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Chez l’auteur (Tome 8p. 57-121).

chapitre ii.

Les troupes de Christophe menacent le Mirebalais. — Pétion s’y rend et fait transférer ce bourg à Trianon. — Trait de mœurs scandaleuses : effet qu’il produit. — Arrêté qui défend les corporations de danses. — Le général Bazelais remplace Pierre Henry, mort à Jérémie. — Loi sur les registres de bord des navires haïtiens. — Mission diplomatique de Garbage à Londres, à l’occasion de la Restauration des Bourbons en France. — Dispositions de Christophe à ce sujet : lettre de Prévost à Peltier. — Dons nationaux délivrés dans la République ; mise en vente des biens du domaine. — Circulaire de Pétion pour se préparer à résister à la France. — Agents secrets envoyés à Haïti : leur mission est dé voilée. — Ils publient un écrit à la Jamaïque. — Pétion y fait faire une réponse, et prohibe l’exportation des vivres et grains du pays. — D. Lavaysse lui adresse une lettre : but de sa mission. — Pétion l’invite à venir au Port-au-Prince. — Franco de Médina va dans la colonie espagnole pour s’aboucher avec Christophe. — Dravermann retourne en France. — Lettre de D. Lavaysse à Christophe. — Christophe publie un manifeste. — Arrêté de Pétion réduisant les droits d’importation sur les marchandises anglaises. — D. Lavaysse arrive au Port-au-Prince : ses négociations avec Pétion. — Ordre du jour sur sa mission, convocation des généraux à la capitale. — Délibérations et propositions au nom d’Haïti : — de rétablir les relations commerciales avec la France, de payer une indemnité pour les colons. — Examen des motifs de ces propositions. — Christophe invite F. de Médina à venir au Cap, et le fait arrêter, incarcérer et interroger. — La saisie de ses papiers y fait découvrir ses instructions secrètes : citation de cette pièce. — Il est jugé et condamné à mort, comme espion. — Diverses publications par Christophe qui les fait jeter aux avant-postes de la République. — Indignation de Pétion, en lisant les instructions données aux agents français : il signifie a D. Lavaysse de quitter le Port-au-Prince. — Cet agent retourne à la Jamaïque. — Manifeste de Pétion. — Comparaison de sa conduite et de celle de Christophe, en cette circonstance. — Tous deux prennent des mesures pour se préparer à la guerre avec la France.


Dès les premiers jours de cette année, des troupes de Christophe firent une apparition du côté du bourg de Mirebalais qu’elles semblaient vouloir attaquer. Le général Benjamin Noël fit tirer l’alarme pour avertir les citoyens de tout ce quartier de se préparer à la défense, comme il s’y disposait lui-même, et il envoya un officier auprès du président. La garnison du Port-au-Prince sortit aussitôt avec lui et se rendit sur les lieux. Prévenu sans doute de l’arrivée de Pétion, l’ennemi se retira. Mais le président dut prévoir que cette manœuvre pourrait se renouveler souvent : il jugea qu’il était plus convenable d’abandonner le bourg et d’occuper la forte position de Trianon qui est plus rapprochée du Port-au-Prince.

Cette décision présentait trop d’avantages aux habitans et aux troupes, pour n’être pas accueillie avec empressement : les premiers démolirent immédiatement leurs maisons pour les rebâtir à Trianon, tandis que toutes les troupes réunies transportaient le matériel de guerre. Le président traça les fortifications qui devaient défendre ce point et où des pièces de canon furent placées. La position de la Terre-Rouge qui en est tout près, fut aussi occupée et fortifiée : le colonel E. Obas en eut le commandement et y réunit la plupart des militaires qui étaient venus avec lui du Nord.

Les habitans de tout le quartier du Mirebalais et des montagnes des Grands-Bois eurent désormais plus de sécurité par cette translation raisonnée, et ils purent se livrer avec plus d’ardeur aux travaux agricoles. Toutes les collines dans le voisinage de Trianon et de la Terre-Rouge furent cultivées en vivres qui alimentèrent les troupes en garnison dans ces deux points. À Trianon même, un gros bourg s’éleva sous les auspices de la sage administration du général B. Noël.

Après avoir passé une quinzaine de jours au milieu de ces braves gens, le Président d’Haïti revint au Port-au-Prince avec les troupes[1].


À peine venons-nous de parler, dans le précédent chapitre, d’une loi qui transigea avec les mœurs générales du pays à cette époque, que nous avons à en citer un fâcheux exemple pris dans le sein d’une des plus anciennes familles. Mais aussi, grâce au sentiment inné dans le cœur de tous les peuples, du respect que l’on doit à la morale, à la justice, à toutes les choses qui contribuent à la conservation de la société, on vit l’opinion publique se prononcer contre les faits dont il s’agit et les flétrir de son improbation.

Une dame respectable avait deux filles d’une beauté remarquable. Cette femme, déjà âgée, avait connu le bon vieux temps du régime colonial où les mères donnaient, sans scrupule, leurs filles aux Européens pour en faire des femmes ménagères, comme on les appelait alors, mais qui souvent leur occasionnaient plus de dépenses par leur luxe, que ne l’aurait fait une épouse assurée de son état dans la société par le lien légitime du mariage. Or, il arriva que deux négocians étrangers, établis au Port-au-Prince, l’un Anglais, l’autre citoyen des États-Unis, choisirent ces deux jeunes personnes pour en faire leurs femmes. Ils étaient riches ou passaient pour tels, et ce fut assez pour décider la mère à conclure avec eux moyennant la souscription de billets à ordre par ces négocians pour les sommes convenues. À ces conditions, les deux belles créatures furent livrées et vinrent habiter le Port-au-Prince, où les séductions ne leur firent pas défaut. On conçoit d’ailleurs qu’un pareil arrangement n’était pas de nature à garantir leur fidélité, lorsque tant d’exemples contagieux les entouraient.

Cependant, le négociant Américain, honnête homme généralement et justement estimé dans le pays qu’il habitait depuis longtemps, eut le bonheur d’être mieux partagé que son confrère l’Anglais. Sa jolie femme fut vertueuse, comme l’avait été sa mère ; car on serait dans l’erreur, si l’on pensait que les mœurs du régime colonial empêchaient ce bon résultat. Sous ce rapport, cet affreux régime n’avait que le tort de faire concevoir qu’il était égal d’être marié ou non ; le plus souvent, il égarait l’intelligence plutôt qu’il ne dépravait le cœur ; et c’était l’effet de ses institutions fondées sur le sot préjugé de couleur. Enfin, l’Américain satisfit au payement de son billet à ordre, à l’époque convenue.

Mais, à ce qu’il paraît, l’Anglais s’étant aperçu, dès le début, des mauvaises dispositions de sa femme, ou peut-être étant gêné dans ses affaires, retardait toujours l’acquittement de son billet. À la fin, il ne le voulut plus, parce qu’il avait acquis la preuve des infidélités dont il était la victime, et que sa femme l’abandonna. Celle-ci ne rougit pas alors de contraindre sa mère à intenter à ce négociant un procès par-devant le tribunal de première instance, en payement du billet qui stipulait la somme due sans en mentionner la cause. Ce tribunal condamna le débiteur à le payer, même par corps, en se fondant sur un article de la loi du 24 août 1808. L’Anglais se pourvut contre le jugement au tribunal d’appel qui maintint bien la condamnation de payer, mais en infirmant la voie de contrainte par corps[2].

Fort de ce dernier jugement et victime d’une femme de mauvaise vie, que le public accablait de reproches pour sa conduite scandaleuse, l’Anglais résista au payement. Les parties adverses s’adressèrent alors au chef de la police et surprirent sa religion, en lui exhibant seulement le jugement en première instance ; elles le requirent d’assister un huissier pour arrêter le débiteur dans sa maison et le conduire en prison : ce qui eut lieu. Le jugement en appel avait été rendu depuis environ neuf mois.

Le débiteur incarcéré adressa une requête ou plainte au Président d’Haïti, à l’effet d’obtenir son élargissement. Le chef de l’Etat vit dans cette affaire une gravité qui réclamait une décision motivée du sénat, ce corps ayant les attributions du haut tribunal de cassation ; il lui transmit la requête du plaignant appuyée des pièces du procès. Par son décret du 2 février, le sénat ordonna l’élargissement du négociant anglais, en confirmant d’ailleurs le jugement rendu en appel, fondé sur un billet souscrit volontairement. Le débiteur se décida alors à payer ; mais il avait eu la consolation de voir une manifestation de l’opinion publique en sa faveur, et contre son indigne femme et le séducteur de celle-ci[3].

Le peuple, selon l’habitude créole, les chansonna cruellement. Cette femme ne recueillit que la mésestime pour sa conduite, et fut ensuite maltraitée et délaissée par son séducteur. Et le scandale de cette affaire opéra une sorte de révolution dans les idées des mères et de leurs jeunes filles : aucune de ces dernières ne voulut plus consentir à être livrée ainsi, aux Etrangers surtout ; les mères craignirent les sanglans reproches du public. Car Dupré, notre poète national et comédien en même temps, qui avait réinstallé la salle de spectacle du Port-au-Prince, eut l’heureuse idée de composer une comédie dont le sujet fut pris sur l’affaire que nous venons de relater ; il l’intitula : Odéide, ou la Honte d’une mère.

Dans cette pièce, qui fut jouée par lui et des amateurs, il répandit le ridicule et le sarcasme sur les mères qui ne rougissaient pas de conclure des affaires semblables à celle dont il s’agit, et sur les étrangers qui les recherchaient. Mais en habile auteur qui veut atteindre son but moral, il s’attacha à relever le caractère d’Odéide, son héroïne, par la préférence qu’elle donna à un jeune officier haïtien qui la demandait en mariage, et qui réussit à l’épouser. Dupré fit exprimer par la jeune fille, que sa mère voulait sacrifier, les plus beaux, les plus nobles sentimens, et les raisonnemens les plus judicieux en faveur du mariage légitime. Le succès de sa pièce fut complet ; le public la redemanda bien souvent, et chaque fois le théâtre était comble : on y remarquait surtout les jeunes personnes qui venaient applaudir aux paroles sensées prononcées par Odéide.

