1830 (Crevel)

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1830
René Crevel

The As Stable Pamphlets
(1926)


1830


La ligne droite va trop vite pour éprouver quoi que ce soit chemin faisant. Elle atteint tout de suite son but et, de son triomphe même, meurt, et sans avoir jamais pensé, aimé, souffert, joui.

La ligne brisée, elle, ne sait pas ce qu’elle veut. Ses caprices hachent le temps, martyrisent les routes et, de leurs angles, lacèrent les fleurs joyeuses, crèvent les fruits paisibles.

Pour la ligne courbe, c’est une autre chanson. La chanson de la ligne courbe s’appelle bonheur. Ainsi, de toutes les années de l’ère chrétienne, 1830 fut la meilleure à vivre. Sur quatre des chiffres qui la désignent, trois étaient ronds.

Bonnes joues et taille fine, 8 fait la révérence, 3 est le chiffre d’amour, non parce qu’il compte les éléments indispensables à toute histoire sentimentale, mais ses deux boucles ressemblent comme des sœurs d’écriture à celles des cheveux dont les femmes du siècle dernier avaient toute une provision pour faire cadeau à leurs amants. Dans le cercle, son symbole, zéro est la plus consolante image du néant puisque, par le vide, il nous donne notion de l’infini.

1830. Le romantisme imperméable dans son désespoir aux grands mots, aux belles phrases, comme l’œuf dans sa coquille, n’était pas alors moins rond que le fond du chapeau haut de forme d’Alfred de Musset, pas moins rond que le périmètre des crinolines, le dôme des chignons, les globes des seins et des épaules, le soir, parmi les volants de mousseline, pas moins rond que la bouche même des pistolets qui une nuit au moins donnèrent aux jeunes hommes de ce temps espoir d’une mort altière, et qui, la tentation grandiloquente passée, faisaient si bien sur une cheminée près d’une sépia au cadre rond.

1830, la seule année où la foudre ait daigné tomber en boule de feu et rouler sur la terre, 1830, les ballons montent dans le ciel, les pommes s’allument plus luisantes aux arbres des campagnes, 1830, les ivrognes pour trois cent soixante-cinq jours ont renoncé à leurs classiques zigzags et décrivent sur les trottoirs des courbes savantes, 1830, la France combine une révolution pour avoir un roi plus rond, Louis-Philippe, un roi dont le nom dans les bouches fait le même bruit que des tonneaux roulant sur les pavés.

1830. Elles sont toutes rondes aussi les fleurs qu’Athénais cueille dans son jardin. Athénais est une jeune fille qui a la bouche en cœur et se promène en donnant à un jeune homme le bras de celle qui, désormais, portera son nom. Mais pourquoi Agénor, tandis que lentement Athénais achève de se dévêtir, pourquoi Agénor se rappelle-t-il avec cette obstination l’histoire de la cloche de saint Grégorien ? Une nuit le battant de cette cloche disparut, le diable seul sait comment. Au matin, attaché à la corde et n’entendant pas le moindre bruit, le sacristain se sentit devenir fou. Il parcourut le pays et cria qu’il serait damné pour avoir sonné l’angélus du silence.

L’angélus du silence, mais l’angélus de l’amour, Athénais, sur quel air, ce soir, le jouerons-nous ?

L’angélus de l’amour ? Athénais rit, remue, sa crinoline carillonne. Agénor croit qu’il a épousé une sonnette. Sa qualité de mari, grâce au Ciel, lui donne droit de vérifier ses soupçons, même les plus invraisemblables. Sa main vise les jambes d’Athénais sous la robe. Mais la mariée minaude, veut s’échapper. Il la poursuit, l’attrape par sa jupe, déchire ses cerceaux. Dans un grand fracas Athénais s’effondre. Horreur et damnation. Agénor s’explique le carillon, sa gêne, sa peur. Athénais n’a qu’une jambe, une seule jambe pendante au milieu du corps.

Le jeune époux saura-t-il jamais se consoler ? Déjà les chevaux sont sellés. Départ dans la poussière… Les habitants de ce petit village croient qu’ils ne sauront jamais pourquoi, depuis plus de cinquante ans qu’elle est venue échouer parmi eux, Athénais s’obstine à porter des crinolines, jusqu’au jour où, quasi centenaire, après le passage d’une troupe de saltimbanques où se montrait une femme unijambiste, oublieuse de son habituelle réserve, elle pirouetta sur un pont et se fit d’un coup de reins choir dans la rivière.

Éberlués les paysans laissèrent flotter la noble dame dont les jupes s’épanouirent sur un beau tintamarre.

Les yeux hagards, dans un bruit sans cesse amplifié, elle descendit jusqu’à la mer, au Havre heurta un voilier de bois précieux qu’elle fit chavirer et s’en vint échouer au pays des banquises où, dit-on, elle fut béatifiée par un archevêque nain et lapon.