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Hachette (Œuvres complètes tome Ip. 246-250).
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Article II  ►


ARTICLE PREMIER[1].


1.

Disproportion de l’homme[2]. — .... Que l’homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté ; qu’il éloigne sa vue de objets bas qui l’environnent ; qu’il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l’univers ; que la terre lui paroisse comme un point, au prix du vaste tour que cet astre décrit ; et qu’il s’étonne de ce que ce vaste tour lui-même n’est qu’un point très délicat à l’égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s’arrête là, que l’imagination passe outre, elle se lassera plus tôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce monde visible n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature. Nulle idée n’en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables : nous n’enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. C’est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin c’est le plus grand caractère sensible de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée.

Que l’homme, étant revenu à soi, considère ce qu’il est au prix de ce qui est ; qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que, de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix.

Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini ? Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu’il recherche dans ce qu’il connoît les choses les plus délicates. Qu’un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes ; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours ; il pensera peut-être que c’est là l’extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non-seulement l’univers visible, mais l’immensité qu’on peut concevoir de la nature, dans l’enceinte de ce raccourci d’atome. Qu’il y voie une infinité d’univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible ; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné ; et trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos, qu’il se perde dans ces merveilles, aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue ; car qui n’admirera que notre corps, qui tantôt n’étoit pas perceptible dans l’univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à l’égard du néant où l’on ne peut arriver ?

Qui se considérera de la sorte s’effrayera de soi-même, et se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l’infini et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles ; et je crois que sa curiosité se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu’à les rechercher avec présomption.

Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant : un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable ; également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti.

Que fera-t-il donc, sinon d’apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel de connoître ni leur principe ni leur fin ? Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu’à l’infini. Qui suivra ces étonnantes démarches ? L’auteur de ces merveilles les comprend ; tout autre ne le peut faire.

Manque d’avoir contemplé ces infinis, les hommes se sont portés témérairement à la recherche de la nature, comme s’ils avoient quelque proportion avec elle.

C’est une chose étrange qu’ils ont voulu comprendre les principes des choses, et de là arriver jusqu’à connoître tout, par une présomption aussi infinie que leur objet. Car il est sans doute qu’on ne peut former ce dessein sans une présomption ou sans une capacité infinie, comme la nature.

Connoissons donc notre portée ; nous sommes quelque chose et ne sommes pas tout. Ce que nous avons d’être nous dérobe la connoissance des premiers principes, qui naissent du néant, et le peu que nous avons d’être nous cache la vue de l’infini.

Notre intelligence tient dans l’ordre des choses intelligibles le même rang que notre corps dans l’étendue de la nature. Bornés en tout genre, cet état qui tient le milieu entre deux extrêmes se trouve en toutes nos puissances.

Nos sens n’aperçoivent rien d’extrême. Trop de bruit nous assourdit ; trop de lumière éblouit, trop de distance et trop de proximité empêche la vue ; trop de longueur et trop de brièveté du discours l’obscurcit ; trop de vérité nous étonne : j’en sais qui ne peuvent comprendre que qui de zéro ôte 4 reste zéro. Les premiers principes ont trop d’évidence pour nous. Trop de plaisir incommode. Trop de consonnances déplaisent dans la musique ; et trop de bienfaits irritent : nous voulons avoir de quoi surpayer la dette : Beneficia eo usque læta sunt dum videntur exsolvi posse ; ubi multum antevenere, pro gratia odium redditur[3].

Nous ne sentons ni l’extrême chaud ni l’extrême froid. Les qualités excessives nous sont ennemies, et non pas sensibles : nous ne les sentons plus, nous les souffrons. Trop de jeunesse et trop de vieillesse empêchent l’esprit ; trop et trop peu d’instruction. Enfin les choses extrêmes sont pour nous comme si elles n’étoient point, et nous ne sommes point à leur égard : elles nous échappent, ou nous à elles.

Voilà notre état véritable. C’est ce qui nous rend incapables de savoir certainement et d’ignorer absolument. Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incertains et flottans, poussés d’un bout vers l’autre. Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle et nous quitte ; et si nous le suivons, il échappe à nos prises, nous glisse et fuit d’une fuite éternelle. Rien ne s’arrête pour nous. C’est l’état qui nous est naturel, et toutefois le plus contraire à notre inclination : nous brûlons de désir de trouver une assiette ferme et une dernière base constante, pour y édifier une tour qui s’élève à l’infini ; mais tout notre fondement craque, et la terre s’ouvre jusqu’aux abîmes.


2.

Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête, car ce n’est que l’expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds. Mais je ne puis concevoir l’homme sans pensée, ce seroit une pierre ou une brute.


3.

La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connoît misérable. Un arbre ne se connoît pas misérable. C’est donc être misérable que de se connoître misérable ; mais c’est être grand que de connoître qu’on est misérable. Toutes ces misères-là mêmes prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d’un roi dépossédé.


4.

La grandeur de l’homme est si visible, qu’elle se tire même de sa misère. Car ce qui est nature aux animaux, nous l’appelons misère en l’homme, par où nous reconnoissons que sa nature étant aujourd’hui pareille à celle des animaux, il est déchu d’une meilleure nature qui lui étoit propre autrefois.