D’après ces dispositions, nous croyons, contrairement à la pensée de Pétion, exprimée au sénat dans son message du 28 avril 1813, que « si tout tendait à propager le mariage comme une vertu sociale, » par la législation, par l’exemple du chef et des hauts fonctionnaires de l’Etat, cette institution civile et religieuse eût jeté de profondes racines dans le pays, malgré l’absence du concours si utile de bons prêtres pour la recommander aux citoyens, selon le vœu du christianisme. Quand on sait l’influence qu’exerçait Pétion sur les esprits et les cœurs, la confiance qu’on avait en lui, en ses paroles, on ne peut que déplorer qu’il n’en ait pas fait usage au point de vue du mariage, qu’il ait répudié pour lui-même la sainteté de ses liens. Cependant, devenu le fondateur des institutions politiques du pays, il aurait dû comprendre que la stabilité d’un Etat dépend en grande partie de l’existence de la famille ; que celle-ci ne se forme que par l’union légale, légitime de l’homme et de la femme ; qu’elle maintient la concorde entre les enfans et tend aussi à celle des citoyens, à la paix publique ; que la famille, enfin, conserve la propriété.

La Religion, la Famille et la Propriété sont les bases fondamentales de la société civile. D’après les circonstances de son époque, il ne dépendait pas de Pétion d’organiser la hiérarchie religieuse dans le pays pour y faire fleurir la religion ; mais en consolidant la propriété par la distribution des terres, il aurait pu en même temps favoriser la formation de la famille par le mariage.

La civilisation à laquelle Haïti doit aspirer se rattachant à celle des nations chrétiennes, de la France surtout dont elle a emprunté sa législation, exige qu’elle suive leurs erremens, qu’elle adopte leurs mœurs et non pas celles des Turcs, par exemple, ou des peuplades africaines qui pratiquent également la polygamie : de là la nécessité de respecter les liens du mariage légitime, de favoriser cette institution civile et religieuse.


Tandis que le sénat statuait sur la plainte du négociant anglais, le Président d’Haïti rendait, le 3 février, une proclamation importante dans l’intérêt de la tranquillité publique. Il défendit par cet acte « toutes corporations de danses, sous telles dénominations qu’elles puissent être, ou associations dont il résulte un esprit de corps et une hiérarchie de places dans leurs dénominations, » en ordonnant aux commandans d’arrondissement de supprimer celles qui existaient alors.

Depuis quelque temps, il s’était formé, au Port-au-Prince particulièrement, des sociétés parmi le peuple, lesquelles prirent différens noms, sous prétexte de se livrer aux danses du pays : ces sociétés étaient dirigées par des chefs de l’un et de l’autre sexe. Elles finirent par singer la hiérarchie civile et politique, en qualifiant ces personnes de président, sénateur, général de division, commandant de la place, de l’arrondissement, etc. D’autres avaient des rois, des reines, etc., el tous ces individus se faisaient obéir dans leurs réunions ou hors d’elles, de la même manière que les autorités publiques de l’État. De telles idées pouvaient avoir des conséquences perturbatrices de l’ordre public : en interdisant ces corporations, le président laissa néanmoins au peuple la faculté de danser et de s’amuser décemment.

Le 8 mars, il pourvut au commandement de l’arrondissement de Jérémie à cause de la mort récente du général P. Henry. Le choix qu’il fit de l’officier chargé de remplir cette vacance fut si heureux, les instructions qu’il lui donna, suivies avec intelligence et dévouement, contribuèrent tant à préparer la pacification de la Grande-Anse, qu’il est convenable d’en parler comme d’un événement important pour la République. Ce fut Bazelais, chef de l’état-major général de l’armée, qui reçut cette mission honorable et qui la remplit au gré du chef de l’État, aux applaudissemens de ses concitoyens. Envoyé provisoirement, disaient ces instructions, pour représenter le Président d’Haïti dans les deux arrondissemens de la Grande-Anse et de Tiburon[4], il resta près de huit années consécutives à ce poste, par l’effet même des services éminens qu’il y rendit à son pays. Citons quelques passages des instructions :

« Il faut vous pénétrer, général, lui dit Pétion, de l’idée que vous allez paraître dans des quartiers battus par huit années de misères, de troubles, de révolues lions, de passions et d’intrigues, qui ont toujours été les principales causes de leurs malheurs… À votre arrivée à Jérémie, chacun viendra vous porter sa doléance, chacun vous parlera de ses hauts faits, de son patriotisme, de sa bonne intention ; et enfin, vous serez tellement tracassé par les sollicitations et les intrigues, qu’il ne vous resterait aucun temps pour vous occuper du service essentiel, si vous prêtiez l’oreille à tous ceux qui vous aborderont pour vous entretenir de leur propre intérêt. Pénétrez-vous bien de cette maxime qui est la même chez tous les peuples, et qu’il est indispensable à celui qui commande de connaître : — c’est que le citoyen qui ne vise qu’à la prospérité de l’État, n’a jamais de récompenses à demander ; il se borne à ce qui peut opérer le bien général duquel dépend le sien, et il a la confiance naturelle, que le temps et la justice lui donneront ce qu’il a mérité…

Il me reste maintenant à vous parler d’un point bien essentiel : c’est celui qui, pris à l’inverse, a souvent et trop souvent opéré le malheur de l’État et celui des officiers chargés de représenter le gouvernement dans les différens arrondissemens.

Les officiers supérieurs chargés de commander les arrondissemens se sont toujours pénétrés qu’en recevant du gouvernement l’ordre de leur départ, ils recevaient un ordre d’aller recueillir des avantages pour eux-mêmes, comme autant de récompenses de leurs travaux militaires. Rendus à leur destination, leur premier soin est de rechercher ce qui peut concourir à établir leur fortune  ; tous les moyens leur paraissent convenables, ils les adoptent ; et sacrifiant la chose publique, ils ne s’occupent que d’eux-mêmes ; à leur exemple, leurs subordonnés négligent le service : de là, chacun ne s’occupe que de ce qui lui est personnel, le zèle et le patriotisme se refroidissent ; bientôt ils n’existent plus, la confiance des citoyens est détruite, l’ensemble si nécessaire dans tous les États disparaît : l’envie, la jalousie, les calomnies occupent toutes les têtes, la confusion est partout, et la désolation en est le résultat. Vous goûterez trop ces vérités, mon cher général, pour ne pas prendre le chemin qui est opposé à ce que je viens de vous dire. »

On voit par cette partie de ses instructions, que Pétion ne parlait pas seulement en chef d’État, mais qu’il écrivait en historien, en moraliste. Il le fît encore sur d’autres points. Après avoir prescrit à Bazelais des dispositions concernant le service militaire, des mesures à prendre par rapport à l’insurrection, aux troupes, aux gardes nationales employées à sa répression, « en inspirant à la fois aux soldats, les sentimens de l’amitié, de la justice, de la confiance et au respect, en leur parlant souvent, » il lui prescrivit aussi de faire soigner la culture et la plantation des vivres nécessaires à l’entretien des militaires, à la subsistance des populations :

« Il est bon de vous observer, mon cher général, que dans la partie du pays où vous allez figurer, le système de culture a toujours été conduit sur un autre principe que dans cette partie-ci (l’Ouest). Les cultivateurs n’ayant jamais été considérés comme des citoyens actifs de la République, ils ont toujours été traités avec rigueur, avec plus ou moins d’injustice. Cet état d’abjection, ce système mal entendu, sont une des principales causes de l’insurrection qui dévore toute cette partie. Dans toutes vos tournées, vous verrez les cultivateurs ; il faut leur parler, il faut leur dire qu’ils sont libres, que le gouvernement veut qu’ils soient heureux. Il faut leur dire qu’ils ont la faculté d’aller travailler où bon leur semble, et pour tel fermier ou propriétaire qui leur fera plaisir : pourvu qu’ils travaillent, c’est tout ce que l’État exige d’eux. Ils sont considérés comme des serfs, et en conséquence, ils sont souvent tyrannisés, jamais payés. Il faut vous informer de ce qui leur est dû pour leurs portions dans les revenus, forcer ceux qui leur doivent à les payer, faire prendre soin de ceux qui sont malades. Ces actes de justice, d’équité et d’humanité ramèneront nécessairement les cultivateurs à des sentimens de modération et de confiance, parce qu’il est naturel que l’être vivant qui est bien traité conçoive de l’attachement pour celui de qui il reçoit de bons traitemens. Il faut aussi faire disparaître les voies de fait  : des gens libres ne doivent point être flagellés. Il faut encourager l’établissement des concessions que le gouvernement a accordées, parce que c’est donner à l’État du nerf par une augmentation de propriétaires.  »

Enfin, après avoir indiqué au général Bazelais ce qu’il devait faire pour encourager le commerce et entraver la contrebande, pour le respect dû à la magistrature et aux lois, pour seconder l’action utile des agents de l’administration des finances, il lui dit :

« Il faut être accessible à tout le monde, compatissant et affable envers tous… Il faut, enfin, vous occuper du peuple, et ne jamais vous lasser d’être à votre devoir… [5] « Pénétrez-vous, général, de ce que peut un officier supérieur dans un commandement éloigné, lorsqu’il est revêtu, comme vous l’êtes, de la confiance du gouvernement. La patrie ne peut prospérer que par le zèle infatigable et persévérant de ses officiers supérieurs ; et plus leur situation est éminente, plus l’importance de leurs devoirs augmente. »

Bazelais se pénétra, en effet, de ces instructions judicieuses ; il eut le désir et la volonté de répondre à la confiance de son chef, de son ami, et il réussit parfaitement à remplir ses vues bienfaisantes.

On voit comment Pétion envisageait les choses dans les quartiers infestés par l’insurrection de Goman, à quelles causes principales il l’attribuait : les mesures qu’il prescrivit à l’égard des cultivateurs, mises à exécution, firent changer cette situation en peu de temps. Ce qui n’est pas écrit dans ses instructions, mais ce qu’il fit ensuite, accéléra la soumission d’un grand nombre d’insurgés et de leurs chefs : il envoya à Bazelais des brevets et des titres de concessions de terre, en blanc-seing, les premiers pour être délivrés aux officiers de Goman qui se soumettraient, les seconds pour les rendre propriétaires ainsi que leurs inférieurs venus avec eux[6].

