de discernement ; car cette fille si humble et si douce sut réduire en très peu de temps les esprits qui étaient demeurés les plus rebelles, rangea les anciennes sous les mêmes lois que les jeunes, ne s’étonna point des persécutions de certains moines, et même de certains visiteurs de l’ordre, accoutumés au faste et à la dépense, et qui ne pouvaient souffrir le saint usage qu’elle faisait des revenus de cette abbaye.

Ce fut de son temps que deux fameuses religieuses de Montdidier furent introduites à Maubuisson par un de ces visiteurs, pour y enseigner, disait-il, les secrets de la plus sublime oraison. La Mère des Anges et la Mère Angélique n’étaient point assez intérieures, au gré de ces Pères, et ils leur reprochaient souvent de ne connaître d’autre perfection que celle qui s’acquiert par la mortification des sens et par la pratique des bonnes œuvres. La Mère des Anges, qui avait appris à Port-Royal à se défier de toute nouveauté, fit observer de près ces deux filles ; et il se trouva que, sous un jargon de pur amour, d’anéantissement et de parfaite nudité, elles cachaient toutes les illusions et toutes les horreurs que l’Église a condamnées de nos jours dans Molinos. Elles étaient en effet de la secte des illuminés de Roye, qu’on nommait les Guérinets, dont le cardinal de Richelieu fît faire une si exacte perquisition. La Mère des Anges ayant donné avis du péril où était son monastère, ces deux religieuses furent renfermées très étroitement par ordre de la cour ; et le visiteur qui les protégeait eut bien de la peine lui-même à se tirer d’affaire. En un mot, la Mère des Anges, malgré toutes les traverses qu’on lui suscitait, rétablit entièrement dans Maubuisson le véritable esprit de saint Bernard, qui s’y maintient encore aujourd’hui par les soins de l’illustre princesse[5] que la Providence en a fait abbesse : et, après avoir gouverné pendant vingt-deux ans ce célèbre monastère avec une sainteté dont la mémoire s’y conservera éternellement, elle en donna sa démission au roi, et vint reprendre à Port-Royal son rang de simple religieuse. Elle demandait même à y recommencer son noviciat, de peur, disait-elle, qu’ayant si longtemps commandé, elle n’eût désappris à obéir.

Cependant la communauté de Port-Royal s’était accrue jusqu’au nombre de quatre-vingts religieuses. Elles étaient fort serrées dans ce monastère, situé dans un lieu fort humide, et dont les bâtiments étaient extrêmement bas et enfoncés. Aussi les maladies y devenaient fort fréquentes, et le couvent ne fut bientôt plus qu’une infirmerie. Mais la Providence n’abandonna point la Mère Angélique dans ce besoin : elle lui fit trouver des ressources dans sa propre famille. Mme Arnauld, sa mère, qui était fille du célèbre M. Marion, avocat général, était demeurée veuve depuis quelques années, et avait conçu la résolution, non seulement de se retirer du monde, mais même, ce qui est assez particulier, de se faire religieuse sous la conduite de sa fille. Comme elle sut l’extrémité où la communauté était réduite, elle acheta de son argent, au faubourg Saint-Jacques, une maison, et la donna pour en faire comme un hospice. On ne voulait y transporter d’abord qu’une partie des religieuses ; mais le monastère des Champs devenant plus malsain de jour en jour, on fut obligé de l’abandonner entièrement en 1625, et de transférer à Paris toute la communauté, après en avoir obtenu le consentement du roi et de l’archevêque. On se logea comme on put dans cette nouvelle maison : l’on fît un dortoir d’une galerie ; on lambrissa les greniers pour y pratiquer des cellules, et la salle fut changée en une chapelle.

La réputation de la Mère Angélique et les merveilles qu’on racontait de la vie toute sainte de ses religieuses lui attirèrent bientôt l’amitié de beaucoup de personnes de piété. La reine Marie de Médicis les honora d’une bienveillance particulière, et, par des lettres patentes registrées au parlement, prit le titre de fondatrice et de bienfaitrice de ce nouveau monastère. Elle ne fut pas en état vraisemblablement de leur donner des marques de sa libéralité, mais elle leur procura un bien qu’elles n’eussent jamais osé espérer sans une protection si puissante.

Plus la Mère Angélique avait sujet de louer Dieu des bénédictions qu’il avait répandues sur sa communauté, plus elle avait lieu de craindre qu’après sa mort, et après celle de la Mère Agnès, sa coadjutrice, on n’introduisît en leur place quelque abbesse qui, n’ayant point été élevée dans la maison, détruirait peut-être en six mois tout le bon ordre qu’elle avait tant travaillé à y rétablir. La reine Marie de Médicis entra avec bonté dans ses sentiments ; elle parla au roi son fils, dans le temps qu’il revenait triomphant après la prise de La Rochelle, et lui représentant tout ce qu’elle connaissait de la sainteté de ces filles, toucha tellement sa piété qu’il crut lui-même rendre un grand service à Dieu en consentant que cette abbaye fût élective et triennale. La chose fut confirmée par le pape Urbain VIII. Aussitôt la Mère Angélique et la Mère Agnès se démirent, l’une de la qualité d’abbesse, et l’autre de celle de coadjutrice ; et en 1630 la communauté élut pour trois ans une des religieuses de la maison[6]. La Mère Angélique venait d’obtenir du même pape une autre grâce qui ne lui parut guère moins considérable. Elle avait toujours eu au fond de son cœur un grand amour pour la hiérarchie ecclésiastique, et souhaitait aussi ardemment d’être soumise à l’autorité épiscopale que les autres abbesses désirent d’en être soustraites. Son souhait sur cela était d’autant plus raisonnable que l’abbaye de Port-Royal, fondée par un évêque de Paris, avait longtemps dépendu immédiatement de lui et de ses successeurs ; mais dans la suite un de ces évêques avait consenti qu’elle reconnût la juridiction de l’abbé de Cîteaux. Elle avait fait représenter ces raisons au pape, qui, les ayant approuvées, remit en 1627 cette abbaye sous la juridiction de l’ordinaire, et l’affranchit entièrement de la dépendance de Cîteaux, en y conservant néanmoins tous les privilèges attachés aux maisons de cet ordre. M. de Gondy en prit donc en main le gouvernement, en examina et approuva les constitutions, et en fît faire la visite par M. X…[7], qui fut le premier supérieur qu’il donna à ce monastère.

Ce fut vers ce temps-là que Louise de Bourbon, première femme du duc de Longueville, princesse d’une éminente vertu, forma avec M. Zamet, évêque de Langres, le dessein d’instituer un ordre de religieuses particulièrement consacrées à l’adoration du mystère de l’eucharistie, et qui, par leur assistance continuelle devant le Saint-Sacrement, réparassent en quelque sorte les outrages que lui font tous les jours et les blasphèmes des protestants et les communions sacrilèges des mauvais catholiques. Ils communiquèrent tous deux leur pensée à la Mère Angélique, et la prièrent, non seulement de les aider à former cet institut, mais d’en vouloir même accepter la direction, et de donner quelques-unes de ses religieuses pour en commencer avec elle l’établissement.

Cette proposition fut d’autant plus de son goût qu’il y avait déjà plus de quinze ans[8] que cette même assistance continuelle devant le Saint-Sacrement avait été établie à Port-Royal, d’abord pendant le jour seulement, et ensuite pendant la nuit même. Toutes les religieuses de ce monastère, ayant appris un si louable dessein, furent touchées d’une sainte jalousie de ce qu’on fondait pour cela un nouvel ordre, au lieu de l’établir dans Port-Royal même. Elles demandèrent avec instance que, sans chercher d’autre maison que la leur, on leur permît d’ajouter les pratiques de cet institut aux pratiques de leur règle, et de joindre en elles le nom glorieux de filles du Saint-Sacrement à celui de filles de Saint-Bernard.

La princesse était d’avis de leur accorder leur demande, mais l’évêque persista à vouloir un ordre et un habit particuliers. Ce prélat était un homme plein de bonnes intentions, et fort zélé, mais d’un esprit variable et très borné. Il avait plusieurs fois changé le dessein de son institut. Il voulait d’abord en faire un ordre de religieux plus retirés et encore plus austères que les chartreux ; puis il jugea plus à propos que ce fût un ordre de filles. Sa première vue pour ces filles était qu’elles fussent extrêmement pauvres, et que, pour mieux honorer le profond abaissement de Jésus-Christ dans l’eucharistie, elles portassent sur leur habit toutes les marques d’une extrême pauvreté. Ensuite il imagina qu’il fallait attirer la vénération du peuple par un habit qui eût quelque chose d’auguste et de magnifique. Mais la Mère Angélique désira que tout se ressentît de la simplicité religieuse. Il avait fait divers autres règlements, dont la plupart eurent besoin d’être rectifiés.

La Mère Angélique, voyant ces incertitudes, eut un secret pressentiment que cet ordre ne serait pas de longue durée. Mais la bulle étant arrivée, où elle était nommée supérieure, et où il était ordonné que ce seraient des religieuses tirées de Port-Royal qui en commenceraient rétablissement, elle se mit en devoir d’obéir. La bulle nommait aussi trois supérieurs, savoir : M. de Gondy, archevêque de Paris ; M. de Bellegarde, archevêque de Sens, et l’évêque de Langres. Mais ce dernier, comme fondateur, et d’ailleurs étant grand directeur de religieuses, eut la principale conduite de ce monastère. La Mère Angélique entra donc avec trois de ses religieuses et quatre postulantes dans la maison destinée pour cet institut. Cette maison était dans la rue Coquillière, de la paroisse Saint-Eustache, et le Saint-Sacrement y fut mis avec beaucoup de solennité. Bientôt après on y reçut des novices, et ce fut l’archevêque de Paris qui leur donna le voile.

La nouveauté de cet institut donna beaucoup occasion au monde de parler ; et, dans ces commencements, la Mère Angélique eut à essuyer bien des peines et des contradictions. Son principal chagrin était de voir l’évêque de Langres presque toujours en différend avec l’archevêque de Sens, qui ne pouvait compatir avec lui. Leur désunion éclata, surtout à l’occasion du Chapelet secret du Saint-Sacrement. Comme cette affaire fît alors un grand bruit, et que les ennemis de Port-Royal s’en sont voulu prévaloir dans la suite contre ce monastère, il est bon d’expliquer en peu de mots ce que c’était que cette querelle.

Ce Chapelet secret était un petit écrit de trois ou quatre pages, contenant des pensées affectueuses sur le mystère de l’eucharistie ; ou, pour mieux dire, c’étaient comme des élans d’une âme toute pénétrée de l’amour de Dieu dans la contemplation de sa charité infinie pour les hommes dans ce mystère. La Mère Agnès, de qui étaient ces pensées, n’avait guère songé à les rendre publiques ; elle en avait seulement rendu compte au Père de Condren, son confesseur, depuis général de l’Oratoire, qui, pour sa propre édification, lui avait ordonné de les mettre par écrit. Il en tomba une copie entre les mains d’une sainte carmélite, nommée la Mère Marie de Jésus, et cette Mère étant morte un mois après, on fit courir sous son nom un écrit qui avait été trouvé sur elle ; mais on sut bientôt qu’il était de la Mère Agnès. L’évêque de Langres le trouva merveilleux, et en parla avec de grands sentiments d’admiration. L’archevêque de Sens, qui en avait été fort touché d’abord, commença tout à coup à s’en dégoûter ; il le donna même à examiner à M. Duval, supérieur des Carmélites, et à quelques autres docteurs, à qui l’on ne dit point qui l’avait composé ; et les docteurs, jugeant à la rigueur certaines expressions abstraites et relevées, telles que sont à peu près celles des mystiques, le condamnèrent ; d’autres docteurs, consultés par l’évêque de Langres, l’approuvèrent avec éloge : tellement que les esprits venant à s’échauffer, et chacun écrivant pour soutenir son avis, la chose fut portée à Rome. Le pape ne trouva dans l’écrit aucune proposition digne de censure ; mais, pour le bien de la paix, et parce que ces matières n’étaient pas à la portée de tout le monde, il jugea à propos de le supprimer ; et il le fut en effet.

Entre les théologiens qui avaient écrit pour le soutenir, Jean Du Verger de Hauranne de Saint-Cyran avait fait admirer la pénétration de son esprit et la profondeur de sa doctrine. Il ne connaissait point alors la Mère Agnès ; il avait même été préoccupé contre le Chapelet secret, à cause des différends qu’il avait causés. Mais, l’ayant trouvé très bon, il avait pris la plume pour défendre la vérité, qui lui semblait opprimée. Il n’avait pas mis son nom à son ouvrage, non plus qu’à ses autres livres ; mais l’évêque de Langres, ayant su que c’était de lui, l’alla chercher pour le remercier. À mesure qu’il le connut plus particulièrement, il fut épris de sa rare piété et de ses grandes lumières ; et, comme il n’avait rien plus à cœur que de porter les filles du Saint-Sacrement à la plus haute perfection, il jugea que personne ne pouvait mieux l’aider dans ce dessein que ce grand serviteur de Dieu. Il le conjura donc de venir faire des exhortations à ces filles, et même de les vouloir confesser. L’abbé lui résista assez longtemps, fuyant naturellement ces sortes d’emplois, et se tenant le plus renfermé qu’il pouvait dans son cabinet, où il passait, pour ainsi dire, les jours et les nuits, partie dans la prière, et partie à composer des ouvrages qui pussent être utiles à l’Église. Enfin, néanmoins, les instances réitérées de l’évêque lui paraissant comme un ordre de Dieu de servir ces filles, il s’y résolut.

Dès que la Mère Angélique eut entendu parler M. de Saint-Cyran des choses de Dieu, et qu’elle eut connu par quel chemin sûr il conduisait les âmes, elle crut retrouver en lui le saint évêque de Genève[9], par qui elle avait été autrefois conduite ; et les autres religieuses prirent aussi en lui la même confiance. En effet, pour me servir ici du témoignage public que lui a rendu un prélat[10] non moins considérable par sa piété que par sa naissance, « ce savant homme n’avait point d’autres sentiments que ceux qu’il avait puisés dans l’Écriture sainte et dans la tradition de l’Église. Il ne parlait point d’autre langage que celui de la parole de Dieu ; et, bien loin de conduire les âmes par des voies particulières et écartées, il ne savait point pour les mener à Dieu d’autre chemin que celui de la pénitence et de la charité. »

Toutes ces filles firent en peu de temps un tel progrès dans la perfection sous sa conduite, que l’évêque de Langres ne cessait de remercier Dieu du confesseur qu’il lui avait inspiré de leur donner.

Dans le ravissement où était ce prélat, il proposa plusieurs fois à l’abbé de souffrir qu’il travaillât pour le faire nommer son coadjuteur à l’évêché de Langres ; et, sur son refus, il le pressa de vouloir au moins être son directeur. Mais l’abbé le pria de l’en dispenser, lui faisant entendre qu’il y aurait peut-être plusieurs choses sur lesquelles ils ne seraient point d’accord ; et avec la sincérité qui lui était naturelle, il ne put s’empêcher de lui toucher quelque chose de la résidence et de l’obligation où il était de ne pas faire de si longs séjours hors de son diocèse.

L’évêque était de ces gens qui, bien qu’au fond ils aient de la piété, n’entendent pas volontiers des vérités qu’ils ne se sentent pas disposés à pratiquer. Cela commença un peu à le refroidir pour l’abbé de Saint-Cyran. Bientôt après il crut s’apercevoir que les filles du Saint-Sacrement n’avaient point pour ses avis la même déférence qu’elles avaient pour cet abbé. Sa mauvaise humeur était encore fomentée par une certaine dame, sa pénitente, qu’il avait fait entrer au Saint-Sacrement, et dont il faisait lui seul un cas merveilleux[11]. En un mot, ayant, comme j’ai dit, l’esprit fort faible, il entra contre l’abbé dans une si furieuse jalousie qu’il ne le pouvait plus souffrir. M. de Saint-Cyran fit d’abord ce qu’il put pour le guérir de ses défiances ; et même, voyant que ce prélat s’aigrissait de plus en plus, il cessa d’aller au monastère du Saint-Sacrement. Mais cette discrétion ne servit qu’à irriter cet esprit malade, honteux qu’on se fût aperçu de sa faiblesse, tellement qu’il vint à se dégoûter de son institut. Non content de rompre avec ces filles, il se ligua avec les ennemis de l’abbé, et, ce qu’on aura peine à comprendre, donna même au cardinal de Richelieu des mémoires contre lui.

Ce ne fut point là la seule querelle que lui attira la jalousie de la direction. Le fameux Père Joseph était, comme on sait, fondateur des religieuses du Calvaire ; et, quoique plongé fort avant dans les affaires du siècle, il se piquait d’être un fort grand maître en la vie spirituelle, et ne voulait pas que ses religieuses eussent d’autre directeur que lui. Un jour néanmoins, se voyant sur le point d’entreprendre un long voyage pour les affaires du roi, il alla trouver l’abbé de Saint-Cyran pour lui recommander ses chères filles du Calvaire, et obtint de lui qu’il les confesserait en son absence. À son retour, il fut charmé du progrès qu’elles avaient fait dans la perfection ; mais il crut s’apercevoir bientôt qu’elles avaient senti l’extrême différence qu’il y a d’un directeur partagé entre Dieu et la cour à un directeur uniquement occupé du salut des âmes. Il conçut contre l’abbé un fort grand dépit, et ne lui pardonna non plus que l’évêque de Langres cette diminution de son crédit sur l’esprit de ses pénitentes, tellement que depuis ce temps-là il ne fut pas des moins ardents à lui rendre de mauvais offices auprès du premier ministre.

Le cardinal de Richelieu, lorsqu’il n’était qu’évêque de Luçon, avait connu à Poitiers l’abbé de Saint-Cyran ; et, ayant conçu pour ses grands talents et pour sa vertu l’estime que ne pouvaient lui refuser tous ceux qui le connaissaient, il ne fut pas plus tôt en faveur qu’il songea à l’élever aux premières dignités de l’Église. Il le fit pressentir sur l’évêché de Bayonne, qu’il lui destinait, et qui était le pays de sa naissance. Mais son extrême humilité, et cette espèce de sainte horreur qu’il eut toute sa vie pour les fonctions sublimes de l’épiscopat l’empêchèrent d’accepter cette offre. Ce fut le premier sujet de mécontentement que le cardinal eut contre lui.

