Œuvres poétiques de Chénier/Moland, 1889/À la France

Œuvres poétiques, Texte établi par Louis MolandGarnierVolume 2 (p. 243-249).

HYMNES



I[1]

À LA FRANCE[2]


France ! ô belle contrée, ô terre généreuse, que le ciel indulgent forma pour être heureuse, le Nord ne… le Midi ne… Tu n’as point de ces arbres dont l’ombre est mortelle… nec miseros fallunt aconita legentes… les tigres, les serpents… Tu as des chevaux (renommés) en Poitou… en Limousin… Tes montagnes ont de superbes forêts… La Bourgogne, Champagne, Aquitaine, Pyrénées font mûrir des vignes… La Provence couronne la mer d’oliviers, d’orangers, de citronniers, de grenadiers… Ajoutez mille fleuves, la Seine, la Moselle, l’indomptable Garonne, la Dordogne, (l’Aveyron), la Gironde, la Saône, la Meuse, l’Aude, où j’ai passé mon enfance, la Loire, le Rhône impétueux, fils des Alpes glacées, font partout croître sur leurs rivages les moissons, et les fleurs, et les gras pâturages. Dirai-je ces ports sur les deux mers… ces ponts… ces villes florissantes… ce canal du Languedoc… ces beaux chemins que les Trudaine…?… Tes peuples ont chassé les Anglais, ont etc. La nature les a faits doux, bons, enclins à la joie… mais ils deviennent tristes… Ô France, trop heureuse si tu savais profiter de ce que les dieux t’avaient donné !… L’Anglais qui a un si beau gouvernement, l’Anglais dont le courage le sauve de tout naufrage, l’Anglais qui t’épie et s’enrichit de tes fautes, t’insulte et triomphe… Oh ! combien tes collines tressailliraient de se voir libres et donneraient volontiers leur vin et leur huile pour la liberté… J’ai vu dans les villages les mendiants… l’image de la misère… les paysans foulés aux pieds par les grands, découragés… impôts, sur le sel, corvées, exacteurs, mille brigands couverts du nom sacré du prince désolant une province et se disputant ses membres déchirés.[3]


 
France ! ô belle contrée, ô terre généreuse
Que les dieux complaisants formaient pour être heureuse,
Tu ne sens point du Nord les glaçantes horreurs.
Le midi de ses feux t’épargne les fureurs.
Tes arbres innocents n’ont point d’ombres mortelles,
Ni les poisons épars dans tes herbes nouvelles
Ne trompent une main crédule. Ni tes bois
Des tigres frémissants ne redoutent la voix.
Ni les vastes serpents ne traînent sur tes plantes,
En longs cercles hideux, leurs écailles sonnantes.

Les chênes, les sapins et les ormes épais
En utiles rameaux ombragent tes sommets.
Et de Beaune et d’Ay les rives fortunées,
Et la riche Aquitaine, les hautes Pyrénées,
Sous leurs bruyants pressoirs font couler en ruisseaux
Des vins délicieux mûris sur leurs coteaux.
La Provence, odorante et du zéphyr aimée,
Respire sur les mers une haleine embaumée,
Au bord des flots couvrant, délicieux trésor,

L’orange et le citron de leur tunique d’or ;
Et plus loin, au penchant des collines pierreuses,
Forme la grasse olive aux liqueurs savoureuses,
Et ces réseaux légers, diaphanes habits,
Où la fraîche grenade enferme ses rubis.
Sur tes rochers touffus la chèvre se hérisse,
Tes prés enflent de lait la féconde génisse,
Et tu vois tes brebis, sur le jeune gazon,
Épaissir le tissu de leur blanche toison.
Dans les fertiles champs voisins de la Touraine,
Dans ceux où l’Océan boit l’urne de la Seine,
S’élèvent pour le frein des coursiers belliqueux.
Ajoutez cet amas de fleuves tortueux,
L’indomptable Garonne aux vagues insensées,
Le Rhône impétueux, fils des Alpes glacées,
La Seine au flot royal, la Loire dans son sein
Incertaine, et la Saône, et mille autres enfin
Qui nourrissent partout, sur tes nobles rivages,
Fleurs, moissons et vergers, et bois et pâturages,
Rampent au pied des murs d’opulentes cités,
Sous des arches de pierre à grand bruit emportés.

Dirai-je ces travaux, source de l’abondance,
Ces ports où des deux mers l’active bienfaisance.
Amène les tributs du rivage lointain,
Que visite Phébus le soir où le matin ?
Dirai-je ces canaux, ces montagnes percées,
De bassins en bassins ces ondes amassées
Pour joindre au pied des monts l’une et l’autre Thétis ?
Et ces vastes chemins en tous lieux départis,
Où l’étranger, à l’aise achevant son voyage,

Pense aux noms des Trudaine et bénit leur ouvrage[4] ?

Ton peuple industrieux est né pour les combats.
Le glaive et le mousquet n’accablent point ses bras.
Il s’élance aux assauts, et son fer intrépide
Chassa l’impie Anglais, usurpateur avide.
Le ciel les fit humains, hospitaliers et bons,
Amis des doux plaisirs, des festins, des chansons ;
Mais faibles, opprimés, la tristesse inquiète
Glace ces chants joyeux sur leur bouche muette,
Pour les jeux, pour la danse appesantit leurs pas,
Renverse devant eux les tables des repas,
Flétrit de longs soucis, empreinte douloureuse,
Et leur front et leur âme. Ô France ! trop heureuse
Si tu voyais tes biens, si tu profitais mieux
Des dons que tu reçus de la bonté des cieux !

