Œuvres (Ferrandière)/Poésies fugitives

Janet et Cotelle (Première partie : Fables — Seconde partie : Poésiesp. 1-88).

POÉSIES
DE
MADAME DE LA FER.......


MON RETOUR À LA CAMPAGNE.


Je vous revois, charmant séjour,
Riante et paisible chaumière.
Oui, je vous aime et vous préfère
Au brillant fracas de la cour.
Le faste, la magnificence
Ne sont pas connus dans ces lieux.
La simplicité, l’innocence,
Y font couler des jours heureux.
De ma récolte l’abondance
Sera l’espoir des malheureux.
Je jouirai de mon aisance,
En la partageant avec eux.
Bientôt appelés par l’automne,
Délivrés du poids de l’été,
Ils cueilleront avec gaîté.
Les fruits de Bacchus, de Pomone,
Et chacun sous le faix chantant
Bénira le dieu qui les donne,
Et le mortel qui les répand.

Ils travailleront sans contrainte,
Et je veux qu’au déclin du jour
Ils n’adressent jamais de plainte
Qu’au fier objet de leur amour.
Fillettes, qui craignez l’amorce
De l’amour et de ses plaisirs,
Fuyez, ils ont encor la force
De vous parler de leurs désirs.
Et vous, jeunesse téméraire,
Qui brûlez de suivre la loi
De l’aimable enfant de Cythère,
Respectez toujours la bergère
Qui vous fuîra de bonne foi.



LES AMOURS INFORTUNÉS
d’Henri II, roi d’Angleterre et de la belle Rosamonde.


Je veux chanter de Rosamonde
Et les plaisirs et les malheurs.
On la nommoit rose du monde,
Car de rose avoit les couleurs.
Fraîche comme la plus nouvelle,
Henri la vit et l’admira ;
Grace et douceur étoient en elle :
Il la connut et l’adora.

Elle comptoit rester sévère
Autant que l’honneur l’exigeoit :
Mais bientôt elle fut sincère
Autant qu’amour le demandoit,
Qui douteroit de sa tendresse ?

Henri cachoit qu’il étoit roi.
Qui n’excuseroit sa foiblesse ?
Elle aimoit de si bonne foi.

Dans le vieux château de son père
Rosamonde seule habitoit.
Tous ses parens faisoient la guerre
Pour ce roi qui les trahissoit.
Pouvoir, grandeur il fait connoître
Pour l’enlever à ce séjour ;
Tout l’éclat qu’elle voit paroître
La fait rougir de son amour.

Celui qu’elle aime et qui l’adore
Ne peut devenir son époux.
Des droits sacrés d’Éléonore
Son cœur est honteux et jaloux,
Devoir, tendresse paternelle,
La font balancer vainement :
Hélas ! son père étoit loin d’elle,
Et près d’elle étoit son amant.

Elle aimoit trop pour se défendre,
Henri fut maître de son sort.
Chez ses parens il fait répandre
Le triste et faux bruit de sa mort.
Je quitte pour toi tout le monde,
Dit elle, ah ! pour prix de ma foi
Que le bonheur de Rosamonde
Ne soit jamais su que de toi !

Dans une retraite agréable
Rosamonde passoit ses jours,
Et la croyant impénétrable,
Ne vivoit que pour les amours.

Si le chagrin fait à son père
Venoit souvent la désoler,
D’Henri l’ardeur tendre et sincère
Pouvoit toujours la consoler.

L’ail perçant de la jalousie
Découvre enfin tous leurs secrets :
Et la plus noire barbarie
Dans cet asyle trouve accès.
Du roi la trop cruelle épouse
Va briser leur tendre lien :
Sans aimer elle étoit jalouse,
Un forfait ne lui coûta rien.

Le prince appelé par la gloire,
Loin de celle qui l’adoroit,
Vole en héros à la victoire,
Et va perdre ce qu’il aimoit.
L’éclat de sa rose chérie,
Va donc pour jamais s’effacer :
Contre son cœur sa douce amie
Jamais ne pourra le presser.

Pendant cette absence fatale
La reine entre par trahison
Dans l’asyle de sa rivale,
Et se venge par le poison.
D’amour je dois mourir victime,
Dit Rosamonde en soupirant ;
L’amour, hélas, fut mon seul crime
Et j’aime encore en expirant.




STANCES.


Glycère a trahi ses sermens ;
Jeunes filles de ce village,
N’enviez plus ses traits charmans ;
Glycère est belle, mais volage.

Oiseaux, ne soyez point jaloux
De la voix de cette infidèle ;
Elle sait mieux chanter que vous,
Mais vous savez mieux aimer qu’elle.

Fleurs, qui deviez orner son sein,
Je vous cultivois pour lui plaire ;
Vous ne parerez plus Glycère,
N’embellissez que mon jardin.

Mes fruits qui faisoient ses délices,
Palémon les partagera :
L’amour en avoit les prémices,
L’amitié seule les aura.

Pour être aimé de cette belle,
Vénus je t’offris un agneau :
De mon cœur bannis l’infidèle,
Je te consacre mon troupeau.




BOUQUET

DE MA FILLE À SON PÈRE.


Je viens vous demander un service important,
Ne me refusez pas, le jour de votre fête :
Daignez, mon cher papa, m’écouter un moment,
Avant que de ces fleurs je pare votre tête.

Un jeune cœur, un jeune agneau,
Voilà tous mes biens dans le monde.
Pour celui-ci, dans le hameau,
Soir et matin je fais la ronde ;
Car cet agneau fait mon bonheur,
Et je crains le loup ravisseur.
Mais on m’a dit qu’une bergère,
Dont le cœur est tendre et sincère,
Doit moins redouter le danger
Du loup cruel que du berger :
Comment donc me tirer d’affaire ?
Papa, venez à mon secours :
Je veux bien aller tous les jours
Garder l’agneau dans le bocage ;
Mais prenez le cœur pour toujours :
Garder les deux, c’est trop d’ouvrage.




ROMANCE.


Air : Elle m’aima, cette belle Aspasie.


L’un de ces jours, mes moutons s’égarèrent
Sur les coteaux avec ceux de Bastien,
Nos deux troupeaux ensemble se mêlèrent ;
Chacun depuis n’a distingué le sien.

Pour regagner le soir notre chaumière,
Bastien et moi cherchions notre chemin :
Ce fut en vain, las ! nous eûmes beau faire,
Aucun des deux ne put trouver le sien.

Peur de tomber, nos bras nous enlaçâmes,
Jusqu’au vallon ce fut notre soutien :
Mais au moment où nous les séparâmes
Chacun eut peine à détacher le sien.

Un beau bouquet que j’avois fait la veille
Avoit séché sur le cœur de Bastien :
J’allai cueillir rose fraîche et vermeille,
Et je troquai mon bouquet pour le sien.

Dans les bosquets, sur deux lits de verdure,
Loin du hameau chacun se trouva bien ;
Mais, au matin, ne sais quelle aventure
Fit que chacun ne reconnut le sien.

En m’éveillant il me prit fantaisie
De demander à quoi rêvoit Bastien :
À bien aimer, dit-il, toute ma vie :
Mon rêve étoit le même que le sien.


CHANSON.


Air des Triolets.


Quand la jeunesse est dans sa fleur,
Le jour et la nuit on s’amuse :
Point de chagrin, jamais d’humeur,
Quand la jeunesse est dans sa fleur.
Tout charme l’esprit et le cœur,
L’erreur plaît et le mal s’excuse :
Quand la jeunesse est dans sa fleur,
Le jour et la nuit on s’amuse.

Quand la vieillesse nous atteint,
La nuit et le jour on s’ennuie :
On gronde, on souffre et l’on se plaint,
Quand la vieillesse nous atteint.
Toujours on regrette, ou l’on craint,
Vers le triste soir de la vie :
Quand la vieillesse nous atteint,
La nuit et le jour on s’ennuie.



CONFIDENCE D’UNE VEUVE.


Lise disoit à sa maîtresse
Qui possédoit encore et fraîcheur et jeunesse :
Vous voulez donc quitter ce château, ce canton,
Depuis que votre époux hélas ! a rendu l’âme ?
Tout ici cependant vous rappelle sa flamme ;
S’il fut un peu jaloux, il demanda pardon,

En expirant vous légua sa maison,
Et l’abandonner n’est pas sage.
— Je vais t’en dire la raison,
Mais au secret pour toujours je t’engage :
Oh ! c’est foiblesse je le sens ;
Ma chère, depuis mon veuvage
Je meurs de peur des revenans.



MON RETOUR À LA VILLE.


Adieu, cher asyle !
Il faut à la ville,
Aller regretter
Le plaisir tranquille
Que tu fais goûter.
Là, grâce au délire,
On cherche à briller ;
On n’a rien à dire,
Mais il faut parler,
Et souvent sourire
Quand on veut bâiller.
On raille des charmes
De ces sentimens
Qui dans les romans
Font verser des larmes.
Source du bonheur,
Divine tendresse !
Qui sent ta chaleur,
Même sans foiblesse,
Cherche avec adresse
À cacher son cœur.

Quand la violette
Aux champs renaîtra,
Et parfumera
La nouvelle herbette,
Lorsque nous verrons
Au lieu des glaçons,
La verte parure
Orner la nature,
Je viendrai revoir
Mon joli manoir.
Oui, d’un pas agile,
Je quitte la ville,
Et reviens aux bois.
J’aime mieux cent fois,
Sous l’épais feuillage,
L’amoureux ramage
Des petits oiseaux,
Que la symphonie
Des Lulli nouveaux.
Simple mélodie,
Tu charmes mes sens
Plus que l’harmonie
Des concerts bruyans :
Tu m’as attendrie !
Je préfère aussi
Les danses rustiques
Aux pas symétriques
Que l’on fait ici.
J’oserai tout dire.
Dût-on en médire :
J’aime cent fois mieux
Les propos joyeux
D’un cercle champêtre,

Où chacun est maître,
Que le froid jargon
De nos assemblées
Toujours désolées
Du triste bon ton.
Bergers et bergères,
Tendres et sincères,
Combien à mes yeux
Vous êtes heureux !
Vous parlez sans feinte,
Vous aimez sans crainte ;
Chez vous les désirs
Mènent aux plaisirs :
C’est la récompense
De votre innocence.
Qu’il doit être doux
De vivre avec vous !




ÉPÎTRE.
À UN AMI, HABITANT DE LA COUR.


Te voilà chez les demi-dieux,
Et me voilà dans ma chaumière ;
Quelle distance entre nous deux !
À présent tu cherches à plaire
À quelque riche atrabilaire,
À quelque grand bien dédaigneux ;
Ou, peut-être qu’à la toilette
D’une laide et vieille coquette,
Qui par hasard est en faveur,

Courtisan plein d’art et d’adresse,
Tu profanes l’encens flatteur
Que l’on ne doit qu’à la jeunesse :
Mais quel doit être ton tourment !
Car tu n’es pas né pour la feinte.
Ici tu vivrois sans contrainte,
Et nous plairois bien aisément.
Tu n’oses donc être sincère ?
Je te plains, c’est un vrai malheur :
Dans nos hameaux, tout au contraire,
On n’oseroit être trompeur.
Chez vous tout est de conséquence,
Souris, regards, propos, maintien :
Chez nous l’on ne prend garde à rien,
Si ce n’est à l’indifférence.
Notre plaisir, simple et sans fard,
Mieux que le vôtre se varie ;
Comme la fleur de la prairie,
Il renaît sans peine et sans art,
Je vis un jour tout l’étalage
Du séjour pompeux de tes grands :
Tout en ce lieu sent l’esclavage ;
Je n’y trouvai que l’avantage
De n’y rester que peu d’instans.
Lasse de voir clinquant, dorure,
Sans regret je fis mes adieux,
Et je vins reposer mes yeux
Sur un beau tapis de verdure ;
Je préférai flûtes, hautbois,
Aux aigres et perçantes voix
Des Amphions de vos chapelles,
Qui sont réduits au seul honneur,
Ne pouvant chanter pour les belles,
De chanter pour le créateur.