Son second crime à son égard fut de passer pour n’approuver pas la doctrine que ce cardinal avait enseignée dans son Catéchisme de Luçon, touchant l’attrition formée parla seule crainte des peines, qu’il prétendait suffire pour la justification dans le sacrement de pénitence. Ce n’est pas que l’abbé de Saint-Cyran fût jamais entré dans aucune discussion sur cette matière, mais il ne laissait pas ignorer qu’il était persuadé que, sans aimer Dieu, le pécheur ne pouvait être justifié. Outre que le cardinal se piquait d’être encore plus grand théologien que grand politique, il était si dangereux de le contredire sur ce point particulier de l’attrition, que le père Seguenot, de l’Oratoire, fut mis à la Bastille pour avoir soutenu la nécessité de l’amour de Dieu dans la pénitence ; et que ce fut aussi pour le même sujet, à ce que l’on prétend, que le Père Caussin, confesseur du roi, fut disgracié.

Mais ce qui acheva de perdre l’abbé de Saint-Cyran dans l’esprit du cardinal, ce fut une offense d’une autre nature que les deux premières, mais qui le touchait beaucoup plus au vif. On sait avec quelle chaleur ce premier ministre avait entrepris de faire casser le mariage du duc d’Orléans avec la princesse Marguerite de Lorraine, sa seconde femme. Pour s’autoriser dans ce dessein, et pour rassurer la conscience timorée de Louis XIII, il fit consulter l’Assemblée générale du clergé, et tout ce qu’il y avait de plus célèbres théologiens, tant réguliers que séculiers.

L’Assemblée, et presque tous ces théologiens, jusqu’au Père de Condren, général de l’Oratoire, et le Père Vincent, supérieur des Missionnaires, furent d’avis de la nullité du mariage ; mais quand on vint à l’abbé de Saint-Cyran, il ne cacha point qu’il croyait que le mariage ne pouvait être cassé.

Venons maintenant à la querelle qu’il eut avec les jésuites. Elle prit naissance en Angleterre. Les jésuites de ce pays-là, n’ayant pu se résoudre à reconnaître la juridiction de l’évêque que le pape y avait envoyé[12], non seulement obligèrent cet évêque à s’enfuir de ce royaume, mais écrivirent des livres fort injurieux contre l’autorité épiscopale, et contre la nécessité même du sacrement de la confirmation. Le clergé d’Angleterre envoya ces livres en France, et ils y furent aussitôt censurés par l’archevêque de Paris, puis par la Sorbonne, et enfin par une grande assemblée d’archevêques et évêques. Les jésuites de France n’abandonnèrent pas leurs confrères dans une cause que leur conduite dans tous les pays du monde fait bien voir qu’ils ont résolu de soutenir. Ils publièrent, contre toutes ces censures, des réponses où ils croyaient avoir terrassé la Sorbonne et tous les évêques.

Tous les gens de bien frémissaient de voir ainsi fouler aux pieds la hiérarchie que Dieu a établie dans son Église, lorsqu’on vit paraître, sous le nom de Petrus Aurelius un excellent livre qui mettait en poudre toutes les réponses des jésuites. Ce livre fut reçu avec un applaudissement incroyable. Le clergé de France le fit imprimer plusieurs fois à ses dépens, s’efforça de découvrir qui était le défenseur de l’épiscopat ; et, ne pouvant percer l’obscurité où sa modestie le tenait caché, fit composer en l’honneur de son livre par le célèbre M. Godeau, évêque de Grasse, un éloge magnifique qui fut imprimé à la tête du livre même.

Les jésuites n’étaient pas moins en peine que les évêques de savoir qui était cet inconnu ; et comme la vengeance a des yeux plus perçants que la reconnaissance, ils démêlèrent que si l’abbé de Saint-Cyran n’était l’auteur de cet ouvrage, il y avait du moins la principale part. On jugera sans peine jusqu’où alla contre lui leur ressentiment, par la colère qu’ils témoignèrent contre M. Godeau, pour avoir fait l’éloge que je viens de dire. Ils publièrent contre cet illustre prélat deux satires en latin, dont l’une avait pour titre : Godellus an poeta[13] ? et c’était leur Père Vavasseur qui était auteur de ces satires. L’abbé devint à leur égard, non seulement un hérétique, [mais un hérésiarque] abominable, qui voulait faire une nouvelle Église, et renverser la religion de Jésus-Christ. C’est l’idée qu’ils s’efforcèrent alors de donner de lui, et qu’ils en veulent donner encore dans tous leurs livres.

Le cardinal de Richelieu, excité par leurs clameurs et par ses ressentiments particuliers, le fit arrêter et mettre au Bois de Vincennes, et fit aussi saisir tous ses papiers, dont il y avait plusieurs coffres pleins. Mais comme on n’y trouva que des extraits des Pères et des conciles, et les matériaux d’un grand ouvrage qu’il préparait pour défendre l’eucharistie contre les ministres huguenots, tous ses papiers lui furent aussitôt renvoyés au Bois de Vincennes. On abandonna aussi une procédure fort irrégulière qu’on avait commencée contre lui ; mais la liberté ne lui fut rendue que cinq ans après, à la mort du cardinal de Richelieu ; Dieu ayant permis cette longue prison pour faire mieux connaître la piété extraordinaire de cet abbé, à laquelle le fameux Jean de Verth, alors prisonnier au Bois de Vincennes avec d’autres officiers étrangers, rendit un témoignage très particulier. Car le cardinal ayant voulu qu’il fût spectateur d’un ballet fort magnifique qui était de sa composition, et ce général ayant vu à ce ballet un certain évêque qui s’empressait pour en faire les honneurs, il dit tout publiquement que le spectacle qui l’avait le plus surpris en France, c’était d’y voir les saints en prison et les évêques à la comédie.

Ce fut aussi dans cette prison que l’abbé de Saint-Cyran écrivit ces belles Lettres chrétiennes et spirituelles dont il s’est fait tant d’éditions avec l’approbation d’un grand nombre de cardinaux, d’archevêques et d’évêques, qui les ont considérées comme l’ouvrage de nos jours qui donne la plus parfaite idée de la vie chrétienne.

Il mourut huit mois après qu’il fut sorti du Bois de Vincennes ; et ses funérailles furent honorées de la présence de tout ce qu’il y avait alors à Paris de prélats plus considérables.

À peine eut-il les yeux fermés, que les jésuites se débordèrent en une infinité de nouvelles invectives contre sa mémoire, faisant imprimer, entre autres, de prétendus interrogatoires qu’ils avaient tronqués et falsifiés ; et quoiqu’il eût reçu avec une extrême piété le viatique des mains du curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, et que la Gazette même en eût informé tout le public, ils n’en furent pas moins hardis à publier qu’il était mort sans vouloir recevoir ses sacrements. J’ai cru devoir rapporter tout de suite ces événements pour faire mieux connaître ce grand personnage, contre qui la calomnie s’est déchaînée avec tant de licence, et qui a tant contribué, par ses instructions et par ses exemples, à la sainteté du monastère de Port-Royal.

La rupture de l’évêque de Langres avec les filles du Saint-Sacrement, et l’emprisonnement de l’abbé de Saint-Cyran ne furent pas les seules disgrâces dont elles furent alors affligées. Elles perdirent aussi la duchesse de Longueville, leur fondatrice, qui mourut avant que d’avoir pu laisser aucun fonds pour leur subsistance [1637] : tellement que, se voyant dénuées de toute protection, et d’ailleurs étant fort incommodées dans la maison où elles étaient, sans aucune espérance de s’y pouvoir agrandir, elles se retirèrent en 1638 à Port-Royal, où il y avait déjà quelques années que la Mère Angélique était retournée.

Ce fut alors que les religieuses de ce monastère renouvelèrent leurs instances, et demandèrent à relever un institut qui avait été abandonné, et qu’il semblait que Dieu même eût voulu leur réserver. Henri Arnauld, abbé de Saint-Nicolas, depuis évêque d’Angers était alors à Rome pour les affaires du roi : elles s’adressèrent à lui, et le prièrent de s’entremettre pour elles auprès du pape, qui leur accorda volontiers par un bref le changement qu’elles demandaient. Mais l’affaire souffrit à Paris de grandes difficultés, à cause de quelques intérêts temporels qu’il fallait accommoder. Enfin le Parlement ayant terminé ces difficultés, le roi donna ses lettres, et l’archevêque de Paris son consentement. Elles se dévouèrent donc avec une joie incroyable à l’adoration perpétuelle du mystère auguste de l’eucharistie, et prirent le nom de filles du Saint-Sacrement ; mais elles ne quittèrent point l’habit de saint Bernard ; elles changèrent seulement leur scapulaire noir en un scapulaire blanc, où était une croix d’écarlate attachée par devant, pour désigner par ces deux couleurs le pain et le vin, qui sont les voiles sous lesquels Jésus-Christ est caché dans ce mystère. M. Du Saussay, leur supérieur, alors official de Paris, et depuis évêque de Toul, célébra cette cérémonie avec un grand concours de peuple [1647] ; et l’année suivante, M. de Gondy bénit leur église, dont le bâtiment ne faisait que d’être achevé, et la dédia aussi sous le nom du Saint-Sacrement.

Pendant cet état florissant de la maison de Paris, les religieuses n’avaient pas perdu le souvenir de leur monastère des Champs ; on n’y avait laissé qu’un chapelain pour y dire la messe et y administrer les sacrements aux domestiques. Bientôt après, M. Le Maitre, neveu de la Mère Angélique, ayant, à l’âge de vingt-neuf ans, renoncé au barreau et à tous les avantages que sa grande éloquence lui pouvait procurer, s’était retiré dans ce désert pour y achever sa vie dans le silence et dans la retraite. Il y fut suivi par un de ses frères, qui jusqu’alors avait été dans la profession des armes. Quelque temps après, M. de Sacy, son autre frère, si célèbre par les livres de piété dont il a enrichi l’Église, s’y retira aussi avec eux pour se préparer dans la solitude à recevoir l’ordre de la prêtrise. Leur exemple y attira encore cinq ou six autres, tant séculiers qu’ecclésiastiques, qui, étant comme eux dégoûtés du monde, vinrent se rendre les compagnons de leur pénitence. Mais ce n’était point une pénitence oisive. Pendant que les uns prenaient connaissance du temporel de cette abbaye et travaillaient à en rétablir les affaires, les autres ne dédaignaient pas de cultiver la terre comme de simples gens de journée. Ils réparèrent même une partie des bâtiments qui y tombaient en ruine, et, rehaussant ceux qui étaient trop bas et trop enfoncés, ils rendirent l’habitation de ce désert plus saine et plus commode qu’elle n’était. M. d’Andilly, frère aîné de la mère Angélique, ne tarda guère à suivre ses neveux, et s’y consacra comme eux à des exercices de piété qui ont duré autant que sa vie.

Comme les religieuses se trouvaient alors au nombre de plus de cent, la même raison qui les avait obligées, vingt-cinq ans auparavant, de partager leur communauté, les obligeant encore de se partager, elles obtinrent de M. de Gondy la permission de renvoyer une partie des sœurs dans leur premier monastère, en telle sorte que les deux maisons ne formassent qu’une même abbaye et une même communauté, sous les ordres d’une même abbesse. La Mère Angélique, qui l’était alors par élection, y alla en personne avec un certain nombre de religieuses qu’elle y établit [1648]. M. Vialart, évêque de Châlons, en rebénit l’église, qui avait été rehaussée de plus de dix pieds, et y administra le sacrement de confirmation à quantité de gens des environs. Ce fut vers ce temps-là que la duchesse de Luynes, mère de M. le duc de Chevreuse, persuada au duc son mari de quitter la cour, et de choisir à la campagne une retraite où ils pussent ne s’occuper tous deux que du soin de leur salut. Ils firent bâtir pour cela un petit château dans le voisinage et sur le fonds même de Port-Royal des Champs[14]. Ils firent aussi bâtir à leurs dépens un fort beau dortoir pour les religieuses. Mais la duchesse ne vit achever ni l’un ni l’autre de ces édifices, Dieu l’ayant appelée à lui dans une fort grande jeunesse.

Les religieuses des Champs étaient à peine établies que la guerre civile s’étant allumée en France, et les soldats des deux partis courant et ravageant la campagne, elles furent obligées de chercher leur sûreté dans leur maison de Paris [1652]. Plusieurs religieuses de divers monastères de la campagne s’y venaient aussi réfugier, et y étaient toutes traitées avec le même soin que celles de la maison. Mais la guerre finie [1653], on retourna dans le monastère des Champs, qui n’a plus été abandonné depuis ce temps-là. Plusieurs personnes de qualité s’y venaient retirer pour y chercher Dieu dans le repos de la solitude, et pour participer aux prières de ces saintes filles. De ce nombre étaient le duc et la duchesse de Liancourt, si célèbres par leur vertu et par leur grande charité envers les pauvres ; ils contribuèrent même à faire bâtir dans la cour du dehors un corps de logis, qui est celui que l’on voit encore vis-à-vis la porte de l’église. La princesse de Guéméné, la marquise de Sablé et d’autres dames considérables par leur naissance et par leur mérite firent aussi bâtir dans les dehors de la maison de Paris, résolues d’y passer leur vie dans la retraite, et attirées par la piété solide qu’elles voyaient pratiquer dans ce monastère.

En effet, il n’y avait point de maison religieuse qui fût en meilleure odeur que Port-Royal. Tout ce qu’on en voyait au dehors inspirait la piété ; on admirait la manière grave et touchante dont les louanges de Dieu y étaient chantées, la simplicité et la propreté de leur église, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le peu d’empressement des religieuses à y soutenir la conversation, leur peu de curiosité pour savoir les choses du monde, et même les affaires de leurs proches ; en un mot, une entière indifférence pour tout ce qui ne regardait point Dieu. Combien les personnes qui connaissaient l’intérieur du monastère y trouvaient-elles de nouveaux sujets d’édification ! Quelle paix I quel silence ! quelle charité ! quel amour pour la pauvreté et la mortification ! Un travail sans relâche, une prière continuelle ; point d’ambition, que pour les emplois les plus vils et les plus humiliants ; aucune impatience dans les sœurs, nulle bizarrerie dans les mères, l’obéissance toujours prompte, et le commandement toujours raisonnable.

Mais rien n’approchait du parfait désintéressement qui régnait dans cette maison. Pendant plus de soixante ans qu’on y a reçu des religieuses, on n’y a jamais entendu parler ni de contrat ni de convention tacite pour la dot de celles qu’on recevait. On y éprouvait les novices pendant deux ans : si on leur trouvait une vocation véritable, les parents étaient avertis que leur fille était admise à la professionn, et l’on convenait avec eux du jour de la cérémonie. La profession faite, s’ils étaient riches, on recevait comme une aumône ce qu’ils donnaient, et on mettait toujours à part une portion de cette aumône pour en assister de pauvres familles, et surtout de pauvres communautés, à qui on transporta tout d’un coup une somme de vingt mille livres qui avait été léguée à la maison ; et, ce qu’il y a de particulier, c’est que, dans le même temps qu’on dressait chez un notaire l’acte de cette donation, le pourvoyeur de Port-Royal, qui ne savait rien de la chose, vint demander à ce même notaire de l’argent à emprunter pour les nécessités pressantes du monastère.

Jamais les grands biens ni l’extrême pauvreté d’une fille n’ont entré dans les motifs qui la faisaient ou admettre ou refuser. Une dame de grande qualité[15] avait donné à Port-Royal, comme bienfaitrice, une somme de quatre-vingt mille francs : cette somme fut aussitôt employée, partie en charités, partie à acquitter des dettes, et le reste à faire des bâtiments que cette dame elle-même avait jugés nécessaires. Elle n’avait eu d’abord d’autre dessein que de vivre le reste de ses jours dans la maison, sans faire de vœux ; ensuite elle souhaita d’y être religieuse. On la mit donc au noviciat, et on l’éprouva pendant deux ans avec la même exactitude que les autres novices. Ce temps expiré, elle pressa pour être reçue professe. On prévit tous les inconvénients où l’on s’exposait en la refusant ; mais comme on ne lui trouvait point assez de vocation, elle fut refusée tout d’une voix. Elle sortit du monastère outrée de dépit, et songea aussitôt à revenir contre la donation qu’elle avait faite. Les religieuses avaient plus d’un moyen pour s’empêcher en justice de lui rien rendre ; mais elles ne voulurent point de procès. On vendit des rentes, on s’endetta ; en un mot on trouva moyen de ramasser cette grosse somme, qui fut rendue à cette dame par un notaire en présence de M. Le Nain, maître des requêtes, et de M. de Palluau, conseiller au Parlement, aussi charmés tous deux du courage et du désintéressement de ces filles que peu édifiés du procédé vindicatif et intéressé de la fausse bienfaitrice.

Un des grands soins de la Mère Angélique, dans les urgentes nécessités où la maison se trouvait quelquefois, c’était de dérober la connaissance de ces nécessités à certaines personnes qui n’auraient pas mieux demandé que de l’assister. « Mes filles, disait-elle souvent à ses religieuses, nous avons fait vœu de pauvreté ; est-ce être pauvres que d’avoir des amis toujours prêts à vous faire part de leurs richesses ? »

Il n’est pas croyable combien de pauvres familles, et à Paris et à la campagne, subsistaient des charités que l’une et l’autre maison leur faisaient. Celle des Champs a eu longtemps un médecin et un chirurgien qui n’avaient presque d’autre occupation que de traiter les pauvres malades des environs, et d’aller dans tous les villages leur porter les remèdes et les autres soulagements nécessaires ; et depuis que ce monastère s’est vu hors d’état d’entretenir ni médecin ni chirurgien, les religieuses ne laissent pas de fournir les mêmes remèdes. Il y a au dedans du couvent une espèce d’infirmerie où les pauvres femmes du voisinage sont soignées et traitées par des sœurs dressées à cet emploi, et qui s’en acquittent avec une adresse et une charité incroyables. Au lieu de tous ces ouvrages frivoles où l’industrie delà plupart des autres religieuses s’occupe pour amuser la curiosité des personnes du siècle, on serait surpris de voir avec quelle industrie les religieuses de Port-Royal savent rassembler jusqu’aux plus petites rognures d’étoffes pour en revêtir des enfants et des femmes qui n’ont pas de quoi se couvrir, et en combien de manières leur charité les rend ingénieuses pour assister les pauvres, toutes pauvres qu’elles sont elles-mêmes. Dieu, qui les voit agir dans le secret, sait combien de fois elles ont donné, pour ainsi dire, de leur propre substance, et se sont ôté le pain des mains pour en fournir à ceux qui en manquaient ; et il sait aussi les ressources inespérées qu’elles ont plus d’une fois trouvées dans sa miséricorde, et qu’elles ont eu grand soin de tenir secrètes.