Bientôt après, Goman fut réduit à se confiner dans les hautes montagnes de la Grande-Anse, avec le peu de partisans qui lui restèrent fidèles : la propriété surtout avait produit ce prodige. Elle opéra une révolution salutaire dans les idées de ces hommes égarés depuis longtemps, alors que la justice du gouvernement se faisait d’ailleurs sentir par une administration bienveillante, ferme et vigilante. Le général Bazelais ne manqua d’aucune de ces qualités ; son activité le portait sur tous les points. Pétion trouva en lui l’homme dont la Grande-Anse avait besoin, tandis qu’au Port-au-Prince, ses devoirs de chef de l’état-major général ne le mettaient pas en relief. Et quand, cinq années plus tard, le président Boyer résolut d’en finir avec cette insurrection, plus de la moitié de la tache avait été remplie par les sages mesures de son prédécesseur, exécutées avec intelligence par Bazelais[7].

Quelques jours après le départ de ce général pour Jérémie, le 25 mars, Pétion adressa un message au sénat, tendant à provoquer la loi rendue le 12 avril suivant, qui prescrivit que les bâtimens haïtiens voyageant au long cours, fussent pourvus de registres, afin de constater régulièrement leur nationalité partout où ils se rendraient. Les citoyens de la République turent autorisés en même temps à acheter des navires étrangers, qui seraient naturalisés haïtiens, pour faire ces sortes de voyages, attendu que le pays n’en construisait pas d’une, capacité suffisante ; et les armateurs purent former les équipages, moitié avec des nationaux, moitié avec des marins étrangers, sous le commandement d’un capitaine haïtien. Par ces dispositions, les marins nationaux allaient acquérir la pratique des hautes mers, pour servir le commerce de leur pays dans, ses échanges directs avec les autres peuples.

Il n’y a que l’ignorance, encroûtée de préventions, qui pourrait blâmer les dispositions de cette loi relatives à l’emploi de marins étrangers sur les navires nationaux ; car, sans eux, le pavillon de la République n’aurait pas flotté avec honneur dans les ports des États-Unis et de l’Angleterre, pour y proclamer en quelque sorte l’indépendance et la souveraineté d’Haïti[8]. Employer les Etrangers et rémunérer leurs services, ce n’est pas les admettre aux droits de cité et de propriété que notre pacte social leur refuse encore. Et que de choses cependant les Haïtiens auraient apprises, s’ils avaient réclamé, en temps utile, le concours leurs lumières dans les lettres, dans les sciences, les arts et métiers[9] ! Cette nécessité se fait sentir chaque jour davantage afin d’initier le pays aux idées d’une civilisation désirable ; et c’est ici l’occasion de regretter que le successeur immédiat de Pétion ne soit pas entré résolument dans la voie qu’il avait ouverte à ce sujet, car il semble que la Providence avait réservé à Boyer cette noble mission, par sa longue administration.


Pétion avait un motif particulier en proposant la loi ci-dessus : il se disposait à expédier à Londres deux nouveaux navires de la flotte, — les brigs la Confiance et le Dromadaire, — chargés de denrées pour le compte de l’État.

Attentif aux événemens qui se passaient en Europe depuis le désastre éprouvé en Russie par l’armée française, et prévoyant ou la chute de l’Empereur Napoléon, ou la conclusion d’une paix entre lui et les puissances alliées, le président devait aviser aux moyens de garantir le pays des éventualités qui pourraient survenir de l’une ou de l’autre chose ; et dans cette pensée, il prit la résolution d’envoyer à Londres son secrétaire Garbage, en qui il avait une haute confiance. Garbage possédait fort bien la connaissance de la langue anglaise ; il y venait Wilberforce, T. Clarkson et les autres philantropes anglais, et par eux il apprendrait probablement ce qu’il importait à Haïti de savoir ; car la Grande-Bretagne ne pouvait manquer de jouer un rôle dans ce qui aurait été décidé à son égard.

Mais les événemens marchèrent vite, et Garbage n’avait pas encore quitté le Port-au-Prince, quand on y apprit le renversement de Napoléon et la Restauration des Bourbons en France. Pétion dut alors s’arrêter à une combinaison suggérée par le nouvel état de choses.

Les journaux anglais firent savoir le traité de Paris, du 30 mai, et le traité additionnel signé le même jour entre la Grande-Bretagne et la France, par lequel la première restituait à l’autre plusieurs de ses colonies conquises pendant la guerre. Quoiqu’il n’y fût pas question d’Haïti, la réserve stipulée en faveur de la France, de continuer la traite des noirs durant cinq années consécutives, disait assez que cette clause avait pour but de la repeupler d’esclaves, en cas que la France pût la conquérir. Il ne fallait que du bon sens pour comprendre cela, et il n’était pas nécessaire de connaître les articles secrets ou les engagemens pris, soit par la Grande-Bretagne, soit par toutes autres puissances, de laisser à la France toute sa liberté d’action pour tenter de faire rentrer Saint-Domingue sous son obéissance. De plus, la chute de Napoléon laissait en France une armée encore nombreuse, qui fut dévouée à ce grand Capitaine, qui pouvait ne pas reporter ses sympathies sur les Bourbons revenus à la suite des alliés. Et, de même qu’on dit, qu’on crut que le Premier Consul, par l’expédition de 1802, voulut se débarrasser des troupes qui avaient servi sous le général Moreau, de même Pétion était autorisé à penser que les Bourbons seraient satisfaits de se débarrasser aussi des troupes de l’Empire : il en savait assez de la politique européenne, pour croire qu’elle ne se gêne pas plus à l’égard des blancs qu’à l’égard des noirs, quand un sacrifice d’hommes paraît utile.

En conséquence, il fit partir Garbage dans les premiers jours de juillet, avec des instructions dont le but était de parer à une expédition contre Haïti[10]. Elles consistaient à solliciter la médiation du gouvernement britannique, afin d’obtenir du gouvernement français la reconnaissance de l’indépendance sur des bases équitables, et par les mêmes termes que l’indépendance des États-Unis avait été reconnue par l’Angleterre ; c’est-à dire comme Etat libre, indépendant et souverain.

Pour le moment, constatons seulement que par ces mots : — sur des bases équitables, — écrits dans les instructions données à Garbage, on est fondé à penser que Pétion songeait déjà à offrir à la France, une indemnité pour les biens fonciers des anciens colons, confisqués au profit du domaine public d’Haïti. C’était pour leur ôter le droit de réclamer de leur gouvernement qu’il les restaurât dans la possession de ces biens par les moyens violens de la guerre, et pour faire envisager à ce gouvernement lui-même qu’une telle transaction serait plus dans l’intérêt de la France, que toutes les tentatives qu’elle ferait pour s’emparer de son ancienne colonie.

De son côté, Christophe avait reçu des informations sur les événemens survenus en France, par Peltier, journaliste français à Londres, qui lui écrivit deux lettres en date du 21 mars et du 5 avril. Il lui fit répondre le 1 juin par le général Prévost, son ministre des affaires étrangères :

« Les détails que vous nous donnez des grands événemens qui viennent d’avoir lieu en Europe, et surtout en France, ont causé beaucoup de satisfaction au Roi… Vous avez dû remarquer dans les différens actes que le Roi a publiés depuis son avènement au trône, qu’il n’a jamais confondu le peuple français avec le gouvernement qui l’opprimait. Il a toujours offert aux paisibles négocians, sécurité, protection et commerce, quoiqu’il fût en même temps déterminé à repousser toute espèce d’ennemi qui entreprendrait de nous réduire à l’esclavage. Vous pouvez déclarer, Monsieur, comme vous êtes maintenant autorisé à le faire, que S. M. recevra avec plaisir dans ses ports tous les bâtimens marchands qui arriveront de France. Les négocians seront protégés et traités comme les sujets des autres puissances alliées, qui commercent paisiblement avec Haïti, pourvu seulement qu’ils aient soin de se conformer aux lois du royaume. Vous pouvez donner cette assurance aux commerçans français, et même la publier dans vos journaux. La France vient de prendre une nouvelle face. S. M. espère y trouver un gouvernement juste et philanthropique,… et elle se flatte de trouver des sentimens humains dans un Prince instruit par l’adversité. L’état d’incertitude où nous sommes, relativement aux mesures du nouveau Souverain de la France à notre égard, nous empêche de pouvoir prendre aucune résolution définitive, comme vous nous y invitez, avant d’être positivement informés de ses intentions. C’est à vous, Monsieur, qui, avec tant d’attachement et de fidélité, avez constamment défendu les intérêts de cet infortuné monarque ; c’est à vous qui êtes attaché à la cause du roi Henry, et qui connaissez cette île, à préparer une négociation entre les deux puissances[11]. Vous ne pouvez douter que S. M. écoute les propositions justes et raisonnables qu’on pourra lui faire, et qu’elle s’empresse de nommer un homme sûr, pour régler ses intérêts et ceux de son royaume[12]. »

Si Christophe ne voulut pas envoyer un Haïtien en Europe pour faire connaître ses dispositions pacifiques, c’est qu’il avait en Angleterre ce Français qui était un agent à sa solde depuis 1807. On voit par la lettre de Prévost, qu’il était loin de prendre une attitude hostile envers la France et les Bourbons ; qu’il chargeait Peltier de proposer le rétablissement des relations commerciales entre la France et Haïti, d’abord, puis de préparer une négociation où il était disposé à écouter des propositions justes et raisonnables, pour parvenir à la reconnaissance de l’indépendance.

Ainsi, les deux chefs d’Haïti pensaient de même ; car, dire de traiter de cette reconnaissance avec le gouvernement français sur des bases équitables, ou bien, dire qu’on est disposé à écouter des propositions justes et raisonnables, c’est tout un. Christophe, de même que Pétion, ne pouvaient s’imaginer que ce gouvernement oublierait les intérêts des colons de Saint-Domingue, dans les stipulations d’un traité entre la France et Haïti. Il n’eut pas la pensée de Pétion, qu’il adopta par la suite, de réclamer la médiation de la Grande-Bretagne, parce qu’il croyait sans doute que Peltier eût été assez influent pour faire réussir une négociation[13].

