Ouvrir le menu principal

Abélard, fragment
Revue des Deux Mondes, période initialetome 10 (p. 602-617).


ABELARD.




Nous avons sous les yeux les bonnes feuilles d’un ouvrage sur Abélard, par M. de Rémusat. La publication en sera prochaine [1]. Depuis long-temps on savait dans le monde littéraire que l’auteur s’était occupé du célèbre philosophe du XIIe siècle, et qu’il avait fait une étude approfondie de sa vie et de ses ouvrages. C’est le résultat de ces travaux qui va paraître ; c’est une œuvre étendue, une monographie complète ; Abélard y est considéré comme homme, comme philosophe, comme théologien. Sa vie a été récrite avec soin, d’après les témoignages originaux, d’après les nombreux ouvrages publiés à toutes les époques sur le plus illustre professeur de l’école de Paris, sur le héros du roman le plus populaire, sur ce personnage dont le nom semble à la fois appartenir au domaine de l’histoire et à celui de l’imagination. Cette biographie, qui offre en même temps un tableau général de la société intellectuelle au moyen-âge, est à elle seule un ouvrage considérable ; mais elle n’est que la première partie du livre, et elle est suivie de deux autres parties où les écrits d’Abélard sont analysés, commentés, jugés, et qui font connaître en détail ses opinions métaphysiques et ses opinions religieuses, sa manière d’écrire, la tendance de son enseignement, son rôle dans la grande guerre de l’examen et de l’autorité, de la science et de l’église. Ce travail est essentiellement philosophique, et peut servir à l’histoire de la scolastique, de cette science célèbre et bizarre, qui, depuis un temps, attire l’intérêt et provoque les recherches de tant d’esprits distingués, et qui peut-être avait par avance ravi nue grande part de leur originalité aux plus récens systèmes des écoles de l’Allemagne. Pour nous, en attendant que nous puissions consacrer un article spécial à l’ouvrage de M. de Rémusat, nous en citerons un fragment qui nous a paru le plus propre à intéresser nos lecteurs. C’est, dans la vie d’Abélard, cet épisode fameux qui, pour beaucoup de lecteurs, compose toute son histoire. C’est le récit étrange et passionné de ses amours et de ses malheurs.




On aime à se représenter l’existence d’Abélard, ou, comme on l’appelait, du maître Pierre, à cette époque de sa vie, au milieu de cette ville de Paris qu’il remplissait de son nom. Paris, ce n’était guère alors que la Cité. Sur cette île fameuse, qui partage la Seine au milieu de notre capitale, se concentraient toutes les grandes choses, la royauté, l’église, la justice, l’enseignement. Là, ces divers pouvoirs avaient leur principal siège. Deux ponts unissaient l’île aux deux bords du fleuve. Le Grand-Pont conduisait sur la rive droite, à ce quartier qu’entre les deux antiques églises de Saint-Germain-l’Auxerrois et de Saint-Gervais, commençait à former le commerce, et qu’habitaient les marchands étrangers, attirés par l’importance et la renommée déjà considérable de la Lutèce gauloise. C’étaient eux qui devaient, confondus sous le nom d’une seule nation, le transmettre à une partie de cette ville nouvelle qui allait s’appeler le quartier des Lombards. Vers la rive gauche, le Petit-Pont menait au pied de cette colline dont l’abbaye de Sainte-Geneviève couronnait le faîte, et sur les flancs de laquelle l’enseignement libre avait déjà plus d’une fois dressé ses tentes. Les plaines voisines se couvraient peu à peu d’établissemens pieux ou savans, destinés à une grande renommée ; à l’est, la communauté de Saint-Victor venait d’être fondée ; à l’ouest, la vieille abbaye de Saint-Germain-des-Prés attestait, dans sa grandeur, le souvenir de ce saint évêque de Paris dont la mémoire le disputait à celle de saint Germain d’Auxerre, car les deux plus anciens monumens de Paris sont dédiés au même nom. Là aussi, la jeunesse de la ville, et ces écoliers, ces clercs qui n’étaient pas tous jeunes alors, venaient sur des prés, devenus des lieux historiques, chercher les exercices et les rudes jeux qui convenaient à la robuste nature des hommes de ce temps. Leur résidence était surtout dans le voisinage du Petit-Pont, et leur foule, toujours croissante, ne pouvant tenir dans l’île, s’était répandue sur le bord de la rivière, au pied de la colline, qui devait par eux s’appeler le pays latin, et opposer, d’une rive à l’autre, la ville de la science à la ville du commerce.