Une des choses qui rendait cette maison plus recommandable, et qui peut-être aussi lui a attiré plus de jalousie, c’est l’excellente éducation qu’on y donnait à la jeunesse. Il n’y eut jamais d’asile où l’innocence et la pureté fussent plus à couvert de l’air contagieux du siècle, ni d’école où les vérités du christianisme fussent plus solidement enseignées. Les leçons de piété qu’on y donnait aux jeunes filles faisaient d’autant plus d’impression sur leur esprit qu’elles les voyaient appuyées, non seulement de l’exemple de leurs maîtresses, mais encore de l’exemple de toute une grande communauté, uniquement occupée à louer et à servir Dieu. Mais on ne se contentait pas de les élever à la piété ; on prenait aussi un très grand soin de leur former l’esprit et la raison, et on travaillait à les rendre également capables d’être un jour ou de parfaites religieuses ou d’excellentes mères de famille. On pourrait citer un grand nombre de filles élevées dans ce monastère qui ont depuis édifié le monde par leur sagesse et par leur vertu. On sait avec quels sentiments d’admiration et de reconnaissance elles ont toujours parlé de l’éducation qu’elles y avaient reçue ; et il y en a encore qui conservent au milieu du monde et de la cour, pour les restes de cette maison affligée, le même amour que les anciens Juifs conservaient, dans leur captivité, pour les ruines de Jérusalem. Cependant, quelque sainte que fût cette maison, une prospérité plus longue y aurait peut-être à la fin introduit le relâchement ; et Dieu, qui voulait non seulement l’affermir dans le bien, mais la porter même au plus haut degré de sainteté, a permis qu’elle fût exercée par les plus grandes tribulations qui aient jamais exercé aucune maison religieuse. En voici l’origine.

Tout le monde sait cette espèce de guerre qu’il y a toujours eu entre l’Université de Paris et les jésuites. Dès la naissance de leur compagnie, la Sorbonne condamna leur institut par une censure où elle déclarait, entre autres choses, que cette Société était bien plus née pour la destruction que pour l’édification. L’Université s’opposa de tout son pouvoir à son établissement en France, et n’ayant pu l’empêcher, tint toujours ferme à ne pas souffrir qu’ils fussent admis dans son corps. Il y eut même diverses occasions, dont on ne veut point ici rappeler la mémoire, où elle demanda avec instance au Parlement qu’ils fussent chassés du royaume ; et ce fut dans une de ces occasions qu’elle prit pour son avocat Antoine Arnauld, père de la Mère Angélique, l’un des plus éloquents hommes de son siècle. Il était d’une ancienne famille d’Auvergne, très distinguée par le zèle ardent qu’elle avait toujours montré pour la royauté pendant toutes les fureurs de la Ligue. Antoine Arnauld passait aussi pour un des plus zélés royalistes qu’il y eût dans le Parlement ; et ce fut principalement pour cette raison que l’Université remit sa cause entre ses mains. Il plaida cette cause avec une véhémence et un éclat que les jésuites ne lui ont jamais pardonnés. Quoiqu’il eût toujours été très bon catholique, né de parents très catholiques, leurs écrivains n’ont pas laissé de le traiter de huguenot descendu de huguenots.

Mais cette querelle ne fut que le prélude des grands démêlés que le célèbre Antoine Arnauld, son fils, docteur de Sorbonne, a eus depuis avec cette puissante compagnie. Dès qu’il n’était que bachelier, il témoignait un fort grand zèle contre les nouveautés que leurs docteurs avaient introduites dans la doctrine de la grâce et dans la morale. Mais la querelle ne commença proprement qu’au sujet du livre de la Fréquente communion que ce docteur avait composé.

Le but de ce livre était d’établir, par la tradition et par l’autorité des Pères et des conciles, les dispositions que l’on doit apporter en s’approchant du sacrement de l’eucharistie, et de combattre les absolutions précipitées qu’on ne donne que trop souvent à des pécheurs envieillis dans le crime, sans les obliger à quitter leurs mauvaises habitudes, et sans les éprouver par une sérieuse pénitence. M. Arnauld n’était point l’agresseur dans cette dispute, et il ne faisait que répondre à un écrit qu’on avait fait pour décrier la conduite de quelques ecclésiastiques de ses amis, attachés aux véritables maximes de l’Église sur la pénitence.

Quoique les jésuites ne fussent point nommés dans ce livre, non pas même le jésuite[16] dont l’écrit y était réfuté, on n’ose presque dire avec quel emportement ils s’élevèrent et contre l’ouvrage et contre l’auteur. Ils n’eurent aucun égard au jugement de seize tant archevêques qu’évêques, et de vingt-quatre des plus célèbres docteurs de la Faculté, dont les approbations étaient imprimées à la tête du livre. Ils engagèrent leurs plus fameux écrivains à prendre la plume pour le réfuter, et ordonnèrent à leurs prédicateurs de le décrier dans tous leurs sermons. Les uns et les autres parlaient du livre comme d’un ouvrage abominable, qui tendait à renverser la pénitence et l’eucharistie, et de l’auteur comme d’un monstre qu’on ne pouvait trop tôt étouffer, et dont ils demandaient le sang aux grands de la terre. Il y eut un de ces prédicateurs[17] qui, en pleine chaire, osa même prendre à partie les prélats approbateurs, et s’emporta contre eux à de tels excès, qu’il fut condamné par une assemblée d’évêques à leur en faire satisfaction à genoux ; et il fallut qu’il subît cette pénitence.

Les jésuites n’eurent pas sujet d’être plus contents de la démarche où ils avaient engagé la reine mère[18] en obtenant de cette princesse un commandement à M. Arnauld d’aller à Rome pour y rendre compte de sa doctrine. Un pareil ordre souleva contre eux tous les corps, pour ainsi dire, du royaume. Le Clergé, le Parlement, l’Université, la Faculté de théologie, et la Sorbonne en particulier, allèrent les uns après les autres trouver la reine, pour lui faire là-dessus leurs très humbles remontrances, et pour la supplier de révoquer ce commandement, non moins préjudiciable aux intérêts du roi qu’injurieux à la Sorbonne et à toute la nation.

Mais ce fut surtout à Rome où ces Pères se signalèrent contre le livre de la Fréquente communion, et ils remuèrent toutes sortes de machines pour l’y faire condamner. Ils y firent grand bruit d’un endroit de la préface qui n’avait aucun rapport avec le reste du livre, et où, en parlant de saint Pierre et de saint Paul, il est dit que ce sont deux chefs de l’Église qui n’en font qu’un, et songèrent à profiter de l’alarme où l’on était encore en ce pays-là des prétendus desseins du cardinal de Richelieu, qu’on avait accusé de vouloir établir un patriarche en France. Ils faisaient donc entendre que, par cette proposition, M. Arnauld voulait attaquer la primauté du Saint-Siège, et admettre dans l’Église deux papes avec autorité égale. Mais, malgré tous leurs efforts, la proposition ne fut point censurée en elle-même, ni telle qu’elle est dans la préface de M. Arnauld. L’Inquisition censura seulement la proposition générale qui égalerait de telle sorte ces deux apôtres qu’il n’y eût aucune subordination de saint Paul à l’égard de saint Pierre dans le gouvernement de l’Eglise universelle. Pour ce qui est du livre, il sortit de l’examen sans la moindre flétrissure, et tout le crédit des jésuites ne put même le faire mettre à l’Index. Un grand nombre d’évêques en France confirma par des approbations publiques le jugement qu’en avaient porté leurs confrères. Il fut reçu avec les mêmes éloges dans les royaumes les plus éloignés. On voit aussi par des lettres du pape Alexandre VII combien il en approuvait la doctrine ; et on peut dire en un mot qu’elle fut dès lors regardée, et qu’elle l’est encore aujourd’hui, comme la doctrine de l’Église même.

Les religieuses de Port-Royal n’avaient aucune part à toutes ces contestations. Quand même le livre de la Fréquente communion aurait été aussi plein de blasphèmes contre l’eucharistie que les jésuites le publiaient, elles n’en étaient pas moins prosternées jour et nuit devant le Saint-Sacrement. Mais M. Arnauld était frère de la Mère Angélique ; il avait sa mère, six de ses sœurs et six de ses nièces religieuses à Port-Royal. Lui-même, lorsqu’il fut fait prêtre, avait donné tout son bien à ce monastère, ayant jugé qu’il devait entrer pauvre dans l’état ecclésiastique. Il avait aussi choisi sa retraite dans la solitude de Port-Royal des Champs, avec M. d’Andilly, son frère aîné, et avec ses deux neveux, M. Le Maître et M. de Sacy. C’est de là que sortaient tous ces excellents ouvrages, si édifiants pour l’Église, et qui faisaient tant de peine aux jésuites. C’en fut assez pour rendre cette maison horrible à leurs yeux. Ils s’accoutumèrent à confondre dans leur idée les noms d’Arnauld et de Port-Royal, et conçurent pour toutes les religieuses de ce monastère la même haine qu’ils avaient pour la personne de ce docteur.

Ceux qui ne savent pas toute la suite de cette querelle sont peut-être en peine de ce qu’on pouvait objecter à ces filles dans ces commencements. Car il ne s’agissait point alors de formulaire ni de signature ; et la fameuse distinction du fait et du droit n’avait point encore donné de prétexte aux jésuites pour les traiter de rebelles à l’Eglise. Cela n’embarrassa point le Père Brisacier, l’un de leurs plus emportés écrivains. C’est lui qu’ils avaient choisi pour aller solliciter à Rome la censure du livre de la Fréquente communion. Le mauvais succès de son voyage excitant vraisemblablement sa mauvaise humeur, il en vint jusqu’à cet excès d’impudence et de folie que d’accuser ces religieuses, dans un livre public, de ne point croire au Saint-Sacrement ; de ne jamais communier, non pas même à l’article de la mort ; de n’avoir ni eau bénite ni images dans leur église ; de ne prier ni la Vierge ni les saints ; de ne point dire leur chapelet ; les appelant des asacramentaires, des vierges folles, et passant même à cet excès de vouloir insinuer des choses très injurieuses à la pureté de ces filles.

Il ne fallait, pour connaître d’abord la fausseté de ces exécrables calomnies, qu’entrer seulement dans l’église de Port-Royal. Elle portait, comme j’ai dit, par excellence le nom d’église du Saint-Sacrement. Le monastère, les religieuses, tout était consacré à l’adoration perpétuelle du sacré mystère de l’eucharistie. On n’y pouvait entendre de messe conventuelle qu’on n’y vît communier un fort grand nombre de religieuses. On y trouvait de l’eau bénite à toutes les portes. Elles ne peuvent chanter leur office sans invoquer la Vierge et les saints. Elles font toutes les semaines une procession en l’honneur de la Vierge, et ont pour elle une dévotion toute particulière, dignes filles en cela de leur père saint Bernard. Elles portent toutes un chapelet, et le récitent très souvent ; et ce qui surprendra les ennemis de ces religieuses, c’est que M. Arnauld lui-même, qu’ils accusaient de leur en avoir inspiré le mépris, a toujours eu un chapelet sur lui, et qu’il n’a guère passé de jours en sa vie sans le réciter.

Le livre du Père Brisacier excita une grande indignation dans le public. M. de Gondy, archevêque de Paris, lança aussitôt contre ce livre une censure foudroyante, qu’il fit publier au prône dans toutes les paroisses. Il y prenait hautement la défense des religieuses de Port-Royal, et rendait un témoignage authentique et de l’intégrité de leur foi et de la pureté de leurs mœurs. Tous les gens de bien s’attendaient que le Père Brisacier serait désavoué par sa compagnie, et que, pour ne pas adopter par son silence de si horribles calomnies, elle lui en ferait faire une rétractation publique, puis l’enverrait dans quelque maison éloignée pour y faire pénitence. Mais, bien loin de prendre ce parti, le Père Paulin, alors confesseur du roi, à qui on parla de ce livre, dit qu’il l’avait lu, et qu’il le trouvait un livre très modéré. On voit, dans le catalogue qu’ils ont fait imprimer des ouvrages de leurs écrivains, ce même livre du Père Brisacier cité avec éloge. Pour lui, il fut fait alors recteur de leur collège de Blois, ensuite recteur de leur collège de Rouen, et, à quelque temps de là, supérieur de leur maison professe de Paris. Ainsi, sans avoir fait aucune réparation de tant d’impostures si atroces, il continua le reste de sa vie à dire ponctuellement la messe tous les jours, confessant et donnant des absolutions, et ayant sous sa direction les directeurs mêmes de la plus grande partie des consciences de Paris et de la cour. On n’ose pousser plus avant ces réflexions, et on laisse aux Révérends Pères jésuites à les faire sérieusement devant Dieu.

Le mauvais succès de ces calomnies n’empêcha pas d’autres jésuites de les répéter en mille rencontres. Il y en eut un, appelé le Père Meynier, qui publia un livre avec ce titre : Le Port-Royal d’intelligence avec Genève contre le Saint-Sacrement de l’autel, par le Révérend Père Meynier, de la Compagnie de Jésus. Le livre était aussi impudent que le titre, et enchérissait encore sur les excès du Père Brisacier. On y renouvelait l’extravagante histoire d’un prétendu complot formé en l’année 1621 par M. Arnauld, par l’abbé de Saint-Cyran, et par trois autres, pour anéantir la religion de Jésus-Christ et pour établir le déisme, quoique M. Arnauld eût déjà invinciblement prouvé qu’il n’avait que neuf ans l’année où l’on disait qu’il avait formé cette horrible conjuration[19]. Le Père Meynier faisait même entrer dans ce complot la Mère Agnès et les autres religieuses de Port-Royal.

Quelque absurdes que fussent ces calomnies, à force néanmoins de les répéter, et toujours avec la même assurance, les jésuites les persuadaient à beaucoup de petits esprits, et surtout à leurs pénitents et à leurs pénitentes, la plupart personnes faibles, et qui ne pouvaient s’imaginer que leurs directeurs fussent capables d’avancer sans fondement de si étranges impostures. Ils les firent croire principalement dans les couvents qui étaient sous leur conduite ; jusque-là qu’il s’en trouve encore aujourd’hui dans Paris où les religieuses, quoique d’une dévotion d’ailleurs très édifiante, soutiennent aux personnes qui les vont voir qu’on ne communie point à Port-Royal, et qu’on n’y invoque ni la Vierge ni les saints. Et non seulement on trouve des maisons de religieuses, mais des communautés entières d’ecclésiastiques, qui, pleines de cette erreur, s’effarouchent encore au nom de Port-Royal, et qui regardent cette maison comme un séminaire de toutes sortes d’hérésies.

On aura peut-être de la peine à comprendre comment une société, aussi sainte dans son institution et aussi pleine de gens de piété que l’est celle des jésuites, a pu avancer et soutenir de si étranges calomnies. Est-ce, dira-t-on, que l’esprit de religion s’est tout à coup éteint en eux ? Non, sans doute, et c’est même par principe de religion que la plupart les ont avancées. Voici comment. La plus grande partie d’entre eux est convaincue que leur société ne peut être attaquée que par des hérétiques. Ils n’ont lu que les écrits de leurs Pères ; ceux de leurs adversaires sont chez eux des livres défendus. Ainsi, pour savoir si un fait est vrai, le jésuite s’en rapporte au jésuite. De là vient que leurs écrivains ne font presque autre chose dans ces occasions que de se copier les uns les autres, et qu’on les voit avancer comme certains et incontestables des faits dont il y a trente ans qu’on a démontré la fausseté. Combien y en a-t-il qui sont entrés tout jeunes dans la compagnie, et qui sont passés d’abord du collège au noviciat ! Ils ont ouï dire à leurs régents que le Port-Royal est un lieu abominable : ils le disent ensuite à leurs écoliers. D’ailleurs c’est le vice de la plupart des gens de communauté de croire qu’ils ne peuvent faire de mal en défendant l’honneur de leur corps. Cet honneur est une espèce d’idole à qui ils se croient permis de sacrifier tout, justice, raison, vérité. On peut dire constamment des jésuites que ce défaut est plus commun parmi eux que dans aucun corps ; jusque-là que quelques-uns de leurs casuistes ont avancé cette maxime horrible, qu’un religieux peut en conscience calomnier, et tuer même les personnes qu’il croit faire tort à sa compagnie.

Ajoutez qu’à toutes ces querelles de religion il se joignit encore entre les jésuites et les écrivains de Port-Royal une pique de gens de lettres. Les jésuites s’étaient vus longtemps en possession du premier rang dans les lettres, et on ne lisait presque d’autres livres de dévotion que les leurs. Il leur était donc très sensible de se voir déposséder de ce premier rang et de cette vogue par de nouveaux-venus, devant lesquels il semblait, pour ainsi dire, que tout leur génie et tout leur savoir se fussent évanouis. En effet, il est assez surprenant que depuis le commencement de ces disputes il ne soit sorti de chez eux aucun ouvrage digne de la réputation que leur compagnie s’était acquise, comme si Dieu, pour me servir des termes de l’Écriture, leur avait tout à coup ôté leurs prophètes ; leur Père Petau même, si célèbre par son savoir, ayant échoué contre le livre de la Fréquente communion et son livre étant demeuré chez leur libraire avec tous leurs autres ouvrages, pendant que les ouvrages de Port-Royal étaient tout ensemble l’admiration des savants et la consolation de toutes les personnes de piété.

Les jésuites, au lieu d’attribuer cet heureux succès des livres de leurs adversaires à la bonté de la cause qu’ils soutenaient, et à la pureté de la doctrine qui y était enseignée, s’en prenaient à une certaine politesse de langage qu’ils leur ont reprochée longtemps comme une affectation contraire à l’austérité des vérités chrétiennes. Ils ont fait depuis une étude particulière de cette même politesse ; mais leurs livres, manquant d’onction et de solidité, n’en ont pas été mieux reçus du public pour être écrits avec une justesse grammaticale qui va jusqu’à l’affectation.

Ils eurent même peur, durant quelque temps, que le Port-Royal ne leur enlevât l’éducation de la jeunesse, c’est-à-dire ne tarît leur crédit dans sa source. Car quelques personnes de qualité, craignant pour leurs enfants la corruption qui n’est que trop ordinaire dans la plupart des collèges, et appréhendant aussi que, s’ils faisaient étudier ces enfants seuls, ils ne manquassent de cette émulation qui est souvent le principal aiguillon pour faire avancer les jeunes gens dans l’étude, avaient résolu de les mettre plusieurs ensemble sous la conduite de gens choisis. Ils avaient pris là-dessus conseil de M. Arnauld et de quelques ecclésiastiques de ses amis ; et on leur avait donné des maîtres tels qu’ils les pouvaient souhaiter. Ces maîtres n’étaient pas des hommes ordinaires. Il suffit de dire que l’un d’entre eux était le célèbre M. Nicole. Un autre était ce même M. Lancelot à qui l’on doit les nouvelles méthodes grecque et latine si connues sous le nom de Méthodes de Port-Royal. M. Arnauld ne dédaignait pas de travailler lui-même à l’instruction de cette jeunesse par des ouvrages très utiles : et c’est ce qui a donné naissance aux excellents livres de la Logique de la Géométrie et de la Grammaire générale. On peut juger de l’utilité de ces écoles par les hommes de mérite qui s’y sont formés. De ce nombre ont été MM. Bignon, l’un conseiller d’État et l’autre premier président du grand conseil ; M. de Harlay et M. de Bagnols, aussi conseiller d’État, et le célèbre M. Le Nain de Tillemont, qui a tant édifié l’Église, et par la sainteté de sa vie, et par son grand travail sur l’histoire ecclésiastique.