J’aimai mieux la course légère
De nos frais et joyeux pasteurs,
Qui veulent joindre leur bergère,
Que la démarche noble et fière
De tous vos importans seigneurs.
Ici je revis la nature
Dans toute sa simplicité :
Gaîté, franchise, égalité,
De ces beaux lieux sont la parure.
On y danse au son du pipeau,
Ou l’on partage sous l’ormeau
Les dons de la bonne Cybèle.
Les amans y briguent l’honneur,
Non de surprendre quelque belle ;
Mais d’obtenir, par leur ardeur,
Femme aussi tendre que fidèle :
Car du vieux temps de l’âge d’or
Chacun y conserve l’usage
D’appeler l’amour le trésor,
Le vrai trésor du mariage.
Enfin, auprès de ce hameau,
Je revis paître mon troupeau :
Combien mon âme fut ravie !
Ah ! je jurai que de ma vie
Je ne quitterois ce séjour :
Ce serment fait devant la cour
De nos divinités champêtres,
On le grava sur de vieux hêtres ;
Et moi, j’écrivis à mon tour :
Hélas ! n’est-il pas grand dommage
Qu’un ami digne d’être heureux
Habite un pays dangereux,
Et soit si loin de mon village ?


ROMANCE


Au nom d’une jeune fille, dont l’amant fut obligé de partir pour l’armée le jour qu’il devoit l’épouser.


Il est parti, cet amant que j’adore ;
Il est parti peut-être sans retour !
Moi, qui chantois mon bonheur dès l’aurore,
Je vais pleurer maintenant tout le jour.

Je ne sors plus de ce lieu solitaire ;
Daphnis venoit soupirer dans ces bois :
Je n’ai de lit que ce lit de fougère ;
J’y vis Daphnis reposer quelquefois.

D’un seul ruban je veux orner ma tête;
Il me paroit quand je reçus sa foi :
Et si je chante encor à quelque fête,
Ce sera l’air qu’un jour il fit pour moi.

Petits oiseaux, qui gazouillez sans cesse,
Daphnis vous aime : ah ! j’aurai soin de vous !
Mais devant moi pas la moindre caresse,
De vos plaisirs mon cœur seroit jaloux.

Ainsi que vous, aimables tourterelles,
Je brûlerai du feu le plus constant ;
Ainsi que vous, si j’avois eu des ailes,
J’aurois déjà retrouvé mon amant.




MA FOLIE.
VERS À MA FILLE.


Qui peut savoir, qui peut me dire
Pourquoi cet enfant, ce lutin,
Aux grands yeux noirs, à l’air mutin,
Sur tout mon être a tant d’empire ?

Si, me sentant mal à mon aise,
J’ai de l’humeur en m’éveillant,
Ma fille paroît en sautant
Aussitôt mon humeur s’appaise.

Si pendant le jour je soupire,
L’esprit de chagrins tourmenté,
Sa folle et naïve gaîté
Au même instant me fait sourire,

Quand j’orne ma maison nouvelle,
Si je crains de n’en pas jouir,
Je fais renaître le plaisir,
En disant : Ce sera pour elle.

J’aime à jouir, sous le feuillage,
Du chant des hôtes de nos bois ;
Mais vient-elle y mêler sa voix,
Je la préfère à leur ramage.

Je veux, lorsqu’elle m’est rebelle,
La punir pour la corriger,
La follette, pour se venger,
Me fait bientôt jouer comme elle.


En vain je veux, pour son bonheur,
Réprimer mon amour extrême ;
Elle s’approche de mon cœur,
Il lui redit combien je l’aime.



PORTRAIT DES MARIS.
Air des Trembleurs.


Un amant léger, frivole,
D’une jeune enfant raffole ;
Doux regards, belle parole
Le font choisir pour époux :
Soumis quand l’hymen s’apprête,
Tendre le jour de la fête,
Le lendemain il tient tête ;
Il faut déjà filer doux.

Sitôt que du mariage
Le lien sacré l’engage,
Plus de vœux, pas un hommage ;
Plaisirs, talens, tout s’enfuit ;
En vertu de l’hymenée,
Il vous gronde à la journée,
Bâille toute la soirée,
Et ronfle toute la nuit.

Sa contenance engourdie,
Quelque triste fantaisie,
Son humeur, sa jalousie,
Oui, c’est-là tout votre bien,

Et, pour avoir l’avantage
De rester dans l’esclavage,
Il faut garder au volage
Un cœur dont il ne fait rien.



CHANSON.


Ne voulant pas aimer, je n’osois voir Clitandre ;
À ses charmes, un jour, je craignois de céder ;
J’égarai ma houlette, il vint pour me la rendre :
Il fallut bien le regarder. Bis.

Il s’assit près de moi sous un épais feuillage,
Et reprenant sa lyre, il se mit à chanter ;
Sa voix de Philomèle imitoit le ramage :
Pouvois-je ne pas l’écouter ? Bis.

Il répéta cent fois, si j’ai bonne mémoire :
L’union de deux cœurs est le bonheur parfait !
En ce moment, hélas ! comment ne pas le croire ?
Je sentois ce qu’il me disoit. Bis.

Nous étions seuls alors dans le fond du bocage,
Il tombe à mes genoux, il demande un baiser ;
Je le donnai de peur qu’il n’en prît davantage :
Aurois-je pu le refuser ? Bis.




ROMANCE.


Sylvandre avoit su m’enflammer,
Mais il me quitte pour Glycère ;
C’est lui seul que je puis aimer :
Pour l’oublier, comment donc faire ?

S’il revient chanter dans ces bois,
Je fuirai pour ne pas l’entendre :
Mais non, du charme de sa voix
Mon cœur ne pourra se défendre.

Aimables habitans des airs,
Qui gazouillez sous le feuillage,
Ranimez alors vos concerts ;
Qu’ils couvrent la voix du volage.

Vous, mon chien, qu’il caressoit tant,
Près de moi gardez votre place,
Ne cherchez plus cet inconstant ;
N’en retrouvez jamais la trace.

Et toi, berceau délicieux,
Qui fus si cher à ma tendresse,
Ne favorise point les feux
De Sylvandre et de sa maîtresse.

Si, pour récompenser sa foi,
Glycère y suivoit le parjure,
Berceau charmant, dépouille-toi
De tes fleurs et de ta verdure.




LES AGES DES FEMMES.


Air : Hélas ! je ne sais comment
vous faire mon compliment.


De la rose ou de l’œillet
Sans art orner son corset ;
Sur le vert gazon
Prendre un papillon ;
Mettre linotte en cage ;
Badiner avec un mouton :
Ah ! je préfère à la raison
Ces jeux du premier âge.

Fillette, à peine à quinze ans,
Se pare pour les amans :
Air doux et flatteur,
Regard enchanteur,
Tout est mis en usage,
Et quelquefois pour un trompeur
On sent parler son tendre cœur :
C’est l’erreur du jeune âge.

Choisir un jour pour époux
Amant ni froid ni jaloux ;
Jouir sans tourment ;
Goûter constamment
Les douceurs du ménage ;
Folâtrer avec son enfant :
Bonheur d’aimer à tout moment,
C’est celui du bel âge.


Femme qui n’a plus d’attraits
N’a souvent que des regrets :
Vanter le vieux temps,
Compter ses amans,
Jurer que l’on fut sage,
Défendre l’amour à vingt ans,
Et médire des jeunes gens,
C’est l’humeur du vieil âge.


POUR SOPHIE.


Quand je vois cette aimable enfant
Caresser, adorer sa mère,
De cette fille, et tendre et chère,
Je voudrois être la maman.

Au récit de quelque malheur
Qui toujours attendrit Sophie,
Elle fait palpiter mon cœur,
Je voudrois être son amie.

Si je peins son minois charmant,
Et son maintien modeste et sage,
Je maudis mon sexe, mon âge,
Et voudrois être son amant.




CHANSON


Air : Au fond d’un bois solitaire ;
Ou : Que ne suis-je la fougère ?


Je voulois faire un mystère
À Daphnis de mon amour ;
J’avois juré de me taire
S’il me trouvoit seule un jour.
Il découvrit ma retraite,
De sa flamme il m’assura ;
Hélas ! je restai muette,
Mais mon cœur en soupira.

Quoi ! dit-il, de ma constance
L’indifférence est le prix !
Par une éternelle absence
J’éviterai tes mépris.
Pour mieux cacher ma tendresse,
Que son chagrin redoubla,
Je baissois les yeux sans cesse ;
Mais une larme en coula.

Ah ! tu n’es pas insensible,
Dit Daphnis avec transport !
Te quitter n’est plus possible ;
Sois l’arbitre de mon sort.
Moi, je n’osois trop lui dire
Que son aveu me charmoit ;
Il m’échappe un doux sourire
Qui révèle mon secret.


CHANSON


J’aimois à chanter autrefois
Pour amuser nos bergerettes ;
Chacun encor vient dans ces bois,
Pour entendre mes chansonnettes :
Mais, las ! je ne peux plus chanter,
Si Bastien ne vient m’écouter.

Des fauvettes et des pinsons
Qui gazouillent sous le feuillage,
J’aimois aussi les tendres sons :
Il sont toujours gentil ramage ;
Mais à présent je n’entends rien
Que la douce voix de Bastien.

J’allois cueillir dès le matin
Les fleurettes de la prairie,
Pour parer ma tête et mon sein ;
J’en étois, dit-on, plus jolie,
Mais je n’aime plus un bouquet
Que quand c’est Bastien qui l’a fait.

Mon chien m’aime bien constamment,
Plus que tout autre il est fidèle,
Et s’il me quitte un seul moment,
Il revient dès que je l’appelle :
Mais à présent je voudrois bien
N’en dire autant que de Bastien.




INVOCATION AU SOMMEIL.


Pour m’épargner les soucis de la vie,
Je voudrois pouvoir seulement,
Dormir sitôt que je m’ennuie.
Divin sommeil, Dieu bienfaisant,
Accorde-moi ce don charmant !
Hélas ! je n’ai plus d’autre envie.
Quand j’aurai près de moi des prudes, des flatteurs,
Un égoïste, un fat, ou d’ennuyeux conteurs,
Que tout à coup, l’aimable rêverie
S’emparant de mes sens me porte à sommeiller !
Cette faveur seroit le bien suprême,
Si je pouvois ne m’éveiller
Qu’à la voix de l’objet que j’aime.


À MON BOSQUET.


Jeunes tilleuls, que je plantai,
Contre l’ardeur du jour prêtez-moi votre ombrage !
Vigne et rosiers, que j’enlaçai
Pour me défendre de l’orage,
Et qu’avec art je cultivai,
Parfumez l’air de ce bocage !
Petits oiseaux que j’élevai,
Égayez ma sombre retraite,
De votre ramage flatteur ;
Et de votre innocent bonheur
Mon âme sera satisfaite ;

Sur ces rameaux volez en liberté,
Becquetez-vous sans vous contraindre,
Loin des chasseurs, en sûreté :
Bien plus heureux que moi, vous n’avez rien à craindre.
Vous êtes par mes soins à l’abri de leurs coups ;
Mais ceux des méchans, des jaloux
Partout, hélas ! peuvent m’atteindre.


ROMANCE.


AIR : Que ne suis-je la fougère ?


Si l’humeur dure et sauvage
Vient troubler votre repos ;
Si redoutez l’esclavage
Comme le premier des maux,
Servez jeune et tendre amie,
Votre humeur s’adoucira,
Votre liberté ravie
Le vrai bien vous semblera.

Sans l’aimable et douce ivresse,
On n’aura que vains désirs :
Qui connoîtra la tendresse,
N’aura plus que vrais plaisirs.
Trouverez dans votre amie
Tous les jours nouvel appas ;
Grâce, esprit, tout se varie,

Quand le cœur ne change pas.
D’amour ignorant les charmes,
N’avois que peine et tourment ;
Je ne verse plus de larmes
Que de plaisir seulement.