Toutefois, et quelles que dussent être les résolutions de la France et des autres puissances étrangères à l’égard d’Haïti, Pétion s’était hâté de compléter son système de rémunération nationale, pour les services rendus à la patrie. Il avait adressé un message au sénat pour lui proposer de rendre une loi qui accorderait des concessions de terre en don national, aux chefs de bataillon et autres officiers de grades inférieurs. Après en avoir démontré la justice, il termina ainsi son message :

« D’ailleurs, citoyens sénateurs, les biens que je vous propose de distribuer ont été conquis sur les ennemis de la liberté haïtienne ; ils doivent naturellement être la récompense de ceux dont le métier est de défendre l’État ; et puis, je pense que vous vous pénétrerez de cette grande vérité pour les États naissans : — qu’en augmentant le nombre des propriétaires fonciers, c’est donner une existence réelle et solide à la patrie. »

Quinze jours après, la loi était publiée. Elle accorda aux chefs de bataillon ou d’escadron, 35 carreaux de terre ; aux capitaines, 30 ; aux lieutenans, 25 ; et aux sous-lieutenans, 20 : à prendre dans les habitations caféières, et ce, en toute propriété et jouissance. Le Président d’Haïti en délivra les titres, au nom de la nation[14].

Poursuivant la réalisation de ses vues politiques et bienfaisantes, Pétion proposa encore au sénat d’accorder une sucrerie à Madame Veuve Pellerin, la respectable mère de Lamarre, en considération des services éclatans rendus par ce héros ; et aux officiers de santé, et aux commissaires des guerres, des concessions de terrains suivant les grades auxquels ils étaient assimilés par la loi. Le 22 juin, il proposa de mettre en vente tous les biens du domaine public, afin que chaque Haïtien pût devenir propriétaire foncier. Enfin, le 28 juillet, il proposa d’accorder aussi des concessions de terrains aux fonctionnaires et employés de l’administration des finances, suivant l’assimilation de leurs charges.

Les lois des 18 et 19 août vinrent décréter toutes ces mesures proposées par le Président de la République, et les propriétés des anciens colons passèrent ainsi aux mains de ses citoyens de toutes les classes. Ces lois étaient la conséquence naturelle de leur confiscation en 1804[15].

Le président publia peu avant, un arrêté pour fixer le prix des opérations d’arpentage des terrains concédés ou vendus, et un autre pourvut à une sorte d’abus qui voulait se glisser dans le pays. Des Haïtiens qui étaient à l’étranger, y étant rentrés, obtinrent la mise en possession de leurs biens-fonds qui avaient été séquestrés en leur absence, et ils cherchaient à les vendre pour se retirer de nouveau à l’étranger : cet arrêté défendit de telles ventes, avant qu’il ne s’écoulât au moins un an et un jour après le renvoi en possession.


Garbage était à peine parti du Port-au-Prince, quand Pétion reçut d’autres nouvelles d’Europe qui annonçaient que le gouvernement français se préoccupait du rétablissement de son autorité à Haïti. Il venait de provoquer l’aliénation et la distribution des biens du domaine ; le 25 juillet il adressa une circulaire aux généraux commandans d’arrondissement, où il leur prescrivit des mesures pour se préparer à là guerre  : plantation de vivres en abondance, transport des poudres, du plomb et autres matériels à l’intérieur, etc. « Vous ferez à préparer, leur dit-il, dans chaque ville et bourg, une grande quantité de torches … pour servir, en cas d’invasion des Français en force, à incendier généralement toutes les maisons de ces villes et bourgs et plaines accessibles, parce qu’il ne faut pas, s’ils viennent, qu’ils trouvent un seul ajoupa pour s’abriter de l’intempérie du temps, etc. » En terminant, il leur dit qu’il avait déjà pris ses précautions pour recevoir d’Europe des informations positives et à temps, afin de n’être pas surpris.

Effectivement, le gouvernement français avait devancé la mission de Garbage. M. le baron Malouet, ministre de la marine et des colonies, ancien colon et ordonnateur au Cap, représentant ses confrères dans ce gouvernement, agissait déjà en vue d’une « Restauration à Saint-Domingue, » comme en France. À la fin de juin, moins de trois mois après le retour des Bourbons, il expédia trois agents dans ce but : Dauxion Lavaysse, Dravermann et A. Franco de Médina. Ils allèrent s’embarquer à Falmouth (en Angleterre), sur le packet des Antilles, pour se rendre ou à Porto-Rico ou à la Jamaïque, d’où ils devaient se transporter à Haïti, chacun au lieu de leur destination : le premier, auprès de Pétion ; le second, auprès de Borgella (on le croyait encore général en chef du Sud) ; le dernier, enfin, auprès de Christophe. Ils partirent de Falmouth le 16 juillet[16].

Ils étaient tous trois porteurs de lettres de créance et d’instructions semblables qui pouvaient les faire considérer, sinon comme de vrais espions, du moins comme des embaucheurs chargés d’intriguer, de semer la discorde entre les Haïtiens, afin d’assurer le succès d’une expédition militaire qu’on allait préparer dans les ports de France, pour être dirigée contre Haïti, de même qu’en 1802. Ce procédé était bien digne du ministre Malouet qui, à cette époque, avait tant contribué à persuader le Premier Consul de faire cette entreprise. Il justifiait par là ce qu’a dit ensuite l’Empereur Napoléon de tous les hommes qui, en France, étaient encroûtés des idées de l’ancien régime : « Ils n’ont rien appris, ni rien oublié. »

Le packet anglais sur lequel passèrent les agens de la France, toucha à Curaçao. Le général Hodgson, gouverneur de cette île, sut immédiatement le but de leur mission ; il en fut de même de M. Lyon, qui était une espèce d’agent commercial de Pétion à Curaçao. En causant avec D. Lavaysse, ils lui conseillèrent de ne pas se présenter à Haïti en qualité de marchand, selon ses instructions ; car Pétion serait indubitablement informé du véritable but de sa mission[17].

Rendus à la Jamaïque le 26 août, les trois agents y trouvèrent beaucoup d’anciens colons de Saint-Domingue qui s’y étaient réfugiés depuis longtemps. Aussitôt, ils dressèrent un plan de concert entre eux, en publiant un pamphlet intitulé : Considérations offertes aux habitans d’Haïti sur leur situation actuelle et sur le sort présumé qui les attend : cet écrit porta le nom de H. Henry. Il était basé sur les instructions du ministre Malouet dont la perfidie fut ainsi dévoilée, par les classifications qu’il établissait entre les Haïtiens. Ce pamphlet parvint de suite au Port-au-Prince et au Cap, par les relations de commerce qui existaient depuis deux ans entre Haïti et la Jamaïque.

Déjà, Pétion voulait les faire cesser, en publiant son arrêté du 15 août, qui prohiba toute exportation à l’étranger des grains et vivres du pays, comme conséquence de sa circulaire aux commandans d’arrondissement, sur la plantation de ces objets de première nécessité.

Il fit publier de suite une Réponse au pamphlet de H. Henry : rédigée par Sabourin, elle fut signée du nom de Colombus. Elle parut comme l’œuvre d’un Étranger qui, habitant la République, était à même d’apprécier la situation du pays et le caractère des Haïtiens. Nécessairement, le style de cet écrit devait être modéré, puisque son auteur supposé n’était pas intéressé dans la querelle qui se ravivait entre la France et son ancienne colonie. Mais, tout en démontrant que cette puissance n’avait aucune chance pour la conquérir par les armes, il exposait des considérations qui devaient la porter à ne rien entreprendre contre elle : il concluait à la conseiller de prendre plutôt des arrangemens fondés sur les rapports commerciaux.

Cependant, convaincu que Pétion devait être déjà informé de la mission, le 6 septembre, D. Lavaysse prit le parti de lui adresser une lettre, pour l’avouer et s’assurer sans doute si, par sa réponse, le président lui permettrait de se rendre au Port-au-Prince. Cette lettre fut apportée par le capitaine du brig la Moselle, de la marine de S. M. B.[18].

Il convient de produire ici une partie des instructions données aux trois agents français, afin de caractériser la mission qu’ils reçurent du ministre Malouet :

« Le Roi, leur dit-il, a porté ses regards sur la colonie de Saint-Domingue. En conséquence, quoiqu’il ait donné ordre de faire préparer des forces majeures et de les tenir prêtes à agir, si leur emploi devenait nécessaire, il a autorisé son ministre de la marine et des colonies à envoyer à Saint-Domingue des agents pour prendre une connaissance exacte des dispositions de ceux qui y exercent actuellement un pouvoir quelconque…

De celle de ces îles où ils auront débarqué (à Porto-Rico ou à la Jamaïque), ils passeront à Saint-Domingue et ne s’y montreront d’abord que comme gens qui viennent préparer pour leur compte ou pour celui de quelque maison de commerce, des opérations de ce genre. Deux d’entre eux se mettront le plus tôt qu’ils pourront, mais avec beaucoup de circonspection, en rapport avec Pétion et son second, Borgella ; le troisième fera de même à l’égard de Christophe[19]. Ce ne sera qu’après avoir sondé adroitement les dispositions de ces chefs, après avoir pris connaissance de leurs moyens intérieurs, de leur plus ou moins de prépondérance dans l’île, de l’esprit de toutes les classes subordonnées, qu’ils s’ouvriront davantage à eux, et ils n’iront jusque leur donner connaissance de leurs lettres de créance, que lorsqu’ils jugeront que le moment en est venu. On ne saurait, à cet égard, leur tracer une marche précise ; on s’en repose donc sur leur prudence. Lorsqu’ils en seront venus au point de traiter franchement avec ces chefs, ils discuteront un plan d’organisation politique qui leur agrée et qui soit tel que le Roi puisse consentir à l’accorder. Ils recevront de ces chefs l’assurance qu’ils adhéreront à ce plan, et que, protégés par la puissance royale, ils rangeront à l’obéissance tous leurs subordonnés. De leur côté, les agents, sans signer aucun traité formel, — chose qui ne serait pas de la dignité du Roi, — assureront aux chefs que Sa Majesté est disposée à accorder ce dont il aura été convenu, et qu’Elle le fera connaître aussitôt leur retour en France, par une déclaration émanée de sa grâce [20]. »

Il suffirait de cette partie des instructions du ministre-colon, pour déterminer le caractère de cette mission, la perfidie de son but ; mais on lira autre chose. On voit que, par les circonstances de leur passage à Curaçao, les trois agents se trouvaient démasques, et qu’ils né pouvaient plus se présenter à Haïti en qualité de commerçans. Pour y arriver, D. Lavaysse était donc contraint d’avouer à Pétion qu’il était envoyé par le gouvernement français, et il trouva dans les autorités de là Jamaïque une complaisance remarquable, lorsqu’elles mirent à sa disposition un brig de guerre pour apporter sa lettre à Pétion.