Cette instruction de la jeunesse fut, comme j’ai dit, une des principales raisons qui animèrent les jésuites à la destruction de Port-Royal, et ils crurent devoir tenter toutes sortes de moyens pour y parvenir. Leurs entreprises contre le livre de la Fréquente communion ne leur ayant pas réussi, ils dressèrent contre leurs adversaires une autre batterie, et crurent que les disputes qu’ils avaient avec eux sur la grâce leur fourniraient un prétexte plus favorable pour les accabler. Ces disputes avaient commencé vers le temps même que la Fréquente communion parut, et ce fut au sujet de l’Augustinus de Jansénius, évêque d’Ypres. Dans ce livre, imprimé depuis sa mort, cet évêque, en voulant établir la doctrine de saint Augustin sur la grâce, y combattait fortement l’opinion de Molina, jésuite, homme fort audacieux, et qui avait parlé de ce grand docteur de l’Église avec un fort grand mépris. Les jésuites, intéressés à soutenir leur confrère sur une doctrine que toute leur école s’était avisée d’embrasser, s’étaient fort déchaînés contre l’ouvrage et contre la personne même de Jansénius, qu’ils traitaient de calviniste et d’hérétique, comme ils traitent ordinairement tous leurs adversaires. Ils étaient d’autant plus mal fondés à le traiter d’hérétique que lui-même, dans son testament, et dans plusieurs endroits de son livre, déclare qu’il soumet entièrement sa doctrine au jugement du Saint-Siège, et ainsi, quand même il aurait avancé quelque hérésie, on ne serait pas pour cela en droit de dire qu’il fût hérétique. M. Arnauld donc, persuadé que le livre de ce prélat ne contenait que la doctrine de saint Augustin, pour laquelle il s’était hautement déclaré lui-même plusieurs années avant l’impression de ce livre, avait pris la plume pour le défendre, et avait composé ensuite plusieurs ouvrages sur la grâce qui avaient eu un prodigieux succès. Cela avait fort alarmé non seulement les jésuites, mais même quelques professeurs de théologie et quelques autres vieux docteurs de la Faculté, qui étaient d’opinion contraire à saint Augustin, et qui craignaient que la doctrine de la grâce efficace par elle-même ne gagnât le dessus dans les écoles. Ils se réunirent donc tous ensemble pour la décrier et pour en empêcher le progrès. Et M. Cornet, l’un d’entre eux, qui avait été jésuite, et qui était alors syndic de la Faculté, s’avisa pour cela d’un moyen tout particulier [1649]. Il apporta à la Faculté cinq propositions sur la grâce pour y être examinées. Ces propositions étaient embarrassées de mots si captieux et si équivoques, que, bien qu’elles fussent, en effet, très hérétiques, elles semblaient néanmoins ne dire sur la grâce que presque les mêmes choses que disaient les défenseurs de saint Augustin.

M. Cornet n’osa pas avancer qu’elles fussent extraites de Jansénius, et il déclara même, dans l’assemblée de la Faculté, qu’il n’était pas question de Jansénius en cette occasion. Mais les docteurs attachés à la doctrine de saint Augustin, ayant reconnu l’artifice, se récrièrent que ce n’était point la coutume de la Faculté d’examiner des propositions vagues et sans nom d’auteur ; que celles-ci étaient des propositions captieuses, et fabriquées exprès pour en faire retomber la condamnation sur la grâce efficace ; et voyant qu’on ne laissait pas de nommer des commissaires, soixante-dix d’entre eux appelèrent comme d’abus de tout ce qu’avait fait le syndic. Le Parlement reçut leur appel, et imposa silence aux deux partis.

[1650] Mais les jésuites et leurs partisans ne s’en tinrent pas là. Ils écrivirent une lettre au pape Innocent X, pour le prier de prononcer sur ces mêmes cinq propositions. Ils ne disaient pas qu’elles eussent été tirées de Jansénius, mais seulement qu’elles étaient soutenues en France par plusieurs docteurs, et insinuaient que le livre de cet évêque y avait excité de fort grands troubles parmi les théologiens. Cette lettre fut composée par M. Habert, évêque de Vabres, qui s’était des premiers signalé contre Jansénius, et contre lequel M. Arnauld avait écrit avec beaucoup de force. Quoique l’Assemblée générale du clergé se tînt alors à Paris, ils n’osèrent pas y parler de cette affaire, de peur que la lettre venant à être examinée publiquement et avec un peu d’attention, elle ne révoltât tout ce qu’il y avait de prélats jaloux de l’honneur de leur caractère, qui trouveraient étrange que cette dispute étant née dans le royaume, elle ne fût pas jugée au moins en première instance par les évêques du royaume même. La chose fut donc conduite avec plus de secret, et cette lettre fut portée séparément par un jésuite, nommé le Père Dinet, à un fort grand nombre de prélats, tant à Paris que dans les provinces. La plupart d’entre eux ont même depuis avoué qu’ils l’avaient signée sans savoir de quoi il s’agissait, et par pure déférence pour la signature de leurs confrères.

Les défenseurs de saint Augustin, ayant appris cette démarche, se trouvèrent fort embarrassés. Les uns voulaient qu’on ne prît point d’intérêt dans l’affaire, et que, sans se donner aucun mouvement, on laissât condamner à Rome des propositions en effet très condamnables, et qui, comme elles n’étaient d’aucun auteur, n’étaient aussi soutenues de personne. Les autres au contraire appréhendèrent assez mal à propos, comme la suite l’a justifié, que la véritable doctrine de la grâce ne se trouvât enveloppée dans cette condamnation, et furent d’avis d’envoyer au pape pour lui représenter les artifices et les mauvaises intentions de leurs adversaires. Cet avis l’ayant emporté, M. de Gondrin, archevêque de Sens, MM. de Châlons[20], d’Orléans[21], de Comminges[22], de Beauvais[23], d’Angers[24], et huit ou dix autres prélats, zélés défenseurs de la doctrine de la grâce efficace, députèrent à Rome trois ou quatre des plus habiles théologiens[25] attachés à cette doctrine, et les chargèrent d’une lettre pour le pape, où, après s’être plaints à Sa Sainteté qu’on eût voulu l’engager à décider sur des propositions faites à plaisir, et qui, étant énoncées en des termes ambigus, ne pouvaient produire d’elles-mêmes que des disputes pleines de chaleur dans la diversité des interprétations qu’on leur peut donner. Ils la suppliaient de vouloir examiner à fond cette affaire, de bien distinguer les différents sens des propositions, et d’observer, dans le jugement qu’elle en ferait, la forme légitime des jugements ecclésiastiques, qui consistait principalement à entendre les défenses et les raisons des parties ; et ils lui citaient là-dessus l’exemple delà fameuse congrégation de Auxiliis. Ils ne dissimulaient pas même que, dans les règles, cette affaire aurait dû être discutée par les évêques de France avant que d’être portée à Sa Sainteté. On s’imaginera aisément que cette lettre ne fut pas fort au goût de la cour de Rome, aussi éloignée de vouloir entrer dans les discussions qu’on lui demandait que prévenue qu’il n’appartient point aux évêques de faire des décisions sur la doctrine. En effet, leurs députés, pendant près de deux ans qu’ils demeurèrent à Rome, demandèrent inutilement d’être entendus en présence de leurs parties. Ils pressèrent avec aussi peu de succès que les différents sens que pouvaient avoir les propositions fussent distingués dans la censure qu’on en ferait.

[31 mai 1653]. Le pape donna sa constitution, où il condamnait les cinq propositions sans aucune distinction de sens hérétique ni catholique, et se contenta d’assurer publiquement ces députés, lorsqu’ils prirent congé de lui, que cette condamnation ne regardait ni la grâce efficace par elle-même, ni la doctrine de saint Augustin, qui était, leur dit-il, et qui serait toujours la doctrine de l’Église.

Si M. Arnauld et ses amis avaient eu un mauvais dessein en demandant l’éclaircissement de ces propositions, et s’ils avaient eu cet orgueil qui est proprement le caractère des hérétiques, ils auraient pu appeler sur-le-champ de cette décision au concile, puisque cette décision ne s’était faite que dans une congrégation particulière, et que le pape, selon la doctrine de France, n’est infaillible qu’à la tête d’un concile. Mais, comme ils n’avaient eu en vue que la vérité, et que jamais personne n’a eu plus d’horreur du schisme que M. Arnauld, lui et ses amis reçurent avec un profond respect la constitution, et reconnurent sincèrement, comme ils avaient toujours fait, que ces propositions étaient hérétiques. À la vérité, ils répétèrent ce qu’ils avaient dit plusieurs fois avant la constitution, qu’il ne leur paraissait pas que ces propositions fussent dans le livre de Jansénius, où ils s’offraient même d’en faire voir de toutes contraires.

Une conduite si sage et si humble aurait dû faire un fort grand plaisir aux jésuites, si les jésuites avaient été des enfants de paix, et qu’ils n’eussent cherché que la vérité. En effet, les cinq propositions étant si généralement condamnées, il n’y avait plus de nouvelle hérésie à craindre. C’est ce qu’on peut voir clairement dans la lettre circulaire qui fut écrite alors par l’Assemblée des évêques où la constitution fut reçue. « Nous voyons, disent-ils, par la grâce de Dieu, qu’en cette rencontre, tous disent la même chose, et glorifions le Père céleste d’une même bouche aussi bien que d’un même cœur. » Du reste, il importait peu pour l’Église que ces propositions fussent ou ne fussent pas dans le livre d’un évêque qui, comme j’ai dit, avait vécu très attaché à l’Église, et qui était mort dans une grande réputation de sainteté. Mais il paraît bien, dans le soin qu’ils prirent de perpétuer la querelle, et de troubler toute l’Église pour une question aussi frivole que celle-là, que c’était en effet aux personnes qu’ils en voulaient, et que leur vengeance ne serait jamais satisfaite qu’ils n’eussent perdu M. Arnauld, et détruit une sainte maison contre laquelle ils avaient prononcé cet arrêt dans leur colère : Exinanite, exinanite usque ad fundamentum in ea[26].

Ils publièrent donc que la soumission de leurs adversaires était une soumission forcée, et qu’ils étaient toujours hérétiques dans le cœur. Ils ne se contentaient pas de les traiter comme tels dans leurs écrits et dans leurs sermons. Il n’y eut sorte d’inventions dont ils ne s’avisassent pour le persuader au peuple, et pour l’accoutumer à les regarder comme des gens frappés d’anathème. Ils firent graver une planche d’almanach où l’on voyait Jansénius en habit d’évêque avec des ailes de démon au dos, et le pape qui le foudroyait, lui et tous ses sectateurs. Ils firent jouer dans leur collège de Paris une farce où ce même Jansénius était emporté par les diables, et dans une procession publique qu’ils firent faire aux écoliers de leur collège de Mâcon, ils le représentèrent encore chargé de fers, et traîné en triomphe par un de ces écoliers qui représentait la Grâce suffisante. Peu s’en fallut que saint Augustin ne fût traité lui-même comme cet évêque. Du moins plusieurs de leurs auteurs[27], à l’exemple de Molina, le dégradèrent de la qualité de docteur de la grâce, l’accusant d’être tombé en plusieurs excès dans ses écrits contre les pélagiens, et soutenant qu’il eût mieux valu qu’il n’eût jamais écrit sur ces matières.

Il arriva même, au sujet de ce saint, un assez grand scandale dans un acte de théologie qui se soutenait chez eux [ à Caen ], et où plusieurs évêques assistaient. Car un bachelier, dans la dispute, ayant opposé à leur répondant l’autorité de ce Père sur la doctrine de la grâce, le répondant eut l’insolence de dire : Transeat Augustinus[28], comme si, depuis la constitution, l’autorité de saint Augustin devait être comptée pour rien. Ils faisaient, par une horrible impiété, des vœux publics à la Vierge, pour lui demander que, si les jansénistes continuaient à nier la grâce suffisante accordée à tous les hommes, elle obtînt par ses prières qu’ils fussent exclus eux seuls de la rédemption que Jésus-Christ avait méritée par sa mort à tous les hommes.

Ils commettaient impunément tous ces excès, et en tiraient un grand avantage, qui était de rendre odieux tous ceux qu’ils appelaient jansénistes à toutes les personnes qui n’étaient pas instruites à fond sur ces matières. Les mots mêmes de grâce efficace et de prédestination faisaient peur à toutes ces personnes, et ils regardaient comme suspects de l’hérésie des cinq propositions tous les livres et tous les sermons où ces mots étaient employés. Jusque-là qu’on raconte d’un prélat, ami des jésuites, homme fort peu éclairé, qu’étant entré dans le réfectoire d’une abbaye de son diocèse, et y ayant entendu lire ces paroles, qui renfermaient en elles tout le sens de la grâce efficace : C’est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire, il imposa silence au lecteur, et se fit apporter le livre pour l’examiner ; mais il fut assez surpris lorsqu’il trouva que c’étaient les Épîtres de saint Paul.

Les prétendus jansénistes avaient beau affirmer dans leurs écrits que Dieu ne commande point aux hommes des choses impossibles ; que non seulement on peut résister, mais qu’on résiste souvent à la grâce ; que Jésus-Christ est mort pour les réprouvés aussi bien que pour les justes, les jésuites soutenaient toujours que c’étaient des gens qui parlaient contre leur pensée, et ils épuisaient leur subtilité pour trouver dans ces mêmes écrits quelque trace des cinq propositions. C’est ainsi qu’ils firent un fort grand bruit contre les Heures qu’on appelle de Port-Royal, parce que, dans la version de deux endroits des hymnes, la rime ou la mesure du vers n’avait pas permis au traducteur de traduire à la lettre le Christe redemptor omnium[29], quoiqu’en plusieurs endroits des Heures on eût énoncé en propres termes que Jésus-Christ était venu pour sauver tout le monde. Ils n’eurent point de repos qu’ils ne les eussent fait mettre par l’Inquisition à l’Index, mais si inutilement pour le dessein qu’ils avaient de les décrier, que ces Heures, depuis ce temps-là, n’ont pas été moins courues de tout le monde, et que c’est encore le livre que presque toutes les personnes de piété portent à l’église, n’y en ayant point dont il se soit fait tant d’éditions. On sait même qu’elles ne furent point mises à l’Index pour cette omission que je viens de dire ; autrement il y eût fallu mettre le bréviaire de la révision du pape Urbain VIII, qui, à cause de la quantité et de la mesure du vers, a aussi retranché des hymnes ce même Christe redemptor omnium. Mais la cour de Rome, je ne sais pas trop pourquoi, avait défendu la traduction de l’Office de la Vierge en langue vulgaire, de sorte que les Heures de Port-Royal y furent alors censurées, à cause que l’Office de la Vierge y était traduit en français, dans le même temps que les jésuites assuraient qu’à Port-Royal on ne priait point la Vierge.

Mais, pour reprendre le fil de mon discours, les jésuites ne se bornaient pas à décrier leurs adversaires sur la seule doctrine de la grâce. Il n’y avait hérésie ni sorte d’impiété dont ils ne s’efforçassent de les faire croire coupables. C’étaient tous les jours de nouvelles accusations. On disait qu’ils n’admettaient chez eux ni indulgences ni messes particulières ; qu’ils imposaient aux femmes des pénitences publiques pour les péchés les plus secrets, même pour de très légères fautes ; qu’ils inspiraient le mépris de la sainte communion ; qu’ils ne croyaient l’absolution du prêtre que déclaratoire ; qu’ils rejetaient le concile de Trente ; qu’ils étaient ennemis du pape ; qu’ils voulaient faire une nouvelle Église ; qu’ils niaient jusqu’à la divinité de Jésus-Christ, et une infinité d’autres extravagances, toutes plus horribles les unes que les autres, qui sont répandues dans les écrits des jésuites, et qu’on trouve ramassées tout nouvellement par un de ces Pères dans un misérable libelle en forme de catéchisme qui se débitait, il n’y a pas un an, dans un couvent de Paris dont ils sont les directeurs[30]. Aux accusations d’hérésie ils ajoutaient encore celles de crimes d’État, voulant faire passer trois ou quatre prêtres et une douzaine de solitaires, qui ne songeaient qu’à prier Dieu et à se faire oublier de tout le monde, comme un parti de factieux qui se formait dans le royaume. Ils imputaient à cabale les actions les plus saintes et les plus vertueuses. J’en rapporterai ici un exemple par où on pourra juger de tout le reste.

Feu M. de Bagnols et quelques autres amis de Port-Royal ayant contribué jusqu’à une somme de près de quatre cent mille francs pour secourir les pauvres de Champagne et de Picardie pendant la famine de l’année 1652, la chose ne se put faire si secrètement qu’il n’en vînt quelque vent aux oreilles des jésuites. Aussitôt l’un d’eux, nommé le Père d’Anjou, qui prêchait dans la paroisse de Saint-Benoît, avança en pleine chaire qu’il savait de science certaine que les jansénistes, sous prétexte d’assister les pauvres, amassaient de grandes sommes qu’ils employaient à faire des cabales contre l’État. Le curé de Saint-Benoît ne put souffrir une calomnie aussi atroce, et monta le lendemain en chaire pour en faire voir l’impudence et la fausseté. Mais l’affaire n’en demeura pas là. Mlle Viole, fille dévote et de qualité, entre les mains de laquelle on avait remis cette somme, alla trouver la Père Vincent[31], supérieur de la Mission, et l’obligea de justifier, par son registre, comme quoi tout cet argent avait été porté chez lui, et comme quoi on l’avait ensuite distribué aux pauvres des deux provinces que je viens de dire. Mais une calomnie était à peine détruite que les jésuites en inventaient une autre. Ils ne parlaient d’autre chose que de la puissante faction des jansénistes. Ils mettaient M. Arnauld à la tête de ce parti, et peu s’en fallait qu’on ne lui donnât déjà des soldats et des officiers. Je parlerai ailleurs de ces accusations de cabale, et j’en ferai voir plus à fond tout le ridicule.

Tous ces bruits pourtant, quoique si absurdes, ne laissaient pas que d’être écoutés par les gens du monde, et principalement à la cour, où l’on présume aisément le mal, surtout des personnes qui font profession d’une vie réglée et d’une morale un peu austère. Les jésuites y gouvernaient alors la plupart des consciences. Ils n’eurent donc pas de peine à prévenir l’esprit de la reine mère, princesse d’une extrême piété, mais qui avait été fort tourmentée durant sa régence par des factions qui s’élevèrent, et qu’elle craignait toujours de voir renaître. Ils prirent soin surtout de lui décrier les religieuses de Port-Royal ; et quoiqu’elles fussent encore moins instruites des disputes sur la grâce que des autres démêlés, ils ne laissaient pas de lui représenter ces saintes filles comme ayant part à toutes les factions, et comme entrant dans toutes les disputes.

