Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 07/Des Devoirs littéraires des chrétiens


DES DEVOIRS
LITTERAIRES
DES CHRÉTIENS


1843

______________________________________________________


DISCOURS
PRONONCÉ AU CERCLE CATHOLIQUE EN PRÉSENCE DE Mgr AFFRE, ARCHEVÊQUE DE PARIS.


MONSEIGNEUR, MESSIEURS,

Appelé à l’honneur de présider la conférence littéraire du Cercle catholique, je demande la parole en son nom : elle vous doit compte de ses rendez-vous fraternels, de ses loisirs studieux, couverts de votre patronage. Cependant je n’exposerai pas ce qu’elle a fait, mais ce qu’elle a voulu : je ferai connaître ses intentions, meilleures que ses œuvres, et la manière dont elle a entendu ses devoirs… Ceci n’est pas une leçon, c’est un examen de conscience… Je traiterai des devoirs littéraires des chrétiens.

La première loi des lettres chrétiennes, c’est l’orthodoxie et cette loi, qui semble d’abord un assujettissement et une gêne, devient au contraire le principe de leur liberté et de leur grandeur… Toute puissance véritable porte en elle une loi qui fait sa force. Dieu souverainement libre est en même temps souverainement nécessaire. L’intelligence humaine a aussi sa règle. Cette règle, c’est le passage du connu à l’inconnu, du doute à la certitude. L’accroissement des certitudes constitue la science. Il faut le travail des siècles. Il faut une tradition qui garde les vérités acquises, un progrès qui poursuive les vérités ignorées. La tradition scientifique est conservée par les corps savants et par les écoles. Vainement, au nom de l’indépendance de la pensée, prétendrait-on ramener la controverse sur les points reconnus : la pesanteur de l’air, par exemple, ou le mouvement de la terre autour du soleil. La liberté ne consiste pas dans un doute rétrograde qui compromettrait le progrès des esprits… Il y a dans toute science une autorité, une orthodoxie dont on ne s’écarte pas impunément.

Or, s’il est des vérités qui forment la base commune et nécessaire des connaissances humaines, il faudra bien qu’une autorité plus forte les assure !… Voyez quelle fut dans l’antiquité la condition des intelligences. Des questions menaçantes les pressaient de toutes parts : l’existence de Dieu, les destinées ni de l’homme, l’origine et la fin des choses. Tous les efforts de la raison n’avaient pu dégager ces dogmes des nuages qui les enveloppaient. Platon, à quatre-vingt ans, en découvrait seulement les premières lueurs ; et, sous ses ombrages de Tusculum, Cicéron, héritier de toute la sagesse antique, finissait par conclure la probabilité de la Providence et de l’immortalité. Dans cette ignorance redoutable, il était impossible de descendre aux problèmes secondaires de la science, à l’investigation scrupuleuse et curieuse de la nature. De là le progrès tardif des connaissances physiques dans l’antiquité. La raison n’était pas libre d’y consacrer des heures agitées par d’autres sollicitudes. Elle était, comme Ixion sur la roue, enchaînée à un doute éternel…

L’orthodoxie chrétienne mit fin à cet esclavage. Elle répondit à ces questions suprêmes qui ne laissaient pas de repos à la pensée. Elle renvoya l’esprit humain, satisfait, à des travaux plus sûrs. Il fut permis aux chrétiens de descendre aux études profanes et, à vrai dire, ce fut permis aux chrétiens seuls. Pour ceux qui doutent, nul d’entre eux, s’il est sincère, n’a le droit de remuer ni un problème d’algèbre, ni une difficulté de philologie, avant d’avoir résolu ces incertitudes, qui doivent troubler son sommeil et mouiller de larmes le chevet de ses nuits. La foi donné des habitudes de conviction, de fermeté, de discipline. Et que manque-t-il au siècle présent pour en faire un grand siècle, que de discipliner tant de talents incontestables  ? Jamais peut-être n’exista-t-il plus d’inspirations généreuses, plus de nobles ambitions et d’honorables désirs. Et jamais plus d’efforts perdus, de velléités impuissantes et de caractères indécis. Cette éducation bienfaisante et sévère du Christianisme leur a manqué : la foi est surtout dans la volonté, et la volonté, c’est la plus grande moitié du génie.

