Œuvres poétiques de Chénier/Moland, 1889/Hier, en te quittant

Œuvres poétiques, Texte établi par Louis MolandGarnierVolume 1 (p. 242-244).

XXXIII[1]


 
Hier, en te quittant, enivré de tes charmes,
Belle D’…z…[2], vers moi, tenant en main des armes,
Une troupe d’enfants courut de toutes parts :
Ils portaient des flambeaux, des chaînes et des dards.
Leurs dards m’ont pénétré jusques au fond de l’âme,
Leurs flambeaux sur mon sein ont secoué la flamme,
Leurs chaînes m’ont saisi. D’une cruelle voix :
« Aimeras-tu D’…z… ? criaient-ils à la fois,
L’aimeras-tu toujours ? », Troupe auguste et suprême,
Ah ! vous le savez trop, dieux enfants, si je l’aime.
Mais qu’avez-vous besoin de chaînes et de traits ?

Je n’ai point voulu fuir. Pourquoi tous ces apprêts ?
Sa beauté pouvait tout ; mon âme sans défense
N’a point contre ses yeux cherché de résistance.
Oui, je brûle ; ô D’…z… ! laisse-moi du repos.
Je brûle ; oh ! de mon cœur éloigne ces flambeaux.
Ah ! plutôt que souffrir ces douleurs insensées,
Combien j’aimerais mieux sur les Alpes glacées
Être une pierre aride, ou dans le sein des mers
Un roc battu des vents, battu des flots amers !
Ô terre ! ô mer ! je brûle. Un poison moins rapide
Sut venger le centaure et consumer Alcide.
Tel que le faon blessé fuit, court ; mais dans son flanc
Traîne le plomb mortel qui fait couler son sang ;
Ainsi là, dans mon cœur, errant à l’aventure,
Je porte cette belle, auteur de ma blessure.
Marne, Seine, Apollon n’est plus dans vos forêts,
Je ne le trouve plus dans vos antres secrets.
Ah ! si je vais encor rêver sous vos ombrages,
Ce n’est plus que d’amour. Du sein de vos feuillages,
D’…z…, fantôme aimé, m’environne, me suit
De bocage en bocage, et m’attire et me fuit.
Si dans mes tristes murs je me cherche un asile,
Hélas ! contre l’amour en est-il un tranquille ?
Si de livres, d’écrits, de sphères, de beaux-arts,
Contre elle, contre lui je me fais des remparts ;
À l’aspect de l’amour une terreur subite
Met bientôt les beaux-arts et les Muses en fuite.
Taciturne, mon front appuyé sur ma main,
D’elle seule occupé, mes jours coulent en vain.
Si j’écris, son nom seul est tombé de ma plume ;
Si je prends au hasard quelque docte volume,

Encor ce nom chéri, ce nom délicieux
Partout, de ligne en ligne, étincelle à mes yeux.
Je lui parle toujours, toujours je l’envisage ;
D’…z… ; toujours D’…z…, toujours sa belle image
Erre dans mon cerveau, m’assiége, me poursuit,
M’inquiète le jour, me tourmente la nuit.
Adieu donc, vains succès, studieuses chimères,
Et beaux-arts tant aimés, Muses jadis si chères ;
Malgré moi mes pensers ont un objet plus doux,
Ils sont tous à D’…z…, je n’en ai plus pour vous.
Que ne puis-je à mon tour, ah ! que ne puis-je croire
Que loin d’elle toujours j’occupe sa mémoire.

  1. Édition 1819.
  2. La premier éditeur avait mis partout Daphné. Voy. la note 1 de la page 125.