M. Arnauld n’ignorait pas tout ce déchaînement des jésuites, mais il ne se donnait pas de grands mouvements pour le réprimer, persuadé que toutes ces calomnies si extravagantes se détruiraient d’elles-mêmes, et qu’il n’y avait qu’à laisser parler la vérité. Il ne songeait donc plus qu’à vivre en repos, et avait résolu de consacrer désormais ses veilles à des ouvrages qui n’eussent pour but que l’édification de l’Église, sans aucun mélange de ces contestations.

Les jésuites cependant travaillaient puissamment à établir la créance du fait, et profitaient de toutes les conjectures qui pouvaient les favoriser dans ce dessein. Le cardinal Mazarin n’avait pas d’abord été fort porté pour eux, et il était même prévenu de beaucoup d’estime pour le grand mérite de leurs adversaires. D’ailleurs, il voyait avec assez d’indifférence toutes ces contestations, et n’était pas trop fâché que les esprits en France s’échauffassent pour de semblables disputes, qui les empêchaient de se mêler d’affaires qui lui auraient paru plus graves et plus sérieuses. Il n’était pas non plus fort porté à faire plaisir au pape Innocent X, qui n’avait jamais témoigné beaucoup de bonne volonté pour lui, et à qui, de son côté, il avait donné longtemps tous les dégoûts qu’il avait pu. Mais depuis l’emprisonnement du cardinal de Retz, qu’il regardait comme son ennemi capital, il avait gardé plus de mesures avec ce même pape, de peur qu’il ne voulût prendre connaissance de cette affaire, et qu’il n’en vînt à quelque déclaration qui aurait pu faire de l’embarras.

Là-dessus le Père Annat, nouvellement arrivé de Rome pour être confesseur du roi, fit entendre à ce premier ministre que la chose du monde qui pouvait le plus gagner le pape, c’était de faire en sorte que la constitution fût reçue par toute la France sans aucune explication ni distinction. Le cardinal se résolut donc de faire au Saint-Père un plaisir qui lui coûterait si peu. Il assembla au Louvre, en sa présence, trente-huit archevêques ou évêques qui se trouvaient alors à Paris. Quelques jours auparavant, le nonce du pape avait fait au roi de fort grandes plaintes d’une lettre pastorale que l’archevêque de Sens[32] avait publiée au sujet de la constitution, et dont la cour de Rome avait été extrêmement piquée. Le cardinal ne fit aucune mention de cette lettre dans l’Assemblée ; mais, se plaignant aux prélats de ce qu’on éludait la constitution par des subtilités, disait-il, nouvellement inventées, il les exhorta à chercher les moyens de finir ces divisions, et de donner une pleine satisfaction à Sa Sainteté. Quelques évêques lui voulurent représenter que tout le monde étant d’accord sur la doctrine, le reste ne valait pas la peine d’être relevé ni d’exciter de nouvelles contestations ; mais le gros de l’Assemblée fut de l’avis du premier ministre, et jugea l’affaire très importante. On nomma huit commissaires, du nombre desquels étaient MM. d’Embrun[33] et de Toulouse[34], pour examiner avec soin le livre de Jansénius, et pour en faire leur rapport dans huitaine.

Au bout de ce terme si court, le cardinal donna à toute l’Assemblée un festin fort magnifique, et au sortir de table on parla des affaires de l’Église. L’archevêque d’Embrun, portant la parole pour tous les commissaires, fit entendre à Messeigneurs, par un discours des plus éloquents, à ce que dit la Relation du clergé, non pas qu’ils eussent trouvé dans Jansénius les cinq propositions en propres termes, mais qu’à juger d’un auteur par tout le contexte de sa doctrine, on ne pouvait pas douter qu’elles n’y fussent, et qu’ils y en avaient trouvé même de plus dangereuses. Qu’au reste, il y avait deux preuves incontestables que les cinq propositions y étaient, et qu’il fallait s’en tenir à ces deux preuves. L’une était les termes mêmes de la bulle, qu’on ne pouvait nier, à moins que d’être très méchant grammairien, qui ne rapportassent ces propositions à Jansénius. L’autre était les lettres des évêques de France écrites à Sa Sainteté avant et après la constitution, par lesquelles il paraissait visiblement qu’ils avaient tous supposé que les cinq propositions étaient en effet de Jansénius. Sur un tel fondement il fut arrêté, à la pluralité des voix, que l’Assemblée déclarait par un jugement définitif que le pape avait condamné ces propositions comme étant de Jansénius et au sens de Jansénius, et qu’elle écrirait à Sa Sainteté et à tous les évêques de France pour les informer de ce jugement. Quatre prélats de l’Assemblée, savoir : l’archevêque de Sens[35] et les évêques de Comminges[36], de Beauvais[37] et de Valence[38], refusèrent de signer ces lettres, et ne souffrirent qu’on y mît leurs noms qu’après avoir protesté qu’ils n’y consentaient que pour conserver l’union avec leurs confrères.

La lettre au pape lui fut rendue par l’évêque de Lodève[39], depuis évêque de Montpellier, qui était alors à Rome. La même Relation porte que le pape la baisa avec de grands transports de joie, confessant qu’il n’avait point reçu de plus sensible plaisir de tout son pontificat. Il y fit aussitôt réponse [29 septembre 1654] par un bref, adressé à l’Assemblée générale du clergé qui se devait tenir au premier jour. Ce bref était fort succinct, et il n’y était pas dit un mot de ce jugement rendu par les évêques. Le pape y témoignait seulement sa joie de la soumission des prélats de France à sa constitution, dans laquelle il avait, disait-il, condamné la doctrine de Jansénius. Ce bref étant arrivé en France avec la nouvelle de la mort du pape, le cardinal Mazarin, sans attendre l’Assemblée générale, convoqua encore une assemblée particulière de quinze prélats, en présence desquels le bref fut ouvert [10 mai 1655], et il fut résolu d’envoyer la constitution et le bref à tous les évêques, qui furent exhortés à les faire souscrire par tous les ecclésiastiques et par toutes les communautés, tant régulières que séculières, de leurs diocèses. C’est la première fois qu’il a été parlé de signature dans cette affaire, et il est assez étrange que quinze évoques aient voulu imposer à toute l’Église de France une loi que le pape n’imposait pas lui-même, et dont ni aucun pape ni aucun concile ne s’étaient jamais avisés.

La cour de Rome, devenue plus hardie par la conduite des prélats de France, fit mettre à l’Index non seulement la lettre pastorale de l’archevêque de Sens, mais encore celles de l’évêque de Beauvais et de l’évêque de Comminges, quoiqu’elle n’eût d’autre crime à reprocher à ces deux derniers que d’avoir dit que le pape, par sa constitution, n’avait pas prétendu donner atteinte ni à la doctrine de saint Augustin, ni au droit qu’ont les évêques de juger, au moins en première instance, des causes majeures, et de prononcer sur des questions de foi et de doctrine, lorsque ces questions sont nées ou agitées dans leurs diocèses.

M. Arnauld garda un profond silence sur tout ce qui s’était passé dans ces deux assemblées, et se contentait de gémir en secret des plaies que cette malheureuse querelle faisait à l’épiscopat et à l’Église. Ce fut vers ce temps-là que lui et ses neveux commencèrent la traduction du Nouveau Testament de Mons, qui n’a été achevée que longtemps depuis. Ils travaillaient aussi à de nouvelles Vies des Saints, et préparaient des matériaux pour le grand ouvrage de la Perpétuité. Les religieuses de Port-Royal donnèrent occasion à la naissance de cet ouvrage, en priant M. Arnauld de faire un recueil des plus considérables passages des Pères sur l’eucharistie, et de partager ces passages en plusieurs leçons pour les matines de tous les jeudis de l’année. Ce recueil est ce qu’on appelle l’Office du Saint-Sacrement. M. le duc de Luynes, qui depuis sa retraite avait fort étudié les Pères de l’Eglise, et qui avait un très beau génie pour la traduction, s’employa aussi à ce travail. C’est à quoi il s’appliquait dans la solitude, et non pas à ces occupations basses et serviles que les courtisans lui attribuaient faussement, pour tourner en ridicule une vie très noble et très chrétienne qu’ils ne se sentaient pas capables d’imiter.

Ce fut aussi en ce même temps que l’illustre M. Pascal connut Port-Royal et M. Arnauld. Cette connaissance se fit par le moyen de Mlle Pascal, sa sœur, religieuse dans ce monastère. Cette vertueuse fille avait fait beaucoup d’éclat dans le monde par la beauté de son esprit et par un talent singulier qu’elle avait pour la poésie ; mais elle avait renoncé de bonne heure aux vains amusements du siècle, et était une des plus humbles religieuses de la maison. Lorsqu’elle y entra, elle avait voulu donner tout son bien au couvent ; mais la Mère Angélique et les autres Mères ne voulurent pas le recevoir, et obtinrent d’elle qu’elle n’apporterait qu’une dot assez médiocre. Un procédé si peu ordinaire à des religieuses excita la curiosité de M. Pascal, et il voulut connaître plus particulièrement une maison où l’on était si fort au-dessus de l’intérêt. Il était déjà dans de grands sentiments de piété, et il y avait même deux ou trois ans que, malgré l’inclination et le génie prodigieux qu’il avait pour les mathématiques, il s’était dégoûté de ces spéculations pour ne plus s’appliquer qu’à l’étude de l’Écriture et des grandes vérités de la religion. La connaissance de Port-Royal et les grands exemples de piété qu’il y trouva le frappèrent extrêmement. Il résolut de ne plus penser uniquement qu’à son salut. Il rompit dès lors tout commerce avec les gens du monde. Il renonça même à un mariage très avantageux qu’il était sur le point de conclure, et embrassa une vie très austère et très mortifiée qu’il a continuée jusqu’à la mort. Il était fort touché du grand mérite de M. Arnauld, et avait conçu pour lui une estime qu’il trouva bientôt occasion de signaler.

Le silence que ce docteur s’était imposé sur les disputes de la grâce ne fut pas de longue durée, et il fut obligé indispensablement de le rompre par une occasion assez extraordinaire. Un prêtre de la communauté de Saint-Sulpice[40] s’avisa de refuser l’absolution à M. le duc de Liancourt, et lui déclara qu’il lui refuserait aussi la communion s’il se présentait à l’autel. Et le sujet qu’il allégua d’un refus si injurieux, c’est que ce seigneur retirait chez lui un ecclésiastique ami de Port-Royal[41] et que Mlle de la Roche-Guyon, sa petite-fille, était pensionnaire dans ce monastère. On n’aurait peut-être pas fait beaucoup d’attention à l’entreprise téméraire de ce confesseur ; mais ce qui rendit l’affaire plus considérable, c’est qu’il fut avoué par le curé[42] et par les autres supérieurs de ce séminaire, gens très dévots, mais fort prévenus contre Port-Royal. M. Arnauld écrivit là-dessus une lettre sans nom d’auteur. Elle fit beaucoup de bruit, et il se crut obligé d’en écrire une seconde beaucoup plus ample, où il mit son nom, et où il justifiait à fond la pureté de sa foi et l’innocence des religieuses de Port-Royal.

Il y avait déjà du temps que ses ennemis attendaient avec impatience quelque ouvrage avoué de lui où ils pussent, soit à droit, soit à tort, trouver une matière de censure. Cette lettre vint très à propos pour eux, et ils prétendirent qu’il y avait deux propositions erronées. Dans l’une ; qui regardait le fait de Jansénius, M. Arnauld disait qu’ayant lu exactement le livre de cet évêque, il n’y avait point trouvé les cinq propositions, étant prêt du reste de les condamner partout où elles seraient, et dans le livre même de Jansénius, si elles s’y trouvaient. L’autre, qui regardait le dogme, était une proposition composée des propres termes de saint Chrysostome et de saint Augustin, et portait que les Pères nous montrent en la personne de saint Pierre un juste à qui la grâce, sans laquelle on ne peut rien, avait manqué. Ces deux propositions furent déférées à la Faculté par des docteurs du parti des jésuites ; et ceux-ci firent si bien par leurs intrigues, et en Sorbonne, et surtout à la cour, qu’ils vinrent à bout de faire censurer la première de ces propositions comme téméraire, et la seconde comme hérétique.

Il n’y eut jamais de jugement moins juridique, et tous les statuts de la Faculté de théologie y furent violés. On donna pour commissaires à M. Arnauld ses ennemis déclarés, et l’on n’eut égard ni à ses récusations ni à ses défenses. On lui refusa même de venir en personne dire ses raisons. Quoique, par les statuts, les moines ne dussent pas se trouver dans les assemblées au nombre de plus de huit, il s’y en trouva toujours plus de quarante. Et pour empêcher ceux du parti de M. Arnauld de dire tout ce qu’ils avaient préparé pour sa défense, le temps que chaque docteur devait dire son avis fut limité à une demi-heure.

On mit pour cela sur la table une clepsydre, c’est-à-dire une horloge de sable, qui était la mesure de ce temps : invention non moins odieuse en de pareilles occasions que honteuse dans son origine, et qui, au rapport du cardinal Palavicin, ayant été proposée au concile de Trente par quelques gens, fut rejetée avec détestation par tout le concile. Enfin, dans le dessein d’ôter entièrement la liberté des suffrages, le chancelier Séguier, malgré son grand âge et ses incommodités, eut ordre d’assister à toutes ces assemblées. Près de quatre-vingts des plus célèbres docteurs, voyant une procédure si irrégulière résolurent de s’absenter, et aimèrent mieux sortir de la Faculté que de souscrire à la censure. M. de Launoy même, si fameux par sa grande érudition, quoiqu’il fît profession publique d’être sur la grâce d’autre sentiment que saint Augustin, sortit aussi comme les autres, et écrivit contre la censure une lettre où il se plaignait, avec beaucoup de force, du renversement de tous les privilèges de la Faculté.

Le jour que cette censure fut signée [février 1656] parut aux jésuites un grand jour pour leur compagnie. Non seulement ils s’imaginaient triompher par là de M. Arnauld et de tous les docteurs attachés à la grâce efficace, mais ils croyaient triompher de la Sorbonne même, et s’être vengés de toutes les censures dont elle avait flétri les Garasse, les Santarel, les Bauny, et plusieurs autres de leurs Pères, puisqu’ils l’avaient obligée de censurer, en censurant M. Arnauld, deux Pères de l’Église, dont la seconde proposition était tirée, et de se faire à elle-même une plaie incurable, par la nécessité où ils la mirent de retrancher de son corps ses plus illustres membres. D’ailleurs ils donnaient aussi par là une grande idée de leur pouvoir et du crédit qu’ils avaient à la cour. Ils confirmaient le roi et la reine mère dans toutes les préventions qu’ils leur avaient inspirées contre leurs adversaires. Mais ils songèrent à tirer des fruits plus solides de leur victoire. Ils obtinrent un ordre pour casser tous ces petits établissements que j’ai dit qu’on avait faits pour l’instruction de la jeunesse, et qu’ils appelaient des écoles de jansénisme. Le lieutenant civil[43] alla à Port-Royal des Champs pour en faire sortir les écoliers et les précepteurs, avec tous les solitaires qui s’y étaient retirés. M. Arnauld fut obligé de se cacher ; et il y avait même déjà un ordre signé pour ôter aux religieuses des deux maisons leurs novices et leurs pensionnaires. En un mot, le Port-Royal était dans la consternation, et les jésuites au comble de leur joie, lorsque le miracle de la Sainte épine arriva.

On a donné au public plusieurs relations de ce miracle. Entre autres feu M. l’évêque de Tournay[44], non moins illustre par sa piété et par sa doctrine que par sa naissance, l’a raconté fort au long dans un livre qu’il a composé contre les athées, et s’en est servi comme d’une preuve éclatante de la vérité de la religion. Mais on pourrait s’en servir aussi comme dune preuve étonnante de l’indifférence de la plupart des hommes de ce siècle sur la religion, puisque une merveille si extraordinaire, et qui fît alors tant d’éclat, est presque entièrement effacée de leur souvenir. C’est ce qui m’oblige à en rapporter ici jusqu’aux plus petites circonstances, d’autant plus qu’elles contribueront à faire mieux connaître tout ensemble et la grandeur du miracle, et l’esprit et la sainteté du monastère où il est arrivé.

Il y avait à Port-Royal de Paris une pensionnaire de dix à onze ans, nommée Mlle Perrier, fille de M. Perrier, conseiller à la cour des aides de Clermont, et nièce de M. Pascal. Elle était affligée depuis trois ans et demi d’une fistule lacrymale au coin de l’œil gauche. Cette fistule, qui était fort grosse au dehors, avait fait un fort grand ravage en dedans. Elle avait entièrement carié l’os du nez et percé le palais, en telle sorte que la matière qui en sortait à tout moment lui coulait le long des joues et par les narines, et lui tombait même dans la gorge. Son œil gauche s’était considérablement apetissé ; et toutes les parties voisines étaient tellement abreuvées et altérées par la fluxion qu on ne pouvait lui toucher ce côté de la tête sans lui faire beaucoup de douleur. On ne pouvait la regarder sans une espèce d’horreur ; et la matière qui sortait de cet ulcère était d’une puanteur si insupportable que, de l’avis même des chirurgiens, on avait été obligé de la séparer des autres pensionnaires, et de la mettre dans une chambre à part avec une de ses compagnes beaucoup plus âgée, en qui on trouva assez de charité pour vouloir bien lui tenir compagnie. On l’avait fait voir à tout ce qu’il y avait d’oculistes, de chirurgiens, et même d’opérateurs plus fameux. Mais les remèdes ne faisant qu’irriter le mal, comme on craignait que l’ulcère ne s’étendît enfin sur tout le visage, trois des plus habiles chirurgiens de Paris, Cressé, Guillard et Dalencé, furent d’avis d’y appliquer au plus tôt le feu. Leur avis fut envoyé à M. Perrier, qui se mit aussitôt en chemin pour être présent à l’opération, et on attendait de jour à autre qu’il arrivât.

Cela se passa dans le temps que l’orage dont j’ai parlé était tout prêt d’éclater contre le monastère de Port-Royal. Les religieuses y étaient dans de continuelles prières ; et l’abbesse d’alors, qui était cette même Marie des Anges qui l’avait été de Maubuisson, l’abbesse, dis-je, était dans une espèce de retraite où elle ne faisait autre chose jour et nuit que lever les mains au ciel, ne lui restant plus aucune espérance de secours de la part des hommes.