Vois le superbe Anglais, l’Anglais dont le courage
Ne s’est soumis qu’aux lois d’un sénat libre et sage,
Qui t’épie et, dans l’Inde éclipsant ta splendeur,
Sur tes fautes sans nombre élève sa grandeur.
Il triomphe, il t’insulte. Oh ! combien tes collines
Tressailliraient de voir réparer tes ruines,
Et pour la liberté donneraient sans regrets,
Et leur vin, et leur huile, et leurs belles forêts !
J’ai vu dans tes hameaux la plaintive misère,
Le mendicité blême et la douleur amère.
Je t’ai vu dans tes biens, indigent laboureur,

D’un fisc avare et dur maudissant la rigueur,
Versant aux pieds des grands tes larmes inutiles,
Tout trempé de sueurs pour toi-même infertiles,
Découragé de vivre, et plein d’un juste effroi
De mettre au jour des fils malheureux comme toi ;
Tu vois sous les soldats les villes gémissantes ;
Corvées, impôts rongeurs, tributs, taxes pesantes,
Le sel, fils de la terre, ou même l’eau des mers,
Source d’oppression et de fléaux divers ;
Vingt brigands, revêtus du nom sacré de prince[5],
S’unir à déchirer une triste province,
Et courir à l’envi, de son sang altérés,
Se partager entre eux ses membres déchirés !
Ô sainte égalité ! dissipe nos ténèbres,
Renverse les verrous, les bastilles funèbres.
Le riche indifférent, dans un char promené,
De ces gouffres secrets partout environné,
Rit avec les bourreaux, s’il n’est bourreau lui-même :
Près de ces noirs réduits de la misère extrême,
D’une maîtresse impure achète les transports,
Chante sur les tombeaux et boit parmi les morts.

Malesherbes, Turgot, ô vous en qui la France
Vit luire, hélas ! en vain, sa dernière espérance ;
Ministres dont le cœur a connu la pitié,
Ministres dont le nom ne s’est point oublié
Ah ! si de telles mains, justement souveraines,
Toujours de cet empire avaient tenu les rênes !

L’équité clairvoyante aurait règne sur nous
Le faible aurait osé respirer près de vous ;
L’oppresseur, évitant d’armer de justes plaintes,
Sinon quelque pudeur, aurait eu quelques craintes ;
Le délateur impie, opprimé par la faim.
Serait mort dans l’opprobre, et tant d’hommes enfin,
À l’insu de nos lois, à l’insu du vulgaire.
Foudroyés sous les coups d’un pouvoir arbitraire,
De cris non entendus, de funèbres sanglots.
Ne feraient point gémir les voûtes des cachots.


J’ai dit : Ô Vierge adorée ! en quels lieux te chercher ? (parler ensuite de ces innocents accusés et condamnés, des hommes éloquents qui les défendent et qui encourent l’inimitié des juges ignares et pervers). Finir par : Non, je ne veux plus vivre…[6]


Non, je ne veux plus vivre en ce séjour servile ;
J’irai, j’irai bien loin me chercher un asile,
Un asile à ma vie en son paisible cours,
Une tombe à ma cendre à la fin de mes jours,
Où d’un grand au cœur dur l’opulence homicide
Du sang d’un peuple entier ne sera point avide,
Et ne me dira point, avec un rire affreux,
Qu’ils se plaignent sans cesse et qu’ils sont trop heureux ;
Où, loin des ravisseurs, la main cultivatrice
Recueillera les dons d’une terre propice ;
Où mon cœur, respirant sous un ciel étranger,
Ne verra plus des maux qu’il ne peut soulager ;

Où mes yeux, éloignés des publiques misères,
Ne verront plus partout les larmes de mes frères,
Et la pâle indigence à la mourante voix,
Et les crimes puissants qui font trembler les lois.

Toi donc, Équité sainte, ô toi, vierge adorée,
De nos tristes climats pour longtemps ignorée,
Daigne du haut des cieux goûter le noble encens
D’une lyre au cœur chaste, aux transports innocents,
Qui ne saura jamais, par des vœux mercenaires,
Flatter, à prix d’argent, des faveurs arbitraires,
Mais qui rendra toujours, par amour et par choix,
Un noble et pur hommage aux appuis de tes lois.
De vœux pour les humains tous ses chants retentissent :
La vérité l’enflamme, et ses cordes frémissent
Quand l’air qui l’environne auprès d’elle a porté
Le doux nom des vertus et de la liberté.

  1. Édition 1819.
  2. Le titre de cette pièce, tel qu’il existe en tête du canevas manuscrit, est Hymne à la Justice. C’est le premier éditeur qui lui a donné celui d’Hymne à la France, sous lequel elle est connue.
  3. Ce canevas a été publié par M. Becq de Fouquières, dans le Temps du 1er novembre 1878.
  4. Trudaine, directeur des Ponts et Chaussées sons Louis XV. C’était l’aïeul des frères Trudaine, les amis de collège d’André.
  5. On a vu dans le caneras en prose :
    Mille brigands couverts du nom sacré du prince.
  6. Suite et fin du canevas en prose, se trouvant dans l’édition de G. de Chénier.