L’orthodoxie est un bienfait ; mais le bienfait engage. C’est une loi, et par conséquent elle crée des obligations. Nous les considérerons dans le cercle restreint de notre vocation laïque, et dans ce que nos pères appelaient, plus modestement que nous, le métier des lettres. Nous y trouvons trois emplois entre lesquels nos heures se partagent : l’étude, la production, la controverse.

Commençons par l’étude. Il ne faut pas croire que la foi, que le soin des intérêts d’une croyance chère et menacée retienne les chrétiens éloignés des connaissances humaines. La religion, qui les rassure, ne leur a pas fait inutilement ces loisirs. Elle ne leur permet pas seulement, elle leur recommande la science. Car si la vérité est Dieu même, il s’ensuit, comme parle saint Augustin, que toute science est bonne en soi, et que le vrai est souverainement désirable, même indépendamment de l’utilité théologique qu’on en peut tirer. Au fond de toutes choses et dans les dernières profondeurs de l’infiniment petit, il faut bien finir par trouver la trace de l’idée éternelle. Les docteurs ont reconnu ce vestige empreint par toute la création, et c’est ce qui sanctifie l’étude de la nature. Une image plus ressemblante se découvre dans l’homme, et c’est ce qui fait la dignité de la philosophie. La Providence remplit l’histoire, et de là Bossuet professe qu’il est honteux à un honnête homme d’ignorer le genre humain. En sorte que, dans tous les ordres et à tous les degrés, c’est toujours un Dieu absent qu’on poursuit, qui se cache de façon qu’on le cherche, mais de façon qu’on le trouve, parce qu’il veut éprouver l’amour et ne le désespérer pas.

De là vient la probité de la science chrétienne. Elle ne se paye ni de faits hasardés, ni de conséquences prématurées. Elle est humble et ne croit pas que ce soit trop de toute une vie pour acheter une vérité si petite qu’elle soit. Elle est patiente enfin, parce qu’elle se confie. Nous descendons, le microscope à la main, dans les derniers détails de la physiologie végétale ; nous nous penchons sur les creusets de nos laboratoires, nous reconstruisons péniblement des inscriptions effacées et des langues en ruines. Il ne nous est pas donné devoir le terme de ces recherches arides : mais nous savons que d’autres y trouveront des conclusions glorieuses pour la Providence. Nous ne sommes qu’au commencement, et le chemin est long mais nous savons que Dieu est au bout. Quand nos pères posaient la première pierre de leurs basiliques, quand ils commençaient Notre-Dame de Paris, de Chartres ou de Reims, ils n’ignoraient point qu’ils ne jouiraient pas de leur ouvrage. Mais, si longtemps que pût durer la construction, ils savaient que leur foi durerait encore plus. Ils avaient confiance en la postérité catholique. Ils descendaient dans la poussière et dans la boue pour y asseoir les premières fondations, attendant que d’autres générations vinssent en élever les assises, jusqu’à ce qu’après cinq cents ans la croix triomphante en couronnât le clocher.