Dans ce même temps, il y avait à Paris un ecclésiastique de condition et de piété, nommé M. de la Potherie, qui, entre plusieurs saintes reliques qu’il avait recueillies avec grand soin, prétendait avoir une des épines de la couronne de Notre-Seigneur. Plusieurs couvents avaient eu une sainte curiosité de voir cette relique. Il l’avait prêtée, entre autres, aux carmélites du faubourg Saint-Jacques, qui l’avaient portée en procession dans leur maison. Les religieuses de Port-Royal, touchées de la même dévotion, avaient aussi demandé à la voir : et elle leur fut portée le 24e de mars [1656], qui se trouvait alors le vendredi de la troisième semaine de carême, jour auquel l’Église chante à l’introït de la messe ces paroles tirées du psaume 85e : Fac mecum signum in bonum, etc. Seigneur, faites éclater un prodige en ma faveur, afin que mes ennemis le voient et soient confondus. Qu’ils voient, mon Dieu, que vous m’avez secouru et que vous m’avez consolé !

Les religieuses, ayant donc reçu cette sainte épine, la posèrent au dedans de leur chœur sur une espèce de petit autel contre la grille ; et la communauté fut avertie de se trouver à une procession qu’on devait faire après vêpres en son honneur. Vêpres finies, on chanta les hymnes et les prières convenables à la sainte couronne d’épines et au mystère douloureux de la Passion. Après quoi elles allèrent, chacune en leur rang, baiser la relique : les religieuses professes les premières, ensuite les novices, et les pensionnaires après. Quand ce fut le tour de la petite Perrier, la maîtresse des pensionnaires[45], qui s’était tenue debout auprès de la grille pour voir passer tout ce petit peuple, l’ayant aperçue, ne put la voir défigurée comme elle était sans une espèce de frissonnement mêlé de compassion, et elle lui dit : « Recommandez-vous à Dieu, ma fille, et faites toucher votre œil malade à la Sainte épine. » La petite fille fit ce qu’on lui dit, et elle a depuis déclaré qu’elle ne douta point, sur la parole de sa maîtresse, que la Sainte épine ne la guérît.

Après cette cérémonie, toutes les autres pensionnaires se retirèrent dans leur chambre, et elle dans la sienne. Elle n’y fut pas plus tôt qu’elle dit à sa compagne : « Ma sœur, je n’ai plus de mal ; la Sainte épine m’a guérie ! » En effet sa compagne, l’ayant regardée avec attention, trouva son œil gauche tout aussi sain que l’autre, sans tumeur, sans matière, et même sans cicatrice. On peut juger combien, dans toute autre maison que Port-Royal, une aventure si surprenante ferait de mouvement, et avec quel empressement on irait en avertir toute la communauté.

Cependant, parce que c’était l’heure du silence, et que ce silence s’observe encore plus exactement le carême que dans les autres temps, et que d’ailleurs toute la maison était dans un plus grand recueillement qu’à l’ordinaire, ces deux jeunes filles se tinrent dans leur chambre et se couchèrent sans dire un seul mot à personne. Le lendemain matin, une des religieuses, employée auprès des pensionnaires, vint pour peigner la petite Perrier ; et, comme elle appréhendait de lui faire mal, elle évitait, comme à son ordinaire, d’appuyer sur le côté gauche de la tête. Mais la jeune fille lui dit : « Ma sœur, la Sainte épine m’a guérie. — Comment, ma sœur, vous êtes guérie ! — Regardez, et voyez, » lui répondit-elle. En effet, la religieuse regarda, et vit qu’elle était entièrement guérie. Elle alla en donner avis à la Mère abbesse, qui vint et qui remercia Dieu de ce merveilleux effet de sa puissance. Mais elle jugea à propos de ne le point divulguer au dehors, persuadée que, dans la mauvaise disposition où les esprits étaient alors contre leur maison, elles devaient éviter sur toutes choses de faire parler le monde. En effet, le silence est si grand dans ce monastère que, plus de six jours après ce miracle, il y avait encore des sœurs qui n’en avaient point entendu parler.

Mais Dieu, qui ne voulait pas qu’il demeurât caché, permit qu’au bout de trois ou quatre jours Dalencé, l’un des trois chirurgiens qui avaient fait la consultation que j’ai dite, vînt dans la maison pour une autre malade. Après sa visite, il demanda aussi à voir la petite fille qui avait une fistule. On la lui amena ; mais, ne la reconnaissant point, il répéta encore une fois qu’il demandait la petite fille qui avait une fistule. On lui dit tout simplement que c’était celle qu’il voyait devant lui. Dalencé fut étonné, regarda la religieuse qui lui parlait, et s’alla imaginer qu’on avait fait venir peut-être quelque charlatan qui avec un palliatif avait suspendu le mal. Il examina donc sa malade avec une attention extraordinaire, lui pressa plusieurs fois le coin de l’œil pour en faire sortir de la matière, lui regarda dans le nez et dans le palais, et enfin, tout hors de lui, demanda ce que cela voulait dire. On lui avoua ingénument comme la chose s’était passée ; et lui courut aussitôt, tout transporté, chez ses deux confrères Guillard et Cressé. Et les ayant ramenés avec lui, ils furent tous trois saisis d’un égal étonnement ; et après avoir confessé que Dieu seul avait pu faire une guérison si subite et si parfaite, allèrent remplir tout Paris de la réputation de ce miracle. Bientôt M. de la Potherie, à qui on avait rendu sa relique, se vit accablé d’une foule de gens qui venaient lui demander à la voir. Mais il en fit présent aux religieuses de Port-Royal, croyant qu’elle ne pouvait pas être mieux révérée que dans la même église où Dieu avait fait par elle un si grand miracle. Ce fut donc pendant plusieurs jours un flot continuel de peuple qui abordait dans cette église, et qui venait pour y adorer et pour y baiser la Sainte épine ; et on ne parlait d’autre chose dans Paris.

Le bruit de ce miracle étant venu à Compiègne, où était alors la cour, la reine mère se trouva fort embarrassée. Elle avait peine à croire que Dieu eût si particulièrement favorisé une maison qu’on lui dépeignait depuis longtemps comme infectée d’hérésie, et que ce miracle, dont on faisait tant de récit, eût même été opéré en la personne d’une des pensionnaires de cette maison, comme si Dieu eût voulu approuver par là l’éducation que l’on y donnait à la jeunesse. Elle ne s’en fia pas ni aux lettres que plusieurs personnes de piété lui en écrivaient, ni au bruit public, ni même aux attestations des chirurgiens de Paris. Elle y envoya M. Félix, premier chirurgien du roi, estimé généralement pour sa grande habileté dans son art et pour sa probité singulière, et le chargea de lui rendre un compte fidèle de tout ce qui lui paraîtrait de ce miracle. M. Félix s’acquitta de sa commission avec une fort grande exactitude. Il interrogea les religieuses et les chirurgiens, se fit raconter la naissance, le progrès et la fin de la maladie, examina attentivement la pensionnaire, et enfin déclara que la nature ni les remèdes n’avaient eu aucune part à cette guérison, et qu’elle ne pouvait être que l’ouvrage de Dieu seul.

Les grands-vicaires de Paris, excités par la voix publique, furent obligés d’en faire aussi une exacte information, et après avoir rassemblé les certificats d’un grand nombre des plus habiles chirurgiens et de plusieurs médecins, du nombre desquels était M. Bouvard, premier médecin du roi, et pris l’avis des plus considérables docteurs de Sorbonne, donnèrent une sentence qu’ils firent publier, par laquelle ils certifiaient la vérité du miracle, exhortaient les peuples à en rendre à Dieu des actions de grâces, et ordonnaient qu’à l’avenir, tous les vendredis, la relique de la Sainte épine serait exposée dans l’église de Port-Royal à la vénération des fidèles. En exécution de cette sentence, M. de Hodencq, grand-vicaire, célébra la messe dans cette église avec beaucoup de solennité, et donna à baiser la sainte relique à toute la foule du peuple qui y était accourue.

Pendant que l’Église rendait à Dieu ces actions de grâces, et se réjouissait du grand avantage que ce miracle lui donnait sur les athées et sur les hérétiques, les ennemis de Port-Royal, bien loin de participer à cette joie, demeuraient tristes et confondus, selon l’expression du psaume. Il n’y eut point d’efforts qu’ils ne fissent pour détruire dans le public la créance de ce miracle. Tantôt ils accusaient les religieuses de fourberie, prétendant qu’au lieu de la petite Perrier elles montraient une sœur qu’elle avait, et qui était aussi pensionnaire dans cette maison. Tantôt ils assuraient que ce n’avait été qu’une guérison imparfaite, et que le mal était devenu plus violent que jamais ; tantôt que la fluxion était tombée sur les parties nobles, et que la petite fille en était à lʼextrémité. Je ne sais point positivement si M. Félix eut de nouveaux ordres de la cour de s’informer de ce qui en était ; mais il paraît, par une seconde attestation signée de sa main, qu’il retourna encore à Port-Royal, et qu’il certifia de nouveau et la vérité du miracle et la parfaite santé où il avait trouvé cette demoiselle.

Enfin il parut un écrit, et personne ne douta que ce ne fût du Père Annat, avec ce titre ridicule : Le Rabat-joie des jansénistes, ou Observations sur le miracle quʼon dit être arrivé à Port-Royal, composé par un docteur de l’Église catholique. L’auteur faisait judicieusement d’attester qu’il était catholique, n’y ayant personne qui, à la seule inspection de ce titre, et plus encore à la lecture du livre, ne lʼeût pris pour un protestant très envenimé contre lʼÉglise. Il avait assez de peine à convenir de la vérité du miracle ; mais enfin, voulant bien le supposer vrai, il en tirait la conséquence du monde la plus étrange, savoir que Dieu voyant les religieuses infectées de l’hérésie des cinq propositions, il avait opéré ce miracle dans leur maison pour leur prouver que Jésus-Christ était mort pour tous les hommes. Il faisait là-dessus un grand nombre de raisonnements, tous plus extravagants les uns que les autres, par où il ôtait à la véritable religion l’une de ses plus grandes preuves, qui est celle des miracles. Pour conclusion, il exhortait les fidèles à se bien donner de garde d’aller invoquer Dieu dans l’église de Port-Royal, de peur qu’en y cherchant la santé du corps, ils n’y trouvassent la perte de leur âme.

Mais il ne parut pas que ces exhortations eussent fait une grande impression sur le public. La foule croissait de jour en jour à Port-Royal, et Dieu même semblait prendre plaisir à autoriser la dévotion des peuples par la quantité de nouveaux miracles qui se firent en cette église. Non seulement tout Paris avait recours à la Sainte épine et aux prières des religieuses, mais de tous les endroits du royaume on leur demandait des linges qui eussent touché à cette relique ; et ces linges, à ce qu’on raconte, opérèrent plusieurs guérisons miraculeuses[46].

Vraisemblablement la piété de la reine mère fut touchée de la protection visible de Dieu sur ces religieuses. Cette sage princesse commença à juger plus favorablement de leur innocence. On ne parla plus de leur ôter leurs novices ni leurs pensionnaires, et on leur laissa la liberté d’en recevoir tout autant qu’elles voudraient. M. Arnauld même recommença à se montrer, ou, pour mieux dire, s’alla replonger dans son désert avec M. d’Andilly, son frère, ses deux neveux, et M. Nicole, qui depuis deux ans ne le quittait plus, et qui était devenu le compagnon inséparable de ses travaux. Les autres solitaires y revinrent aussi peu à peu, et y recommencèrent leurs mêmes exercices de pénitence.

On songeait si peu alors à inquiéter les religieuses de Port-Royal que le cardinal de Retz leur ayant accordé un autre supérieur en la place de M. Du Saussay, qu’il avait destitué de tout emploi dans le diocèse de Paris, on ne leur fit aucune peine là-dessus, quoique M. Singlin, qui était ce nouveau supérieur, ne fût pas fort au goût de la cour, où les jésuites avaient pris un fort grand soin de le décrier. Il y avait déjà plusieurs années qu’il était confesseur de la maison de Paris, et ses sermons y attiraient quantité de monde, bien moins par la politesse de langage que par les grandes et solides vérités qu’il prêchait. On les a depuis donnés au public sous le nom d’Instructions chrétiennes et ce n’est pas un des livres les moins édifiants qui soient sortis de Port-Royal. Mais le talent où il excellait le plus, c’était dans la conduite des âmes. Son bon sens, joint à une piété et à une charité extraordinaires, imprimaient un tel respect, que, bien qu’il n’eût pas la même étendue de génie et de science que M. Arnauld, non seulement les religieuses, mais M. Arnauld lui-même, M. Pascal, M. Le Maitre, et tous ces autres esprits si sublimes, avaient pour lui une docilité d’enfant, et se conduisaient en toutes choses par ses avis.

Dieu s’était servi de lui pour convertir et attirer à la piété plusieurs personnes de la première qualité. Et comme il les conduisait par des voies très opposées à celles du siècle, il ne tarda guère à être accusé de maximes outrées sur la pénitence. M. de Gondy, qui s’était d’abord laissé surprendre à ses ennemis, lui avait interdit la chaire ; mais ayant bientôt reconnu son innocence, il le rétablit trois mois après, et vint lui-même grossir la foule de ses auditeurs. Il vécut toujours dans une pauvreté évangélique, jusque-là qu’après sa mort on ne lui trouva pas de quoi faire les frais pour l’enterrer, et qu’il fallut que les religieuses assistassent de leurs charités quelques-uns de ses plus proches parents, qui étaient aussi pauvres que lui. Les jésuites néanmoins passèrent jusqu’à cet excès de fureur que de lui reprocher dans plusieurs libelles de s’être enrichi aux dépens de ses pénitents, et de s’être approprié plus de huit cent mille francs sur les grandes restitutions qu’il avait fait faire à quelques-uns d’entre eux[47] ; et il n’y a pas eu plus de réparation des outrages faits au confesseur que des faussetés avancées contre les religieuses. Le cardinal de Retz ne pouvait donc faire à ces filles un meilleur présent que de leur donner un supérieur de ce mérite, ni mieux marquer qu’il avait hérité pour elles de toute la bonne volonté de son prédécesseur.

Comme c’est cette bonne volonté dont on a fait le plus grand crime aux prétendus jansénistes, il est bon de dire ici jusqu’à quel point a été leur liaison avec ce cardinal. On ne prétend point le justifier de tous les défauts qu’une violente ambition entraîne d’ordinaire avec elle ; mais tout le monde convient qu’il avait de très excellentes qualités, entre autres une considération singulière pour les gens de mérite, et un fort grand désir de les avoir pour amis. Il regardait M. Arnauld comme un des premiers théologiens de son siècle, étant lui-même un théologien fort habile, et lui a conservé jusqu’à la mort cette estime qu’il avait conçue pour lui dès le temps qu’ils étaient ensemble sur les bancs ; jusque-là qu’après son retour en France, il a mieux aimé se laisser rayer du nombre des docteurs de la Faculté que de souscrire à la censure dont nous venons de parler, et qui lui parut toujours l’ouvrage d’une cabale.

La vérité est pourtant que, tandis qu’il fut coadjuteur, c’est-à-dire dans le temps qu’il fut à la tête de la Fronde, Messieurs de Port-Royal eurent très peu de commerce avec lui, et qu’il ne s’amusait guère alors de leur communiquer ni les secrets de sa conscience ni les ressorts de sa politique. Et comment les leur aurait-il pu communiquer ? Il n’ignorait pas, et personne dès lors ne l’ignorait, que c’était la doctrine de Port-Royal, qu’un sujet, pour quelque occasion que ce soit, ne peut se révolter en conscience contre son légitime prince ; que, quand même il en serait injustement opprimé, il doit souffrir l’oppression, et n’en demander justice qu’à Dieu, qui seul a droit de faire rendre compte aux rois de leurs actions. C’est ce qui a toujours été enseigné à Port-Royal ; et c’est ce que M. Arnauld a fortement maintenu dans ses livres, et particulièrement dans son Apologie pour les catholiques, où il a traité la question à fond. Mais non seulement Messieurs de Port-Royal ont soutenu cette doctrine ; ils l’ont pratiquée à la rigueur. C’est une chose connue d’une infinité de gens que pendant les guerres de Paris, lorsque les plus fameux directeurs de conscience donnaient indifféremment l’absolution à tous les gens engagés dans les deux partis, les ecclésiastiques de Port-Royal tinrent toujours ferme à la refuser à ceux qui étaient dans le parti contraire à celui du roi. On sait les rudes pénitences qu’ils ont imposées et au prince de Conti et à la duchesse de Longueville, pour avoir eu part aux troubles dont nous parlons, et les sommes immenses qu’il en a coûté au prince pour réparer, autant qu’il était possible, les désordres dont il avait pu être cause pendant ces malheureux temps. Les jésuites ont peut-être eu plus d’une occasion de procurer à l’Église de pareils exemples ; mais, ou ils n’étaient pas persuadés des mêmes maximes qu’on suivait là-dessus à Port-Royal, ou ils n’ont pas eu la même vigueur pour les faire pratiquer.

Quelle apparence donc que le cardinal de Retz ait pu faire entrer dans une faction contre le roi des gens remplis de ces maximes, et prévenus de ce grand principe de saint Paul et de saint Augustin, qu’il n’est pas permis de faire même un petit mal afin qu’il en arrive un grand bien ? On veut pourtant bien avouer que lorsqu’il fut archevêque, après la mort de son oncle, les religieuses de Port-Royal le reconnurent pour leur légitime pasteur, et firent des prières pour sa délivrance. Elles s’adressèrent aussi à lui pour les affaires spirituelles de leur monastère, du moment qu’elles surent qu’il était en liberté. On ne nie pas même qu’ayant su l’extrême nécessité où il était après qu’il eut disparu de Rome, elles et leurs amis ne lui aient prêté quelque argent pour subsister, ne s’imaginant pas qu’il fût défendu ni à des ecclésiastiques, ni à des religieuses d’empêcher leur archevêque de mourir de faim. C’est de là aussi que leurs ennemis prirent occasion de les noircir dans l’esprit du cardinal Mazarin, en persuadant à ce ministre qu’il n’avait point de plus grands ennemis que les jansénistes ; que le cardinal de Retz n’était parti de Rome que pour se venir jeter entre leurs bras ; qu’il était même caché à Port-Royal ; que c’était là que se faisaient tous les manifestes qu’on publiait pour sa défense ; qu’ils lui avaient déjà fait trouver tout l’argent nécessaire pour une guerre civile, et qu’il ne désespérait pas, par leur moyen, de se rétablir à force ouverte dans son siège. On a bien vu dans la suite l’impertinence de ces calomnies ; mais pour en faire mieux voir le ridicule, il est bon d’expliquer ici ce que c’était que M. Arnauld, qu’on faisait l’auteur et le chef de toute la cabale.

