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Œuvres complètes de Joachim Du Bellay, tome 3/Avertissement

Œuvres complètes de Joachim Du Bellay, tome 3, Texte établi par Léon SéchéRevue de la Renaissance3 (p. v-viii).




AVERTISSEMENT


C’est la première fois que l’on réunit, dans l’ordre chronologique où elles furent écrites, les trois œuvres maîtresses que Joachim du Bellay composa durant son séjour à Rome.

Il est remarquable, en effet, que dans toutes les éditions complètes du grand poète angevin, à commencer par celle qui fut publiée après sa mort par son ami Aubert, de Poitiers, les Antiquitez ont été imprimées à la suite des Regrets, bien qu’il ne soit pas douteux qu’elles aient été composées un an ou deux auparavant.

Même à son apparition, en 1558, il semble que le Premier livre des Antiquitez de Rome ait été mis au jour après les Regrets. En tout cas il vient derrière eux dans l’exemplaire de la Bibliothèque Nationale (Réserve. Ye 410-411) qui, s’il n’est pas le seul existant du premier tirage de ces deux recueils[1], est très probablement unique de par toutes les particularités qu’il présente.

À première vue, à ne le considérer que sous son aspect typographique, cet exemplaire offre déjà des différences notables avec ceux du second tirage des Antiquitez et des Regrets.

Ainsi, sans parler du papier velin dont tous les feuillets sont encadrés de filets rouges croisés aux angles ; sans parler des titres encadrés de filets rouges aussi, qui en font un exemplaire de luxe, on s’aperçoit en le regardant de près :

1° Que la ligne finale du titre des Regrets « Avec privilège du roy » est composée en capitales plus petites, et que l’espace laissé entre cette ligne et le millésime MDLVIII est plus grand que dans l’exemplaire Ye 391 (Réserve), de la Bibliothèque Nationale.

2° Qu’au recto du 4e feuillet non chiffré, à la fin de la poésie dédiée à M. d’Avanson, il y a une liste de faultes à corriger qui n’existent plus dans l’exemplaire du second tirage.

3° Que, quoi qu’en dise le titre, les Regrets ne sont précédés ni suivis d’aucun privilège.

4° Que dans le titre des Antiquitez, l’exemplaire du second tirage (Réserve, Ye 389) porte après le mot Rome une virgule qui tire l’œil et ne se trouve pas dans l’exemplaire unique.

5° Que la lettre ornée D du feuillet 2 de ce recueil n’est pas la même dans les deux exemplaires.

Je passe sur les différences orthographiques du second tirage, différences nombreuses et dont quelques-unes sont assez suggestives[2].

Mais la différence capitale entre les exemplaires du premier et du second tirage, celle qui donne un caractère particulier et véritablement unique à l’exemplaire Ye 410, c’est que, entre les feuillets chiffrés 26 et 27, il est le seul, à ma connaissance, qui renferme un carton de 2 feuillets non chiffrés. Et ce carton contient précisément les huit sonnets — de CV à CXII — que M. Anatole de Montaiglon publia en 1849, d’après la copie trouvée l’année précédente par M. Paulin Paris dans un volume du fonds de Mesmes de la Bibliothèque Nationale.

On sait de reste que ce fut l’éditeur Isidore Liseux qui, le premier, publia en 1876, une édition complète des Regrets, d’après l’exemplaire unique ignoré de M. de Montaiglon.

Cette ignorance de l’érudit bibliographe est d’autant plus singulière, que l’exemplaire on question était à la Bibliothèque Nationale dès le dix-septième siècle, comme le prouvent les titres à l’encre de certains sonnets des Regrets, qui sont de la main même de Dupuy.

Que si le lecteur me demande l’explication des particularités de cet exemplaire, et notamment du carton qui en double le prix, je lui répondrai qu’à mon avis nous sommes en présence d’un tirage à petit nombre qui fut fait spécialement pour le roi et quelques personnes de l’intimité du poète ; — que le titre des Regrets, avec son sous-titre auquel nul n’a pris garde, l’absence du mot FIN et du privilège à la dernière page de ce recueil, indiquent suffisamment que, dans la pensée de Joachim, les Regrets, à l’origine, devaient avoir une suite ; — et que cette suite, logiquement, naturellement, devait être les Antiquitez.

Et, en effet, que signifie ce sous-titre des Regrets « Et autres œuvres poétiques », [3] donné à un ouvrage dont on ne publie que la première partie ? Et puis, qu’est-ce que ce privilège imprimé derrière les Antiquitez où, contrairement à lusage, il n’est pas question de ce livre ?