Belle n’est point ma Silvie,
Et j’en ferai vanité :
Tendre et bien fidèle amie
Peut se passer de beauté.


MA SOIRÉE D’ÉTÉ.


Quand le soleil finit son tour,
Tranquille, assise au pied d’un hêtre,
Je jouis du plaisir champêtre
Que m’offre le déclin du jour.
Pour oublier sa lassitude,
Le moissonneur revient chantant ;
Exempt de soins, d’inquiétude,
Le laboureur en fait autant :
Le premier vante l’abondance
Des épis qu’il vient d’amasser ;
L’autre m’annonce l’espérance
Des sillons qu’il vient de tracer.
De la richesse de sa treille
Le vigneron est si joyeux,
Qu’il croit déjà dans la bouteille
Tenir ce jus délicieux.
Celle qui préside au laitage
Me promet, pour le point du jour,
De tout le pays d’alentour
Le plus appétissant fromage.
Dansant au son du chalumeau,
La bergère soigneuse et prompte
Ramène vers moi son troupeau,
En m’assurant qu’elle a son compte :

Si je l’en crois, le beau Lucas
A sauvé sa brebis chérie ;
Oui, s’il n’avoit hâté ses pas,
Un loup cruel l’auroit ravie ;
C’est son trésor, c’est tout son bien.
Au ton de la jeune innocente,
J’aperçois qu’elle est plus contente
De son berger que de son chien ;
Et sur le minois trop sincère
De cette naïve bergère
On peut deviner aisément
Que des bons services qu’il rend
Lucas recevra le salaire.
Pauvres humains, chers à mon cœur,
Rentrez sous votre toit rustique,
Au sein du repos domestique
Venez goûter le vrai bonheur.
Ô mes enfans ! leur dis-je encore,
Livrez-vous au plus doux sommeil ;
Ne craignez point de voir l’aurore :
Je pense à vous dès mon réveil.


CHANSON.


Air : Si jamais je fais un ami.


Tu vantes toujours ton printemps :
C’est le plus bel âge, ma chère ;
Mais il dure si peu d’instans,
Que tu n’en dois pas être fière ;
Pense à la saison qui le suit :
Crois-en la leçon de ta mère ;

Oui jeunesse s’enfuit,
Beauté se flétrit,
Mais un bon cœur sait toujours plaire.

Es-tu vaine de ta fraîcheur ?
Regarde les roses nouvelles.
Te promet-on fidèle ardeur ?
Songe que l’amour a des aîles.
Pour le plaisir, pour le bonheur
Il faut trouver ami sincère ;
Oui, l’esprit fait briller,
Raison fait bailler,
Mais un bon cœur sait toujours plaire.

On amuse par ses talens,
Mais de tout enfin on se lasse ;
On séduit par ses agrémens,
Mais un autre objet vous efface ;
Frivolité sied peu de temps,
C’est une mode passagère.
Oui, qui n’a que cela.
Bientôt reste là ;
Mais un bon cœur sait toujours plaire.


VERS
Pour un bosquet où doivent être placés le tombeau de mon époux et le mien.


Bosquet planté par la simple nature,
Et qu’ont orné les mains de mon époux,
Bosquet, le confident des entretiens si doux
Que nous dicta cent fois l’amitié la plus pure,

Tant que de mon époux le cœur palpitera,
Tant que le mien le chérira,
De roses nous viendrons enlacer ton feuillage ;
Nous viendrons dans ton sein chanter notre bonheur ;
Et, rendant grâce au dieu témoin de notre ardeur,
Nous reposer sous ton ombrage.
Mais, hélas ! quand la mort, à la suite des ans,
Aura glacé nos esprits et nos sens,
Et tous deux au tombeau nous aura fait descendre,
Ô berceau ! qui, jadis propice à notre amour,
Nous gardes à présent de la chaleur du jour,
Tes verts rameaux enfin couvriront notre cendre.
Réduit paisible, aujourd’hui si charmant,
Ah ! quel que soit alors ton aspect triste et sombre,
N’épouvante jamais que l’être indifférent,
Et que toujours le tendre amant
Vienne, en rêvant, chercher ton ombre.


SUR LES ROMANS DU JOUR.


On ne veut aujourd’hui trouver dans les romans
Que des spectres hideux, diables et revenans :
Plus un livre fait peur, plus il est agréable ;
Au goût, à la raison le Français dit adieu :
Vertus sont préjugés, religion est fable ;
Et quand c’est le bon ton de ne pas croire en Dieu,
La mode vient de croire au diable,




CHANSON
Pour ma fille qui s’amusoit d’un chien, d’un mouton et d’une fauvette.


Air : Que ne suis-je encore un enfant !
Ou : Non, non, je n’aime plus Lisette.


Tes plaisirs pourront mieux que moi
Instruire et régler ton enfance :
Sur ta brebis modèle-toi,
Prends sa douceur, son innocence.

De ta fauvette la gaîté
Du bonheur t’offrira l’image ;
Évite sa légèreté
Et n’imite que son ramage.

Veux-tu de la tendre amitié
Connoître la douceur extrême ?
Ton chien par sa fidélité
Te montrera comment on aime.

Cette leçon sur le vrai bien
De ta maman seule est l’ouvrage :
Son cœur pressé contre le tien
T’en apprendra bien davantage.




RÉFLEXION.


Tout en nous paroît enchanteur.
Au jeune amant qui peut nous plaire
Un sourire est une faveur :
Une préférence légère
Est l’espoir d’un plus grand bonheur ;
Notre résistance est pudeur ;
Notre fierté, délicatesse ;
Et l’aveu de notre tendresse
N’est qu’une preuve de candeur.
Le volage a-t-il notre cœur :
Hélas ! bientôt le charme cesse ;
Et refroidi par notre ardeur,
Pour lui l’amour est une erreur,
Pour nous il est crime ou foiblesse.


RÉPARTIE D’UN HOMME FRANC.


Un homme regrettoit son emploi, son crédit,
Et surtout le pouvoir de nuire
Dont il avoit tiré long-temps un gros profit.
Il ne cessoit point de médire
Et des lois et des gouvernans.
De moi, de mes amis les utiles talens
Suffiroient, disoit-il, pour régir un empire.
Un cœur droit lui repart : tu devrois renoncer
À ce doux nom d’amis, n’oser le prononcer ;
Parlant de tes pareils songe à tes injustices,
Et, sans détour, dis, mes complices,


ÉPÎTRE
À MA PARESSE.


Je me livre à toi pour toujours,
Aimable et douce enchanteresse :
Tu fais le charme de mes jours ;
Ne me quitte jamais, ô ma chère paresse !
Si tu ralentis mes désirs,
Tu modères aussi mes craintes, mes alarmes,
Et si tu me privas quelquefois de plaisirs,
Tu m’épargnas souvent des regrets et des larmes.
Sur l’océan des passions,
Sans toi, j’exposois mon jeune âge :
Tu peignis à mes yeux des combats, un naufrage,
Et, grâce à tes réflexions,
Je demeurai sur le rivage.
Tu me prouvas encor que la tranquillité,
L’un des fruits de mon ignorance,
Valoit mieux que la vanité
Et les erreurs de la science.
Si quelquefois de la faveur,
Des richesses, de la grandeur,
Je désire la vaine gloire ;
Si, pour elle, je veux délaisser nos hameaux,
Tu retraces à ma mémoire,
Et les brigues et les complots
Dont il faut toujours se défendre ;
Et les noirceurs et tous les maux
Qu’il faut souffrir et qu’il faut rendre,
Pour mériter un jour de prendre
Le nom d’esclave ou de flatteur.

Bientôt des grands et de leur étalage,
Je méprise le faux bonheur,
Et, pour en oublier même jusqu’à l’image,
Je retourne alors dans mes bois
Entendre des bergers la musette et la voix,
Ou des fauvettes le ramage.
Grâces à toi, dans ce séjour charmant,
Tout me plaît et tout m’intéresse :
Il n’a que le défaut d’être trop séduisant,
Et d’inviter à la tendresse.
Si mon sensible cœur alloit se renflammer !
Si des feux de l’amour il garde une étincelle,
Et qu’il voulût encore aimer,
Ah ! pour ton intérêt, redouble alors de zèle ;
Douce paresse, à mon secours !
Dis-moi qu’on ne voit plus de cœur tendre et fidèle ;
Peins-moi le tourment des amours.
Mais si l’amitié simple et pure
Demande mes conseils, mes soins et ma pitié ;
Si mon ami du sort éprouve quelqu’injure,
Et de la peine qu’il endure
S’il faut ressentir la moitié ;
Chez l’infortuné qui soupire
S’il faut aller verser des pleurs,
Prévenir ses besoins, partager ses malheurs,
Et pour le consoler, lui dire :
Vous soulager, du temps est le plus doux emploi !
Ô ma paresse ! en ce moment tais-toi :
C’est là que finit ton empire.




À UNE JEUNE PERSONNE
qui vantoit les charmes de l’amitié et les préféroit à l’amour.


Non, non, ce n’est point à votre âge
Que la simple amitié que vous exaltez tant
Reçoit de nous le plus sincère hommage ;
Il est pour la jeunesse un plus doux sentiment.
Seule auprès d’un ami quelquefois on s’ennuie ;
Si l’on connoît l’amour, on pense à son amant ;
S’il paroît à nos yeux tout le reste s’oublie ;
Et ce n’est que du jour qu’on le sait inconstant
Que l’amitié devient le bonheur de la vie.



CHANSON.


De bien aimer, je me sens bonne envie ;
N’est-il pas temps, à quinze ans, d’y songer ?
Quand j’aimerai, ce sera pour la vie ;
Mais qui voudra pour toujours s’engager ?

Point n’ai d’appas, le temps sait les détruire ;
Point de trésors, le sort peut les ôter ;
Je n’ai qu’un cœur, las ! il devroit suffire ;
Mais qui d’un cœur voudra se contenter ?

Tous mes désirs mon amant fera naître,
Ma seule loi sera sa volonté ;
Le doux plaisir il me fera connoître,
Celui qui doit ravir ma liberté.


S’il est berger qui soit sensible et tendre,
Et qui veuille être aimé de bonne foi,
Dieu des amours, ah ! fais lui bien entendre
Qu’il ne sauroit être heureux qu’avec moi.


REGRETS D’UNE BERGÈRE.
STANCES.


Non, je n’aime plus le printemps.
Cette saison pleine de charmes
Ramène en moi des sentimens,
Qui me coûtent toujours des larmes.

Tout parle d’amours, de désirs,
Jusqu’aux oiseaux dans leur ramage ;
Et moi, je n’ai pour tout langage
Que les plaintes et les soupirs.

Dans le vallon, sur la montagne,
Quand je commence à sommeiller,
Le tourtereau vient m’éveiller
En roucoulant pour sa compagne.

La gaîté de chaque pasteur
Me rend l’humeur triste et sauvage
Et des bergères le bonheur
M’importune encor davantage.

Je pense, en voyant sous l’ormeau
Sauter, folâtrer la jeunesse,
Que Daphnis avoit plus d’adresse
Et dansoit le mieux du hameau.


Dans les bois où tout m’inquiète
Lorsque je crains de m’égarer,
Je me souviens que sa houlette
Suffisoit pour me rassurer.

Je comptois avec allégresse
Tous les trésors de mon verger :
Eh, que m’importe ma richesse ?
Je ne peux plus la partager.

Ah ! si Daphnis vivoit encore,
Si cet objet de mes amours
Pouvoit sentir que je l’adore,
Printemps, tu me plairois toujours !

Hélas ! pour prix de la constance
Qui rend mon sort si rigoureux,
Je ne demande plus aux dieux
Que la mort ou l’indifférence.



CHANSON
POUR MA FILLE.


Air : Annette, à l’âge de quinze ans.


Je vante pour toi mon amour
Et je le chante chaque jour,
Je t’aime, c’est-là tout mon bien :
Ta voix, ta lyre,
Ah ! tout m’inspire
Ce doux refrain.