Dans la Cité, vers la pointe occidentale de l’île, s’élevait le palais souvent habité par nos rois, théâtre de leur puissance et surtout de ce pouvoir judiciaire qui y règne encore en leur nom, et qui alors même, exercé par leurs délégués, paraissait la plus populaire de leurs prérogatives et le signe reconnaissable de leur souveraineté. Un jardin royal, comme on pouvait l’avoir en ce siècle, un lieu planté d’arbres entre le palais et le terre-plein où Henri IV a sa statue, s’ouvrait en certains jours comme promenade publique au peuple, à l’école, au clergé, et à ce peu de nobles hommes qui se trouvaient à Paris. En face du palais, l’église de Notre-Dame, monument assez imposant, quoique bien inférieur à la basilique immense qui lui a succédé, rappelait à tous, dans sa beauté massive, la puissance de la religion qui l’avait élevée, et qui de là protégeait en les gouvernant les quinze églises dont on ne voit plus les vestiges, environnant la métropole comme des gardes rangés autour de leur reine. Là, à l’ombre de ces églises et de la cathédrale, dans de sombres cloîtres, en de vastes salles, sur le gazon des préaux, circulait cette tribu consacrée, qui semblait vivre pour la foi et la science, et qui souvent ne s’animait que de la double passion du pouvoir ou de la dispute. A côté des prêtres, et sous leur surveillance, parfois inquiète, souvent impuissante, s’agitait, dans le monde des études sacrées et profanes, cette population de clercs à tous les degrés, de toutes les vocations, de toutes les origines, de toutes les contrées, qu’attirait la célébrité européenne de l’école de Paris ; et dans cette école, au milieu de cette nation attentive et obéissante, on voyait souvent passer un homme au front large, au regard vif et fier, à la démarche noble, dont la beauté conservait encore l’éclat de la jeunesse, en prenant les traits plus marqués et les couleurs plus brunes de la pleine virilité. Son costume grave et pourtant soigné, le luxe sévère de sa personne, l’élégance simple de ses manières, tour à tour affables et hautaines, une attitude imposante, gracieuse, et qui n’était pas sans cette négligence indolente qui suit la confiance dans le succès et l’habitude de la puissance, les respects de ceux qui lui servaient de cortége, orgueilleux pour tous, excepté devant lui, l’empressement curieux de la multitude qui se rangeait pour lui faire place, tout, quand il se rendait à ses leçons ou revenait à sa demeure, suivi de ses disciples encore émus de sa parole, tout annonçait un maître, le plus puissant dans l’école, le plus illustre dans le monde, le plus aimé dans la Cité. Partout on parlait de lui ; des lieux les plus éloignés, de la Bretagne, de l’Angleterre, du pays des Suèves et des Teutons, on accourait pour l’entendre ; Rome même lui envoyait des auditeurs. La foule des rues, jalouse de le contempler, s’arrêtait sur son passage ; pour le voir, les habitans des maisons descendaient sur le seuil de leurs portes, et les femmes écartaient leur rideau, derrière les petits vitraux de leur étroite fenêtre. Paris l’avait adopté comme son enfant, comme son ornement et son flambeau. Paris était fier d’Abélard et célébrait tout entier ce nom, dont, après sept siècles, la ville de toutes les gloires et de tous les oublis a conservé le populaire souvenir.

Telle était sa situation à ce moment le plus calme et le plus brillant de sa vie. Il ne devait cette situation qu’à lui-même, à son travail, à son opiniâtreté, à sa belliqueuse éloquence, et rien ne lui interdisait de penser qu’il la dût aussi à l’empire de la vérité.

Il semblait donc, il pouvait se croire revêtu d’un apostolat philosophique, et cette fois la mission spirituelle n’était pas une mission de pauvreté, d’humiliations ni de souffrances. Sa richesse égalait sa renommée, car l’enseignement n’était pas gratuitement donné à ces cinq mille étudians, qui, dit-on, venaient de tous les pays pour l’entendre. Parvenu à ce faîte de grandeur intellectuelle et de prospérité mondaine, il n’avait plus qu’à vivre en repos.

Mais le repos était impossible : il ne convient qu’aux destinées obscures et aux ames humbles. Abélard s’estimait désormais, c’est lui qui l’avoue, le seul philosophe qu’il y eût sur la terre. Aucune raison humaine n’a encore résisté à l’épreuve d’un rang suprême et unique. Abélard, oisif, ne pouvait donc rester calme ; il fallait que par quelque issue l’inquiétude ardente de sa nature se fît jour et se donnât carrière. Des passions tardives éclatèrent dans son ame et dans sa vie, et il entra, poussé par elles, dans une destinée nouvelle et tragique qui est devenue presque toute son histoire.

Il avait jusqu’alors vécu dans la préoccupation exclusive de ses études et de ses progrès. La science et l’ambition, qui animaient sa vie, la maintenaient pure et régulière. On ne voit même pas que les premiers feux de la jeunesse y eussent porté quelque désordre. Il montrait pour les habitudes déréglées d’une grande partie des habitans des écoles un dédaigneux éloignement. Quoique sa réputation lui eût attiré la bienveillance de quelques grands de la terre, il les voyait peu, et sa vie toute d’activité littéraire l’écartait de la société des nobles dames ; il connaissait à peine la conversation des femmes laïques. D’ailleurs, si jamais Abélard devait aimer, c’était en maître, et les soins complaisans et laborieux d’un amour qui se cache et qui supplie allaient mal à sa nature. Cependant, au milieu de cette félicité sans obstacle, une sorte de mollesse intérieure s’emparait de lui, la sévérité l’abandonna. On a même prétendu qu’il se livra à des plaisirs qui compromirent sa dignité et jusqu’à sa fortune [2], mais il le nie hautement ; d’ailleurs de vaines ’voluptés ne pouvaient suffire à son ame, et il se demandait encore d’où lui viendrait l’émotion.

Il y avait dans la Cité une très jeune fille (elle était née, dit-on, à Paris, en 1101), nommée Héloïse, et nièce d’un chanoine de Notre-Dame, appelé Fulbert [3]. Orpheline et pauvre, elle habitait près des écoles, dans la maison de son oncle ; mais on croit qu’elle était de noble naissance, ou du moins liée par le sang, peut-être par Hersende, sa mère, à une famille illustre, à la famille des Montmorency, qui avait déjà donné à l’état deux connétables [4]. Élevée dans sa première enfance au couvent d’Argenteuil, près de Paris, son oncle l’avait instruite dans la science littéraire, ce qui était rare chez les femmes. Elle y avait fait des progrès surprenans, jusque-là qu’on prétendait qu’elle savait, avec le latin, le grec et l’hébreu. Sa figure, sans avoir une parfaite beauté, l’aurait distinguée ; mais sa véritable distinction était ailleurs. Son esprit et son instruction avaient fait connaître son nom dans tout le royaume. On ne sait pas quand Abélard la vit ni comment il la rencontra. On dirait presque, à lire son récit, qu’il ne l’aima qu’avec préméditation, qu’il devint son amant systématiquement, et qu’il arrêta sur elle ses regards comme sur la passion la plus digne de lui, et, le dirai-je ? la plus facile ; mais c’est souvent le propre et l’illusion des esprits réfléchis et raisonneurs que de prendre leur penchant pour un choix, et de croire que leurs entraînemens ont été des calculs. Toujours est-il qu’Abélard nous raconte qu’avec son nom, sa jeunesse, sa figure, il ne devait craindre aucun refus, quelle que fût celle qu’il daignât aimer, mais qu’Héloïse menait une vie retirée, que le goût de la science créait entre elle et lui une relation naturelle, que cette communauté de travaux et d’idées devait autoriser un libre commerce de lettres et d’entretiens, et que c’est tout cela qui le décida. Il se trompe, un noble et secret instinct lui disait qu’il devait aimer celle qui n’avait point d’égale.