Ce fait était de nature à suggérer des réflexions au président, après là clause du traité additionnel à celui de Paris, signé entre la Grande-Bretagne et la France, qui réservait à celle-ci le droit de continuer la traite des noirs durant cinq années, et dans le temps même où Garbage devait être déjà rendu à Londres. N’était-ce pas un appui donné à la France dans la démarche de son gouvernement, la preuve d’une entente, sinon d’une connivence, entre les deux puissances, au détriment d’Haïti ? Il était évident, dans tous les cas, qu’on n’était plus au temps de 1803 où la guerre entre elles facilitait celle qui fut entreprise par nous pour parvenir à notre indépendance. Pélion devait donc comprendre que la situation des choses ayant changé, nous étions désormais réduits à nos seules ressources, à défendre notre liberté par notre propre énergie, avec le concours de la protection divine et de l’action meurtrière de notre soleil vengeur.

Dans sa lettre d’ouvertures, D. Lavaysse s’efforçait de le convaincre de la nécessité, de la convenance de reconnaître l’autorité de Louis XVIII, Roi de France, tout en la terminant par des menaces à raison de la puissance de son pays. Après avoir vociféré contre Buonaparte (son langage était celui qu’on employait alors en France, en attendant l’apothéose de Napoléon), il l’engageait à se dire : « Prenons confiance en ce Roi généreux, loyal, éclairé ; il nous fera partager les droits de sujets et de citoyens français, ce qui, certes, est préférable au sort d’être traités comme des sauvages mal faisans, ou traqués comme des nègres marrons [21]. »

Mais cette lettre, de même que le pamphlet publié à la Jamaïque sous le nom de H. Henry, que l’envoi de Dravermann auprès de Borgella, prouvaient à Pétion qu’en France, on ne se faisait nulle idée de la situation réelle des choses en Haïti. Il ne pouvait s’étonner de la prétention du gouvernement des Bourbons, de restaurer son autorité dans ce pays, puisque Napoléon lui-même en avait toujours conservé l’espoir[22]. Les menaces de l’agent n’en étaient que la conséquence ; et ignorant la teneur de ses instructions (on ne le sut qu’après et nous dirons comment), il dut le croire bien régulièrement envoyé par le gouvernement français, pour remplir une mission avouable, et muni de pouvoirs à cet effet ; l’avis même que cet agent en donnait le faisait supposer naturellement ; car il ne se présentait pas comme marchand. Il parut donc au président que ce qu’il y avait de plus convenable en une telle circonstance, c’était de mettre D, Lavaysse à portée de tout voir par ses propres yeux, pour se convaincre qu’Haïti était autre chose que Saint-Domingue.

Quels risques pouvait-on courir en le laissant pénétrer à Haïti ? La République était habitée par des hommes libres et indépendans de fait comme de droit, dont la résolution de se maintenir tels était irrévocable, comme celle de leur chef était de leur garantir ces droits légitimes. Il possédait leur confiance par sa manière de gouverner l’État, et aucune trahison n’était à craindre entre lui et ses concitoyens. L’agent de la France pouvait donc venir en toute sûreté ; on entendrait son langage, ses propositions, et on lui répondrait selon que l’intérêt général le conseillerait. Après toute lutte, toute guerre entre les peuples, n’arrivent-ils pas toujours à des propositions de paix, à des conventions qui sont discutées entre leurs représentans ? La situation d’Haïti à l’égard de la France n’était que cet état de choses.

Le 24 septembre, Pétion écrivit à D. Lavaysse, qu’il pouvait venir auprès de lui et qu’il serait reçu avec égards, avec le respect dû au Souverain qui l’envoyait. Trouvera-t-on ces termes peu convenables, marquant de la faiblesse, de la crainte ? Si les hommes, comme individus, se doivent mutuellement des égards et du respect, par la même raison, les Etats et leurs chefs se doivent ces considérations qui ne dérogent nullement à leur dignité.


Mais les trois agents étaient tombés malades à Kingston. Après leur rétablissement Franco de Médina partit pour Puerto-Plata où il arriva le 20 octobre ; de là il alla voir ses parens à Santo-Domingo, son lieu natal, et revint à Saint-Yague. Dravermann, ayant plus souffert à cause de son grand âge, et apprenant que le général Borgella n’avait aucun commandement dans le Sud, quitta Kingston le 17 octobre pour se rendre en France avec des dépêches du chef de l’agence, adressées au ministre de la marine. En vrai négociant, il s’enquit de ce qui pouvait être l’objet d’un commerce fructueux avec Haïti ; et sachant que dans la République, les étrangers n’étaient exposés à aucun danger, il fît ses réserves dans, ses intérêts personnels pour devenir ensuite, sans s’en douter, le meilleur diplomate entre la France et son ancienne colonie.

Quant à D. Lavaysse, il s’était résolu, le 1er octobre, a adresser aussi une lettre « À Son Excellence le général Henry Christophe, chef suprême du gouvernement du Nord d’Haïti. » Elle était plus étendue que celle à Pétion et contenait autant de menaces à raison de la puissance de la France « et de ses alliés, surtout la Grande-Bretagne, qui, au besoin, uniraient leurs forces aux siennes. » L’agent faisait de grands éloges de Toussaint Louverture, et, par suite, déblatérait contre « Buonaparte qui avait fait périr ce chef injustement. » Il fit l’aveu, que la réserve stipulée en faveur de la France, de continuer la traite des noirs durant cinq années, n’avait d’autre but que de remplacer la population d’Haïti, si elle ne se soumettait pas à son ancienne métropole, etc. Enfin, dans un post-scriptum, D. Lavaysse annonçait à Christophe que Franco de Médina allait se rendre auprès de lui, qu’il méritait toute sa confiance ; et il lui envoya copie de sa lettre à Pétion, afin de prouver sa loyauté et qu’il était digne aussi de son estime.

En comparant cette correspondance avec les instructions de Malouet, qui recommandaient aux agents d’emprunter le masque de la duplicité pour se présenter à Haïti, on reconnaît que D. Lavaysse se montrait plus digne d’être le ministre d’une puissance comme la France, que le vieux colon qui les lui dicta[23]. Mais, relativement au Roi d’Haïti, opposé au Roi de France et qualifié simplement de Général et d’Excellence, sa lettre était bien certainement la plus mauvaise recommandation qu’il pût faire de son collègue Franco de Médina[24].

De même que Pétion, Christophe était déjà informé de l’envoi de ces agents, et par des personnes de la Jamaïque et de Curaçao et par Peltier qui, se trouvant en France au moment de leur départ, avait éventé cette mission. C’est ce qui le porta à parler en Roi dans un Manifeste qu’il publia le 18 septembre, commençant par ces mots : « Souverain d’une nation trop longtemps opprimée, etc. »

Ce document, remarquablement rédige, retraça l’historique de toutes les phases des révolutions de Saint-Domingue jusqu’au moment où Haïti se constitua en nationalité distincte par son indépendance, afin de prouver que les Haïtiens ne pouvaient pas rétrograder dans cette carrière parcourue si glorieusement. Il en appela « à tous les souverains de la terre, à ces généreux Anglais qui ont été les premiers à proclamer dans leur sénat l’abolition de l’infâme trafic des noirs, et qui ont profité de l’ascendant que leur donnait la victoire, pour recommander cette abolition à tous leurs alliés ». Il en appela aux philanthropes de toutes les nations, au genre humain tout entier. « Nous croyons, poursuivit-il, que Sa Majesté Louis XVIII, suivant l’impulsion philanthropique qui a régné dans sa famille, et imitant la conduite que son malheureux frère, Louis XVI, a tenue envers les États-Unis d’Amérique, marchera sur les traces de ce monarque et reconnaîtra l’indépendance d’Haïti. Ce ne serait qu’un acte de justice, une faible réparation des maux que nous a fait souffrir le gouvernement français. Libres de droit et indépendans de fait, nous ne renoncerons jamais à ces avantages ; non, jamais nous ne laisserons renverser l’édifice que nous avons élevé et cimenté de notre sang, du moins sans nous ensevelir sous ses ruines… Nous déclarons solennellement que nous n’accepterons jamais aucun traité, ni aucune condition capable de compromettre l’honneur, la liberté et l’indépendance du peuple d’Haïti. Fidèles à notre serment, nous nous ensevelirons sous les ruines de notre patrie, plutôt que de laisser porter la moindre atteinte à nos droits politiques. »

Par ce document, on voit que Christophe avait pris son attitude royale. Étant d’un caractère différent de celui de Pétion, il devait nécessairement agir autrement que le fit ce dernier, dont la haute politique ne s’effrayait de rien et savait tirer parti des hommes et des circonstances. Pétion se préparait déjà à faire de D. Lavaysse un avocat de la cause d’Haïti, quand Christophe lui fit répondre par le général Prévost, le 2 novembre, par une simple lettre accompagnant son Manifeste et d’autres publications faites sur la Gazette royale d’Haïti.


En attendant l’arrivée de D. Lavaysse au Port-au-Prince, Pétion considéra qu’à raison de la situation des choses, et de la démarche que faisait la France, et de celle qu’il faisait lui-même par la mission de Garbage à Londres, il ne fallait pas se borner à compter sur les seuls sentimens philanthropiques du gouvernement britannique pour obtenir sa médiation ; et il prit la résolution d’intéresser le peuple anglais au maintien de l’indépendance d’Haïti. Il savait que pour la Grande-Bretagne, le plus grand objet est de trouver un débouché avantageux des produits de ses manufactures. Son commerce avec Haïti était déjà considérable ; elle seule lui fournissait alors les marchandises fabriquées, tandis que les États-Unis y envoyaient leurs comestibles.

Par un arrêté du 15 octobre : — « Considérant que le commerce de la Grande-Bretagne a été très-avantageux à la République, et même l’a aidée dans les circonstances les plus critiques où elle s’est trouvée ; et désirant l’encourager de plus en plus… » le président réduisit le droit d’importation, — qui était de 10 pour cent, — à 5 pour cent sur les marchandises manufacturées dans les pays sous la domination de S. M. Britannique[25].