C’est la conduite de l’Église et jamais elle n’a caché l’estime qu’elle faisait de la science. Au moment où elle prit le gouvernement des choses, il semble qu’elle avait assez à faire de la conversion des races nouvelles. Elle se chargea de conserver l’héritage du monde ancien. Elle recueillit les statues pour les abriter dans les palais des papes, les manuscrits pour les faire copier dans les monastères. Il ne lui suffit point de mener paisiblement les nations barbares, troupeau docile, dans les chemins de la piété. Voici des peuples qui ignorent, qui ne lisent point, qui n’écrivent point, des esprits qui sommeillent. L’Église les réveillera à côté des cloîtres on leur bâtit des écoles, on y place des livres. Quels livres ? Ceux qui ont échappé au naufrage de l’antiquité, ceux qui traitent des sept arts libéraux grammaire, rhétorique, dialectique, arithmétique, géométrie, musique, astronomie. On sollicite la raison, on la dresse aux disputes, donc on ne la craint pas. Rien n’égale l’activité intellectuelle de cette époque où quarante mille étudiants se pressaient à l’école de Paris, où la papauté multipliait les universités nouvelles sur tous les points de l’Europe. Est-il une science où le clergé n’ait mis la main ? Un chanoine de l’Église de Pologne, Copernic, trouve le système du monde. Au dix-septième siècle on ne voit que des prêtres, séculiers, oratoriens et jésuites, établis sur tous les terrains difficiles de la philologie. Les bénédictins de Saint-Maur se sont emparés de l’histoire. Il paraît au premier abord que ce soit un pauvre emploi, pour des vies consacrées à Dieu, que de se consumer sur des textes grecs ou parmi des chartes poudreuses. Et cependant ces saints hommes n’en murmuraient point. Ils servaient la vérité à leur manière, et plus qu’on ne pense. Ils posaient les bases des sciences historiques que nous voyons grandir, ils les asseyaient solidement. En sorte qu’il n’est plus permis de négliger leurs travaux, et que les plus dédaigneux ne sauraient devenir historiens, sans aller d’abord à une école chrétienne, et sans passer par les mains des moines. On y apprend à exercer une critique sévère, à être scrupuleux, et à ne point mentir… ce qui est bien quelque chose en histoire.

Au surplus, le culte des lettres humaines n’est pas sans profit pour la religion. On est peut-être trop longtemps demeuré dans les généralités de l’Apologétique. Pendant que nous y restions occupés à combattre une secte moqueuse dont les rangs ne se renouvelaient pas, le scepticisme s’est emparé des éléments et des détails de la science. Maintenant nous le trouvons partout : ce sont des discussions minutieuses sur tous les points, et auxquelles il faut bien s’abaisser. Il faut arracher l’ivraie semée pendant notre sommeil dans le champ délaissé. Il est bon que les laïques retournent à l’humilité de leurs fonctions, philosophes, archéologues, naturalistes, et qu’ils veillent à la garde de cette part de vérité qui est de leur domaine. Il faut qu’ils servent l’Église en faisant chrétiennement leur métier de savants. C’est le mot de saint Louis : « Or ne doit l’homme lai, s’il n’est grand clerc, disputer aux mécréants et aux juifs : ainsi doit-il défendre la chose à bonne épée tranchant. » L’épée des temps modernes, c’est le savoir. Et telle fut toujours en effet l’économie de la chrétienté : l’Église et le peuple, le pape et l’empereur, la théologie et la science, et ces deux ordres, ces deux puissances, ne tendent ensemble qu’à une fin commune : la glorification de Dieu par l’humanité.