Je veux surtout le répéter,
Lorsque tu pourras m’écouter ?
Mais si ma voix se lasse enfin,
Prends donc ta lyre,
Pour me redire
Ce doux refrain.

Quand l’âge aura glacé mes sens,
Ranime-moi pas tes accens ;
Dis à ton tour : je t’aime bien ;
Reprens ta lyre,
Fais-moi sourire
Par ce refrain.


CONFIDENCE À L’AMOUR,
Au nom d’une femme d’un certain âge, qui regrettoit, en plaisantant, d’avoir été plus coquette que tendre.


Ralentis ta course légère ;
Dieu des amours, écoute-moi :
J’avouerai mes torts avec toi,
Et c’est beaucoup d’être sincère.
Oui, j’ai méprisé ces mortels
Qui, toujours ornés de guirlandes,
Ont soin d’encenser tes autels ;
J’ai négligé jusqu’aux offrandes
Qu’on doit à Cythère, à Paphos.
J’osai rire de cette amante,
Et si sensible et si constante,
Qui fit la gloire de Lesbos ;
Les tourmens de sa jalousie,

De sa lyre les doux accords,
Et ses désirs, et ses transports
Ne me sembloient qu’une folie.
Je voulois fixer tous les yeux ;
Sans m’attacher je voulois plaire ;
Orner mon front et mes cheveux,
C’étoit là mon unique affaire ;
Et jusque dans son sanctuaire
J’aurois volé, pour m’embellir,
Les fleurs qu’on venoit de cueillir
Pour parer l’Amour et sa mère.
J’ai rebuté tous les amans,
Doutant de leur délicatesse ;
J’ai dédaigné tous les sermens
Qui m’assuroient de leur tendresse.
Hélas ! tes charmes, tes plaisirs
Auroient enchanté ma jeunesse,
Et ces aimables souvenirs
Berceroient un jour ma vieillesse.
Voudras-tu donc, cruel Amour,
Que sans relâche je regrette
Des momens perdus sans retour ?
De l’amitié pure et parfaite,
Hier, je vantois les douceurs ;
Mais l’image de tes faveurs
Tout à coup me rendit muette.
Que tu peignis adroitement
Toutes les grâces d’un amant
À mon âme déjà troublée !
J’allois sentir en ce moment
Qu’un ami m’auroit consolée :
Je n’en suis plus digne à présent ;
Il verroit que mon cœur soupire,

Et peut-être malignement
Il croiroit que ce cœur désire…
Gardons, gardons tous mes secrets…
Mais sans honte je peux les dire :
Si je reconnois ton empire
C’est sans prétendre à tes bienfaits.
Amour, Amour, de l’indulgence !
Contente-toi de mes regrets ;
J’ai vanté tout haut ta puissance ;
J’ai pleuré mon indifférence :
Ah ! soyons quittes pour jamais.


CHANSON


Air : Pour la Baronne.


Dans ma retraite,
Je goûte le parfait bonheur.
Aimable époux, tendre fillette,
Quelques amis font la douceur
De ma retraite.

Dans ma retraite,
Sans tourment l’on peut désirer.
Sans peine l’âme est satisfaite :
Et l’on aime sans soupirer
Dans ma retraite.

Dans ma retraite,
À tout âge l’on est joyeux :
Riant, disant la chansonnette,
Quand on aime on n’est jamais vieux
Dans ma retraite.


Dans ma retraite,
Belle que l’âge flétrira,
Oubliez galant et fleurette,
L’amitié vous rajeunira.
Dans ma retraite.

Dans ma retraite,
Belle qu’amour affligera,
Venez, ne soyez plus coquette ;
L’amitié vous consolera
Dans ma retraite.


ÉPÎTRE


À MADAME DE R…


Il vaut mieux mourir que de vivre,
Disois-je un jour en soupirant ;
Du malheur le trépas délivre :
Eh ! pourquoi craindre cet instant ?
Toujours des peines, des traverses,
Toujours des passions diverses,
Viendront troubler notre repos !
Et la douleur, la maladie,
Dans cette triste et courte vie,
Seront les moindres de nos maux.
Toujours réprimer la nature,
Toujours combattre son penchant !
Malheureux en lui résistant,
Plus malheureux en succombant,
On est sans cesse à la torture.
Comme toi me plaignant du sort,

Je trouvois qu’il avoit eu tort
De nous donner un cœur sensible :
Oui, pour les femmes trop souvent,
Ce cher et funeste présent
Rend le bonheur presqu’impossible.
Le plus saint des engagemens,
Quelquefois aussi le plus tendre,
Est une source de tourmens.
De son époux il faut dépendre,
Et, par respect pour ses défauts,
Cacher les vôtres à propos ;
Et l’ingrate et folle jeunesse
De l’enfant que l’on chérissoit,
Abusant de notre foiblesse,
Vient flétrir, avant la vieillesse,
Le tendre cœur qui l’excusoit.
Ainsi dans ma mélancolie,
Trouvant plus de mal que de bien,
Je disois : N’est-ce pas folie
Que de respecter le lien
Qui nous attache à cette vie ?
Mais tout-à-coup dans ce moment,
Je vois paroître mon enfant ;
Il accouroit avec son père :
L’un me presse contre son sein,
Et l’autre en caressant ma main,
M’appelle du doux nom de mère.
Je sentis le chagrin s’enfuir
À cette scène attendrissante,
Et bientôt d’une voix touchante
Je dis, en pleurant de plaisir :
Il vaut mieux vivre que mourir.


L’AMITIÉ TRAHIE.


Que je trouvois Thémire aimable !
Son air est séduisant, son esprit enchanteur ;
Pour elle je sentois cette douce chaleur
De l’amitié tendre et durable ;

Ses peines, ses plaisirs passoient jusqu’à mon cœur ;
Et de légèreté la croyant incapable,
Je répétois souvent : Je connois le bonheur.

Combien de fois sa voix délicieuse
M’assura d’un constant retour !
Combien de fois son amitié trompeuse
Me fit médire de l’amour !

De Thémire à présent j’éprouve l’inconstance…
Pour me venger de sa rigueur,
J’appelle en vain l’indifférence ;
Elle ne peut, hélas ! trouver place en mon cœur :

Pour chanter l’infidèle, au déclin de mon âge,
Des doux sons de mon luth je soutenois ma voix,
Et je comptois semer des roses quelquefois.
Sur le chemin qui mène au funeste rivage.
Plus de plaisirs, plus de douceurs !
En me privant de sa tendresse,
Elle a flétri le peu de fleurs
Que je gardois pour ma vieillesse.




ÉPIGRAMME.


Le beau Cléon nous disoit aujourd’hui :
Matin et soir je fais la même chose
Et n’ai jamais connu l’ennui.
De ce bonheur nous savons bien la cause,
C’est qu’il parle toujours de lui.


STANCES IRRÉGULIÈRES.


Je ne vois plus de fleurs, je n’entends plus d’oiseaux,
Je n’ai plus sous les yeux qu’une sombre masure :
Non loin de moi croît la verdure
Qui couvre d’antiques tombeaux.

De la naïve pastourelle
Ne reverrai-je plus les innocens plaisirs ?
N’entendrai-je plus les soupirs
De la touchante tourterelle ?

Au pied d’un chêne ou d’un ormeau,
Ombrage offert par la nature,
N’irai-je plus rêver près de ce clair ruisseau,
Qui berçoit mes ennuis par son charmant murmure ?

Quoi ! je ne pourrois plus jouir chaque matin
De la fraîcheur et des parfums de Flore,
Ni rendre hommage à la brillante aurore,
Qui si long-temps féconda mon jardin ?

Ah ! que ne puis-je encor chez ces pauvres pasteurs
Répandre les bienfaits de Cérès, de Pomone,

Et par ce jus divin pétillant dans la tonne,
Leur faire quelquefois oublier leurs malheurs !

Non, il n’est plus dans la nature
De plaisirs pour mes derniers jours,
Et je vois ce vieillard qui chemine toujours
De sa faulx, en passant, marquer ma sépulture.

Saule pleureur que j’aimai constamment,
De mes cendres, un jour, deviens le monument :
Protège-les par ton ombrage ;
Dans ce monde pervers je n’ai d’ami que toi :
Sur ma tombe isolée enlace ton feuillage.
Ah ! tes pleurs sont les seuls qui couleront sur moi !


VERS.

À l’occasion du reproche qu’on faisoit à l’auteur de n’avoir pas fait de poésie dévote.


Il faut tout le feu du génie
Pour chanter avec majesté
Des cieux la divine harmonie,
De l’espace l’immensité,
De Dieu la puissance infinie,
Et sa justice et sa bonté ;
Pour célébrer l’Être Suprême
Il faut qu’il inspire lui-même :
Peu de mortels l’ont mérité.
De lui j’obtins un cœur tendre, sincère ;
Dès le matin, quand son flambeau m’éclaire
De ce cœur il reçoit l’hommage chaque jour ;

Et c’est à Dieu seul que peut plaire
L’expression de mon amour.
Daigne, daigne agréer mes ardentes prières !
Ah ! reconnois ma foi dans ma simplicité !
J’adore tes décrets, j’adore tes mystères ;
J’en respectai toujours la sainte obscurité.
Préserve-moi, grand Dieu ! des monstres sanguinaires
Qui, chérissent le crime, abjurent la raison !
Garantis-moi des langues téméraires
Qui de l’erreur distillent le poison !
Bientôt mon âme, hélas ! quittera sa demeure.
L’heure sonne… et peut-être est-ce ma dernière heure !…
Je tremble… je frémis au mot d’éternité…
Toi qui seras mon juge, ah ! n’es-tu pas mon père !…
Oppose ta clémence à ma fragilité.
Je t’aime et je te crains, je gémis et j’espère.


LE BON CHOIX DU RAT.


Lautre matin en me levant,
Je vois sur le parquet voler au gré du vent
Nombre de feuilles imprimées
Et la plupart très-écornées.
Qu’est-ce que ces papiers ? des fables, dit Marton.
Ciel ! un rat m’aura pris ma bonne édition
De mon bien aimé la Fontaine.
Et vite un piège, un chat en faction,
Que bientôt le gourmand subisse juste peine.
Quelle engeance bon dieu ! que l’engeance des rats
Je me baisse pour voir les débris du repas,
Disant, le maudit rat ne fera plus des siennes.

Oui, ce sont des fables vraiment.
Consolons-nous, oh ! le mal n’est pas grand :
Ce rat d’esprit n’a mangé que les miennes.


CODICILE


Fait en faveur d’un grand amateur de coquilles et d’antiquités.