Car qui se trouve malheureux de n’être pas roi, sinon un roi dépossédé ? Trouvoit-on Paul Emile malheureux de n’être plus consul ? Au contraire, tout le monde trouvoit qu’il étoit heureux de l’avoir été, parce que sa condition n’étoit pas de l’être toujours. Mais on trouvoit Persée si malheureux de n’être plus roi, parce que sa condition étoit de l’être toujours, qu’on trouvoit étrange de ce qu’il supportoit la vie. Qui se trouve malheureux de n’avoir qu’une bouche ? et qui ne se trouvera malheureux de n’avoir qu’un œil ? On ne s’est peut-être jamais affligé de n’avoir pas trois yeux, mais on est inconsolable de n’en point avoir.


5.

Grandeur de l’homme. — Nous avons une si grande idée de l’âme de l’homme, que nous ne pouvons souffrir d’en être méprisés, et de n’être pas dans l’estime d’une âme ; et toute la félicité des hommes consiste dans cette estime.

La plus grande bassesse de l’homme est la recherche de la gloire, mais c’est cela même qui est la plus grande marque de son excellence ; car, quelque possession qu’il ait sur la terre, quelque santé et commodité essentielle qu’il ait, il n’est pas satisfait s’il n’est dans l’estime des hommes. Il estime si grande la raison de l’homme, que, quelque avantage qu’il ait sur la terre, s’il n’est placé avantageusement aussi dans la raison de l’homme, il n’est pas content. C’est la plus belle place du monde : rien ne peut le détourner de ce désir, et c’est la qualité la plus ineffaçable du cœur de l’homme.

Et ceux qui méprisent le plus les hommes, et qui les égalent aux bêtes, encore veulent-ils en être admirés et crus, et se contredisent à eux-mêmes par leur propre sentiment : leur nature, qui est plus forte que tout, les convainquant de la grandeur de l’homme plus fortement que la raison ne les convainc de leur bassesse.


6.

L’homme n’est qu’un roseau, le plus foible de la nature, mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser. Une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraseroit, l’homme seroit encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt ; et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever, non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.


7.

Il est dangereux de trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l’un et l’autre. Mais il est très-avantageux de lui représenter l’un et l’autre.


8.

Contrariétés. (Après avoir montré la grandeur et la bassesse de l’homme.) — Quel homme maintenant s’estime son prix. Qu’il s’aime. car il a en lui une nature capable de bien ; mais qu’il n’aime pas pour cela les bassesses qui y sont. Qu’il se méprise, parce que cette capacité est vide ; mais qu’il ne méprise pas pour cela cette capacité naturelle. Qu’il se haïsse, qu’il s’aime : il a en lui la capacité de connoître la vérité et d’être heureux ; mais il n’a point de vérité, ou constante, ou satisfaisante.

Je voudrois donc porter l’homme à désirer d’en trouver, à être prêt, et dégagé des passions, pour la suivre où il la trouvera, sachant combien sa connoissance s’est obscurcie par les passions ; je voudrois bien qu’il haît en soi la concupiscence qui le détermine d’elle-même, afin qu’elle ne l’aveuglât point pour faire son choix, et qu’elle ne l’arrêtât point quand il aura choisi.


9.

Je blâme également, et ceux qui prennent parti de louer l’homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de se divertir ; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant.

Les stoïques disent : « Rentrez au dedans de vous-mêmes ; c’est là où vous trouverez votre repos : » et cela n’est pas vrai. Les autres disent : « Sortez au dehors : recherchez le bonheur en vous divertissant ; » et cela n’est pas vrai. Les maladies viennent : le bonheur n’est ni hors de nous, ni dans nous ; il est en Dieu, et hors et dans nous.


10.

La nature de l’homme se considère en deux manières : l’une selon sa fin, et alors il est grand et incomparable ; l’autre selon la multitude[4], comme l’on juge de la nature du cheval et du chien, par la multitude d’y voir la course, et animum arcendi[5] ; et alors l’homme est abject et vil. Voilà les deux voies qui en font juger diversement, et qui font tant disputer les philosophes. Car l’un nie la supposition de l’autre : l’un dit : a Il n’est pas né à cette fin, car toutes ses actions y répugnent ; » l’autre dit : « Il s’éloigne de sa fin quand il fait ces basses actions. »

Deux choses instruisent l’homme de toute sa nature, l’instinct et l’expérience.


11.

Je sens que je peux n’avoir point été : car le moi consiste dans ma pensée ; donc moi qui pense n’aurois point été, si ma mère eût été tuée avant que j’eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel, ni infini ; mais je vois bien qu’il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini.

  1. Article IV, dans Bossut.
  2. Pascal avait mis d’abord : Incapacité de l’homme. — Nous avons rétabli ces titres tels que les donnent les manuscrits, quoiqu’ils n’aient pas toujours un rapport évident avec les pensées qui les suivent. Notre première raison est qu’ils sont sur le manuscrit, et, en outre, ils servent quelquefois à voir où il tendait par une réflexion dont on ne comprendrait pas la portée, sans ce secours.
  3. Tacite, Ann., IV, xviii.
  4. Pascal emploie ici les mots dans le sens de la métaphysique : il oppose la fin, ou l’unité, à la multitude, c’est-à-dire aux phénomènes multiples et éphémères. L’unité dans les choses est l’objet de la philosophie ; l’opinion commune ne connait que les qualités extérieures, la multitude.
  5. Allusion à quelque définition usitée dans les écoles, l’instinct d’arrêter.