Tout le monde sait que c’était un génie admirable pour les lettres, et sans bornes dans l’étendue de ses connaissances ; mais tout le monde ne sait pas, ce qui est pourtant très véritable, que cet homme si merveilleux était aussi l’homme le plus simple, le plus incapable de finesse et de dissimulation, et le moins propre, en un mot, à former et à conduire un parti ; qu’il n’avait en vue que la vérité, et qu’il ne gardait sur cela aucunes mesures, prêt à contredire ses amis lorsqu’ils avaient tort, et à défendre ses ennemis s’il lui paraissait qu’ils eussent raison ; qu’au reste, jamais théologien n’eut des opinions si saines et si pures sur la soumission qu’on doit aux rois et aux puissances légitimes ; que non seulement il était persuadé, comme nous l’avons déjà dit, qu’un sujet, pour quelque occasion que ce soit, ne peut point s’élever contre son prince, mais qu’il ne croyait pas même que dans la persécution il pût murmurer.

Toute la conduite de sa vie a bien fait voir qu’il était dans ces sentiments. En effet, pendant plus de quarante ans qu’on a abusé, pour le perdre, du nom et de l’autorité du roi, a-t-il manqué une occasion de faire éclater et son amour pour sa personne, et son admiration pour les grandes qualités qu’il reconnaissait en lui ? Obligé de se retirer dans les pays étrangers pour se soustraire à la haine implacable de ses ennemis, à peine il y fut arrivé qu’il publia son Apologie pour les catholiques ; et l’on sait qu’une partie de ce livre est employée à justifier la conduite du roi à l’égard des huguenots, et à justifier les jésuites mêmes. M. le marquis de Grana, ayant su qu’il était caché dans Bruxelles, le fit assurer de sa protection ; mais il témoigna en même temps un fort grand désir de voir ce docteur dont la réputation avait rempli toute l’Europe. M. Arnauld ne refusa point sa protection ; mais il le fit prier de le laisser dans son obscurité, et de ne point l’obliger à voir un gouverneur des Pays-Bas espagnols, pendant que l’Espagne était en guerre avec la France ; et M. de Grana fut assez galant homme pour approuver la délicatesse de son scrupule.

Lorsque le prince d’Orange se fut rendu maître de l’Angleterre, les jésuites, qu’on regardait partout comme les principales causes des malheurs du roi Jacques, ne furent pas, à ce qu’on prétend, les derniers à vouloir se rendre favorable le nouveau roi. Mais M. Arnauld, qui avait tant d’intérêt à ne point s’attirer son indignation, ne put retenir son zèle. Il prit la plume, et écrivit avec tant de force pour défendre les droits du roi Jacques, et pour exhorter tous les princes catholiques à imiter la générosité avec laquelle le roi l’avait recueilli en France, que le prince d’Orange exigea de tous ses alliés, et surtout des Espagnols, de chasser ce docteur de toutes les terres de leur domination. Ce fut alors qu’il se trouva dans la plus grande extrémité où il se fût trouvé de sa vie. La France lui était fermée par les jésuites, et tous les autres pays par les ennemis de la France.

On a su de quelques amis qui ne le quittèrent point dans cette extrémité qu’un de leurs plus grands embarras était d’empêcher que, dans tous les lieux où il cherchait à se cacher, son trop grand zèle pour le roi ne le fît découvrir. Il était si persuadé que ce prince ne pouvait manquer dans la conduite de ses entreprises, que sur cela il entreprenait tout le monde ; jusque-là que, sur la fin de ses jours, étant tombé dans un assoupissement que l’on croyait dangereux pour sa vie, ces mêmes amis ne savaient point de meilleur moyen pour l’en tirer que de lui crier, ou que les Français avaient été battus, ou que le roi avait levé le siège de quelque place ; et il reprenait toute sa vivacité naturelle pour disputer contre eux, et leur soutenir que la nouvelle ne pouvait pas être vraie. Il n’y a qu’à lire son testament, où il déclare à Dieu le fond de son cœur. On y verra avec quelle tendresse, bien loin d’imputer au roi toutes les traverses que lui ou ses amis ont essuyées, il plaide, pour ainsi dire, devant Dieu la cause de ce prince, et justifie la pureté de ses intentions.

Oserai-je parler ici des épreuves extraordinaires où l’on a mis son amour inébranlable pour la vérité ? De grands cardinaux, très instruits des intentions de la cour de Rome, n’ont point caché qu’il n’a tenu qu’à lui d’être revêtu de la pourpre de cardinal, et que, pour parvenir à une dignité qui aurait si glorieusement lavé tous les reproches d’hérésie que ses ennemis lui ont osé faire, il ne lui en aurait coûté que d’écrire contre les propositions du clergé de France touchant l’autorité du pape. Bien loin d’accepter ces offres, il écrivit même contre un docteur flamand[48] qui avait traité d’hérétiques ces propositions. Un des ministres du roi, qui lut cet écrit, charmé de la force de ses raisonnements, proposa de le faire imprimer au Louvre ; mais la jalousie des ennemis de M. Arnauld l’emporta et sur la fidélité du ministre et sur l’intérêt du roi même. Voilà quel était cet homme qu’on a toujours dépeint comme si dangereux pour l’État, et contre lequel les jésuites, peu de temps avant sa mort, firent imprimer un livre avec cet infâme titre : Antoine Arnauld fugitif pour se dérober à la justice du roi.

Je ne saurais mieux finir cette longue digression que par les propres paroles que le cardinal de Retz dit à quelques-uns de ses plus intimes amis, qui, en lui parlant de ses aventures passées, lui demandaient si en effet, en ce temps-là, il avait reçu quelques secours de la cabale des jansénistes. « Je me connais, leur répondit-il, en cabale, et pour mon malheur je ne m’en suis que trop mêlé. J’avais autrefois quelque habitude avec les gens dont vous parlez, et je voulus les sonder pour voir si je les pourrais mettre à quelque usage. Mais vous pouvez vous en fier à ma parole, je ne vis jamais des gens qui, par inclination et par incapacité, fussent plus éloignés de tout ce qui s’appelle cabale. » Ce même cardinal leur avoua aussi qu’il avait auprès de lui, pendant sa disgrâce, deux théologiens réputés jansénistes, qui ne purent jamais souffrir que, dans l’extrême besoin où il était, il prît de l’argent que les Espagnols lui faisaient offrir, et qu’il se vit par là obligé à en emprunter de ses amis. Quelques-uns de ceux à qui il tint ce discours vivent encore, et ils sont dans une telle réputation de probité que je suis bien sûr qu’on ne récuserait point leur témoignage.

Mais, pour reprendre le fil de notre narration, le miracle de la Sainte épine ne fut pas la seule mortifition qu’eurent alors les jésuites ; car ce fut dans ce temps-là même que parurent les fameuses Lettres provinciales, c’est-à-dire l’ouvrage qui a le plus contribué à les décrier. M. Pascal, auteur de ces Lettres, avait fait les trois premières pendant qu’on examinait en Sorbonne la lettre de M. Arnauld. Il y avait expliqué les questions sur la grâce avec tant d’art et de netteté qu’il les avait rendues non seulement intelligibles, mais agréables à tout le monde. M. Arnauld y était pleinement justifié de l’erreur dont on l’accusait ; et les ennemis même de Port-Royal avouaient que jamais ouvrage n’avait été composé avec plus d’esprit et de justesse. M. Pascal se crut donc obligé d’employer ce même esprit à combattre un des plus grands abus qui se soit jamais glissé dans l’Église, c’est à savoir la morale relâchée de quantité de casuistes, et dont les jésuites faisaient le plus grand nombre, qui, sous prétexte d’éclaircir les cas de conscience, avaient avancé dans leurs livres une multitude infinie de maximes abominables et qui tendaient à ruiner toute la morale de Jésus-Christ.

On avait déjà fait plusieurs écrits contre ces maximes, et l’Université avait présenté plusieurs requêtes au Parlement, pour intéresser la puissance séculière à réprimer l’audace de ces nouveaux docteurs. Cela n’avait pas néanmoins produit un fort. grand effet. Car ces écrits, quoique très solides, étant fort secs, n’avaient été lus que par très peu de personnes. On les avait regardés comme des traités de scolastique dont il fallait laisser la connaissance aux théologiens ; et les jésuites, par leur crédit, avaient empêché toutes les requêtes d’être répondues. Mais M. Pascal, venant à traiter cette matière avec sa vivacité merveilleuse et cet heureux agrément que Dieu lui avait donné, fit un éclat prodigieux, et rendit bientôt ces misérables casuistes l’horreur et la risée de tous les honnêtes gens.

On peut juger de la consternation où ces Lettres jetèrent les jésuites par l’aveu sincère qu’ils en font eux-mêmes. Ils confessent dans une de leurs réponses que les exils, les emprisonnements, et tous les plus affreux supplices n’approchent point de la douleur qu’ils eurent de se voir moqués et abandonnés de tout le monde ; en quoi ils font connaître tout ensemble, et combien ils craignent d’être méprisés des hommes, et combien ils sont attachés à soutenir leurs méchants auteurs. En effet, pour regagner cette estime du public, à laquelle ils sont si sensibles, ils n’avaient qu’à désavouer de bonne foi ces mêmes auteurs, et à remercier l’auteur des Lettres de l’ignominie salutaire qu’il leur avait procurée. Bien loin de cela, il n’y a point d’invectives à quoi ils ne s’emportassent contre sa personne, quoiqu’elle leur fût alors entièrement inconnue. Le Père Annat disait que, pour toute réponse à ces quinze premières Lettres, il n’y avait qu’à lui dire quinze fois qu’il était un janséniste ; et l’on sait ce que veut dire un janséniste au langage des jésuites. Ils voulurent même l’accuser de mauvaise foi dans la citation des passages de leurs casuistes. Mais il les réduisit au silence par ses réponses. D’ailleurs il n’y avait qu’à lire leurs livres pour être convaincu de son exacte fidélité. Et malheureusement pour eux beaucoup de gens eurent alors la curiosité de les lire : jusque-là que, pour satisfaire l’empressement du public, il se fit une nouvelle édition de la Théologie morale d’Escobar, laquelle est comme le précis de toutes les abominations des casuistes ; et cette édition fut débitée avec une rapidité étonnante. Dans ce temps-là même il arriva une chose qui acheva de mettre la vérité dans tout son jour. Un des principaux curés de Rouen[49], qui avait lu les Petites Lettres, fit en présence de son archevêque, en un synode de plus de huit cents curés, un discours fort pathétique sur la corruption qui s’était depuis peu introduite dans la morale. Quoique les jésuites n’eussent point été nommés dans ce discours, le Père Brisacier, qui était alors recteur du collège des jésuites à Rouen, n’en eut pas plus tôt avis que sa bile se réchauffa. Il prit la plume et fit un libelle en forme de requête, où il déchirait ce vertueux ecclésiastique avec la même fureur qu’il avait déchiré les religieuses de Port-Royal.

Les autres curés, touchés du traitement indigne qu’on faisait à leur confrère, eurent soin, avant toutes choses, de s’instruire à fond du sujet de leur querelle. Ils prirent d’un côté les Lettres provinciales, et de l’autre les livres des casuistes, résolus de poursuivre, ou la condamnation de ces Lettres, si les casuistes y étaient cités à faux, ou la condamnation des casuistes, si ces citations étaient véritables. Ils y trouvèrent non seulement tous les passages qui étaient rapportés, mais encore un grand nombre de beaucoup plus horribles, que M. Pascal avait fait scrupule de citer. Ils dressèrent un extrait de tous ces passages, et le présentèrent avec une requête à M. de Harlay, alors leur archevêque, qui a été depuis archevêque de Paris. Mais lui, jugeant que cette affaire regardait toute l’Église, les renvoya à l’Assemblée générale du clergé, et y députa même un de ses grands-vicaires, avec ordre d’y présenter et l’extrait et la requête.

Les curés de Rouen écrivirent aussitôt à ceux de Paris pour les prier de les aider de leurs lumières et de leur crédit, et même de se joindre à eux dans une cause qui était, disaient-ils, la cause de l’Évangile. Les curés de Paris n’avaient pas attendu cette lettre pour s’élever contre la morale des nouveaux casuistes. Ils s’étaient déjà assemblés plusieurs fois sur ce sujet, tellement qu’ils n’eurent pas de peine à se joindre avec leurs confrères. Ils dressèrent aussi de leur côté un extrait de plus de quarante propositions de ces casuistes, et le présentèrent à l’Assemblée du clergé pour en demander la condamnation, en même temps que la requête des curés de Rouen y fut présentée. Comme c’est principalement aux évêques à maintenir dans l’Église la saine doctrine, tout le monde s’attendait que le zèle des prélats éclaterait encore plus fortement que celui de tous ces curés. En effet, quelle apparence que ces mêmes évêques, qui se donnaient alors tant de mouvement pour faire condamner dans Jansénius cinq propositions équivoques qu’on doutait qui s’y trouvassent, pussent hésiter à condamner dans les livres des casuistes un si grand nombre de propositions, toutes plus abominables les unes que les autres, qui y étaient énoncées en propres termes, et qui tendaient au renversement entier de la morale de Jésus-Christ ? À la vérité, il paraît, par les témoignages publics de quelques prélats députés à l’Assemblée dont nous parlons, qu’ils ne purent entendre sans horreur la lecture de ces propositions des casuistes, et qu’ils furent sur le point de se boucher les oreilles, comme firent les Pères au concile de Nicée, lorsqu’ils entendirent les propositions impies d’Arius. Mais les égards qu’on avait pour les jésuites prévalurent sur cette horreur. L’Assemblée se contenta de faire dire aux curés, par les commissaires qu’elle avait nommés pour examiner leur requête, qu’étant sur le point de se séparer, et l’affaire qu’ils lui proposaient étant d’une grande discussion, elle n’avait plus assez de temps pour y travailler. Du reste, elle ordonna aux agents du clergé de faire imprimer les instructions de saint Charles sur la pénitence, et de les envoyer dans tous les diocèses, afin que cet excellent ouvrage servît comme de barrière pour arrêter le cours des nouvelles opinions sur la morale.

Quoique les jésuites n’eussent pas lieu de se plaindre de la sévérité des prélats, ils furent néanmoins très mortifiés de la publication de ce livre, sur lequel ils n’ignoraient pas que toute la doctrine du livre de la Fréquente communion était fondée. Mais ils se plaignirent surtout de l’abbé de Ciron, qu’ils accusèrent d’avoir composé la lettre circulaire des évêques qui accompagnait ce même livre. Et plût à Dieu que leur animosité contre cet abbé se fût arrêtée à sa personne, et ne se fût pas étendue sur un saint établissement de filles[50] dont il avait dressé les constitutions, et qu’ils ont eu le secret de faire détruire, au grand regret de la province de Languedoc et de toute l’Eglise même, qui en recevait autant d’utilité que d’édification !

Comme tous ces extraits des curés avaient achevé de convaincre tout le monde de la fidélité des citations de M. Pascal, les jésuites prirent un parti tout contraire à celui qu’ils avaient pris jusqu’alors. Ils entreprirent de défendre ouvertement la doctrine de leurs auteurs, et c’est ce qui fit publier le livre de l’Apologie des casuistes, composé par le Père Pirot, ami intime du Père Annat, et qui enseignait la théologie au collège de Clermont. Comme ils n’avaient pu obtenir de privilège pour l’imprimer, on n’y voyait ni nom d’auteur ni nom d’imprimeur ; mais ils le débitèrent publiquement dans leur collège. Ils en distribuèrent eux-mêmes plusieurs exemplaires aux amis de la société, tant à Paris que dans les provinces. Le Père Brisacier le fit lire en plein réfectoire dans le collège de Rouen. Il avait plus de raison qu’un autre de soutenir ce bel ouvrage, puisqu’on y renouvelait contre les religieuses de Port-Royal et contre leurs directeurs les mêmes impostures dont il pouvait se dire l’inventeur.

Mais sa compagnie n’eut pas longtemps sujet de s’applaudir de la publication de ce livre. Jamais ouvrage n’a excité un si grand soulèvement dans l’Église. Les curés de Paris dressèrent d’abord deux requêtes, pour les présenter, l’une au Parlement, l’autre aux grands-vicaires. Le Père Annat, pour parer ce coup, obtint qu’ils fussent mandés au Louvre, pour rendre raison de leur conduite, mais cela ne fît que hâter la condamnation de cet exécrable livre. En effet, le cardinal Mazarin ayant demandé aux curés, en présence du roi et des principaux ministres de son conseil, pourquoi ils voulaient s’adresser au Parlement au sujet d’un livre de théologie, ils répondirent avec une fermeté respectueuse qu’il ne s’agissait point dans ce livre de simples questions de théologie, mais que la doctrine qu’il contenait ne tendait pas moins qu’à autoriser les plus grands crimes, tels que le vol, l’usure, l’adultère, le duel et l’homicide ; et que la sûreté des sujets du roi, et celle de Sa Majesté même, étant intéressée à sa condamnation, ils s’étaient crus en droit de porter leurs plaintes aux mêmes tribunaux qui avaient autrefois condamné les Santarel, les Mariana, et les autres dangereux auteurs de cette même société. On n’eut pas la moindre réponse à leur faire. Le chancelier[51], qui était présent, déclara qu’il avait refusé le privilège de ce livre. Enfin le roi, après avoir exigé des curés qu’ils se contenteraient de s’adresser aux juges ecclésiastiques, leur promit d’envoyer ses ordres en Sorbonne, pour y examiner l’Apologie. Le roi tint parole ; et toutes les brigues des jésuites et des docteurs de leur parti ne purent empêcher que la Faculté ne fît une censure, et que cette censure ne fût publiée. Les grands-vicaires de Paris en publièrent aussi une de leur côté ; et, presque en même temps, plus de trente archevêques et évêques, quelques-uns même de ceux que les jésuites croyaient le plus dans leur dépendance, foudroyèrent à l’envie et l’Apologie et la méchante morale des casuistes.