Je vous fais don des choses curieuses
Que renferme mon cabinet :
Coraux, rubans, lépas, coquilles épineuses,
Pierre brute ou brillante, et toutes précieuses ;
Morceau de crâne et dent de lait
D’un Patagon trouvé sur le rivage
De ce détroit ignoré, dangereux
Que Magellan, dans son passage,
Honora de son nom fameux.
De plus, peau de serpent, aussi belle que rare,
Non de celui qui séduisit jadis
Dans le terrestre paradis,
Par son jargon peut-être un peu bizarre,
La foible mère, hélas ! du pauvre genre humain.
C’est le serpent dont la reine d’Egypte
Se fit, dit-on, piquer le sein,
Ne voulant pas orner le triomphe et la suite
Du vainqueur d’Actium heureux autant que vain ;
De plus des œufs d’autruche arrivés de Libye
Le jour qu’Antoine et son amie
Se donnèrent un grand festin ;
Pour que la chère fût complette
De ces œufs délicats on fit une omelette,

C’est ainsi qu’un Arabe en son livre l’écrit ;
Par Cléopâtre elle fut retournée,
Et, qui plus est, assaisonnée
De la perle qu’elle fondit ;
J’ai la coque des œufs, un savant me l’a dit,
J’ajoute encor à ma promesse
L’antique et fameux scorpion
Qui fit périr le chasseur Orion :
Avec Diane un jour il disputa l’adresse ;
La vindicative déesse,
Pour l’en punir, le fit mordre au talon.
Vous jouirez aussi de ce gros cœur de roche ;
Pétrifié je ne sais trop comment :
Je crois que c’est le cœur d’un homme indifférent,
Qui jamais n’eut d’amis, qui ne fut point amant ;
L’égoïste frémit sitôt qu’il s’en approche,
De peur d’un pareil accident.
Vous aurez mes plantes marines,
Mes extraits de métaux, de mines :
Oh ! grâce au ciel, je n’en ai point d’argent ;
Toujours je redoutai le danger des richesses ;
Coquillage est chez moi le luxe et l’ornement,
Comptez au rang de mes largesses
Un des premiers fragmens de lave de l’Etna,
Quand l’audacieux Encelade,
Après avoir manqué sa coupable escalade,
Dans ce gouffre de feu soudain se retourna.
Enfin j’exaucerai votre ardente prière :
D’Agnès Sorel vous aurez les cheveux ;
On m’a juré que c’étoient ceux
Que cette belle un jour s’arracha de colère,
Quand son amant, déterminé
À se sauver en Dauphiné,

Renonçoit aux lauriers que lui valut la guerre.
J’oubliois ce joli panier
Que Colomb autrefois reçut d’un bon sauvage :
Paisible, il travailloit, enlaçoit le branchage
Du platane et du latanier,
Quand le hardi Génois débarqua sur la plage ;
Il ne vit point en lui le fatal nautonnier
Qui devoit enrichir bientôt le noir rivage.
Trop heureux le mortel qui n’est pas prévoyant ;
Sans craindre l’avenir il jouit du présent :
Peu d’idée et de soin est le meilleur partage,
Car le plus grand des maux est celui qu’on attend.
Oui, sitôt mon décès, je veux qu’on vous délivre
Ce legs pour vous intéressant ;
Mais de mon cabinet vous n’aurez pas un livre :
Oh ! vous êtes assez savant.


STANCES


À M. le premier Président Dorm… le premier jour de l’an 1789.


À cinquante ans je puis tout dire
Et sans manquer à mon devoir :
Pour qui souhaite de vous voir,
Oh ! qu’il est ennuyeux d’écrire !

L’amour cache ce qu’il désire
L’amitié peut tout révéler :
Et lorsqu’on brûle de parler,
Oh ! qu’il est ennuyeux d’écrire !


Maintenant je pourrois sourire
Si vous m’étrenniez d’un baiser :
Et quand on songe à s’embrasser
Oh ! qu’il est ennuyeux d’écrire !

Mais tant que vos yeux pourront lire
Et ma main former quelques traits,
Je sentirai, non sans regrets,
Qu’il est encor bien doux d’écrire.


ROMANCE.


BAUCIS ET PHILÉMON.


Air : L’amour m’a fait la peinture.


Je veux retracer l’histoire
De Baucis et Philémon :
De l’hymen elle est la gloire ;
Peu d’époux veulent la croire ;
Mais elle est sûre, dit-on.

Philémon dès sa jeunesse
Chérit l’aimable Baucis ;
Pour femme il prit sa maîtresse :
Et tous deux dans la détresse
N’eurent jamais de soucis.

Aussi constante que belle
Baucis l’aima soixante ans :
Plus d’une foible mortelle
Dit qu’on peut rester fidèle,
Mais non pas aussi long-temps.


Pour voir ce beau mariage,
On assure que Jupin
Entreprit un long voyage,
Car pour trouver bon ménage
Il faut faire du chemin.

Il parcourut mainte ville
Cachant la pompe des dieux ;
Mais chacune peu civile
Lui refuse un simple asyle :
On le rebute en tous lieux.

Il trouve enfin la chaumière
De ces époux qu’il cherchoit :
Chacun s’empresse à lui plaire,
Et comme un dieu le révère ;
Mais mortel on le croyoit.

Au nectar, à l’ambroisie
Il préfère leur repas ;
Ils vouloient ôter la vie
À leur colombe chérie,
Jupin ne le permit pas.

De la vertu qu’il contemple
Il veut relever l’éclat :
La chaumière devient temple ;
Le dieu par ce bel exemple
Fit rougir plus d’un ingrat.

Bientôt un déluge horrible
Des inhumains le vengea ;
Mais n’étant pas inflexible,
De cette race insensible
Un grand nombre surnagea.


De nos époux la surprise
Fait place aux ravissemens.
Pour réparer leur méprise
À ce dieu qui se déguise
Ils offrent un pur encens.

Je n’ai qu’un désir extrême,
Dit Baucis avec ardeur :
Point survivre à ce que j’aime
Me paroît un bien suprême,
Le seul qu’envîroit mon cœur.

— Ce sera ta récompense ;
À tes vœux je dois céder.
C’est le prix de la constance,
Sans tirer à conséquence
Ce dieu pouvoit l’accorder.

Encor vingt ans ils s’aimèrent,
Et tous deux près de mourir,
En beaux arbres se changèrent :
Leurs rameaux s’entrelacèrent,
Ce fut leur dernier plaisir.

Long-temps sous leur vert feuillage
On jura sincérité.
Hélas ! ce n’est plus l’usage,
Souvent même leur ombrage
Cache l’infidélité.


RÉFLEXION.


Je vois approcher sans frémir
La froide et pesante vieillesse,
Et sans regretter ma jeunesse,


Amour, Amour, je te vois fuir.
Cependant, si ce dieu volage
Devenoit sincère et constant,
Ah ! je le dis en soupirant,
Je regretterois le bel âge.


À MON SAULE PLEUREUR,


Qu’on m’a enlevé sans que je pusse m’en douter.


Le saule que ma lyre a tant de fois chanté,
Mon abri, mon plaisir, hélas, mon seul ombrage,
Quoi, l’objet le plus cher de ma propriété
A peut-être été transplanté
Par quelque rustre au fond d’un marécage !
Mais, de quel droit t’a-t-il ainsi traité ?
Et de quel droit vient-on m’enlever ton feuillage ?
Je crus te confier aux soins de l’amitié,
Ah ! ce n’est plus qu’une chimère !
Je ne craignois pour toi que le vent, le tonnerre,
Et le cruel, sans la moindre pitié
T’ordonne d’embellir une terre étrangère !
Tu consolois mes maux, ajoutois à mes biens,
Et quand je me livrois à ma mélancolie
Que de fois je mêlai mes pleurs avec les tiens !
Partout je t’appelois le charme de ma vie.
J’aurois tracé sur tes rameaux
Le jour même où l’on vint t’arracher et te prendre ;
Bientôt j’augmenterai le nombre des tombeaux,
Que ton dernier bienfait soit d’ombrager ma cendre.


STANCES.


Souvenir de la tendresse,
Jamais ne viens me troubler,
L’amitié dans ma vieillesse
Ne peut plus me consoler.
Doux sentiment, je t’abjure ;
Pour moi tu n’es qu’une erreur ;
Tout aime dans la nature,
Et tout a trompé mon cœur.

Sitôt que de la fauvette
J’entends les tendres accens ;
Sitôt que la violette
Revient émailler nos champs,
Je dis, mais non sans murmure :
Spectacle trop enchanteur !
Tout renaît dans la nature,
Et tout s’éteint dans mon cœur.

Quand je vois dans les campagnes
Bondir les jeunes agneaux,
Les bergers et leurs compagnes
Danser au son des pipeaux,
Je dis : Charmante verdure,
Tu ranimes leur bonheur :
Tout est gai dans la nature,
Tout est triste dans mon cœur.

Si les vents et le tonnerre
Grondent à la fin du jour,
Les amans vers leur chaumière

Ne hâtent point leur retour ;
Plus la nuit devient obscure,
Plus ils vantent leur ardeur ;
Tout leur plaît dans la nature,
Tout épouvante mon cœur.

Lorsque Cérés et Pomone
Nous ont prodigué leurs dons,
L’hiver, remplaçant l’automne,
Nous ramène les glaçons ;
Quelque temps, noire froidure,
Tu flétris verdure et fleur :
Tout s’endort dans la nature,
Tout est glacé dans mon cœur.


VERS
POUR LE PORTRAIT DE MA FILLE.


Ah ! de Pygmalion le bonheur fut extrême
De pouvoir animer l’idole de son cœur !
Ma fille, si j’avois son talent créateur,
Loin de toi ton portrait me diroit : Je vous aime.


À MON MARI.


L’hymen, pour mon bonheur, unit nos destinées,
Et l’amour nous combla long-temps de ses faveurs
Gardons te souvenir de nos jeunes années ;
En nous aimant toujours, il aura des douceurs.
Autrefois ton amante, à présent ton amie,

Sans cesse partageant et tes maux et tes biens,
Dans tes bras, sans regret, j’achèverai ma vie.
Puisse, hélas ! la Parque ennemie
Finir mes jours avant les tiens !
Puisse l’objet de ma tendresse
Sur ma tombe verser des pleurs,
Et, pour consoler sa vieillesse,
Quelquefois y semer des fleurs !
Si jamais tu fais cet usage
De ces fleurs que je chérissois,
Souviens-toi que, dans mon jeune âge,
Par vanité je m’en parois :
Mais pour te plaire davantage.


RÉPONSE
À M. DE KÉRIVALANT.


Je vivois loin du monde et dans l’obscurité ;
Par vos vers au grand jour mon nom vient de paroître ;
Je n’avois plus de vanité ;
Ces jolis vers la font renaître,
Aux favoris des immortelles sœurs
Ah ! je ne portois plus envie ;
Elles vous comblent de faveurs,
J’en ressens de la jalousie.
Pour mettre fin à ce tourment
Qu’à mon âge chacun appelleroit délire,
Dès l’instant je brise ma lyre,
Et c’est en prose seulement
Que désormais je vais redire :
Dans la langue des dieux lorsque l’on veut écrire,
Il faut avoir votre talent.


ÉPITRE

À Melle DU P. B.


Je vous regrette, mademoiselle, et c’est de tout mon cœur : on prend aisément l’habitude de vivre avec vous ; ce plaisir m’est devenu nécessaire :


Qui vous voit tous les jours, vous aime davantage.
Si de chagrins mon esprit tourmenté
De la raison faisoit un foible usage,
Ou bien, si ma frêle santé
Réveilloit mon humeur parfois atrabilaire,
Je volois retrouver votre société ;
Mon penchant m’indiquoit ce baume salutaire :
Près de vous je sentois renaître ma gaîté,
Et même le désir de plaire.


Me voilà donc retombée dans ma noire mélancolie ; elle prendroit une teinte plus douce, si j’avois l’espérance de vous revoir, de retourner quelque jour chez mes compatriotes ; mais non, je suis trop infirme, pour me bercer d’un plaisir éloigné.


Je ne reverrai plus ces ravissans coteaux,
Je n’entendrai plus les musettes
Des tendres pasteurs tourangeaux
Accompagnant leurs chansonnettes,
Et faisant redire aux échos
Le doux nom de leurs bergerettes.
Je n’irai plus avec le vendangeur
Cueillir la grappe jaunissante,

L’aider à supporter sa charge trop pesante,
Rire de ses plaisirs, partager son bonheur.
Qu’en ces beaux jours j’étois heureuse !
Des trésors des coteaux je rendois grâce au cieux,
En ramenant le soir notre bande joyeuse.
Alors celui qui travailloit le mieux
De pampres ornoit les cheveux
De la plus belle vendangeuse.
Non, je n’aurai plus de plaisirs,
Hélas ! que ceux dont ma mémoire
Conservera les souvenirs.
Toi, riante et superbe Loire,
Toi qui fais l’ornement, la richesse et la gloire.
De ma patrie et de tant de cités,
Je n’irai plus m’asseoir sur tes bords enchantés,
Respirant la fraîcheur de tes rives fleuries,
Tantôt m’abandonner aux douces rêveries,
Et tantôt me jouer dans tes flots argentés.