Cet acte était également conçu, sans nul doute, dans la prévision d’un arrangement possible, sinon probable, avec la France qui ne manquerait pas de demander des avantages commerciaux pour ses produits, indépendamment de l’indemnité que le président était disposé à accorder pour les biens des colons ; et par là, il se mettait en mesure de repousser ses exigences à cet égard.

Quoique cette réduction de droits eût dû être plutôt l’objet d’une loi du sénat que d’un arrêté du pouvoir exécutif, elle produisit un excellent effet en Angleterre : nous y reviendrons plus tard.

Enfin, rassuré par la lettre de Pétion et la réputation qu’il méritait par sa loyauté, D. Lavaysse quitta Kingston et arriva au Port-au-Prince le 24 octobre, encore sous l’influence de la fièvre jaune qu’il avait eue dans la colonie anglaise[26]. Le président le fît loger chez le général Boyer, dont l’accueil gracieux et l’urbanité le séduisirent immédiatement. Il trouva dans sa conversation, dans son hospitalité, dans les soins qui lui furent donnés pour son état maladif, tous les agrémens qu’il pouvait désirer ; et les aides de camp de ce général l’entouraient d’attentions.

Il témoigna de l’empressement à voir Pétion qui ta reçut avec beaucoup d’égards, en présence de plusieurs, fonctionnaires civils et militaires. Dans cette présentation, fort courte, il sollicita une audience afin d’entretenir le président de l’objet de sa mission : elle lui fut accordée pour le lendemain dans la soirée.

À l’heure assignée, le général Boyer accompagna son hôte au palais de la présidence. D. Lavaysse croyait qu’il parlerait à Pétion seul et en particulier ; mais quel ne fut pas son étonnement, en le voyant entouré des sénateurs, de tous les fonctionnaires publies, de tous les généraux et autres officiers supérieurs présens au Port-au-Prince ! Non-seulement eux, mais de simples citoyens s’y trouvaient ; et les soldats de la garde du palais, mêlés avec leurs officiers, étaient aux fenêtres de la salle de réception, ouverte à tous, et pouvaient entendre tout ce qui se dirait entre l’agent de la France et le Président d’Haïti. D. Lavaysse fut déconcerté, et il fît observer au président que ce qu’il avait à lui dire ne comportait pas une telle audience.

Mais Pétion lui répondit qu’il était le chef d’une République, et seulement le premier parmi ses frères, ses égaux ; que leurs intérêts étaient indivisibles, comme leurs devoirs étaient semblables ; que le chef de l’État ne pouvait avoir rien de secret pour ses concitoyens, dans une circonstance où il s’agissait de l’indépendance de leur pays, de leur liberté et de tous les droits conquis par la nation entière. Il ajouta : « Rassurez-vous, Monsieur le général[27] ; vous êtes en présence d’un gouvernement et d’un peuple qui savent ce que leur prescrit le droit des gens, et c’est pourquoi je vous ai invité à venir de la Jamaïque ici. Vous pouvez nous dire tout ce que vous voudrez, tout ce que vous jugerez utile dans le cercle des instructions que vous avez dû recevoir du gouvernement français, dans l’intérêt de votre pays. Parlez sans hésitation et sans craindre de nous offenser. Nous vous écouterons, et je vous répondrai. »

Le négociateur se vit forcé de s’expliquer, non pas dans le sens de ses perverses instructions qu’il avait déjà écartées, mais en employant tous les argumens possibles pour parvenir au but définitif de sa mission, telle qu’elle apparaît dans la note du 9 novembre, qu’il adressa ensuite à Pétion. Ce dernier seul lui répondit dans le sens de sa réponse à cette note, en date du 12. L’un et l’autre orateur discutèrent à ce sujet, D. Lavaysse s’animant par la confiance que lui inspirait le président qui, toujours modéré mais ferme dans ses convictions, lui opposa la nécessité de l’indépendance d’Haïti pour garantir les droits et l’existence du peuple qui l’habite. Enfin, l’agent français se retira avec le général Boyer à qui il dit, qu’il ne croyait pas trouver, ni autant de lumières, ni autant de modération et de résolution en Pétion. Il sentit que sa mission avait échoué dans cette seule audience ; car il put reconnaître qu’il lui était impossible d’aborder les questions prévues dans les instructions données par le ministre de la marine[28].

Le lendemain, les citoyens de toutes les classes savaient les particularités de la discussion qui avait eu lieu entre le président et l’agent français ; car chacun y était représenté parmi les auditeurs. Ils se reposèrent tous sur le patriotisme éclairé de leur premier magistrat pour défendre leurs droits et ceux du pays.

À la fin de la discussion, il avait invité D. Lavaysse à lui adresser ses propositions par écrit, parce que son intention était de convoquer à la capitale tous les généraux de la République, pour en délibérer avec les membres du sénat et les fonctionnaires. Soit par les émotions qu’il éprouva en voyant sa mission si déroutée, soit que le soleil d’Haïti voulût faire sentir son action en cette circonstance comme un avertissement utile, D. Lavaysse retomba malade aussitôt après cette audience, et il le fut sérieusement.

Pétion fut très-préoccupé de son état, dans la crainte qu’il ne mourût de la fièvre jaune qu’il avait, étant persuadé qu’à l’étranger on ne manquerait pas de supposer qu’il s’en était défait par le poison. Il chargea le respectable docteur Mirambeau, son médecin, de lui porter tous les soins qu’exigeait la maladie. À Kingston, le médecin français Vanscoutt, qui l’avait soigné, lui avait aussi recommandé d’appeler le docteur Mirambeau, en cas de nouvelle indisposition. C’est ce qui explique le retard qu’il mit à faire ses propositions consignées dans la note du 9 novembre.

Il y prit la qualité « d’Agent principal de Son Excellence le Ministre de la marine et des colonies de Sa Majesté Très-Chrétienne. » Il l’était en effet, mais certainement de l’aveu du Roi. Dans cette note, il exposa toutes les considérations qu’il crut propres à influer sur les déterminations de Pétion et des autres autorités de la République, en disant des injures grossières de l’Empereur Napoléon, qu’il n’appelait que le Corse. Mais il fît l’éloge des Bourbons et du ministre Malouet, en disant que ce dernier fut « l’ami de l’abbé Raynal, » dans l’intention de faire croire qu’il partageait ses sentimens philanthropiques.

D. Lavaysse, reconnaissant qu’il s’adressait à un peuple justement prévenu contre les Français, ajouta : « Toutefois, les Haïtiens ont été si souvent et si cruellement trompés, qu’un esprit de défiance presque indestructible s’est établi parmi eux. » Et il conclut enfin par les propositions suivantes :

« Ces réflexions préliminaires posées, j’aurai l’honneur de proposer au Président d’Haïti, de reconnaître et de proclamer la souveraineté du monarque français, aussitôt qu’il aura jugé dans sa sagesse, le peuple de ce pays suffisamment préparé à ce grand et heureux événement. Pourquoi, à l’imitation des hommes sages et énergiques qui, dans l’interrègne qui à eu lieu en France, entre la chute de Buonaparte et la restauration des Bourbons, le Président d’Haïti, assisté de quelques uns des principaux chefs, ne se constitueraient-ils pas le Président et les membres du gouvernement provisoire d’Haïti, au nom de S. M. Louis XVIII ? [29] »

Il est à remarquer que dans toutes ses lettres à Pétion, comme dans celle adressée à Christophe, cet agent ne désigna pas autrement le pays que sous le nom d’Haïti, tandis que ses lettres de créance et ses instructions ne parlaient que de Saint-Domingue. Il s’adressa au Président d’Haïti, et par cela même, il reconnaissait la souveraineté du peuple haïtien, tout en lui proposant de proclamer celle du Roi de France.

Le président avait fait réunir toutes les troupes de l’Ouest au grand complet, pour passer une revue où il aurait présenté D. Lavaysse à cette armée, afin de le convaincre qu’Haïti pouvait se défendre ; mais la maladie de cet agent empêcha cette disposition[30]. Le 10 novembre, il publia un ordre du jour au peuple et à l’armée, pour leur annoncer qu’il allait réunir les généraux afin de l’aider à répondre aux propositions qui lui étaient faites au nom du gouvernement français.

Le 12, il répondit à la note de D. Lavaysse, en récapitulant tous les faits antérieurs à l’acte d’indépendance de 1804, pour justifier cette mesure politique devenue une résolution irrévocable : « Je ne suis pas opposé, lui dit-il, à l’idée que les hommes ne puissent s’entendre ; ils sont, par leur organisation, faits pour se communiquer : de là naissent quelquefois les rapprochemens. En droit naturel, ils le peuvent toujours parce qu’il y a égalité entre eux… » Enfin, il lui fit savoir qu’il avait convoqué les premières autorités pour le 21 novembre, afin de leur soumettre ses propositions.

La maladie de l’agent ayant continué, ce ne fut que le 19 qu’il put adresser à Pétion quelques observations sur sa réponse ; il y inséra des injures à l’adresse des Étrangers habitant la République, « inventeurs et colporteurs de nouvelles mensongères à l’égard de la France. Ce sont, dit-il, des misérables, l’écume et le rebut des nations anglaise et américaine, des chétifs commis marchands, des patrons caboteurs, des hommes qu’un commerçant respectable, à la Jamaïque, en Angleterre, en France, certes, n’admettrait pas à sa table. Mais il paraît que ce sont des êtres importans dans ce pays. Ils y sont des oracles [31]. »

Cette maudite fièvre jaune portait l’agent de la France à délirer. Cependant, le président crut devoir prendre la défense des commerçans étrangers, par une réplique du 20 où il dit : « Je dois rendre au caractère connu des Étrangers domiciliés à Haïti, à leur conduite honorable dans toutes les circonstances et dans leurs relations commerciales, le tribut d’éloges qui leur est dû… »

Enfin, la réunion de tous les généraux ayant eu lieu au palais de la présidence, avec les sénateurs et tous les fonctionnaires civils et militaires du Port-au-Prince, le Président d’Haïti leur communiqua toutes ses lettres et celles de D. Lavaysse, en les appelant à délibérer avec lui sur les propositions de cet agent, faites évidemment au nom du gouvernement français. Chacun put émettre librement son opinion à ce sujet, puisqu’il s’agissait de l’existence politique de la nation.