Si la possession de la foi oblige à la recherche de la vérité, la possession de la vérité oblige à la communication. Cette paternité intellectuelle, c’est une loi chrétienne… Aussi voyez les grands hommes du paganisme : ils ont su, mais ils n’ont pas enseigné à tous ; ils ont possédé, mais ils n’ont pas communiqué ; l’humanité ne profita pas de leurs inspirations solitaires : ils ont été condamnés pour avoir retenu la vérité captive. Pour nous, comprenons-le, messieurs, il faut donner après avoir reçu, il faut produire par l’art, après avoir possédé par la science. Car le vrai ne se sépare pas du beau. Nous avons poursuivi la vérité dans le fond par l’étude, nous devons chercher la beauté dans la forme par la production ; sachons que la forme qui va saisir les âmes par les attraits intérieurs et les sollicitations puissantes de l’admiration, sachons que la forme n’est pas indigne de l’œuvre divine. De la science, l’art doit sortir avec toutes ses splendeurs. Ainsi l’ont compris les grands hommes du Christianisme ; et celui qui vantait si hautement l’élocution rude de l’apôtre, celui qui prodiguait à l’éloquence de si éloquents dédains, Bossuet, se trahissait dans un ouvrage qui reçut ses plus intimes pensées[1] : « Je suis un peintre, un sculpteur, un architecte. J’ai mon art, j’ai mon dessein ou mon idée ; j’ai le choix ou la préférence que je donne à cette idée par un amour particulier ; avec cette règle primitive et le principe fécond qui fait mon art, j’enfante au dedans de moi un tableau, une statue, un édifice qui, dans sa simplicité, est la forme, le modèle immatériel de ce que j’exécuterai. J’aime ce dessein, cette idée, ce fils de mon esprit fécond et de mon art inventif. L’amour qui me fait aimer cette production est aussi beau qu’elle. » Ainsi pensait ce grand artiste chrétien. Il aimait, lui aussi, son idée, et cet amour divin est la condition de toute grandeur… L’artiste qui ne croit pas peut négliger le caprice de son imagination, comme autrefois ces païens qui exposaient leurs enfants ; mais, comme un père reçoit l’enfant que Dieu lui envoie ainsi qu’un ange dont il est dépositaire et responsable, de même le chrétien doit recevoir l’inspiration qui lui est venue, la nourrir de son travail, l’environner de ses soins, et la produire au dehors, en sorte qu’elle soit respectable et aimable devant les hommes. Pour lui, l’inspiration a un nom sacré : elle s’appelle grâce… Et c’est ce respect pour la pensée venue d’en haut qui fait la conscience de l’art chrétien : c’est Dieu qu’il honore en soi… Voyez les cathédrales gothiques : pourquoi, à ces hauteurs que l’œil n’atteint pas et que le voyageur ne visitera point, ces statuettes travaillées avec patience dans leurs plus minutieux détails ? A ces labeurs, je reconnais le dévouement qui s’oublie, ie reconnais une passion du beau désintéressée, et par conséquent sainte.

Quant, à nous, gens de lettres, la forme dont nous disposons, c’est la langue française, langue souverainement chrétienne, et qui tient de la religion par ces trois grands caractères de majesté, de précision, de clarté. C’est par là qu’elle est devenue la langue de la civilisation. Elle tient sa force du principe organisateur des temps modernes. La langue fut faite par le Christianisme, comme fut fait l’État… Pascal vint la fixer ; Bourdaloue la marqua au sceau de sa logique sévère ; Bossuet la rendit tout à fait maîtresse. La poésie même reçut le souffle chrétien, et la tragédie parut dans sa gloire quand.elle finit par des mystères, Polyeucte, Esther, Athalie… Cette langue est un dépôt qu’il ne faut pas laisser altérer ; nous en répondrons… Elle nous suffit d’ailleurs, et, quoi qu’on en ait dit, les chrétiens n’ont pas besoin de la langue de Rousseau ; la leur était faite cent ans avant lui.

De là l’obligation du travail ; le travail est la loi commune des hommes : c’est aussi celle des intelligences, car c’est aussi pour les labeurs de l’esprit qu’au jour de la chute fut prononcée cette parole : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. Voyez dans l’Église cette longue tradition du travail, depuis Origène, l’homme aux entrailles d’airain, depuis saint Augustin, qui commença si tard et qui pourtant a vu toutes choses, jusqu’à saint Thomas, qui mourut à quarante-neuf ans, laissant à la science dix-sept volumes in-folio. Dans les temps les plus modernes, c’est Bossuet se levant à deux heures du matin pour reprendre un ouvrage à peine interrompu, c’est d’Aguesseau professant que le changement de travail était pour l’esprit une récréation suffisante ; ce sont tous ces magistrats du dix-septième siècle, allant dès six heures du matin s’asseoir sur les fleurs-de-lis, donnant tout le jour aux fonctions publiques, le soir à l’éducation de leurs enfants, partageant la nuit entre l’étude et la prière… Aujourd’hui nous ne travaillons pas… Sept ou huit heures par jour données à la science alarment pour nos misérables santés la sollicitude de nos amis. Sachons-le pourtant, il ne faut pas se croire dispensé par la foi de la fatigue et des veilles. Le travail, châtiment de la déchéance, est devenu la loi de la régénération. C’est lui qui fait les époques glorieuses quand il y trouve l’inspiration, et, quand elle n’y est pas, c’est encore lui qui fait les hommes utiles et les peuples estimables.

