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A sainte Madeleine
Revue des Deux Mondes4e période, tome 132 (p. 430-432).
A sainte Madeleine


A SAINTE MADELEINE


O blonde Madeleine, heureuse fiancée,
Qui tenez en vos mains le bouquet toujours vert,
Pensez-vous à ce monde où votre âme blessée,
Tourterelle légère et tendre, a tant souffert ?

Du haut du paradis qu’embaume votre grâce,
Parmi les harpes d’or des séraphins charmés,
Avez-vous un regard pour la honte qui passe ?
Entendez-vous encor le cri des opprimés ?

Avez-vous oublié la foule méprisante,
Les cœurs toujours fermés, la bouche qui maudit ?
Vous souvient-il encor de l’heure agonisante
Où vous avez prié sans qu’on vous répondît ?

Ah ! Notre pauvre terre ! Elle est bien toujours telle
Que vous l’avez quittée au jour du grand pardon.
Si l’homme doit mourir, la haine est immortelle.
C’est la même misère et le même abandon.

Regardez-les plutôt, ces sages au front blême.
Les voilà bien, tous ceux qu’effaraient vos seins nus.
Mêmes gestes, mêmes hoquets, même anathème.
Ces maîtres sans pitié, vous les avez connus.

Ils disent : « Je suis grand. Il faut qu’on me révère.
Et leurs pieds orgueilleux foulent le genre humain.
Ils disent : « Je suis pur ; j’ai droit d’être sévère. »
Qu’un mendiant s’approche, ils referment la main.

L’odeur de ses haillons troués les importune.
Ils ne voient pas en lui Jésus-Christ haletant.
Sans doute que le vice a fait son infortune.
S’il peinait davantage, il serait mieux portant…

Ah ! qui voudrait savoir de quelle pourriture
Est fait l’être jaloux qui le tient enchaîné ?
Les sépulcres blanchis dont parle l’Ecriture
Marchent encor parmi le peuple prosterné.

Et nous qui restons droits devant l’idole infâme
Et ne fléchissons pas volontiers les genoux,
Sommes-nous donc si fiers en regardant notre âme ?
Se pourrait-il qu’un Dieu se réfléchît en nous ?

Gomme l’agneau perdu qui laisse de sa laine
Aux ronces de la route, aux épines des bois,
Nous courons, au hasard, où le vent nous entraîne ;
La vie, ainsi que l’eau, nous coule entre les doigts.

Nous aimons à parler d’art et de poésie,
Et leur pâle soleil nous enchante un instant.
Mais quel guide peu sûr que notre fantaisie !
Et le temps va toujours, et la mort nous attend.

Parfois, nous semble-t-il, un reflet de l’Aurore
Illumine la lande où nous allons rêver.
Mais ce jour incertain, qu’il est timide encore !
Que l’aube de nos cœurs est lente à se lever !

Nous sommes le tombeau que recouvre la mousse,
La mer de sable où le bon grain ne peut germer,
L’implacable désert où nulle fleur ne pousse,
Hélas ! Et nous mourons de ne pouvoir aimer !

O sœur des pauvres gens qu’a ballottés l’orage,
Vous qui savez le poids de l’humaine douleur,
Vous, toute frissonnante en face de l’outrage !
Comme l’oiseau captif aux mains de l’oiseleur,

Madeleine au front blanc, Madeleine au cœur tendre,
Qui trônez aujourd’hui dans le ciel azuré,
Soufflez sur ce néant, éveillez cette cendre,
Touchez du doigt ces yeux qui n’ont jamais pleuré.

Le spectre qui nous hante était à votre porte.
Les rêves de nos nuits, vous les aviez souvent,
Et vous étiez aussi comme la feuille morte
Que tour à tour apporte ou remporte le vent.

On a craché sur vous, on vous a souffletée.
Sous un ciel toujours sourd vous erriez sans abri.
Mais une larme tombe, et soudain rachetée,
Au jardin de l’Epoux vous avez refleuri.

Oh ! S’il reste un peu d’huile à la lampe d’argile,
Si le figuier séché doit reverdir un jour,
Délices du ciel bleu, rose de l’Evangile,
Heureuse Madeleine, apprenez-nous l’amour !


GABRIEL VICAIRE.