Il chercha donc les moyens d’arriver jusqu’à elle et de se rendre familier dans la maison. Des amis s’entremirent, et il fit proposer à l’oncle Fulbert, qui demeurait dans le voisinage des écoles, de le prendre en pension chez lui pour un prix convenu. II fit valoir ses travaux assidus, l’ennui que lui causaient les soins dispendieux d’une maison, sa négligence plus dispendieuse encore. Fulbert était avide, et de plus très jaloux d’augmenter par tous les moyens l’instruction de sa nièce. Non-seulement il consentit à tout, mais il crut avoir désiré lui-même ce qu’on espérait de lui, et vint en suppliant commettre entièrement sa pupille à l’illustre et redoutable précepteur, qui devait la voir à toute heure, qui, chaque fois qu’il reviendrait des écoles, pouvait, ou le jour ou la nuit, lui donner des leçons, et même, voyez la naïveté de cet âge, la frapper à la façon d’un maître, si l’élève était indocile. Abélard admira tant de simplicité ; il lui semblait que l’on confiait la brebis au loup ravisseur. Non-seulement on lui accordait la liberté, l’occasion, mais jusqu’à l’autorité, et au droit de menacer et de punir celle que la séduction n’aurait pu vaincre. Deux choses aveuglaient le vieillard, l’amour-propre passionné qui l’attachait aux succès de sa nièce, et l’ancienne réputation de pureté de la vie passée d’Abélard. « Que dirai-je de plus ? écrit ce dernier en racontant tout ceci, nous n’eûmes qu’une maison, et bientôt nous n’eûmes qu’un cœur. »

« A mesure que l’on a plus d’esprit, a dit Pascal, les passions sont plus grandes, parce que les passions n’étant que des sentimens et des pensées qui appartiennent purement à l’esprit, quoiqu’elles soient occasionnées par le corps, il est visible qu’elles ne sont plus que l’esprit même, et qu’ainsi elles remplissent toute sa capacité. Je ne parle que des passions de feu… La netteté d’esprit cause aussi la netteté de la passion ; c’est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu’il aime. »

On montre encore dans la Cité, au nord du chevet de Notre-Dame, près l’ancien quartier du cloître, à l’extrémité d’une rue étroite et tortueuse, toujours habitée par des membres du chapitre métropolitain, et dont les abords sont en tout temps parcourus, comme au moyen-âge, par des clercs de tous grades, revêtus des costumes pittoresques du clergé nombreux et complet d’une riche cathédrale, la maison qu’une tradition locale désigne comme celle du chanoine Fulbert [5]. Elle est près de la Seine, dont la sépare seulement un quai, plus élevé maintenant que le sol de la rue où elle est bâtie. Au moyen-âge, vers 1116 ou 1117, le terrain devait, du pied de cette maison, aller en pente jusqu’à la rivière et former l’emplacement de l’ancien port Saint-Landry ; des fenêtres de la maison, on devait voir en plein la vaste grève où s’élève aujourd’hui cet Hôtel-de-Ville, magnifique palais des révolutions.

C’est là, dans cette demeure modeste, au jour sombre que des fenêtres étroites laissaient pénétrer dans la chambre simple et rangée d’une jeune bourgeoise de Paris, on bien à la lueur rougeâtre d’une lampe vacillante, qu’Abélard, impatient et ravi, venait employer à séduire une pauvre fille sans expérience et sans crainte le génie qui soulevait toutes les écoles du monde. C’est là que les plaisirs de la science, les joies de la pensée, les émotions de l’éloquence, tout était mis en œuvre pour charmer, pour troubler, pour plonger dans une ivresse profonde et nouvelle, ce noble et tendre cœur qui n’a jamais connu qu’un amour et qu’une douleur, ce cœur que Dieu même n’a pu disputer à son amant.

Mais quelles leçons Abélard donnait-il à Héloïse ? Lui enseignait-il les secrets du langage et les arts savans de l’antiquité ? Promenait-il cet esprit pénétrant et curieux dans les sentiers sinueux de la dialectique ? Lui révélait-il les obscurs mystères de la foi dans le langage lumineux de la raison philosophique ? Enfin lui lisait-il ces poètes qu’il cite dans ses ouvrages les plus austères, et le professeur de théologie récitait-il à son élève, avec ce talent de diction qu’on admirait, les vers impurs de l’Art d’aimer ? Quel fut enfin, quel fut le livre qui servit, comme dans le récit de Dante, à la séduction de cette femme, historique modèle de la poétique Françoise de Rimini ? On ne le sait, et cependant on sait que tout le talent d’Abélard fut complice de son amour. « Vous aviez, » lui écrivait long-temps après Héloïse encore charmée de ce qui l’avait perdue, « vous aviez surtout deux choses qui pouvaient soudain vous gagner le cœur de toutes les femmes, c’était la grace avec laquelle vous récitiez et celle avec laquelle vous chantiez. » Et ses chants, il les composait pour elle. Ainsi le philosophe était devenu un orateur, un artiste, un poète. L’amour avait complété son génie et achevé son universalité.