Tout cela, en vérité, est au moins bizarre et fournit matière à diverses interprétations dont celle-ci, que j’ai vu soutenir par le marquis de Villoutreys, que les Regrets et les Antiquitez du premier tirage, bien que paginés séparément, pourraient bien avoir été réunis ensemble avec le seul privilège général qui suit les Antiquitez.

Quant à l’affaire du carton, je ne vois guère qu’une façon de l’expliquer, et voici comme je l’entends :

Dans les Lettres de Joachim du Bellay, publiées par M. Pierre de Nolhac en 1883, il y en a une — la VIIe — où le poète écrit au cardinal du Bellay, son cousin :

« …Étant de retour en France, je fus tout esbahy que j’en trouvé une infinité de coppies imprimées tant à Lyon que Paris, dont je mys de ce temps là quelques imprimeurs en procès, qui furent condamnés en amendes et réparations comme je puys monstrer par sentences et jugements donnez contre eux[4]. Voyant donc qu’il n’y avoit aulcun remède et qu’il m’estoit impossible de supprimer tant de coppies publiées partout, joinct que le feu Roy[5] (que Dieu absolve) qui en avait lu la plus grande partie, m’avait commandé de sa propre bouche d’en faire ung recueil et les faire bien et correctement imprimer, je les baillé à ung imprimeur sans aultrement les revoir. »


Je conclus de ce passage que Joachim dut soumettre son livre en épreuves au roi Henri II, et que ce fut sur ses observations que les huit sonnets, objet du carton du premier tirage, furent retranchés de l’édition des Regrets destinée au public.

On dira peut-être qu’ils n’étaient pas plus méchants que les autres. J’en tombe d’accord. Il y en a même deux dans le nombre — je veux parler des sonnets CVII et CVIII — qui sont tout à fait bénins et seraient mieux à leur place dans les Antiquitez. Aussi ne suis-je pas éloigné de croire qu’ils ne durent leur suppression qu’à cette circonstance qu’ils faisaient partie de la feuille commençant et finissant par les sonnets qui n’avaient pas eu l’heur d’agréer au roi. Les sonnets CV et CIX étaient dirigés contre le pape Jules III. Or, le roi Henri II, tout en ayant beaucoup souffert de ses foudres d’excommunication, ne pouvait passer à Joachim d’avoir l’air de le venger de cette sanglante injure. Le sonnet CXI visait le pape régnant Paul IV qui, à peine élu, était parti en guerre contre l’Espagne et que la France avait intérêt à ménager.

En voilà assez pour expliquer le carton de l’exemplaire royal.

Les Jeux rustiques ne présentent aucune particularité qui mérite d’être relevée dans cet Avertissement. On remarquera cependant qu’au lieu de se terminer ici, comme dans les premières éditions, par l’Hymne à la Surdité, dédiée à Ronsard, ils renferment quelques pièces de plus, notamment l’Épitaphe du Passereau de Madame Marguerite, et la curieuse et amusante Satyre de Maistre Pierre du Cuignet sur la Petromachie de l’Université de Paris — pièces qui se trouvent dans l’édition de 1597. qui nous a servi de modèle.

Il nous reste à imprimer un certain nombre de poésies des dernières années de J. du Bellay, ses traductions et ses poésies latines. Ce sera la matière du tome IV et dernier de ses œuvres complètes, que nous comptons livrer au public dans le courant de l’année prochaine.

L. S.

Paris, 3 avril 1910.

  1. J’en connais pour ma part trois autres : un qui fit partie de l’admirable bibliothèque du marquis de Villoutreys, et qui est passé, depuis sa mort, dans je ne sais quelle collection ; un autre à la Bibliothèque de Rouen, et le troisième à celle de Reims.
  2. Par exemple, dans le privilège général imprimé à la suite des Antiquitezéé, le nom de Joachim est écrit avec un n dans l’exemplaire Ye 410, et avec un m dans l’exemplaire Ye 389.
  3. Et qu’on ne me dise pas que les Jeux rustiques ont le même soustitre. Je répondrais qu’ici le sous-titre est amplement justifié par la diversité même du recueil.
  4. Or, les Regrets ne circulaient pas seulement en copies imprimées, mais encore en copies manuscrites dont les premières, s’il faut en croire J. du Bellay, avaient été faites à Rome par un nommé Le Breton qui « les vendoit aux gentilzhommes françois qui pour lors estoient » dans cette ville. Et ces copies étaient devenues si nombreuses, qu’on en trouve encore aujourd’hui — des sonnets les plus libres — dans certains manuscrits de la Bibliothèque Nationale et de quelques autres Bibliothèques des départements et de l’étranger.
  5. Henri II