Œuvres posthumes (Verlaine)/Au bois joli

Œuvres posthumesMesseinSecond volume (p. 295-299).

AU BOIS JOLI

par gabriel vicaire


Ce mois-ci aura été essentiellement littéraire. Une illustre mémoire, une étincelante personnalité se sont, sur les planches et par le livre, manifestées en pleine lumière de la rampe et de la publicité. Villiers de l’Isle Adam et son Axël, œuvre préférée du si regretté ami, Une Journée parlementaire, par Maurice Barrés, sont le héros et l’événement « sensationnels » ou, pour parler français, « à la mode », de cette fin de février.

Pourtant quelles que soient ma sympathie et mon admiration pour le génie de l’un et le si grand talent de l’autre, le poète que je suis, réservant toutes autres préoccupations intellectuelles, veut aujourd’hui s’inquiéter uniquement de pure poésie, seule actualité qu’il lui faille.

Et je viens vous parler de Au Bois Joli, par mon bon ami et l’un de mes auteurs de chevet. Gabriel Vicaire, l’auteur de déjà tant d’autres volumes tant prisés des vrais compétents, les Emaux bressans, la Légende de Saint-Nicolas, l’Heure enchantée, À la bonne franquette, etc.

C’est un assez grandelet recueil, tout à l’amour sylvestre, mais pas à la Florian, non plus qu’à la Théocrite ; mais tout bonnement — et que c’est donc bien à lui ! à la Vicaire.

À la Vicaire, c’est-à-dire en des vers clairs et délicieusement simples, tendrement et malicieusement. Au lieu des choses archi-alambiquées trop familières au pédantisme, à la sécheresse en vain mouillée de mots et délayée dans des phrases dont usent « certains jeunes » — quels mots et quelles phrases et quels jeunes ! vous ne trouverez ici qu’émotion réelle dans une langue parfaite, langue formée aux fortes études classiques, puis d’ensuite, les plus décisives peut-être, du moins dans les cinq sixièmes des cas.

Ces études, chez Vicaire, infinies lectures à droite et à gauche, une érudition curieuse de tout et renseignée immensément, fréquents séjours à la campagne et au village sans cesse occupés à l’observation amoureuse de la nature surprise chez elle, une recherche fervente des traditions, des légendes, jusqu’à l’étude par le menu des chansons populaires de son pays, la Bresse, ont formé un poète bien à part, entre tous ceux d’à peu près ma génération. Il se distingue du groupe parnassien par l’aise et la liberté de son allure, tout en s’y rattachant par la forme absolue et la pureté. Quant aux « écoles » un peu contestées qui furent actuelles il y a cinq ou six ans, Décadents et Symbolistes, elles ne le comptèrent jamais dans leurs rangs. Même il fit dans ces temps-là, avec Beauclair, un petit volume qui obtint un succès retentissant. Ce livre, intitulé Les Déliquescences, par Adoré Floupette, chez Léon Vanné, éditeur à Bysance, raille avec une grâce et une malice parfaites les prétentions quelque peu formidables des « réformateurs », leurs rhythmes abracadabrants et leurs rimes… ou leur manque prémédité de rimes allant sous le nom de « Vers Libre », le choix excessif de leurs vocables et le lâché ou le guindé de leurs tournures… Les Déliquescences firent fureur à leur époque : les poètes visés prirent en général bien la chose. Pour mon compte, comme à tort ou à raison, à tort plutôt, je passais pour l’un des « gros bonnets » du groupe, on m’y prêtait ces vers bouffons et ce vœu, j’espère, point trop encore réalisé :


 « Je voudrais être un gaga
Et que mon cœur naviguât
Sur la fleur du seringua ! »

Quelques bonnes âmes allèrent jusqu’à « croire que c’était arrivé », et il y eut même des critiques naïf (?) jusqu’à « flétrir » ce Décadent d’Adoré, ce symboliste de Flou, ce roman de Pette, le tout à la grande joie de Floupette et de ses « victimes ».

Qu’est-ce que ce « Bois-Joli » où nous mène l’auteur si engageant ? Parbleu, c’est le vôtre et le mien, c’est notre cœur symbolisé, c’est l’éternelle magique forêt des Ardennes, l’enchantée « Arduane Silve » où le galant garde-chasse braconne en personne, où brigande un peu Robin-des-bois, où Titania baise Bottom, où la Belle ne dort que pour mieux s’éveiller ; généralement tendre et plutôt gaie l’ombre du Bois-Joli, avec telles clairières éclatantes et bellement sonores, comme ceci qui m’est dédié, dont je raffole et dont je me targue :


à Paul Verlaine


Depuis l’heure divine où j’adorai les roses,
Le sommeil de mon cœur s’est à peine éveillé ;
Je suis resté l’enfant toujours émerveillé
Qui croit à la bonté des hommes et des choses.


J’ai gardé la fraîcheur de mes yeux de vingt ans.
Mon âme aux quatre vents ne s’est pas défleurie.
Je sais tous les sentiers du pays de féerie,
Je suis le pèlerin de l’éternel printemps.

La nature se livre à qui la veut comprendre ;
J’ai goûté la douceur de son corps merveilleux.
Le même bleu d’aurore est au fond de ses yeux,
Le rose de sa bouche est toujours aussi tendre.