On sent que tout dut seconder une séduction inévitable. L’étude leur donnait toutes les occasions de se voir librement, et le prétexte de la leçon leur permettait d’être seuls. Alors les livres restaient ouverts devant eux ; mais ou de longs silences interrompaient la lecture, ou des paroles intimes remplaçaient les communications de la science. Les yeux des deux amans se détournaient du livre pour se rencontrer et pour se fuir. Bientôt la main qui devait tourner les pages écarta les voiles dont Héloïse s’enveloppait, et ce ne fut plus des paroles, mais des soupirs qu’on put entendre. Enfin la passion triomphante emporta les deux amans jusqu’aux limites de son empire. Tout fut sacrifié à ce bonheur sans mélange et sans frein. Tous les degrés de l’amour furent franchis. Que sais-je ? jusqu’aux droits de l’enseignement, jusqu’aux punitions du maître, devinrent, c’est Abélard qui l’avoue, des jeux passionnés dont la douceur surpassait la suavité de tous les parfums. Tout ce que l’amour peut rêver, tout ce que l’imagination de deux esprits puissans peut ajouter à ses transports fut réalisé dans l’ivresse et dans la nouveauté d’un bonheur inconnu.

Cependant qu’était devenu l’enseignement des écoles ? Le maître Pierre ennuyé, dégoûté, n’y paraissait plus qu’à regret. A peine lui restait-il quelques heures de jour pour les donner à l’étude. Quant à ses leçons, il les faisait avec négligence et froideur ; il répétait d’anciennes idées, et ne parlait plus d’inspiration. Revenu un simple récitateur, il n’inventait plus rien, ou s’il inventait quelque chose, c’étaient des vers et des vers d’amour. Il parait qu’il en composa beaucoup en langue vulgaire, ou, comme on disait alors, barbare ; ces chansons étaient vraisemblablement dans le goût des trouvères, dont il fut un des premiers en date, ou, si l’on veut, le prédécesseur. À tous ses talens, à toutes les initiatives de son esprit, il faudrait donc ajouter celle de la poésie nationale. Chose plus singulière ! il laissait ses chansons d’amour se répandre au dehors et courir la ville et le pays ; long-temps après cette époque, elles se retrouvaient encore dans la bouche de ceux dont la situation ressemblait à la sienne ; car il devint de bonne heure le patron des amoureux, et il avait « du talent pour les vaudevilles, » dit un bénédictin qui a écrit sa biographie. Ainsi l’aventure qui aurait dû rester le touchant mystère de toute sa vie devint un bruit public et passa de son aveu et par degrés à cet état de roman populaire qu’elle a conservé jusqu’à nos jours. Il y avait dans cet homme quelque chose de l’insolence de ces natures faites pour le commandement et la royauté. Il posait sans voile devant la foule ; il semblait penser que tout ce qui l’intéressait devenait digne de l’attention générale, que ses actions surpassaient le jugement commun, et que tout en lui devait être donné comme en spectacle au monde.

La désolation fut grande parmi les écoliers, lorsqu’ils s’aperçurent de la préoccupation qui leur enlevait leur maître. Ils assistaient avec tristesse à ces leçons inanimées que leur donnait encore celui dont l’ame était ailleurs. Il leur semblait l’avoir perdu, et quelques-uns ne pouvaient voir sans alarmes ce que tous voyaient avec douleur. Il est impossible que les ennemis secrets d’Abélard n’en ressentissent pas une joie égale, mais ils ne la montraient pas ; et telle était alors sa puissance ou la liberté des mœurs, qu’il ne paraît pas que le bruit de son aventure lui ait beaucoup nui dans les premiers temps, ni qu’on ait songé à la tourner contre lui. Il était clerc ; nous savons qu’il portait le titre de chanoine ; on a même cru, bien que sans preuve, qu’il était déjà prêtre. Mais dans le relâchement et la rudesse du moyen-âge, le dérèglement ne faisait un tort sérieux qu’au jour où il devenait l’occasion de quelque violence. Or ici rien de semblable ; l’aventure était publique ; on en parlait, on la chantait dans Paris. Nul ne l’ignorait, hormis, bien entendu, le plus intéressé à la savoir. Dans ses illusions d’affection, de respect et de vanité, Fulbert ne se doutait de rien, et plusieurs mois se passèrent avant qu’il fût averti : il repoussa même les premiers avis ; mais enfin il conçut des soupçons, et il sépara les deux amans.

La honte et la douleur, mais la douleur plus que la honte, les accablaient à ce fatal moment. Tous deux rougissaient, gémissaient, pleuraient, mais aucun ne se plaignait pour lui-même. Abélard n’avait d’autre repentir que de voir Héloïse affligée, et dans le chagrin de son amant elle mettait tout son désespoir. On les séparait, mais leurs cœurs restaient unis. La contrainte ne faisait qu’allumer en eux de nouveaux désirs ; puisque la honte avait éclaté, il n’y en avait plus ; ils se faisaient comme un devoir de leur amour. Ils continuèrent donc à se voir secrètement. Un jour ils furent surpris, et le classique Abélard dit qu’il leur arriva ce qu’une fable poétique raconte de Vénus et de Mars.