Après avoir reconnu la vérité, après l’avoir produite au dehors, il faut savoir la défendre : c’est le devoir de la controverse. La controverse religieuse est inévitable ; elle se rencontre à tous les points élevés des sciences profanes. Elle n’a rien d’odieux si elle se souvient de son origine. La foi a voulu se communiquer sans nuire à la liberté de l’homme : elle n’a pas refusé la discussion, afin d’honorer de la sorte la soumission volontaire des esprits. Il y a en ceci, de la part de la divine Providence, un ménagement plein de bonté. La bonté sera le caractère de la controverse chrétienne.

Le précepte en est écrit dans ces paroles de l’apôtre saint Jacques : Qui est sage et discipliné parmi vous ?… Qu’il le fasse paraître par la mansuétude de sa sagesse. Que si votre zèle est amer, et que l’esprit de contention soit en vous, ne vous glorifiez point,… car ce n’est point là cette sagesse qui vient d’en haut… Mais la sagesse qui vient d’en haut est d’abord chaste, puis amie de la paix, modérée, docile, susceptible de tout bien, pleine de miséricorde ; elle ne juge point, elle n’est point dissimulée. Or les fruits de la justice sont semés dans la paix par ceux qui font des œuvres pacifiques[2].

Cette doctrine enseignée au commencement ne cessa point d’être mise en pratique. Quand saint Paul comparaît à l’Aréopage, il ne renverse point en entrant les idoles nationales. Mais il a lu sur son chemin l’inscription de l’autel érigé au dieu inconnu ; il prend acte de ce témoignage solennel, il cite à ces Grecs les vers de leurs poëtes, et c’est par leurs aveux qu’il les sait convaincre. Bientôt les premières écoles de la science chrétienne s’ouvrent dans Alexandrie et dans Rome sous la direction de Clément, et de saint Justin, qui mourut martyr. Ces grands hommes professent que les doctrines des sages du paganisme, sans approcher de la pureté de la foi, semblent en être comme un pressentiment lointain. La philosophie fut donnée aux Gentils ainsi que la loi aux Hébreux, pour leur servir de pédagogue et de guide. Tout ce qui a été dit de bon et de juste appartient d’avance au Christianisme. C’est ainsi que l’Église accueillait la sagesse antique, en la discutant. L’Église ne fut point ombrageuse : elle fut, elle est toujours hospitalière. Au moyen âge, Aristote et Platon, dépouillés de leurs erreurs théologiques, sont introduits dans l’école sous le manteau de saint Thomas et de saint Bonaventure. Plus tard, au milieu des ardentes polémiques du Protestantisme, cet esprit de conciliation reparaît dans la plus glorieuse défense qui fut faite de la vérité : l’Histoire des variations. Je veux parler surtout de cette belle et charitable préface où Bossuet plaint ses adversaires encore plus qu’il ne les blâme, et montre en finissant que « cet ouvrage, qui pourrait paraître d’abord contentieux, se trouvera dans le fond beaucoup plus tourné à la paix qu’à la dispute. »