Voilà, mademoiselle, bien des sujets de plaintes et de regrets ; il y auroit de quoi faire une longue élégie. Ayant besoin de quelque dédommagement, il faut bien que je m’entretienne avec vous,


Sous ce berceau de vigne et de jasmin,
Entrelacé du muguet, de la rose,
C’est aux frais zéphirs du matin,
Que je trace pour vous, d’une tremblante main,
De foibles vers et d’aussi foible prose ;
Mais ce que dit le cœur vaut toujours quelque chose,
Je sens, en écrivant, le doux parfum des fleurs
Que la divine et bienfaisante Aurore
De tous côtés a fait éclore,
En les humectant de ses pleurs.

Si je pouvois vous les offrir encore,
Je chanterois un hymne en son honneur.
Enfin, sous l’abri solitaire
Où vous veniez quelquefois me distraire,
Je n’entends d’autre bruit que le roucoulement
De mes ardentes tourterelles.
Les seuls époux heureux en gémissant,
Les seuls, hélas, qui vivent sans querelles
Aussi tendres, aussi fidèles
Je les retrouve tous les jours.
Sans leurs soupirs et leurs battemens d’ailes
J’aurois oublié les Amours.


De bonne foi, mademoiselle, il y a si long-temps que ces espèces de tourtereaux qu’on nomme amans, je crois, ont fui loin de moi, ont pris la volée, qu’il me seroit difficile de m’en souvenir, si ceux de ma volière ne m’en retraçoient une légère idée. Autant que je puis me le rappeler, les amis valent bien ces amans-là, et, à peu de chose près, mériteroient plutôt l’honneur d’être comparés à mes constans oiseaux.

Adieu, mademoiselle ! adieu ! Tous ceux qui ont eu l’avantage de vous connoître sont fâchés de votre départ, mais leurs lamentations n’approchent pas des miennes.


À UNE AMIE


Un tendre cœur ne vieillit pas,
Il survit à l’esprit, aux grâces, aux appas,
Et garde à jamais son empire.
Chaque fois que le mien m’inspire

Je me crois rajeunie, encor dans mon printemps ;
Ah ! laisse-moi t’aimer et souvent te le dire
Pour oublier le nombre de mes ans !


MAXIME.


À ce méchant Crésus, que personne n’estime,
Oses-tu prodiguer respects, grands complimens,
Que je n’adresserois qu’aux plus honnêtes gens ?
— La politesse, ami, n’est pas un crime.
D’ailleurs, Criton, j’ai pour maxime,
D’être toujours poli, surtout pour les méchans ;
L’honnêteté retient leur langue un peu de temps.


ÉPІTAPHE
De M. le Président d’Orm…, mort en février 1789.


Pleurez ce magistrat éclairé, vertueux,
Qui servit à la fois Dieu, les lois et son maître,
Et qui n’a fait de malheureux
Que le jour qu’il a cessé d’être.


ROMANCE.


Air : Je l’ai planté, je l’ai vu naître.


Bonne action est toujours belle ;
Les ans ne peuvent la ternir,
Et qu’elle soit vieille ou nouvelle
On en chérit le souvenir.


Jadis on a vu dans Pergame
Un fils tendre et religieux,
Sur son dos, en fuyant la flamme,
Emporter son père et ses dieux.

De nos jours c’est une bergère
Qui vient lutter contre les eaux,
Et sur son dos chargeant sa mère
La dérobe au danger des flots.

Le torrent accroît son ravage :
Cette fille, au cœur généreux,
Accourt, revient sur le rivage
Et sauve encor deux malheureux.

Enfin, à son dernier voyage :
On crie à la témérité :
— Arrêtez… sinistre présage…
Mais son cœur seul est écouté.

Laissez-moi rendre encor service,
Amis, ne tremblez sur mon sort :
Ah ! c’est pour moi doux exercice ;
Faisant le bien, craint-on la mort ?

Elle chancelle, elle succombe,
Après des efforts impuissans ;
Et le torrent devient la tombe
D’une héroïne de vingt ans.

Elle jouit de sa victoire
Au séjour qu’elle a mérité.
De notre sexe elle est la gloire,
Ainsi que de l’humanité.


L’histoire de simple bergère
N’aura jamais de monumens ;
Mais que la femme et tendre et mère
Toujours l’apprenne à ses enfans.

N B. Le sujet de cette romance est véritable ; en 1809 une jeune fille, après avoir sauré d’une inondation sa mère et deux autres personnes, voulut en sauver d’autres encore ; mais les forces lui manquèrent, et elle fut emportée par le courant.


CONSEIL À UN AMI.


Vous narrez avec grâce, avec précision,
Disoit un savant à Damon,
Votre genre est l’histoire, allons il faut l’écrire.
Élaguant avec soin des faits intéressans
Ce que le bon goût doit proscrire,
Vous aurez du lecteur les applaudissemens,
Enfin vous jouirez du fruit de vos talens.
Vous préférez à tout Melpomène et Thalie,
Leur langage, mon cher, est pure illusion :
Maxime vertueuse, ou piquante saillie
N’arrache point des cœurs la moindre passion,
Et d’ailleurs, de ce feu pétillant du génie,
Vous avez passé la saison.
Il est vrai répliqua Damon :
Il reste à l’âge mur la raison, la mémoire,
Dignes compagnes de Clio :
Mais le sage en lisant les crimes de l’histoire
A trop souvent gémi sur le fameux Trio,
Pour que je lui consacre et mon temps et ma gloire.


AVIS.


Quel est l’homme de cinquante ans
Qui près de nous voudra passer sa vie ?
Je lui promets non des plaisirs bruyans,
Non des concerts la touchante harmonie,
Non du grand monde la folie,
Non l’élégance des repas,
Je suis peu riche, et fais petite chère ;
Si les friands morceaux ont pour lui des appas,
S’il étoit sensuel, il ne sauroit me plaire :
La tempérance est ma suprême loi ;
De simples mets, un bon potage,
Des végétaux, de gras laitage,
Voilà ce qu’il aura chez moi ;
Point de ce jus divin ou de Chypre ou d’Espagne,
Mais flacon de vin vieux qui souvent m’accompagne,
Et toujours frais et toujours sain,
Sera versé pour lui de ma tremblante main.
À ce mortel enfin nous donnerons la pomme,
Si l’on peut trouver dans un homme
Amour du créateur sans haine du prochain,
Religion sans momerie,
De l’esprit sans prétention,
Politesse sans flatterie,
Lumières sans pédanterie,
Goût des beaux arts, complaisance et bon ton.
Sur Rousseau, Buffon, Labruyère
Ensemble nous méditerons ;
Et, pour nous délasser de nos réflexions

Il faudra rire avec Molière.
Il trouvera chez moi, comme chez mon époux,
Humanité, tendre cœur, bonhomie ;
Les serpens de la haine et de la calomnie
Jamais n’ont siflé près de nous.
Sa liberté restera toute entière.
Si de Cérès il veut admirer les trésors,
Des habitans de l’air entendre les accords,
Il n’a qu’à parcourir bois, guérets, ou fougère.
Mais quand Phébus pour nous finira sa carrière,
Notre aimable hôte alors voudra bien nous revoir :
Douce société, mais surtout vers le soir,
Pour le bonheur est chose nécessaire :
Oh ! qui jase amicalement
Sur le déclin de la journée,
Dormira, rêvera gaîment,
Et sans humeur verra la matinée.
Enfin, si je veux quelquefois
De nouveau remonter ma lyre,
Je ne chanterai point les bergers et les bois,
Ni des passions le délire ;
De l’amitié, des arts je vanterai l’empire ;
Seuls ils ranimeront les accens de ma voix.


RÉFLEXION.


Malgré la constance du sort
À prolonger les douleurs que j’endure
Je l’avoûrai, je redoute la mort.
Le sentiment, bienfait de la nature,
Me console de tous mes maux.

Ah ! lui seul peut charmer les peines de la vie.
Je souffre ; on y prend part, mon âme est attendrie,
Et mes sens tourmentés se livrent au repos.
Si les objets de ma tendresse
À mon cœur alloient échapper ;
Ou si ce cœur devoit, flétri par la tristesse,
Du doux plaisir d’aimer cesser de s’occuper,
Non, non, je ne crains plus : Ô mort ! tu peux frapper.


LES NOCES DU VILLAGE.


Par ces nœuds qu’on forme en tremblant
Et qu’on profane en plaisantant,
Par ces saints nœuds de l’hyménée
Je viens d’unir la destinée
De la tendre Lisette à celle de Lucas.
Bientôt j’ai terminé l’affaire ;
Point de soucis, nul embarras,
Quand il ne faut point de notaire.
Qu’avoient-ils besoin de contrats ?
Lisette pour tout bien avoit son innocence ;
Quant à Lucas, il n’a d’autre opulence
Que l’appétit et la gaîté,
Bras nerveux et forte santé.
Aussi, quand le soleil quittera l’hémisphère,
Il se délassera des fatigues du jour
Dans les bras de sa ménagère ;
Il dit que le repos n’est point fait pour l’amour,
Qu’amour de ses travaux sera le doux salaire.
Regards exprimant le désir,
Souris qui promet le plaisir,

Voilà de Lucas la parure.
La fleur des champs, présent de la nature,
Qu’il alla cueillir le matin,
De sa Lisette orne la chevelure ;
Lucas l’attacha de sa main :
Comptez encor blanc jupon, court et leste,
Mouchoir trop clair pour bien cacher son sein,
Et sous le fin linon œil perçant et modeste.
Avec plaisir et sans beaucoup d’apprêts,
Du banquet je fis tous les frais :
Il ne fallut ni Tokai, ni Champagne,
Aucun des mets nouveaux par le luxe inventé ;
C’étoit le vrai festin de ce Rat de campagne,
Qu’Ésope et La Fontaine ont tour à tour chanté.
Mes convives, Dieu sait ! rioient, faisoient tapage :
Puis leur refrain étoit de boire à ma santé :
Et fillette qui veut tâter du mariage,
Pour me bénir s’égosilloit,
En lorgnant celui qu’elle aimoit.
Je partageois la douce ivresse
De tous ces pauvres bonnes gens ;
Et du fond de mon cœur je répétois sans cesse :
Oh ! soyez heureux, mes enfans,
Et chérissez toujours votre tendre maîtresse !…
Nous croyons qu’en perdant et jeunesse et désirs,
Il n’est plus pour nous de plaisirs :
Mais quelles erreurs sont les nôtres !
Pourquoi redouter nos vieux ans ?
Ah ! faisons le bonheur des autres,
Nous jouirons dans tous les temps.




COUPLETS

Air : Je ne veux plus aimer Annette.


À la bonne philosophie
Je trouve des charmes puissans ;
Surtout au déclin de la vie
Chantons ses plaisirs innocens.
Adieu l’amour, la bergerie ;
Je ne parlerai plus d’amans.

Ah ! pour consoler mon vieil âge
De l’amitié que je chéris
J’avois la chaleur, le langage,
Mais on en méconnut le prix.
On est faux, ou froid, ou volage ;
Je ne parlerai plus d’amis.

Mais de la plus douce tendresse,
Cher enfant, il ne tient qu’à toi
De me faire éprouver l’ivresse ;
C’est de m’aimer de bonne foi.
Que ton cœur m’occupe sans cesse,
Je ne parlerai plus de moi.


À MA FILLE


Saule pleureur que je plante à mon âge
Semble me dire : ah ! ce n’est pas pour toi.
Non, mais ma fille aimera ton ombrage,
Après ma mort fais-la songer à moi.


Garantis-la des dangers de l’orage,
Sois son abri jusques en ses vieux jours.
Par le doux bruit de ton simple feuillage
Exprime lui que je l’aimai toujours.

Son cœur bientôt comprendra ce langage
Que ton murmure annonce un beau matin.
En récompense, ou pour te rendre hommage
Elle voudra t’arroser de sa main.

Si je reviens jamais du noir rivage
Ah ! garde-toi, ma fille, d’avoir peur :
Si tu frémis, voyant ma sombre image
Rappèle-toi ton amour et mon cœur.



VERS À LA VIOLETTE.