Peu après, Héloïse s’aperçut qu’elle était grosse, et avec l’exaltation de la joie elle l’écrivit à son maître, le consultant sur ce qu’il y avait à faire. Une nuit, en l’absence de l’oncle, il entra furtivement dans la maison, et comme ils en étaient convenus, il emmena Héloïse et la conduisit incontinent dans sa patrie. Là, il l’établit chez sa sœur, où elle demeura jusqu’à ce qu’elle mît au monde un fils qui reçut d’elle le nom de Pierre Astrolabe [6].

Non loin du Pallet, au confluent de la Moine et de la Sèvre nantaise, s’élèvent les majestueuses ruines du château de Clisson [7]. Elles dominent encore le cours limpide et charmant de ces deux rivières et les grandes masses de rochers et de verdure qui en couvrent les bords escarpés. On peut croire que ces sites admirables, qui, dit-on, inspirèrent au Poussin ses plus fameux paysages, furent alors visités par l’inquiète Héloïse. Lorsque son amant l’eut rejointe, tous deux errèrent sans doute plus d’une fois dans ces lieux encore sauvages, mais où la nature étalait toute sa fraîcheur et toute sa beauté. Du moins montre-t-on dans la garenne de Clisson une grotte de rochers granitiques qui porte le nom d’Héloïse. On dit que là se retiraient souvent les deux amans durant leur séjour en Bretagne ; mais rien n’appuie cette tradition, si ce n’est peut-être la secrète harmonie qui unit les beautés de la nature, les solitudes mystérieuses et les émotions de l’amour.

Speluncam Dido dux et Trojanus eamdem
Deveniunt.

À la nouvelle de la fuite d’Héloïse, Fulbert était tombé comme en démence. Dans sa douleur et sa colère, il ne savait comment se venger d’Abélard, quelles embûches lui tendre, enfin quel mal lui faire. S’il le tuait, s’il le mutilait par quelque blessure cruelle, il craignait que sa nièce bien-aimée n’en fût punie par la famille du ravisseur qui l’avait recueillie. Quant à se rendre maître par force de sa personne, il ne l’espérait pas. Abélard se tenait sur ses gardes, prêt à l’attaquer s’il fallait se défendre. Peu à peu, il prit pitié de cette extrême douleur, ou plutôt il sentit qu’il fallait absolument sortir d’une situation critique en réparant sa faute ; il résolut de s’accuser du crime de son amour comme d’une trahison ; il vint trouver le chanoine avec des prières et des promesses, s’engageant à lui accorder la réparation qu’on exigerait. La passion, en effet, ou peut-être la crainte, lui rendait tout acceptable et tout facile ; il se disait que les plus grands hommes avaient succombé comme lui, et pour apaiser Fulbert, pour le satisfaire au-delà de toute espérance, il offrit le mariage, pourvu que le mariage restât secret, car il appréhendait que cela ne nuisît à sa réputation aussi bien qu’aux chances de son ambition dans l’église. Fulbert consentit. La réconciliation fut scellée par un échange de parole et par les embrassemens de l’oncle et des siens. Tout cela peut-être cachait de leur part un projet de trahison. Il semble que Fulbert n’ait jamais renoncé à la pensée de quelque noire vengeance conçue dès le premier jour.

Abélard retourna en Bretagne pour y chercher celle qui allait devenir sa femme ; mais elle n’approuva pas son projet, et elle entreprit de l’en dissuader. Cette fille héroïque ne songeait, disait-elle, qu’au péril et à l’honneur de son amant. Elle ne croyait pas qu’aucune satisfaction désarmât son oncle ; elle le connaissait et pressentait les sombres desseins de cette ame ulcérée. Puis elle demandait quelle gloire il y aurait pour elle à ternir la gloire d’Abélard par un hymen qui les humilierait tous deux. Que ne lui ferait pas le monde, auquel elle allait enlever sa lumière ? De quelles malédictions de l’église, de quels regrets des philosophes ce mariage serait suivi ! Quelle honte et quelle calamité qu’un homme créé pour tous se consacrât à une seule femme ! Elle le détestait, s’écriait-elle avec véhémence, ce mariage qui serait un opprobre et une ruine.

L’apôtre n’en a-t-il pas signalé tous les ennuis, toutes les gênes, toutes les sollicitudes, lorsqu’il dit : « Vous êtes sans femme, ne cherchez point de femme, » et qu’il ajoute : « je veux que vous viviez sans tourment d’esprit. » Si l’on récuse les saints en de telles matières, qu’on écoute les sages. Ne sait-on plus ce que saint Jérôme dit de Théophraste, que l’expérience avait amené à conclure contre le mariage des philosophes, et ce que répondit Cicéron à Hirtius qui lui conseillait de se remarier : « Je ne puis m’occuper également à la fois « d’une femme et de la philosophie [8]. » Abélard, d’ailleurs, ne devait-il pas se rappeler sa manière de vivre ? Comment mêler des écoliers à des servantes, des écritures à des berceaux, des livres et des plumes à des fuseaux et à des quenouilles ? Quel esprit plongé dans les méditations sacrées ou philosophiques pourrait supporter les cris des enfans, les chants monotones des nourrices qui les apaisent, tout le bruit d’un ménage nombreux ? Cela est bon pour les riches, dont les maisons sont des palais, et à qui l’opulence épargne tous les ennuis ; mais ce ne sont pas des riches que les philosophes. Leurs pensées vont mal avec les soucis mondains ; tous, ils ont cherché la retraite, et Sénèque dit à Lucilius : « Voulez-vous philosopher, négligez les affaires. Soyez tout à l’étude ; il n’y a jamais assez de temps pour elle. » Interrompre la philosophie, c’est l’abandonner. Chez tous les peuples, gentils, juifs, chrétiens, il y a eu des hommes éminens qui se séparaient, qui s’isolaient du public parla paix et la régularité de leur vie. Chez les Juifs, c’étaient les Nazaréens, et plus tard les Sadducéens, les Esséniens ; chez les chrétiens, les moines qui mènent la vie commune des apôtres et imitent la solitude de saint Jean ; chez les païens enfin, ceux à qui Pythagore a donné le noble titre d’amis de la sagesse. Rappeler tous les exemples au souvenir d’Abélard, ce serait vouloir enseigner Minerve elle-même. Mais si des laïques ont ainsi vécu, que doit faire un chrétien, un clerc, un chanoine, et comment l’excuser de préférer à ces saints devoirs de misérables plaisirs, et de se plonger sans retour dans l’abîme ? ou, si peu lui soucie de la prérogative ecclésiastique, qu’il sauve du moins la dignité du philosophe ; qu’il se rappelle que Socrate fut marié et comme il expia sa faute.

