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Évenor et Leucippe/Préface

Garnier Frères (1p. 3-6).


Préface.


En général, une préface est destinée à faire ressortir, le plus modestement que l’on peut, les qualités du livre que l’on présente au lecteur. Il serait mieux entendu de lui en signaler tous les défauts ; dûment averti, il en serait mieux disposé à l’indulgence.

Je vais essayer de cette méthode en disant qu’Évenor et Leucippe n’est ni une histoire, ni un roman, ni un poëme proprement dit ; que le livre est peut-être fort prosaïque pour ceux qui ne voudraient y trouver qu’une fantaisie, et très-osé pour ceux qui le prendraient trop au sérieux. C’est comme le discours préliminaire, sous forme de récit, d’un ouvrage que j’avais entrepris et auquel je n’ai pas tout à fait renoncé : ouvrage qui serait, à la fois, le roman et l’histoire de l’amour à travers tous les âges de l’humanité. Par amour, je n’entendrais pas seulement l’attrait réciproque des sexes, mais tous les grands amours ; et, pour commencer, le conte d’Évenor et Leucippe est tout aussi bien le développement du sentiment maternel que celui du sentiment conjugal.

Voulant faire les choses en conscience, j’ai dû remonter à la manifestation du premier amour intellectuel dont les mythes anciens nous ont transmis la légende, et, trouvant que celle d’Adam et Ève avait été surabondamment amplifiée et commentée, j’ai choisi des types moins arbitraires. Les motifs de ce choix, comme ceux des inductions romanesques auxquelles je me suis abandonnée avec une complaisance que le lecteur ne partagera peut-être pas, on les trouvera à travers le livre, et c’est encore là un des défauts que je dois signaler à la critique pour faciliter son travail et au lecteur pour l’engager à la patience.

george sand.

Nohant, 25 août 1855.