Si l’on a pris soin de fixer et de maintenir ces règles de la discussion chrétienne, c’est qu’il n’est pas permis de s’en écarter impunément. Dans l’emportement du combat, il y a plus de péril qu’on ne pense. Il est facile d’y offenser Dieu. Les instincts violents de la nature humaine, réprimés par le Christianisme, s’échappent et reviennent par ce côté… Tertullien, pour s’être laissé entraîner à l’impétuosité africaine de son génie, poursuivit d’une même animosité les faux dieux et les faibles chrétiens qui leur sacrifiaient ; il refusa de les recevoir à la réconciliation promise au repentir ; il ne pardonna point à l’Église de leur avoir pardonné, et finit par apostasier en haine des apostats. Dans les querelles de l’arianisme, les invectives de Lucifer de Cagliari éclatèrent comme la foudre. Il demeura inflexible au scandale du concile de Rimini ; mais, quand les évêques pénitents rentrèrent dans la communion de Rome, il en sortit afin de ne pas s’y trouver avec eux. Qu’avons nous besoin de ces lointains exemples ? Une grande chute nous a fait assez voir que les colonnes mêmes de la controverse peuvent tomber quand elles ne sont point assises sur la charité. Que si l’on objecte l’autorité de saint Jérôme et de saint Hilaire, et leurs paroles toutes frémissantes d’une indignation religieuse, ce sont là d’illustres exceptions, comparables à ces martyrs qui brisèrent les statues ou arrachèrent les édits. L’Église les honore, mais sans cesser de rappeler la loi qui interdit de provoquer la colère.

La dispute a d’autres dangers pour ceux qu’elle cherche à convaincre. Assurément quand les chrétiens s’engagent au laborieux service de la polémique, c’est avec la volonté droite de servir Dieu et de gagner les hommes. Il ne faut point compromettre la sainteté de la cause par la violence des moyens. Pascal l’avait compris, et l’a dit quelque part « La conduite de Dieu, qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l’esprit par la raison, et dans le cœur par la grâce. Commencez par plaindre les incrédules ; ils sont assez malheureux. Il ne faudrait les injurier qu’en cas que cela leur servît et cela leur nuit. » Ce langage est honorable pour un temps où la religion était maîtresse. Il est instructif pour le temps présent.

En cherchant à se rendre compte de l’état des intelligences, on verra que par le concours des événements et des fautes, à la suite des trois siècles de renaissance, de protestantisme et de mauvaise philosophie, les esprits se trouvent divisés en trois classes nombreuses ceux qui croient, ceux qui doutent et ceux qui nient. Et si l’on cherche dans les âges passés l’exemple d’une situation pareille, on en reconnaîtra quelque image vers la fin du quatrième siècle, quand le paganisme et le christianisme se disputaient encore le monde au milieu de l’incertitude de beaucoup d’hommes. La querelle au fond n’a pas changé, et la conduite des Pères marque maintenant encore nos devoirs. C’est saint Basile entretenant une touchante correspondance avec le sophiste Libanius, entourant de toute la piété filiale d’un disciple son vieux maître païen, dont il ne désespéra jamais. C’est saint Augustin poursuivant de ses lettres infatigables son ami Licentius, faible cœur qui ne savait point se résoudre. Saint Jérôme écrit à Laeta ; il la console de l’opiniâtreté du vieux pontife Albinus, son père. Il lui rappelle qu’une conversion n’est jamais tardive. Il veut que sa jeune enfant, née du vœu fait au tombeau d’un martyr, soit élevée sur les genoux du vieillard, qu’elle le captive de ses caresses, et que, suspendue à son cou, elle chante, jusqu’à le faire sourire, l’Alleluia malgré lui… »

Il ne faut donc pas d’abord désespérer de ceux qui nient. Il ne s’agit pas de les mortifier, il s’agit de les convaincre. La réfutation est assez humiliante pour eux quand elle est décisive. Quelle que puisse être la déloyauté, la brutalité de leurs attaques, donnons-leur la leçon d’une polémique généreuse : Gardons-nous de pousser à bout leur orgueil par l’injure, et ne les intéressons pas à se damner plutôt que de se dédire… Le nombre est plus grand de ceux qui doutent. Il y a de belles intelligences mal engagées dans la vie par le malheur d’une éducation insuffisante ou par l’entraînement d’un mauvais entourage beaucoup ressentent amèrement la douleur de ne pas croire. On leur doit une compassion qui n’exclut point l’estime. Il serait habile, quand il ne serait pas juste, de ne les point rejeter dans la foule décroissante des impies, de diviser leur cause et de distinguer entre les étrangers et les ennemis. Il n’est pas sage de dédaigner leurs sympathies et de repousser le concours de leurs efforts… L’œuvre de reconstruction qui honore ce siècle fut commencée par le génie catholique, mais souvent leurs travaux l’ont servie. Ils ont beaucoup fait pour le rétablissement de la vérité, pour la restauration du spiritualisme en philosophie et du moyen âge en histoire. Nous n’en serons point ingrats. Nous avons fait ensemble la moitié de la route ; maintenant, arrivés plus loin et plus haut qu’eux, souvenons-nous que ce ne fut point sans leur aide, et tendons-leur la main. Ne la retirons pas s’ils tardent à la saisir. Quelques-uns, après avoir attendu un peu de temps ces intelligences attardées, ont perdu patience et s’irritent de leur lenteur. Ne perdons point patience, messieurs. Dieu est patient parce qu’il est éternel et les chrétiens aussi…