Puis, laissant cette singulière argumentation, elle descendait, d’une voix plus émue, à des raisons plus pénétrantes. Ne devait-il pas songer qu’il serait plus périlleux pour lui de la ramener à son oncle ? Combien il serait plus doux pour elle, et pour lui plus honorable, qu’elle fût appelée sa maîtresse que son épouse, et qu’elle le retînt par la grace au lieu de l’enchaîner par la contrainte ! Leurs joies seraient plus vives tant qu’elles seraient plus rares. Pour elle, elle n’a jamais en lui rien aimé que lui-même ; elle pense ce que dans Eschine la philosophe Aspasie dit à Xénophon [9]. Il n’est rang, titre ni gloire qu’elle préférât au sort qu’elle tient de lui. Le titre d’épouse est plus saint ; le nom de sa maîtresse, de l’esclave de ses plaisirs, est plus doux ; il a plus de prix pour elle que le rang d’une impératrice, quand Auguste en personne le lui aurait offert. Où est la femme dont la fortune égale la sienne ? L’amour d’Abélard vaut mieux que l’empire du monde [10].

Pour lui, il écouta tous ces conseils, toutes ces prières, sans en être ébranlé. Il lui fallut subir une discussion en règle, et le maître eut à réfuter son élève en dialectique.

Sans doute ce mariage coûtait quelque chose à son ambition ; c’était un parti qui pouvait compromettre sa position dans l’école, l’obliger au moins à renoncer à l’enseignement de la théologie, lui faire perdre son canonicat, lui fermer la voie des hautes dignités de l’église, et il ne les dédaignait pas ; on dit même que la mître de l’évêque de Paris avait brillé à ses yeux. D’autres ont parlé de la pourpre romaine, que dis-je ? de la tiare pontificale elle-même. Ces ambitieux rêves séduisaient sans doute l’esprit d’Héloïse ; mais la situation présente pesait sur lui : il se flattait de tenir ses liens éternellement secrets, et dans son aveuglement, il repoussait les inquiétudes d’une femme trop clairvoyante et se confiait à l’avenir. Sa volonté obtint ce qu’Héloïse, dans l’excès de son dévouement, appelait un sacrifice. Elle se résigna à devenir la femme de celui qu’elle aimait plus que la lumière du jour. Cependant, en consentant avec des soupirs et des larmes à son hymen, elle dit ces tristes mots : « Il ne nous reste plus qu’à donner par notre perte commune l’exemple d’une douleur égale à notre amour. »

« Le monde entier a connu, dit Abélard, que dans ces paroles l’esprit de prophétie l’inspira. »

Ils quittèrent la Bretagne, recommandant leur enfant à leur sœur, retournèrent clandestinement à Paris, et quelques jours après ils passèrent la nuit en oraison dans une église dont le nom est ignoré ; ayant accompli secrètement ainsi les vigiles des noces, le matin, au jour naissant, en présence de Fulbert et de quelques amis, ils reçurent la bénédiction nuptiale, puis aussitôt ils se retirèrent sans éclat et chacun dans sa demeure. A partir de ce moment, leurs entrevues furent rares et dérobées, et tous leurs soins tendirent à cacher leurs nouveaux liens ; mais ces précautions devinrent inutiles. L’oncle même d’Héloïse et les gens de la maison, dans le désir imprudent d’effacer un pénible scandale, divulguaient le mariage, violant ainsi la foi promise. Héloïse, au contraire, se récriait et jurait avec imprécations que rien n’était plus faux. Irrité de ses démentis, Fulbert l’accablait d’outrages, et le séjour commun devenait insupportable. Il fallut fuir encore.

Il y avait près de Paris au village d’Argenteuil, sur les bords de la Seine, un couvent de femmes dédié à la Vierge, établi sous la règle de saint Benoît, et richement doté par Adélaïde, femme de Hugues Capet. Une partie de l’enfance d’Héloïse s’y était écoulée : c’est là, que la conduisit son mari. Il y avait fait disposer l’habit de religieuse qui convenait à la vie cloîtrée, et elle le revêtit, mais sans prendre le voile. Aucun esprit de retraite, aucun dégoût des joies du monde, aucune lassitude des passions ne l’amenait au pied des autels. Elle n’y cherchait qu’un sûr asile. L’homme que le ciel lui avait maintenant donné pour époux l’y venait voir de temps en temps, et leur amour ne respectait pas toujours la sainteté du lieu. Les détours du cloître, la solitude des salles silencieuses, cachèrent plus d’une fois un bonheur qui ne pouvait donc cesser d’être criminel.

Rien de tout cela n’était soupçonné de Fulbert, ou rien ne le touchait. Il savait seulement que sa nièce, jadis son plaisir et son orgueil, lui avait échappé, qu’elle était dans les murs d’un monastère, qu’elle portait la robe de religieuse. Il crut ou voulut croire qu’Abélard comptait ainsi se débarrasser d’elle et l’enchaîner loin de lui. Toutes ces précautions lui paraissaient suspectes, et ce qu’on prenait tant de soin de cacher, on voulait sans doute l’annuler un jour. La vie d’Abélard pouvait bien d’ailleurs n’être pas celle du mari le plus fidèle.