Joli bouquet de violette
Fut un de mes plus doux plaisirs ;
Te cueillir encor sur l’herbette
Seroit l’objet de mes désirs.

Cette fleur dans mon premier âge
Étoit le seul prix du devoir ;
On disoit : soyez bonne et sage,
Vous irez la cueillir ce soir.

En folâtrant dans les campagnes
Te joignant parfois au muguet,
Je disputois à mes compagnes
La gloire du plus beau bouquet.

Nous en faisions une couronne,
Grand plaisir pour cœurs innocens.

Celle que la victoire donne
En doit moins faire aux conquérans.

Maintenant, chère violette,
Tu n’es qu’à ton premier matin,
Je ne puis chercher ta retraite
Étant hélas ! à mon déclin.

Pour te trouver sous le feuillage
Tristement j’implore un secours,
Mais quand tu quittes cet ombrage
Je ris, et pense à mes beaux jours.

Vrai modèle de modestie
Ainsi que de simplicité,
Garantis des traits de l’envie
Tous ceux qui t’auront imité.



À MES AMIS


Non, ne célébrez plus ma fête,
De roses et de lys ne parez point ces lieux ;
Leur parfum fait tourner ma tête,
Leur éclat fatigue mes yeux.
Vous connoissez et mes maux et mon âge
Ah ! supprimez ce vœu pour ma santé !
Puis-je en tirer quelque avantage ?
Depuis long-temps les cieux l’ont rejeté.
N’allez pas m’offrir un hommage
Aussi vrai que tendre et flatteur.
Gardez-vous d’émouvoir mon cœur,
Ne me rappelez point le charme de la vie

Lorsqu’elle va m’être ravie.
De l’amitié sentiment enchanteur
Il faut hélas ! oublier le bonheur :
Car ce vieillard qui court le monde
Ravageant tout, contre qui chacun gronde,
M’a dit en fuyant l’autre jour :
Bientôt je serai de retour,
Par toi je dois finir ma ronde.



À PERETTE


La voyez-vous cette jeune Perette,
Aux pieds légers, quoique peu délicats,
En bavolet, en cheveux plats,
En jupe simple, mais proprette ?
Eh bien ! de la pauvre fillette
Je voudrois pour toujours assurer le bonheur.
Ah ! qui m’a fait sentir le plaisir d’être aimée,
A des droits sacrés sur mon cœur.
Par sa naïveté Perette m’a charmée.
En me versant du lait, salutaire liqueur,
Mon seul nectar, le soutien de ma vie,
Elle me dit, avec l’air de candeur,
Qu’elle m’aimoit à la folie :
Et puis, elle ajouta, d’un accent enchanteur :
Si j’ai dit je vous aime, excusez, je vous prie :
Contre moi si ce mot excitoit votre humeur !…
Dans ce moment, quoique bien attendrie,
Je ris de sa naïve peur ;
Mais après, pour toujours, Perette en fut guérie.
Ô doux pouvoir du sentiment !

Depuis cet aveu si touchant,
Tout ce qu’elle fait sait me plaire :
Elle a de l’esprit, des appas ;
Mon potage est meilleur, et mon lait est plus gras,
Présenté par la main de cette ménagère.
Perette, dans tes goûts, ne sois jamais légère ;
Si tes soins assidus ne se démentent pas,
Je te promets cette belle génisse,
Aussi blanche que mes agneaux :
Et qu’on auroit jadis offerte en sacrifice
Aux dieux protecteurs des hameaux ;
Je te promets, encore une brebis choisie,
Et je pourrai même à ce don
Ajouter ma chèvre chérie,
La plus féconde du canton.
Dans peu, ma gentille bergère,
Ton petit troupeau grossira,
Et pour d’autres que moi ton cœur s’attendrira ;
Berger fidèle alors sera très-nécessaire :
Tendre Perette, tu l’auras ;
Oui, de ma main tu recevras
Pour berger, pour époux, l’amant le plus sincère :
Qui connut l’amitié, sentira mieux l’amour.
Aime donc ta maîtresse, en attendant ce jour,
Et ne crains jamais sa colère.
Si quelquefois tu pouvois me déplaire,
De la froideur si je prenois le ton,
Reviens, reviens, au moment même,
Me dire encore : Je vous aime !
Et ta faute, ma chère, obtiendra son pardon.




ÉPÎTRE

À MA CHIENNE.


Nous voilà vieilles toutes deux ;
Consolons-nous, chère Zémire ;
Mon œil s’éteint, et dans tes yeux,
Où brilloit l’amoureux délire,
On ne voit plus les mêmes feux.
Tu perds ta grâce, ta folie,
Mon esprit perd son enjouement ;
Du jour tu dors une partie,
Et moi je rêve tristement.
Hélas ! pour tous ceux qui vieillissent,
Tous les jours, à tous les momens,
Quelques plaisirs s’épanouissent.
Tu vois fuir bien loin les amans,
Et mes amis se refroidissent.
Mais laissons-là les inconstans ;
Contr’eux, ni plainte, ni satire.
Ne les imitons pas, Zémire :
Chéris-moi comme en ton printems.
L’amitié fait couler la vie ;
Elle embellit tous nos instans,
Et qui ne peut aimer s’ennuie,
Même à l’aurore de ses ans.
Tu ne peux parler ; quel dommage !
Ton embarras me fait pitié :
De nos mots que n’as-tu l’usage !
Tout ce qui ressent l’amitié
Devroit avoir même langage.
Je serois heureuse avec toi,

Ma tendre et sincère Zémire,
Si tu t’exprimois comme moi.
Lorsque la confiance inspire,
On jase du soir au matin.
Étant du sexe féminin,
Il nous faudroit parfois médire.
Nous ririons des pauvres humains,
Foibles, petits, et toujours vains ;
Je t’instruirois de nos usages,
Quelquefois fous, quelquefois sages,
De nos travers, de nos erreurs…
Enfin nous médirions, Zémire :
Ne faisant grâce qu’aux bons cœurs,
Combien de choses à nous dire !…
Mais quand j’y fais réflexion,
Si jamais tu pouvois m’entendre
Et répondre à notre jargon,
Serois-tu toujours aussi tendre ?
Des humains tu prendois le ton.
Devant toi je parle sans feindre,
De mes chagrins, de tous les maux
Que j’éprouve ou que je dois craindre ;
Et je n’oserois plus me plaindre,
De peur de troubler ton repos.
Achève tes jours sans alarmes,
Sans songer que tu dois mourir ;
Tu ne vois rien dans l’avenir,
Le présent t’offre encor des charmes.
Oui, l’on envîroit tes plaisirs
S’il te restoit de ta jeunesse
Quelques aimables souvenirs,
Les seuls trésors de la vieillesse.


À UN JEUNE HOMME


Qui pour prix de ses vers adressés à l’auteur lui
demandoit un baiser.

Quoi ! pour prix de vos vers, vous voulez un baiser !
Y pensez-vous, Damis, un baiser !… à mon âge ?…
Oui, pour votre intérêt j’ai dû le refuser.
Quand les ans de notre visage
Ont terni l’aimable fraîcheur,
Et que l’art se refuse à cacher leur ravage,
Un baiser, je le sais, n’est plus une faveur ;
Qui le demande alors croit qu’il nous fait honneur,
Et dire non, c’est être sage.



COMPLAINTE.


Air des folies d’Espagne.


Dans cette ville hélas ! que puis-je faire ?
Sans appétit je ne saurois manger.
Oui, si l’on meurt d’excès de bonne chère
Tous les gourmands ici sont en danger.

Dans cette ville hélas ! je ne puis plaire,
J’ai le malheur d’ignorer tous les jeux.
Sans carte ou dez on n’est plus nécessaire,
Et l’on vous place au rang des ennuyeux.


Dans cette ville on veut danse légère,
De bien walser il faut avoir le don :
Jugez si l’art de walser m’est contraire,
Le menuet vit ma belle saison ?

Je dis au temps qui m’afflige, et m’atterre,
Brisez ma chaîne, elle pèse sur moi :
Supporte la, dit ce vieillard sévère,
Chaîne de fleurs n’est pas faite pour toi.

De tous les maux, amis peuvent distraire,
Mais ces amis que l’on nomme bons-cœurs.
Ah ! si j’entends leur langage sincère,
J’oublîrai tout, et vieux ans et douleurs.


À UN JEUNE HOMME


Qui, dans des vers qu’il m’adressoit, demandoit à me
connoître et m’offroit son amitié.


Vous voulez me connoître, eh ! savez-vous mon âge !
Il est celui du radotage ;
Il inspire l’ennui, par grâce la pitié.
Parle-t-on de plaisirs, je cite un vieil adage
Et d’un cercle bientôt je vois fuir la moitié.
Si par hasard pourtant on cause d’amitié,
Je souris et comprends encor son doux langage.




CHANSON.


Air : Pour la Baronne.


Chère Mandille,
L’hiver tu faisois mon bonheur.Bis
Oh ! toute parure qui brille
Ne vaut pas la douce chaleur
De ma mandille.

Sur ma mandille
J’avois compté jusqu’à ma mort.Bis.
Mais hélas ! tout devient guenille
Et nous aurons le même sort
Que ma mandille.

Pauvre mandille,
Il faut donc renoncer à toi !Bis.
Je ne puis plus dire à Gothille[1].
Je paîrai tous vos soins pour moi
De ma mandille.

Simple mandille
Au dernier moment l’on dira,Bis.
Comme ce redoutable Drille[2],
Voilà ce qui me restera,
Simple mandille.


Que ma mandille
De ma tombe soit l’ornement.Bis.
Pour ne rien coûter à ma fille
Je ne veux d’autre monument
Que ma mandille.

À ma mandille,
Si long-temps l’un de mes atours, Bis.
On pourra joindre ma béquille,
Car elle accompagna toujours
Cette mandille.

N. B. On avoit défié l’auteur de faire une chanson sur ce sujet.


ÉPITAPHE DE L’AUTEUR.


De ma tombe isolée et que rien ne décore,
Tendres cœurs, n’approchez jamais en frémissant :
Le mien vous chériroit encore
S’il palpitoit en ce moment.


MON ÉPITAPHE.


Peu de biens et beaucoup de maux
Hélas ! avoient tissu ma vie ;
Ici j’ai trouvé du repos :
Tout passant malheureux va me porter envie.




MES SOIRÉES.


Air : Oh ! ma tendre muselle.


PREMIÈRE SOIRÉE.


Pour chasser l’insomnie
Mon tourment de la nuit,
Dans une galerie
Le soir j’entre sans bruit.
Bientôt par une trappe
Je vais au souterrain ;
Mais le roman m’échappe,
Et je sommeille enfin.


DEUXIÈME SOIRÉE.


J’entends gémir des femmes
Aux débris d’un caveau :
Ruisseaux de sang, de larmes,
Coulent sur un tombeau :
Triste lampe l’éclaire,
Il renferme un amant :
Sa mort veut du mystère,
Je la plains en dormant.


TROISIÈME SOIRÉE,


Du roman somnifère
Je veux user souvent :
Franchir toute barrière
Sans peur du revenant.
J’allois voir la princesse
À la tour d’Orient,

Mais le sommeil me presse
Dans celle d’Occident.


QUATRIÈME SOIRÉE.


Voyons enfin l’hermite
Victime des amours.
Le réduit qu’il habite
Console ses vieux jours.
Il a bonne mémoire,
Son malheur attendrit,
Mais sa très-longue histoire
À la fin m’assoupit.


CINQUIÈME SOIRÉE.


À minuit d’une chaîne
On entend le fracas,
Spectre hideux la traîne
Du haut jusques en bas.
Chacun craint son passage,
Tout le château frémit ;
Lasse de ce tapage
Je dors toute la nuit.


SIXIÈME SOIRÉE.


Quelle grande nouvelle !
Un chevalier sans peur
Veut enlever sa belle,
Ah ! c’est nouveau malheur.
Brigand et compagnie
Viennent crier, hola !
Qui craint la léthargie
Fait bien d’en rester là.


