Œuvres posthumes (Verlaine)/Voyage en France par un Francais/Note liminaire

Œuvres posthumesMesseinSecond volume (p. 33-39).


Note liminaire


Le Voyage en France par un Français, est resté inconnu des biographes de Verlaine ; le titre même ne s’en trouve mentionné que sur le feuillet liminaire de la première édition du volume Sagesse, publiée par le libraire Palmé, en 1881.

Il semble étonnant que Pauvre Lélian, toujours sans sou ni maille, ait conservé des feuillets d’écriture sans essayer d’en tirer profit. Pourtant, le Voyage en France a suivi pendant dix ans la carrière aventureuse du poète sans que celui-ci ait pu le faire accepter par les éditeurs. Aucun, apparemment, ne fut séduit par ce violent pamphlet réactionnaire, élaboré vers 1880, à l’époque de renaissance mystique où furent composés les vers de piété douce formant ce recueil Sagesse, dont le Voyage en France est la virulente paraphrase. Le manuscrit, prêt pour l’impression, écrit sur du mauvais papier de collégien, dut être réservé pour une meilleure occasion.

Au mois de juillet 1891, cette occasion se présenta en des circonstances assez originales.

À cette époque, Verlaine, à bout de ressources, devait un arriéré de deux cents francs à son logeur. Il lui fallait faire argent de tout. Par une heureuse chance, il réussit à persuader l’hôtelier d’accepter, pour solde de sa dette, le Voyage en France inédit retrouvé dans quelque coin. Contrat fut passé, et une feuille timbrée enregistra la déclaration suivante :


Je soussigné déclare avoir vendu à M. X…, un manuscrit intitulé : « Voyage en France par un Français », ainsi que les droits d’auteur et de publication, pour la somme de deux cents francs et lui donne toute autorisation de le négocier à son gré.

Paris, le vingt juillet mil huit cent quatre-vingt onze.

Paul Verlaine.
Paris, 18, rue Descartes.


M, X…, enchanté de l’aubaine, chercha aussitôt à négocier avec profit l’édition du volume. Il voulut spéculer sur un nom célèbre, mais, méfiants et peut-être aussi rebutés par ses prétentions excessives, les directeurs de revues ne répondirent pas à son appel et le firent éconduire. M. X… vit s’écrouler ses rêves dorés, il craignait même que le manuscrit ne lui restât pour compte, lorsque mon beau-père, M. Delzant, apprenant la mésaventure, racheta le gage, prévint l’auteur et rangea le cahier sur un rayon privilégié de sa bibliothèque.

Aujourd’hui, la polémique de Verlaine garde seulement un intérêt rétrospectif ; les préventions contre elle n’ont plus aucune raison d’exister. C’est pourquoi j’offre à la curiosité des lecteurs ces « pages retrouvées » qui méritent, à mon avis, de prendre bonne place parmi les Œuvres posthumes du poète, car elles offrent un document psychologique des plus singuliers et peuvent servir à commenter et expliquer certaines pages de Sagesse et de Bonheur.

Le Voyage en France rappelle par son ton général les articles les plus rudes de Veuillot de qui l’influence se reconnaît à chaque page. Cette œuvre diffère essentiellement de ce que le poète a d’ailleurs publié, et ne peut être rapprochée que des seules Invectives, — recueil qui contient d’ailleurs, deux pièces (Buste pour mairies et Nébuleuses) écrites à la même époque, sur la même note que le Voyage, — mais c’est bien cette prose curieuse et si personnelle que nous connaissons déjà. Les périodes, longues et chargées, exigent une ponctuation précise et soutenue ; la suite des idées est souvent arrêtée par des réticences, des parenthèses, des incidentes. Le style est celui d’un discours au cours duquel l’orateur s’interromprait constamment pour répondre à une objection ou signaler un argument plus fort.

La première partie de l’ouvrage présente un sombre tableau de notre pays. Critique acerbe, Verlaine se place surtout au point de vue religieux et, avec la foi d’un néophyte, avec le zèle d’un prédicateur, décrit l’abomination contemporaine, fruit de l’impiété générale et de l’abandon des vieux principes. Il regrette le temps passé, déplore l’expulsion des Jésuites, prend à partie ceux qui ont porté atteinte à la suprématie absolue du pouvoir spirituel, et ne manque pas de faire une allusion attendrie au catéchisme de Mgr Gaume lequel, on s’en souvient, fut le principal instrument de sa conversion. Puis, après de nombreux conseils à son fils sur la conduite à tenir en notre temps, l’auteur tourne court et consacre la seconde partie du volume à la littérature contemporaine et discute les romans où la religion est mise en cause.

C’est l’épisode le plus tranché, le plus curieux du Voyage, ce sont surtout les seules pages où Verlaine ait fait œuvre de libre critique, car les Poètes maudits, et autres études publiées par Vanier, ne sont, à proprement parler, que des notices de circonstance. Ceux qu’il loue : Barbey d’Aurevilly et Paul Féval (!) » deux maîtres incontestables » ; ceux qu’il attaque : Concourt, Zola, Vallès, — les grands : Flaubert et Daudet.

Pour Flaubert, Verlaine déclarera que l’abbé Bournisien et l’abbé Jeufroy n’ont pas tout le relief désirable, sans cependant qu’il paraisse y avoir parti pris, Flaubert les ayant relégués au rang de vulgaires « sujets ». — Zola commet de monstrueuses erreurs et se livre à d’obscènes fantaisies ; les Goncourt sont déconcertants ; — Vallès a bien quelques qualités, il ne fait pas de théologie, mais il se trompe absolument lorsqu’il met en scène des prêtres et fait preuve d’un esprit d’insulte insupportable ; — quant à Daudet… ce n’est plus une critique, mais une caricature outrancière, ne pouvant que faire sourire, sans offenser, les admirateurs de son génie.

J’ai cru devoir ne rien retrancher à ces pages, car elles démontrent d’une façon particulièrement caractéristique que, chez Verlaine, la complexité du sentiment explique parfois jusqu’à l’étrangeté des jugements. Au surplus, il en convient lui-même : j’en veux pour seul témoignage ces quatre vers que je serais tenté de placer en épigraphe au Voyage :


Pourtant, — et c’est ici le cas, — j’ai mes instants
Pratiques, sérieux si préférez, où l’ire,
Juste au fond, dans le fond injuste en tel cas pire.
Sort de moi pour un grand festin à belles dents.

Louis Loviot.