Les proches, les amis de Fulbert lui répétaient qu’on l’avait trompé, et en aigrissant ses soupçons exaltaient tous ses ressentimens. L’idée d’une vengeance bizarre et terrible lui était venue dès le premier jour de sa colère ; elle le ressaisit de nouveau, peut-être ne l’avait-elle jamais quitté ; et une nuit, après avoir mis du complot quelques-uns de ses parens, il se fit introduire avec ses complices, par un valet secrètement acheté, jusque dans la chambre retirée où reposait Abélard, et le surprenant sans défense et endormi, ils lui infligèrent, par un lâche attentat, la mutilation dégradante que le désir d’anéantir les tribulations de la chair dont parle saint Paul arracha jadis au spiritualisme insensé d’Origène.

Dès que le jour fut venu, tout à cette nouvelle s’émut de surprise et d’horreur. La ville entière, curieuse et consternée, accourait dans le voisinage de la demeure d’Abélard, et le fatiguait des cris de sa pitié.

Tandis que les femmes, qui toutes l’aimaient, pleuraient en se racontant une si cruelle aventure, tout ce que l’église avait de plus distingué, les chanoines de Paris, l’évêque lui-même, témoignaient hautement leur intérêt et leur indignation. Les clercs surtout, les écoliers, faisaient retentir la maison de gémissemens insupportables, et ces témoignages d’une compassion bruyante allaient redoubler sa honte et ses souffrances. Pour lui, sur son lit de misère, il réfléchissait péniblement au degré de fortune et de gloire qu’il avait atteint, à cette déchéance si soudaine, si étrange et si terrible. Il se sentait humilié jusque dans le plus profond de son orgueil, en songeant que Dieu semblerait l’avoir frappé dans sa justice, que la trahison paraîtrait châtiée par la trahison même, et le crime puni et déshonoré par l’impuissance. Il pensait à la joie mal cachée de ses ennemis, à la douleur, à la confusion de ses amis, au bruit que ferait dans le monde cette dégradation dont il se voyait atteint. Quelle carrière désormais lui serait ouverte ? De quel front se produire en public, lui maintenant montré partout au doigt, partout poursuivi par la risée, partout en spectacle comme un de ces monstres à qui, sous l’ancienne loi, Dieu fermait les portes du temple ?

Ses meurtriers avaient pris la fuite après leur crime. Dès le premier moment, l’évêque Girbert avait manifesté la volonté d’en faire justice, car l’évêque avait juridiction sur les clercs, forum ecelesiasticum. Deux des fugitifs, dont l’un était le serviteur perfide et vendu, furent repris et condamnés à la peine du talion, après qu’on leur eut crevé les yeux. Quant à Fulbert, on ne put lui arracher l’aveu de son crime ; l’aveu sans doute était alors nécessaire à la preuve. D’ailleurs le chapitre de Paris ne pouvait entièrement abandonner un de ses membres. Seulement, tous ses biens furent confisqués au profit de l’église. On croit qu’il se cacha et vécut oublié ; il ne mourut qu’assez long temps après, compté toujours dans le collége des chanoines de Paris.

Abélard n’avait pu mourir. Il lui fallait recommencer sa triste vie. Un seul parti lui restait, que lui dictait la honte plus que la piété : c’était d’entrer dans un cloître. Il s’y décida ; mais il ne voulait pas être seul à mourir au monde ; il fallait qu’Héloïse n’eût appartenu qu’à lui. Il exigea qu’elle prononçât ses vœux avant qu’il eût prononcé les siens. Sur son ordre, Héloïse, qui n’avait pas quitté sa retraite, y prit d’abord le voile de novice, et le monastère se ferma sur elle. Tous deux enfin ils revêtirent irrévocablement l’habit religieux, elle dans le couvent d’Argenteuil, lui dans l’abbaye de Saint-Denis (1119) [11].

Pour elle, au dernier moment, comme ses amis l’entouraient en pleurant, et cherchaient encore à la détourner de se soumettre, à moins de vingt ans, au joug insupportable de la vie monastique, elle répondit par une citation toute classique, qui prouve à la fois combien l’érudition et la passion, mêlées l’une à l’autre dans son ame, y effaçaient le sentiment religieux. Elle prononça tout à coup, d’une voix entrecoupée de sanglots et de larmes, cette plainte que Lucain prête à Cornélie, lorsqu’après Pharsale elle revoit Pompée, dont elle croit avoir causé la perte :

… O maxime conjux,

O thalamis indigne meis, hoc juris habebat
In tantum fortuna caput ? Cur impia nupsi,
Si miserum factura fui ? Nunc accipe poenas,
Sed quas sponte luam [12].

Et montant à l’autel d’un pas pressé, elle y prit le voile noir bénit par l’évêque de Paris, et s’enchaîna solennellement à la profession religieuse. Triste victime, obéissante et non résignée, elle se sacrifiait encore à la volonté et au repos de celui qu’à regret elle avait accepté pour époux, et qu’elle abandonnait en frémissant, pour se donner à l’époux divin sans foi, sans amour et sans espérance.


CHARLES DE RÉMUSAT.