Après une longue délibération, on fut unanime sur les résolutions qu’on trouve dans la note de Pétion, en date du 27 novembre :

« Les généraux et les magistrats de la République d’Haïti, convoqués en assemblée… convaincus qu’ils n’avaient d’autre parti à prendre, que celui qu’ils ont choisi et qui est justifié par toutes les circonstances qui l’ont provoqué, ils ne peuvent compromettre leur sécurité et leur existence par aucun changement d’état… Aussi, ce serait une gloire éternelle pour Sa Majesté Louis XVIII, tout en reconnaissant aux Haïtiens l’indépendance de leurs droits, de la concilier avec ce qu’Elle doit à une partie de ses sujets (les colons), et en faisant participer les autres aux ressources d’un commerce dont les canaux abondans faisaient le bonheur des deux contrées. C’est dans ces sentimens que, comme organe du peuple que j’ai l’honneur de présider, je proposerai à Votre Excellence, agissant au nom de Sa Majesté Louis XVIII, et pour lui donner une preuve des dispositions qui nous animent, d’établir les bases d’une indemnité convenue, et que nous nous engageons tous solennellement à payer, avec toute garantie juste qu’on exigera de nous, et dont Elle fera l’application qu’elle jugera convenable… »

Cette note exprimait d’ailleurs des opinions modérées à l’égard de Louis XVIII et de la nation française. Elle déclarait positivement qu’Haïti ne pouvait changer son état, sa situation, c’est-à-dire, renoncer à son indépendance et à sa souveraineté proclamées le 1er janvier 1804 ; car l’une entraînait nécessairement l’autre. Cependant, si l’on voulait épiloguer sur ces mots : « l’indépendance de leurs droits, » comme n’étant pas assez explicites, nous ferions remarquer que dans les actes de 1804 il n’est pas question une seule fois du mot de souveraineté, et que ce n’est que dans la constitution impériale de 1805, qu’on le voit paraître ; mais, qui en doutait ? La souveraineté ne peut résulter que de l’indépendance : proclamer celle-ci d’une manière aussi absolue qu’on l’avait fait, c’était proclamer celle-là en même temps ; soutenir l’une, c’était défendre l’autre.


La note de Pétion, d’accord avec les sénateurs, les généraux et les magistrats, offrait donc deux choses : 1º une indemnité dont l’application devait évidemment être faite aux anciens colons, par rapport à leurs biens fonciers confisqués au profit de la nation ; 2° de rétablir les relations commerciales entre la France et Haïti, purement et simplement, c’est-à-dire sans avantages en faveur du commerce français. Cette dernière offre était ainsi conçue, à raison de ceux qui venaient d’être accordés au commerce de la Grande-Bretagne. Mais il était entendu, toutefois, que l’indemnité et le rétablissement des relations commerciales ne devaient être que la conséquence d’un traité par lequel la France reconnaîtrait l’indépendance et la souveraineté d’Haïti.

Le second point des propositions de Pétion à l’agent français n’a soulevé aucune observation parmi les Haïtiens. Mais l’indemnité offerte a été l’objet de bien des réclamations, — non pas à cette époque, mais longtemps après que l’orage qui grondait sur Haïti se fût dissipé. Examinons-les ; examinons aussi les motifs que Pétion et ses collaborateurs ont eus pour proposer l’indemnité.

On l’a considérée comme illégitime, — les colons, a-t-on dit, n’ayant aucun droit à être indemnisés de la perte de leurs propriétés confisquées par suite des représailles de 1804, de leur exclusion et de celle de tous les hommes de la race blanche de la société haïtienne. On a dit, pour appuyer cette opinion, que le régime colonial toujours si horrible, que la tentative faite en 1802 pour le rétablir et les crimes qui furent commis à cette époque, ayant contraint les Haïtiens à faire la conquête de leur pays au prix de leur sang, à se séparer de la France pour rester indèpendans d’elle et de toutes les puissances du monde, ils ne devaient rien donner, rien payer aux colons ou à leurs ayant-causes, pour les propriétés qui sont devenues le domaine national, non plus qu’à la France pour la reconnaissance de l’indépendance, parce qu’elle dérive du droit à la liberté que possèdent les Haïtiens, et que la France elle-même avait proclamé[32].

Ces réclamations ou observations faites au sujet de la proposition de Pétion, — qui est devenue ensuite la base des arrangemens pris avec la France, — reposent donc sur les souffrances endurées par le peuple haïtien dans le régime colonial, sur l’injustice de la France, et par conséquent sur le droit que ce peuple a eu de conquérir son pays, de proclamer son indépendance et d’exclure les colons et leurs semblables de son sein.

Certainement, tout cela est vrai, et ce droit est incontestable. Cette exclusion était même nécessaire, aussi indispensable que la conquête, pour le maintien de la liberté et de tout ce qui en dérive, pour l’existence même de chaque individu, pour la garantie de la nouvelle société créée par l’indépendance.

Mais la conquête, si elle est légitimée par de telles considérations, toujours puissantes aux yeux des hommes éclairés et consciencieux, suppose aussi la conservation de tout ce qui est également sacré à leurs yeux. Or, la propriété est dans ce dernier cas, parce qu’elle est réellement une des bases de tout ordre social, ancien ou nouveau.

Une colonie fondée par une nation peut bien résister à l’oppression de sa métropole, prendre les armes contre elle, conquérir son pays pour se former en un peuple distinct, libre, indépendant et souverain, exercer l’empire, le domaine éminent, sur tous les biens qui existent dans ce pays ; mais à la condition de respecter tout ce qui tient, dans ces biens, aux droits privés des particuliers [33].

Cependant, si, par des considérations politiques motivées, ce peuple nouveau se voit dans l’impérieuse nécessité d’exclure certains particuliers de son sein, il en a bien le droit  ; mais il est obligé aussi de les indemniser pour les biens fonciers qu’ils possédaient légalement et dont il s’empare par cette nécessité. Car tout droit impose un devoir corrélatif  : autrement, ce ne serait que l’usage de la force, qui n’est pas un droit, mais la violence, et qui peut être combattue, annihilée par une force supérieure[34].

Il suffirait peut-être de l’énoncé de ces principes, pour prouver l’injustice des reproches faits à Pétion, — par suite à Boyer, — à propos de l’indemnité ; l’erreur où sont tombés ceux qui les ont produits, faute de savoir raisonner sur une question de cette nature. Il y a eu encore autant de présomption de leur part, fondée sur le succès de notre lutte contre les Français, en 1802 et 1803 : il leur a semblé, parce que nous étions restés vainqueurs, que nous pouvions tenir envers la France le langage de la supériorité qui résulte de la puissance, au lieu de lui proposer une transaction équitable.

Mais le chef qui présidait aux destinées de la République devait envisager cette importante question sous son vrai jour, se garder de toute présomption comme de toute prévention, afin d’agir dans l’intérêt réel du peuple qui, en constituant sa nationalité, avait également en vue l’intérêt de toute la race noire.

Certes, parmi les Fondateurs de l’Indépendance, s’il y eut quelqu’un qui fût autorisé à résoudre cette question de la manière la plus conforme aux principes du droit international, c’était Pétion dont l’audacieuse initiative donna une impulsion régulière à la guerre entreprise pour parvenir à cette indépendance. N’admirez-vous pas cette belle action de Pétion qui, en levant l’étendard de l’insurrection au Haut-du-Cap, renvoie à Leclerc une centaine de canonniers français qu’il fait seulement désarmer ? Les lumières qui éclairaient son esprit, les sentimens qui animaient son cœur, lui firent comprendre que la confiscation de toutes propriétés est toujours un moyen violent, qui peut avoir sa raison d’être dans certaines circonstances exceptionnelles, comme dans celles où la nation haïtienne s’est trouvée placée en 1804, mais qui exige aussi une réparation lorsque des circonstances nouvelles la permettent.

Il n’avait qu’à lire l’histoire de la guerre de l’indépendance des États-Unis et le traité de paix par lequel la Grande-Bretagne reconnut cette indépendance, pour considérer qu’Haïti se trouvait dans une situation analogue, au moment où il négociait pour faire reconnaître la sienne par la France. Pendant leur guerre, ces colonies avaient confisqué, par mesure de sûreté, beaucoup de propriétés appartenant à des sujets britanniques ; mais à la paix, elles consentirent, avec raison, à restituer ces propriétés. Elles pouvaient et devaient agir ainsi, puisqu’il n’y avait point eu d’exclusion prononcée contre de tels hommes, et qu’ils étaient habiles à devenir citoyens de l’Union américaine ou simplement propriétaires [35].

Sous ce dernier rapport, il n’en était pas de même en Haïti : la confiscation des propriétés des anciens colons n’était que le résultat nécessaire, inévitable, de leur exclusion de son sein. Mais l’une et l’autre mesure étant commandées par la sûreté publique, l’indemnité surgissait comme une conséquence aussi inévitable de ces mesures[36].

Aussi a-t-on vu plus avant, qu’en envoyant Garbage à Londres pour négocier la reconnaissance, par la France, de l’indépendance et de la souveraineté d’Haïti, avec le concours de la médiation de la Grande-Bretagne, Pétion entendait que cela dût avoir lieu sur des bases équitables. Il avait donc médité à ce sujet avant l’envoi des agents français à Haïti, et il en eut la pensée par la droiture de son jugement : il est convenable de faire cette remarque.

Toutefois, Pétion avait encore à examiner d’autres considérations qui se rattachaient à la situation extérieure et intérieure du pays.

À l’égard des premières, il ne pouvait, méconnaître le devoir imposé au gouvernement français, de tout tenter pour recouvrer l’ancienne colonie qui avait enrichi la France, et par suite, pour rétablir les colons dans leurs biens fonciers : devoir qui lui donnait le droit d’employer même la voie des armes, ainsi que les puissances de l’Europe l’avaient reconnu ouvertement ou secrètement par des traités. Tout en essayant d’obtenir la médiation du gouvernement britannique pour arriver à un arrangement avec la France, Pétion ne pouvait se faire des illusions à ce sujet, puisque depuis dix ans qu’Haïti avait proclamé son indépendance, la Grande-Bretagne, quoique en guerre avec la France, n’avait pas voulu reconnaître cette indépendance, et ne s’était bornée qu’à émettre l’insuffisant Ordre en conseil du 14 décembre 1808. Haïti était donc menacée de la guerre, et d’autant plus sûrement, que le gouvernement des Bourbons avait besoin en quelque sorte de se débarrasser des légions napoléoniennes. Certainement, Haïti eût résisté, combattît pour le maintien de tous ses droits ; mais elle avait le malheur d’être alors divisée, en guerre civile elle-même.