Les jésuites perdaient patience pendant ce soulèvement si universel ; mais ils ne purent jamais se résoudre à désavouer l’Apologie. Le Père Annat fit plusieurs écrits contre les curés, et il les traita avec la même hauteur que les jésuites traitent ordinairement leurs adversaires. Mais ceux-ci le réfutèrent courageusement, et le couvrirent de confusion sur tous les points dont il les voulait accuser. D’autres jésuites s’attaquèrent aux évêques mêmes, et écrivirent contre leurs censures. Ils publiaient hautement que ce n’était point aux évêques à prononcer sur de telles matières, et que c’étaient des causes majeures qui devaient être renvoyées à Rome, comme on y avait renvoyé les cinq propositions. Ils furent fort mortifiés lorsqu’au bout de deux mois ils virent leur livre condamné par un décret de l’Inquisition. Ils trouvaient néanmoins encore des raisons de se flatter, disant que l’Inquisition n’avait supprimé l’Apologie que pour des considérations de police. Enfin le pape Alexandre VII, auprès duquel ils avaient toujours été en si grande faveur, frappa d’anathème quarante-cinq propositions de leurs casuistes. Quelques années après, il condamna encore le livre d’un Père Moya, jésuite espagnol, qui, sous le nom d’Amadœus Guimenius, enseignait la même doctrine que l’Apologie, et censura de même le fameux Caramuel, grand défenseur de toutes les méchantes maximes des casuistes. Pour achever de purger l’Église de cette pernicieuse doctrine, le pape Innocent XI, en l’année 1679, a fait un décret où il condamnait à la fois soixante-cinq propositions aussi tirées des casuistes, avec excommunication encourue ipso facto par ceux qui, directement ou indirectement, auraient la hardiesse de les soutenir.

Qui n’eût cru qu’une compagnie qui fait un vœu particulier d’obéissance et de soumission aveugle au Saint-Siège garderait du moins le silence sur une doctrine si solennellement condamnée, et ferait désormais enseigner dans ses écrits une morale plus conforme à l’Évangile et aux décisions des papes ? Mais le faux honneur de la société l’a emporté encore en cette occasion sur toutes les raisons de religion et de politique, et même sur les constitutions fondamentales de la société. Il ne s’est presque point passé d’années depuis ce temps-là que les jésuites, soit par de nouveaux livres, soit par des thèses publiques, n’aient soutenu les mêmes méchantes maximes. On sait avec combien d’évêques ils se brouillent encore tous les jours sur ce sujet. Peu s’en est fallu enfin qu’ils n’aient déposé leur propre général[52] pour avoir fait imprimer, avec l’approbation du pape, un livre contre la probabilité, laquelle est regardée à bon droit comme la source de toute cette horrible morale.

Mais pendant que les jésuites soutenaient avec cette opiniâtreté les erreurs de leurs casuistes, et ne se rendaient, ni sur le fait ni sur le droit, aux censures des papes et des évêques, ils n’en poursuivaient pas avec moins d’audace la condamnation de leurs adversaires. Ce ne fut pas assez pour le Père Annat d’avoir fait juger dans l’assemblée du Louvre que les propositions étaient dans Jansénius, et d’avoir ensuite fait ordonner, dans l’assemblée des quinze évêques, que la constitution et le bref seraient signés par tout le royaume. Il entreprit encore d’établir un formulaire ou profession de foi, qui comprît également la créance du fait et du droit, et d’en faire ordonner la souscription sous les peines portées contre les hérétiques. C’est ce fameux formulaire qui a tant causé de troubles dans l’Église, et dont les jésuites ont tiré un si grand usage pour se venger de toutes les personnes qu’ils haïssaient. Tout le monde convient que ce fut M. de Marca qui dressa ce formulaire avec le Père Annat, et qui le fit recevoir dans l’Assemblée générale de 1655.

Ce prélat était un homme de beaucoup d’esprit, très habile dans le droit canon, et dans tout ce qui s’appelle la police extérieure de l’Église, sur laquelle il avait même fait des livres très savants, et fort opposés aux prétentions de la cour de Rome. Mais il savait fort peu de théologie, ne s’étant destiné que fort tard à l’état ecclésiastique, et ayant passé plus de là moitié de sa vie dans des emplois séculiers : d’abord président au Parlement de Pau, puis intendant en Catalogne, d’où il avait été élevé à l’évêché de Couserans et ensuite à l’archevêché de Toulouse. Sa grande habileté, jointe à l’extrême passion qu’il témoignait contre les jansénistes, lui donnait un grand crédit dans les Assemblées du clergé. Il en dressait tous les actes, et en formait, pour ainsi dire, toutes les décisions.

Lui et le Père Annat convenaient dans le dessein de faire déclarer hérétiques les défenseurs de Jansénius ; mais ils ne convenaient pas dans la manière de tourner la chose. Le Père Annat prétendait que les papes étant infaillibles aussi bien sur le fait que sur le droit, on ne pouvait nier sans hérésie un fait que le pape avait décidé. Mais cela n’accommodait pas M. de Toulouse, qui avait soutenu très fortement l’opinion contraire dans ses livres ; et cela, fondé sur l’autorité de tout ce qu’il y a de plus habiles écrivains, de ceux même qui sont le plus attachés à la cour de Rome, tels que les cardinaux Baronius, Bellarmin, Palavicin, le Père Petau et plusieurs autres savants jésuites, qui tous ont enseigné que l’Église n’exige point la créance des faits non révélés, et qui n’ont point fait difficulté de contester des faits très importants, décidés dans des conciles généraux. Les censeurs mêmes de la seconde lettre de M. Arnauld, quelque animés qu’ils fussent contre la personne, n’avaient qualifié que de téméraire la proposition de ce docteur où il disait qu’il n’avait point trouvé dans Jansénius les propositions condamnées. Les jansénistes donc ne pouvaient, même selon leurs ennemis, être traités tout au plus que de téméraires ; et le Père Annat voulait qu’ils fussent déclarés hérétiques.

Dans cet embarras, M. de Marca s’avisa d’un expédient dont il s’applaudit fort. Il prétendit que le fait de Jansénius était un fait certain, d’une nature particulière, et qui était tellement lié avec le droit qu’ils ne pouvaient être séparés. « Le pape, disait ce prélat, déclare qu’il a condamné comme hérétique la doctrine de Jansénius ; or les jansénistes soutiennent la doctrine de Jansénius ; donc les jansénistes soutiennent une doctrine hérétique. » C’était un des plus ridicules sophismes qui se pût faire, puisque le pape n’expliquant point ce qu’il entendait par la doctrine de Jansénius, la même question de fait subsistait toujours entre ses adversaires et ses défenseurs, dont les uns croyaient voir dans cette doctrine tout le venin des cinq propositions, et les autres n’y croyaient voir que la doctrine de saint Augustin. Il n’est pas croyable néanmoins combien de gens se laissèrent éblouir à ce faux argument. Le Père Annat le répétait à chaque bout de champ dans ses livres, et ce ne fut qu’après un nombre infini de réfutations qu’il fut obligé de l’abandonner.

Cependant lui et M. de Toulouse ayant préparé tous les matériaux pour faire accepter leur formulaire dans l’Assemblée générale, deux prélats, envoyés par le roi, y vinrent exhorter les évêques, de la part de Sa Majesté, à chercher les moyens d’extirper l’hérésie du jansénisme. En même temps tous les prélats qui se trouvaient alors à Paris eurent aussi ordre de se rendre dans la grande salle des Augustins [1656].

Alors M. de Toulouse présenta à l’Assemblée une ample relation, qu’il avait composée à sa mode, de toute l’affaire de Jansénius. Cette relation étant lue, on fit aussi lecture de la constitution et du bref, des déclarations du roi, et de toutes les lettres des assemblées précédentes. M. de Marca fit un grand discours sur l’autorité de la présente Assemblée, qu’il égalait à un concile national. Tout cela, comme on peut penser, fut fort long, et occupa presque toutes les deux séances dans lesquelles cette grande affaire fut terminée ; en telle sorte que ceux qui y étaient présents n’eurent autre chose à faire qu’à écouter et signer. Il n’y eut, pour ainsi dire, ni examen ni délibération. Ceux qui n’étaient pas de l’avis du formulaire furent entraînés par le grand nombre. On confirm les délibérations des assemblées précédentes ; le formulaire fut approuvé, et on résolut qu’il serait envoyé à tous les évêques absents, avec ordre à eux d’exécuter les résolutions de l’Assemblée, sous peine d’être exclus de toute assemblée du clergé, soit générale, soit particulière, et même des assemblées provinciales. Tout cela se fit le premier et le deuxième jour de septembre [1656].

En même temps l’Assemblée écrivit au nouveau pape pour lui rendre compte de tout ce qu’elle avait fait contre les jansénistes. Ce pape, qui s’appelait auparavant Fabio Chigi, avait pris le nom d’Alexandre VII. Je ne puis m’empêcher de rapporter à son sujet une chose assez particulière, que le cardinal de Retz raconte dans l’histoire qu’il a composée du conclave où ce même pape fut élu. Il dit que le cardinal François Barberin, dont le parti était fort puissant dans le conclave, fut longtemps sans se pouvoir résoudre de donner sa voix à Chigi, craignant que son étroite liaison avec les jésuites ne l’engageât, quand il serait pape, à donner quelque atteinte à la doctrine de saint Augustin, pour laquelle Barberin avait toujours eu un fort grand respect. Chigi, ajoute le cardinal de Retz, n’ignora pas ce scrupule, et quelques jours après, s’étant trouvé à une conversation où le cardinal Albizzi, passionné partisan des jésuites, parlait de saint Augustin avec beaucoup de mépris, il prit avec beaucoup de chaleur la défense de ce saint docteur, et parla de telle sorte que non seulement le cardinal Barberin fut entièrement rassuré, mais qu’on se flatta même que Chigi serait homme à donner la paix à l’Eglise.

Il est constant que jamais les jésuites ne furent plus puissants à Rome que sous son pontificat. Il ne tarda guère à publier une constitution où, non content de confirmer la bulle d’Innocent X contre les cinq propositions, il traitait d’enfants d’iniquité tous ceux qui osaient dire que ces propositions n’avaient point été extraites de Jansénius, ni condamnées au sens de cet évêque ; assurant qu’il avait assisté lui-même au jugement de toute cette affaire, et que l’intention de son prédécesseur avait été de condamner la doctrine de Jansénius. Il y a de l’apparence qu’il disait vrai. Cependant l’Assemblée du clergé rapporte dans son procès-verbal une chose assez surprenante : c’est que M. l’évêque de Lodève, dans le compte qu’il rendit à messeigneurs d’un entretien qu’il avait eu avec Innocent X, leur dit que ce pape l’avait assuré de sa propre bouche que son intention n’avait point été de toucher ni à la personne ni à la mémoire de Jansénius, ni même précisément à la question de fait. Mais l’Assemblée ne se mit pas fort en peine d’accorder ces contrariétés. Elle ne se plaignit pas même de certains termes de la nouvelle bulle, qui étaient très injurieux à l’épiscopat, et se contenta de les adoucir le mieux qu’elle put dans la version française qu’elle en fit faire. Du reste, elle reçut avec de grands témoignages de respect la constitution, en fit faire mention dans le formulaire, où il ne fut plus parlé du bref d’Innocent X, et résolut de supplier le roi de la faire enregistrer dans son Parlement. On appréhenda que le Parlement ne rejetât cette bulle pour plusieurs raisons, et entre autres pour les mêmes causes qui avaient empêché qu’on n’y présentât la bulle d’Innocent X, je veux dire parce qu’elle était faite par le pape seul, sans aucun concile, sans avoir pris même l’avis des cardinaux, et, comme on dit, motu proprio[53], ce qu’on ne reconnaît point en France. Mais le roi l’ayant lui-même portée au Parlement, sa présence empêcha toutes les oppositions qu’on aurait pu faire. Tous les évêques la firent publier, dans leurs diocèses. Mais pour le formulaire, ils en firent eux-mêmes si peu de cas qu’il ne paraît point qu’aucun d’eux en ait exigé la souscription ; non pas même l’archevêque de Toulouse, qu’on en regardait comme l’inventeur. Ainsi les choses demeurèrent au même état où elles se trouvaient avant l’Assemblée, tout le monde étant d’accord sur le dogme, et ceux qui doutaient du fait ne se croyant pas obligés de reconnaître plus d’infaillibilité sur ce fait dans Alexandre VII que dans son prédécesseur. Le cardinal Mazarin lui-même, soit que les grandes affaires de l’État l’occupassent alors tout entier, soit qu’il ne fût pas toujours d’humeur à accorder aux jésuites tout ce qu’ils lui demandaient, ne donna aucun ordre pour faire exécuter les décisions de l’Assemblée, et parut être retombé pour cette querelle dans la même indifférence où il avait été dans les commencements.

Les choses demeurèrent en cet état jusque vers la fin de décembre de l’année 1660, auquel temps l’Assemblée générale, dont l’ouverture s’était faite au commencement de cette même année, eut ordre de remettre sur le tapis l’affaire du jansénisme. Aussitôt tous les prélats de dehors furent mandés pour y travailler, et entre autres l’archevêque de Toulouse, qui n’était point de cette Assemblée, mais qui y vint plaider avec beaucoup de chaleur la cause de son formulaire. Il fit surtout de grandes plaintes d’un écrit qu’on avait fait contre ce formulaire, dont on avait renversé tous les principes par les propres principes que M. de Toulouse avait autrefois enseignés dans ses livres. Cet écrit était du même M. de Launoy dont nous avons déjà parlé, qui ne prenait, comme j’ai dit, aucun intérêt à la doctrine de saint Augustin ; mais qui, par la même raison qu’il n’avait pu souffrir de voir renversés par la censure de Sorbonne tous les privilèges de la Faculté, n’avait pu digérer aussi de voir toutes les libertés de l’Église gallicane et toute l’ancienne doctrine de la France renversées par le formulaire du clergé.

Celui qui présidait à l’Assemblée de 1660 était M. de Harlay, archevêque de Rouen. On peut juger qu’il ne négligea pas cette grande occasion de se signaler. Il eut plusieurs prises avec les plus illustres députés du premier et du second ordre qui lui semblaient trop favorables aux jansénistes, fit sonner haut dans tous ses avis la volonté du roi et les intentions de M. le cardinal Mazarin.

Tout cela n’empêcha pas M. l’évêque de Laon, depuis cardinal d’Estrées, M. de Bassompierre, évêque de Saintes, et d’autres évêques des plus considérables, de s’élever avec beaucoup de fermeté contre le nouveau joug qu’on voulait imposer aux fidèles, en leur prescrivant la même créance pour les faits non révélés que pour les dogmes.

La brigue contraire l’emporta néanmoins sur toutes leurs raisons ; et le plus grand nombre fut, à l’ordinaire, de l’avis du président, c’est-à-dire de l’avis de la cour.

On enchérit encore sur les résolutions des dernières assemblées ; on ordonna de nouvelles peines contre ceux qui refuseraient de se soumettre. On comprit dans le nombre de ceux qui seraient obligés de signer le formulaire non seulement les religieux, mais même les régents et les maîtres d’école, chose jusqu’alors inouïe dans l’Église catholique, et qui n’avait été pratiquée que par les protestants d’Allemagne.

Le cardinal Mazarin mourut quinze jours après ces délibérations. Les défenseurs de Jansénius s’étaient d’abord flattés que cette mort apporterait quelque changement favorable à leurs affaires ; mais lorsqu’ils virent de quelles personnes le roi avait composé son conseil de conscience, et que c’étaient M. de Marca et le Père Annat qui y avaient la principale autorité, ils jugèrent bien qu’ils ne devaient plus mettre leur confiance qu’en Dieu seul, et que toutes les autres voies pour faire connaître leur innocence leur étaient fermées.


Port Royal de Paris, d’après le plan de Turgot.
Port Royal de Paris, d’après le plan de Turgot.
  1. On n’a pas l’autographe de cette première partie ; elle n’est connue que par l’imprimé de 1742, fait sur on ne sait quelle copie. C’est ce qui donne beaucoup de valeur au texte de Jean-Baptiste Racine, reproduit ici pour la première fois.
  2. Dom Boucherat
  3. Il se nommait Basile
  4. Charlotte de Bourbon-Soissons.
  5. Louise-Marie Hollandine, princesse palatine de Bavière.
  6. La sœur Marie-Geneviève de Saint-Augustin Le Tardif.
  7. Mauguier ; d’autres ont dit Leclerc, mais ce personnage est inconnu.
  8. Les historiens postérieurs ont corrigé cette faute, et substitué deux ans à quinze.
  9. Saint François de Sales.
  10. M. de Laval, évêque de la Rochelle (note du ms.).
  11. La sœur Anne de Jésus (de Chamesson).
  12. Richard Smith.
  13. Godeau est-il un poète ?
  14. Le château de Vaumurier.
  15. La marquise de Crèvecœur.
  16. Le Père de Sesmaisons.
  17. Le Père Nouet.
  18. Anne d’Autriche.
  19. C’est ce qu’on appelle ordinairement le Projet ou la Fable de Bourgfontaine.
  20. Félix Vialart de Herse.
  21. Alphonse d’Elbène.
  22. Gilbert de Choiseul.
  23. Nicolas Choart de Buzanval.
  24. Henri Arnauld.
  25. Ils étaient quatre, dont voici les noms : Noël de la Lane, Jacques Brousse, Louis de Saint-Amour et Louis Angran. V. le Journal de Saint-Amour, p. 164. Le P. Desmares et le docteur Nicolas Manessier se joignirent à eux en 1653.
  26. « Anéantissez, anéantissez en elle jusqu’aux fondements. » — Ps cxxxvi, 10.
  27. Note marginale du ms. : Le Père Adam et autres.
  28. « Que saint Augustin s’en aille ; au diable Augustin ! »
  29. « Ô Christ, rédempteur de tous. »
  30. « Il y a apparence que le libelle dont fauteur parle est celui qui a pour titre : l’Histoire de Jansénius et de Saint-Siran (sic) par demandes et par réponses. Il parut en 1692. » — Note des éditeurs de 1742. On s’est appuyé sur ce passage pour dire que Racine écrivait en 1693 ; mais j’ai sous les yeux le pamphlet en question, « réimprimé » en 1695 à l’étranger, et qui pouvait fort bien se débiter dans les couvents en 1696. Ainsi donc la date de 1697, inscrite postérieurement en tête du manuscrit de cet abrégé, est de beaucoup la plus vraisemblable.
  31. Saint Vincent de Paul.
  32. Henri de Gondrin.
  33. François de la Feuillade.
  34. Pierre de Marca.
  35. Henri de Gondrin.
  36. Gilbert de Choiseul.
  37. Nicolas Choart de Buzanval.
  38. Charles de Gelas de Leberon.
  39. François Bosquet.
  40. Picoté.
  41. Le P. Desmares.
  42. L’abbé Olier.
  43. M. d’Aubray ou Daubray.
  44. Gilbert de Choiseul.
  45. La sœur Flavie.
  46. On en peut voir l’énumération dans les Mémoires de Godefroi Hermant, livre XV, ch. xx (tome III, p. 178).
  47. V. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. II, p. 552 ; voir aussi Godefroi Hermant, Mémoires, l. VII, ch. xx (t. I, p. 670).
  48. Scheelstrate.
  49. Du Four, abbé d’Aulney et curé de Saint-Maclou.
  50. L’Institut des Filles de l’Enfance.
  51. Séguier.
  52. Le Père Tyrse Gonzalez, sous le pontificat d’Innocent XI.
  53. De son propre mouvement, spontanément.