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Préface
ABC : Petits ContesMaison Alfred Mame et fils (p. 7-10).



PRÉFACE


Jules Lemaître a beaucoup aimé les enfants. Il eut lui-même, lorsqu’il fut professeur à Grenoble, une petite fille, Madeleine, qui mourut au bout d’un mois et dont il ne se consola jamais.

Plus tard il devint un parrain multiple et délicieux. Tout le monde connaît les contes charmants écrits pour ses filleules et ses filleuls, comme les Idées de Liette, les Amoureux de la Princesse Lilli, Boun, cette étrange petite fille de Bagdad, et celui en marge des Contes de Perrault, le Lapin blanc et les Trèfles à quatre feuilles.

À Paris, dans son grand atelier de la rue d’Artois, tapissé de l’or pâli des précieuses reliures, Jules Lemaître se plaisait à recevoir des enfants, les comblait de gâteaux et de sucreries et ouvrait pour eux un bahut mystérieux de sa bibliothèque, qui répandait alors sur le tapis les jouets les plus inattendus, collectionnés avec presque autant d’amour que les livres.

C’est ainsi qu’il fut amené à écrire un Alphabet. Il le commença l’été de 1913, à Royan, où il fit un assez long séjour. Il en chercha les sujets en se promenant à petits pas, — il était déjà très essoufflé, — entre les pins et la mer, et le soir il racontait ses contes, pour les « essayer », à mes neveux africains, riant avec eux, ou disant, déçu quand ils restaient indifférents : « C’est ironique et trop bref ! Comme les peuples primitifs, les enfants détestent l’esprit et adorent les détails ; amplifions avec simplicité ! »

Et le lendemain, il recommençait son conte.

Une de ses dernières joies, en mai 1914, alors que le médecin lui avait défendu tout travail inventif, fut de recopier lui-même, d’une écriture de plus en plus menue et immatérielle, les contes enfantins.

Il en reçut les épreuves à Tavers, fin juillet.

Déjà la cécité verbale l’avait accablé. Il regarda, mélancolique, les images, puis dit avec un navrant sourire : « Je vais réapprendre à lire dans mon propre alphabet ! »

Quelques jours plus tard la guerre survint, et Jules Lemaître eut une crise cardiaque qui devait l’emporter. Cependant il songea à me recommander la correction des épreuves, et, par un scrupule excessif, me chargea d’indiquer que tous les contes n’étaient pas entièrement de son imagination, mais qu’il s’était inspiré parfois d’Andersen, de Florian et même, comme pour le Bélier, du chanoine Schmid.

La guerre suspendit la publication de l’Alphabet. Aujourd’hui, seulement, la maison Mame offre aux enfants, illustré par Job, ce dernier livre de leur grand ami, qui a su conserver jusqu’à la fin son âme tendre et puérile.

Myriam Harry.

Neuilly, le 8 mai 1919.


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