RÉFLEXION.


On déprime sans cesse
Tous ces romans du jour,
Remplis de tours d’adresse
Et d’horreur et d’amour.
Qui les voudroit proscrire
Dit qu’ils manquent de goût :
Oh ! qui les pourra lire
Y trouvera de tout.



CONSULTATION AU DOCTEUR SUE.


Malgré les maux, partage des humains,
Treize lustres, docteur, ont surchargé ma tête :
Aussi chaque jour je m’apprête
À revoir mes amis aux Champs Élysiens.
Au moment de voguer vers le triste rivage
Je veux pourtant vous consulter.
Ma fille, qui pour moi semble trop redouter
Ce court mais pénible passage,
M’assure que votre art peut encore apporter
Quelque retard à mon voyage.
Foible de corps, plus foible de santé,
Je dois mon existence à la sobriété.
Comme nos bons pasteurs habitans des bocages
Je me nourris de lait, et de fruits, et d’herbages :
Je n’aime point un mets finement inventé.

Non, monsieur, et j’évite avec grand soin les ragoûts qui échauffent.

Ainsi que les dévots hébreux

Depuis long-temps je suis soumise
À la défense de Moise ;
Je rejette bien loin le lardon dangereux.

Toutes mes souffrances, m’a-t-on toujours dit, viennent d’une débilité nerveuse.

Mon pauvre corps tout chancelant
Lorsque je veux tourner mes pas à l’Orient
S’en va vers le Midi, le Nord, ou l’Occident
Bras d’un côté, bâton de l’autre,
Me remettant dans mon chemin,
Eh ! que n’est-il aussi le vôtre !
J’irois peut-être un meilleur train.
Cette rencontre fortunée
Bien mieux que vos médicamens,
Prolongeroit ma destinée :
Car je serois docile à tous vos documens.

Une coqueluche que j’eus, monsieur, il y a cinq ou six ans m’a laissé une toux habituelle. Hippocrate dit : c’est un rhume d’estomac ; Galien, c’est un asthme. Pendant ce débat, je tousse la nuit et une partie de la journée, surtout quand le temps varie. Ma santé tourne à tous les vents comme la girouette ; j’annonce la pluie, le beau temps, et avec moi on peut se passer de baromètre ; je suis sujette aux crampes, aux crispations de la tête aux pieds ; elles me prennent parfois la nuit dans l’estomac, me soulèvent de mon lit, reviennent deux ou trois fois avant que je m’endorme, je crois que c’est mon dernier moment : point du tout, je m’endors d’un bon sommeil et il n’y paroît plus. Ce mal n’est que l’affaire d’un instant, mais il est terrible ; car je crois vraiment sentir la décomposition de mon être. Par une bizarrerie de la nature, lorsque mon corps est foible et tremblant, ma main est sûre, excepté par le grand chaud ou le grand froid, alors je tremble en commençant à écrire.

Mais malgré ces crispations,
Si vous étiez à table auprès de la malade,
Elle vous verseroit encor bonne rasade
De ce jus qui bannit le chagrin et l’humeur.
Tout mon nectar, à moi, c’est la douce liqueur
Qu’on recueille en un coin de la riante Asie.
De notre globe hélas ! c’est la seule partie,
Oui, la seule qu’on appela
Du nom d’heureuse ; à l’Arabie
Le café vaut cet honneur là.
Ne m’en privez pas, je vous prie
Il réchauffe l’esprit, ranime notre cœur,
Fait croire un instant au bonheur,
C’est l’antidote enfin de ma mélancolie.

Connoissant à présent l’état de mes nerfs, vous vous doutez bien, monsieur, que je suis vive et très-impatiente : je serois même colère, je crois, si j’avois la force de l’être. Je suis paresseuse de corps, je prends peu d’exercice, mais mon ame trotte toujours dans sa chétive demeure ; aussi l’ai-je comparée depuis longtemps à un revenant dans une vieille masure. Voyez donc ce que vous pouvez faire en faveur de ma vieillesse. Vous avez empêché ma fille de mourir, je ne cesserai de vous en remercier : mais moi ! moi ! ce seroit presqu’une résurrection, car je suis à demi-morte. En attendant ce nouveau miracle de votre façon, je vous renouvelle, monsieur, toute ma reconnoissance et tous les autres sentimens avec, etc.


ACTION DE GRÂCES


C’est pour moi dans ce jour que je le remercie
Cet aimable et savant docteur.
Il ne se doute pas que son art m’a guérie
D’étouffemens, de dégoût, d’insomnie,
De bien des maux enfin et sur-tout de la peur,
La plus cruelle maladie
Lorsque sa cause est dans le cœur.
Moi, dévote jadis au grand Dieu d’Épidaure,
J’abandonnai son culte… ah ! je l’embrasse encore !
Oui, son dernier bienfait me touchera toujours.
Je remonte ma lyre et chante dès l’aurore :
Qui conserva ma fille a prolongé mes jours.




À M. M… ANTIQUAIRE.


Air : des trembleurs.


D’une redingote antique
Couvrez votre sciatique,
Venez chez une asthmatique
Dîner avec un goutteux.
Ah ! dans nos tristes misères,
Qui trouve amis et confrères
Et peut vuider quelques verres,
N’est pas toujours malheureux.

Sur nos maux plainte légère,
Sur l’amitié ton sincère,

Mais pas un mot de la guerre
N’affligera nos bons cœurs.
L’aimable philosophie,
Cette gaîté sans folie,
Sur le soir de notre vie
Peut encor jeter des fleurs.

La raison seule en partage
Rend l’humeur triste et sauvage,
Toujours calculant notre âge
Elle augmente nos ennuis.
Il faut éviter sans cesse
De la bruyante jeunesse
La moqueuse politesse,
Et rire avec vieux amis.


CHANSON.
Réponse à ceux qui me reprochent de n’en plus faire.


Air : Ô ma tendre musette.


Voulez-vous que je vante
Du monde les appas ?
Voulez-vous que je chante
Plaisirs que je n’ai pas ?
Dans ma sombre retraite :
En souffrant je vieillis,
Et pleurant je répète ;
Les vieux n’ont plus d’amis,

Racine et La Fontaine
Viennent à mon secours.

Malgré douleur et peine
Je les aime toujours.
Leurs talens que j’admire
Composent mon bonheur ;
Car l’un me fait sourire,
L’autre touche mon cœur,

Quels charmes sont les vôtres !
Chacun les peut sentir.
Ah ! de l’esprit des autres
Je me borne à jouir.
En reprenant ma lyre
Au déclin de mes jours,
Je pourrois trop médire
Du monde et des amours.


MES DERNIERS ADIEUX

À LA CAMPAGNE.


Non, non, la vieillesse
N’aime plus les champs.
C’est à la jeunesse,
Ce n’est qu’aux amans,
Qui chantent sans cesse
Plaisirs et tendresse,
À chérir les bois,
Les prés, la fougère ;
Alors tout sait plaire,
Pan de son hautbois
Soutenant la voix
De sa belle amie,

Ou, dans ses discours,
Vantant les amours,
L’un de ces beaux jours
M’avoit endormie.
Le plaisir me fuit,
La douleur me suit,
La fraîche dryade
Je dois éviter.
Il faut redouter
L’humide nayade,
Et jamais n’oser
Venir reposer
Auprès du rivage,
Ni plus m’exposer,
Au déclin de l’âge,
À ces traits brillans,
Mais toujours brûlans
D’un ciel sans nuage.
Lorsque le feuillage
Et toutes les fleurs
Se couvrent des pleurs
De l’aimable Aurore,
Je voudrois encore,
Au riant matin,
Cueillir de ma main
La plus belle rose
À l’instant éclose.
Je l’essaie en vain ;
Sa tige présente
À ma main tremblante,
Au lieu de la fleur,
Épine et douleur.
La franche caresse

Dont Io souvent
Flattoit sa maîtresse,
M’effraye à présent.
Ma mélancolie,
Dans sa rêverie,
Cherchoit la clarté
De l’astre argenté ;
Mais il luit à peine,
Que l’ombre incertaine
Et source d’erreur,
Me rend toute émue,
Offrant à ma vue
Fantôme et malheur :
La foible vieillesse
N’est jamais sans peur.
L’heureuse jeunesse
Ne redoute rien,
Ne sent qu’allégresse,
Et dit : Tout est bien.
Du même avantage
Ne pouvant jouir,
Adieu, plaine, ombrage.
Adieu, bon village
Que j’ai su chérir :
Je fixe à la ville
Mon dernier asile.
Ah ! s’il faut mourir,
Et bientôt peut-être,
Innocens moutons,
Sur ces verts gazons
Vous, que je fis paître ;
Oiseaux, bois et prés,
De moi vous aurez,

Ô séjour champêtre !
Un profond soupir ;
Et pendant ma vie,
Le doux souvenir
D’une tendre amie.


PLUS D’ILLUSIONS.


Eh quoi ! tout fuit dans le vieil âge,
Tout fuit, jusqu’à l’illusion !
Ah ! la nature auroit été plus sage
De la garder pour l’arrière-saison.
Oui, si l’imagination
Conservoit sa douce magie,
Elle préserveroit, sur la fin de la vie,
De l’ennui, ce mortel poison.
Dans la jeunesse, elle décore
Tous les objets et tous les lieux ;
La raison vient qui décolore
Tous ces tableaux délicieux.
Je les regrette, et ce n’est pas folie.
Je ne vois plus mes gazons, et mes bois,
Ni mon ruisseau, ni ma prairie,
Comme je les vis autrefois.
Lorsque j’entends la tourterelle
Roucouler ses tendres amours,
Je ne dis plus, comme dans mes beaux jours :
Il faut la prendre pour modèle.
Progné n’est plus pour moi qu’une simple hirondelle,
Et quand le rossignol me ravit en chantant,
Je ne m’attendris plus sur le vieil accident
De cette pauvre Philomèle.

Tircis dont je vantois les séduisans appas,
La grâce, le tendre langage,
N’est plus maintenant que Lucas,
À l’air nigaud, aux cheveux plats :
C’est le plus rustre du village ;
Et les bergères du canton,
La belle Aminte, et Célimène,
Pour qui je fis une chanson,
Ne sont plus à mes yeux que Margot et Suzon,
Qui du moindre couplet ne valoient pas la peine.
Pour vous, mes paisibles moutons,
Je vous trouve toujours aimables :
En tous lieux, en toutes saisons,
Vos attraits pour moi sont durables :
Ce qui rappelle la candeur,
Et la douceur, et l’innocence,
Ne peut cesser d’être cher à mon cœur.

Je ne crains plus la pétulance
Des faunes indiscrets que trouve sur le soir
La bergère qui veut reposer sous les hêtres :
Quand on ne les craint plus, on cesse de les voir.
Adieu, divinités champêtres ;
Adieu, dryades et sylvains,
Adieu, sylphes, charmans lutins,
Tous enfans de l’erreur, chers à la poésie.
Je ne me livre plus à ces illusions,
Qui, sans tes vérités, triste philosophie,
Pourroient jusques au bout enchanter notre vie.
Oui, ces riantes fictions
Valent mieux mille fois que tes doctes leçons.
Je ne désire point les charmes
De la beauté, de la fraîcheur,

Ni des amans les soupirs, la langueur ;
Sans regret je verrois leurs larmes.
L’amour n’est fait, hélas ! que pour les jeunes gens.
Douces réalités, transports, tendres mystères,
Sont les trésors de leur printemps.
Ah ! de cet âge heureux, de ce précieux temps
Je ne voudrois que les chimères.


RÉFLEXION

SUR LA MORT D’UN ENFANT.


L’heureux enfant qui du berceau
Descend doucement au tombeau
Est à mes yeux digne d’envie,
Vous qui l’aimez, louez son sort :
Il n’a connu ni les maux de la vie,
Ni les horreurs de l’inflexible mort.



FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME.
  1. Ma femme de chambre
  2. Saladin vainqueur de l’Orient.