Il importe de ne pas nous méprendre sur un fait considérable de cette époque, je veux dire le retour des esprits à la foi. Assurément, si l’on considère les quarante-trois ans qui viennent de s’accomplir, on ne méconnaîtra pas que les idées ont marché plus vite que les heures depuis le jour où le nom de Dieu, prononcé par Bernardin de Saint-Pierre, était couvert des huées de l’Institut. Alors parut ce livre qui ne trouvait point d’éditeur : le Génie du christianisme. Un mouvement commença qu’on a longtemps contesté, qui ne peut plus se nier, mais qu’il ne faut pas exagérer, afin de ne le pas compromettre. Il veut être conduit et modéré avec des sollicitudes infinies pour aller jusqu’au bout… Nous sommes encore trop loin de la terre promise pour prendre des airs de vainqueurs et de maîtres. Gardons nos bâtons de voyage, et ne plaignons ni le temps ni la peine. Le peuple de Dieu demeura quarante ans en chemin mais il était sous la conduite du prophète, et il finit par trouver le lieu de son repos. Nous n’avons point achevé de traverser le désert, mais l’Église de France a aussi ses Moïses, et nous arriverons.

Dans ce travail de la chrétienté pour un avenir meilleur, notre humble mérite de laïques et de gens de lettres sera d’avoir cherché à ressaisir les traditions de nos pères, à ne pas laisser périr les disciplines de la science chrétienne et de l’art chrétien. En ramenant la vérité dans l’étude, la beauté dans la production, la bonté dans la controverse, nous aurons retrouvé un reflet de ces trois rayons divins, le vrai, le bien et le beau, qui ne luisent jamais inutilement aux yeux infirmes des hommes. Si le doute et l’erreur-ont rendu malades les sociétés modernes, nous savons que Dieu a fait les nations guérissables.


Des applaudissements prolongés ont accompagné ce discours, et ont plusieurs fois interrompu l’orateur.

Monseigneur l’archevêque termine la séance par ces paroles


Messieurs,

Je craindrais d’affaiblir ce que vous venez d’entendre en le reproduisant. D’ailleurs, une analyse, quelle qu’elle fût, vous retiendrait inutilement. Je me bornerai à exprimer mes sentiments sur les dernières réflexions qui viennent de vous être présentées je les approuve sans aucune restriction, je les approuve de tout mon cœur. Je veux me borner à une parole tirée du livre de l’Imitation, qui les résume parfaitement. L’auteur de l’Imitation, dans sa simplicité admirable, dit que l’homme passionné et colère entraîne (le latin dit trahit) le bien vers le mal, qu’il change tout en mal tandis que l’homme pacifique tourne tout vers le bien : Homo passionatus etiam bonum in malum trahit et faciliter malum credit. Bonum pacificus homo omnia ad bonum convertit. Je crois qu’on ne peut pas vous en dire davantage sur ce sujet après ce que vous venez d’entendre ces mots en sont l’abrégé. J’ose à peine vous traduire le titre de ce chapitre il est intitulé De bono homo pacifico, Du bon homme pacifique. Je souhaite, ajoute monseigneur en souriant, que nous soyons tous des bons hommes de cette espèce.



  1. Élévation sur les Mystères, 2, 7.
  2. S. Jacques, III, 15-18.