  1. Deux vol. in-8, chez Ladrange, quai des Augustins.
  2. Foulque lui rappelle dans une lettre, d’ailleurs amicale, qu’il s’était ruiné avec des courtisanes. Comme la lettre est, selon l’usage du temps, une œuvre de rhétorique, on y peut soupçonner un peu d’hyperbole ; mais il est difficile que le fond soit sans aucune vérité. Reste à savoir à quelle époque de la vie d’Abélard il faut placer ses désordres ; est-ce avant qu’il connût Héloïse ? est-ce à la suite de son amour ? Que ceux qui se piquent de connaître le cœur humain en décident. On lit dans une pièce de vers qu’il fit pour son fils :

    Gratior est humilis meretrix quam casta superba,
    Perturbatque domum saepius ista suum.
    . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Deterior longe linguosa est foemina scorto ;
    Hoc aliquis, nullis illa placere potest.

  3. Héloïse, Helwide, Helvilde, Helwisa ou Louise ; Abélard veut que ce nom vienne de l’hébreu Heloïm, un des noms du Seigneur. Il règne beaucoup d’obscurité sur l’origine, la patrie, la famille d’Héloïse. Il n’y a nulle raison de supposer qu’elle fût la fille naturelle de Fulbert, encore moins, comme le dit Papire Masson, d’un autre chanoine de Paris nommé Jean, ou, selon Mme Guizot, Ycon. D’Amboise, Duchesne, Gervaise, et en général les biographes, veulent qu’elle ait vécu autant de temps qu’Abélard ; ce qui, je le remarque après les auteurs de l'Histoire littéraire, ne porte sur aucune preuve, mais ce qui la ferait naître vers 1101.
  4. Albéric et Thibauld de Montmorency, tous deux vers la fin du XIe siècle. Nul ne dit comment Héloïse eût appartenu à cette famille. Si c’était une parenté légitime, ce devait être par les femmes. Bayle ne croit point à cette parenté, Héloïse disant à Abélard, en quelque endroit : Genus meum sublimaveras. Cette raison n’est pas décisive. (Ab. Op. ep. IV, p. 57.) C’est une pure conjecture de Turlot que de donner pour mère à Héloïse la première abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, près Sezanne, Hersendis, qui aurait été la maîtresse d’un Montmorency, et qui aurait passé pour être celle de Fulbert. (Abail. et Hél., p. 154.)
  5. C’est la première maison à gauche en entrant dans la rue des Chantres, où l’on descend du quai Napoléon par un escalier. Une inscription au-dessus de la porte désigne cette maison à la curiosité des passons, elle est ainsi conçue :
    HÉLOÏSE, ABÉLARD HABITÈRENT CES LIEUX,

    DES SINCÈRES AMANS MODÈLES PRÉCIEUX.

    L’AN 1118.

    Dans l’intérieur de la cour, un double médaillon, incrusté dans le mur, offre le profil d’une tête d’homme et d’une tête de femme : on dit que c’est Héloïse et Abélard. Cette sculpture est très-postérieure au XIIe siècle ; M. Alexandre Lenoir pense qu’elle en remplace une plus authentique, et qu’elle est l’ouvrage de restaurateurs ignorans, peut-être non antérieurs au XVIe. La maison n’est pas ancienne, ou du moins, ses murs extérieurs ont été récemment bâtis ; la disposition générale des murs et surtout de l’escalier pourrait bien être du temps. On ne donne nulle preuve de la tradition attachée à cette maison ; mais cette tradition a sa valeur par son existence même. On dit, dans le quartier, qu’Abélard habitait la maison située à gauche et qui est remplacée par une grande construction moderne. Turlot donne sur tout cela quelques détails hasardés, et la lithographie du médaillon. (Abail. et Hél., p. 153 et 154. — Mus. des Mon. Franc., t. I, p. 223.)

  6. Astrolabius ou Astralabius dans les lettres d’Abélard et d’Héloïse, Petrus Astralabius dans le nécrologe du Paraclet. Je ne sais pourquoi plusieurs historiens veulent que ce nom signifie astre brillant. On appelait alors astrolabe la sphère plane à l’aide de laquelle on démontrait le système de Ptolémée.
  7. Clisson est à 7 ou 8 kilomètres des ruines du château du Pallet, dans le pays appelé le Bocage. Aucune construction n’y paraît remonter au temps d’Abélard, hormis peut-être une partie de l’ancienne chapelle de la Trinité, près du couvent de bénédictines devenu la Villa Valentin. Le château fut rebâti en 1223 ; mais auparavant il y avait déjà un château, et Clisson était déjà un lieu important. Rien n’indique que le nom de grotte d’Héloïse soit autre chose qu’une fantaisie du propriétaire du pare ; mais c’est une grotte naturelle sur la rive droite de la Sèvre.
  8. B. Hieronym. In Jovinian, t. I. Cette citation et toutes les autres sont attribuées à Héloïse par Abélard.
  9. « Indnctio illa philosopha. Aspasiae. » (Ab. Op., op. II, p. 45). Dans un dialogue d’Eschine le socratique, Aspasie dit à Xénophon et à sa femme : « Persuadez-vous, vous, que vous possédez la première des femmes, et elle, le premier des hommes. » (Cic. De Invent., l, 31. — Quintil. Inst. orat., V, 11.)
  10. Ab. Op., ep. I, p. 13-16, ep. II, p. 45. Toutes nos expressions sont plus faibles que celles dont Héloïse se servait encore bien des années après ces évènemens.
  11. Cette date est celle qu’adoptent la plupart des historiens. Le père Dubois veut que la retraite à Saint-Denis soit de 1117 ou 1118. (Hist. Eccl. paris., t. I, l. XI, c. VII, p. 777.)
  12. Lucan. Phars., l. VIII, v. 94. « O grand homme, ô mon époux, toi dont mon lit n’était pas digne, voilà donc le droit qu’avait la fortune sur une si noble tête ! Pourquoi, par quelle impiété t’ai-je épousé, si je devais te rendre misérable. Accepte aujourd’hui la peine que je subis, mais que je subis volontairement. »