Dans une telle situation, qui l’affaiblissait, tenir un langage modéré envers la France et son monarque ; en appeler à leur raison, à leur justice, à la philosophie de Louis XVIII[37] ; retracer toutes les horreurs, tous les crimes commis envers les Haïtiens et qui les entraînèrent à l’indépendance ; rappeler les désastres subis par l’armée française ; proposer en même temps le rétablissement des relations commerciales entre la France et Haïti, source de richesses pour la première, et une indemnité pour les biens fonciers de ses anciens colons, afin de les désintéresser dans toute guerre contre la seconde, de faire cesser leurs plaintes et leurs criailleries [38] : c’était de la part de Pétion, faire acte de prudence gouvernementale, et espérer tout de la sagesse du gouvernement français et du concours de l’opinion publique, en France même et en Europe ; et l’on verra bientôt qu’il ne se trompa point.

Quant aux considérations relatives à la situation intérieure d’Haïti, le Président de la République ne pouvait méconnaître non plus que, depuis son indépendance, le gouvernement de Dessalines et la guerre civile existante avaient entravé la marche de la société vers la civilisation ; que dans l’actualité, il s’opérait une grande transformation dans les idées du peuple, par la distribution, le partage des biens des colons formant le domaine national, par la possibilité donnée à chaque citoyen d’acquérir de l’Etat une portion quelconque de ces biens, à cause du bas prix auquel ils étaient estimés par l’administration.

Les officiers de l’armée, depuis le général jusqu’au sous-lieutenant ; les militaires invalides, les fonctionnaires et employés publics de tous rangs, les gérons et conducteurs d’habitations rurales, etc., étant devenus concessionnaires et propriétaires ; les simples citoyens, acquéreurs et propriétaires également : toute la portion notable de la nation avait ainsi un grand intérêt au maintien de la tranquillité publique, à obtenir la paix extérieure tout en désirant la paix intérieure, parce que tous ces individus étaient autant de conservateurs dans la République.

Cet immense résultat, social et politique, produit par la sage prévoyance de son chef, autorisait donc celui-ci à proposer l’indemnité en faveur des anciens colons, comme un sacrifice utile au repos de la nation dont les revenus seraient affectés à s’en libérer successivement.

Ensuite, le rétablissement des relations commerciales avec la France, faisant admettre un peuple de plus sur les marchés d’Haïti, la concurrence qui s’ensuivrait ne pouvait que faire hausser le prix des denrées d’exportation, provoquer leur accroissement, au grand avantage des producteurs nouveaux propriétaires, en même temps qu’en leur qualité de consommateurs, ils recevraient les produits français dont ils étaient privés depuis dix ans.

En outre, la transaction que Pétion proposa au gouvernement français, si elle obtenait le succès qu’il était en droit d’espérer, devait mettre le peuple haïtien en relation avec les hommes d’un pays dont sa civilisation dépendait en quelque sorte, puisque son organisation, sa législation, sa religion, ses idées empruntaient tout à la France, de même qu’il en a été entre les États-Unis et la Grande-Bretagne. Haïti ne pouvait donc que gagner à ce contact, par la conformité du langage.

Et n’allait-elle pas gagner aussi en stabilité, par le principe qui découlerait naturellement de l’indemnité offerte pour les biens confisqués des colons ? Ces biens, en 1814 surtout, passant aux mains des citoyens de la République, c’était leur inculquer le principe du respect dû à la propriété, nécessaire pour leur en garantir la paisible jouissance, les intéresser par là à l’observer entre eux : car tout l’ordre social dépend d’abord de ce principe salutaire et moralisant[39].

Eh quoi ! des Haïtiens blâmeraient en Pétion ce que le monde admire en Washington ! Lorsque le Héros des États-Unis réconcilia ce pays avec la Grande-Bretagne, après ses succès glorieux, n’était-ce pas pour consolider son indépendance souveraine et jeter les fondemens de sa prospérité ? Le Législateur d’Haïti n’avait-il pas aussi la mission de réconcilier ce pays avec la France, après avoir combattu pour fonder son indépendance et sa souveraineté ? N’était-ce pas le seul moyen de consolider la nationalité et la stabilité du premier peuple de la race noire qui a brisé le joug européen, qui a fait de son territoire un asile pour tous les hommes de cette race que la persécution et les préjugés atteignent en Amérique ?

Ainsi, selon nos faibles lumières, nous ne trouvons qu’approbation à donner à Pétion en cette circonstance, quant aux propositions qu’il fît à D. Lavaysse. Mais nous allons voir s’il n’a pas mérité encore d’autres éloges pour les procédés dont il usa envers cet agent de la France ; et, à cet égard, il faut comparer la conduite tenue par Christophe envers Franco de Médina.


Cet agent, étant à Saint-Yague, lui écrivit pour lui donner avis de la mission dont il était chargé auprès de lui. Christophe, qui avait déjà reçu la lettre de D. Lavaysse, du 1er octobre, et la copie de celle adressée à Pétion, lui fit répondre qu’il pouvait venir au Cap en toute sûreté ; et, pour le rassurer davantage, il lui fit rappeler les anciennes relations qu’ils avaient eues ensemble, quand Franco de Médina commandait à Saint-Yague pour les Français[40].

Ce dernier donna tête baissée dans le piège. Arrivé à Laxavon, il y trouva une escorte de cavalerie qui lui rendit les honneurs militaires, et dont le commandant le complimenta au nom de S. M. le Roi d’Haïti, en lui disant que cette escorte était envoyée par les ordres du Roi pour l’accompagner au Cap-Henry. Ils pénétrèrent de suite à Ouanaminte, le 11 novembre ; et là, l’officier de cavalerie le traita en espion français. On prétend que Franco de Médina montra du courage en se voyant arrêté de la sorte. Enfin, il arriva au Cap, où il fut incarcéré et mis aux fers.

Ses effets avaient été nécessairement saisis. On trouva dans ses vêtemens : 1° une copie des lettres de créance données par le ministre Malouet à chacun des trois agents, en date de Paris, le 27 juin 1814 ; 2° une copie des instructions également émanées du même ministre. Ces deux pièces portaient sa signature ; elles prouvaient la mission perfide des agents.

Nous avons déjà dit sous quelle forme ils devaient se présenter à Haïti, comment ils devaient s’y prendre pour s’aboucher avec Christophe, Pétion et Borgella, quel était le but final que se proposait le gouvernement français par l’envoi de ces agents. Il suffirait de savoir que son ministre était un ancien colon de Saint-Domingue, pour présumer de ce qu’il a pu leur tracer ; mais l’histoire doit faire connaître le plan qu’il espérait mettre à exécution.

Dans l’ivresse de sa présomption sénile, résultant de la facile Restauration des Bourbons sur le trône de France, ce septuagénaire disait d’abord aux agents :


Partant, il est singulièrement recommandé à MM. Dauxion Lavaysse, Médina et Dravermann, de se rapprocher le plus qu’il leur sera possible de l’ancien ordre de choses colonial… Ils doivent partir de ce principe : — que le Roi ne concède que parce qu’il veut concéder, et que bien loin d’admettre des prétentions exagérées, il n’accordera rien et fera sentir sa puissance dans toute son étendue, si ses faveurs sont repoussées… Sa Majesté suspend toute mesure de rigueur, et elle n’envoie pas la plus petite force dans les parages de Saint-Domingue… mais au retour des agents à qui ces instructions sont données et d’après leur rapport, S. M. fera partir des forces suffisantes pour protéger, ou, si cela devenait nécessaire, des forces auxquelles rien dans l’île ne saurait résister.


Ensuite, supposant Pétion et Borgella, en leur qualité de mulâtres, plus enclins que Christophe à favoriser les vues et les desseins de la France, le ministre disait aux agents :


Une fois d’accord avec Pétion et Borgella sur ce qui les concerne eux-mêmes, et sur ce qui regarde la 1re classe des gens de couleur, les agents établiront avec eux la mesure moindre d’avantages à accorder à la 2e classe, composée de ce qui est moins blanc que franc mulâtre, sans être tout à fait nègre, et à la 3e, composée de nègres libres.

Pour cette fois, pourront être admis (si Pétion et Borgella le jugent eux-mêmes convenable), dans la 1re classe, indistinctement tous les mulâtres anciennement libres de droit, ou nouvellement libres de fait, soit nés en légitime mariage, soit bâtards. Mais à l’avenir, ceux nés en bâtardise ne participeront pas aux avantages de ladite classe ou caste : ils seront restreints à la simple jouissance de l’homme de couleur libre avant 1789. Néanmoins, en se mariant dans la 1re classe, ces bâtards y feront entrer leurs enfans.

Le même principe devra être appliqué à la 2Me et 3Me classes.

(Viennent ensuite des dispositions combinées par rapport au mariage.)

Quant à la classe la plus considérable en nombre, — celle des noirs attachés à la culture et aux manufactures de sucre, d’indigo, etc., il est essentiel qu’elle demeure ou qu’elle rentre dans la situation où elle était avant 1789, sauf à faire des règlemens sur la discipline à observer, tels que cette discipline soit suffisante au bon ordre et à une somme de travail raisonnable, mais n’ait rien de trop sévère. Il faudra, de concert avec Pétion, aviser aux moyens de faire rentrer sur les habitations et dans la subordination, le plus grand nombre de noirs possible, afin de diminuer celui des noirs libres. Ceux que l’on ne voudrait pas admettre dans cette dernière classe et qui pourrraient porter dans l’autre un esprit d’insurrection trop dangereux, devront être transportés à l’île de Roatan ou ailleurs. Cette mesure doit entrer dans les idées de Pétion, s’il veut assurer sa fortune et les intérêts de sa caste ; et nul ne peut mieux que lui disposer les choses pour son exécution, lorsque le moment en sera venu… [41]

En résumé, ils ne promettront rien au-delà de ce qui va être énoncé, après avoir tout fait pour demeurer en-deçà :

1° À Pétion, Borgella et quelques autres (toutefois que la couleur les rapproche de la caste blanche), assimilation entière aux blancs, et avantages honorifiques ainsi que de fortune [42].

2º Au reste de leur caste actuellement existant, la jouissance des droits politiques des blancs, à quelques exceptions près qui les placent un peu au-dessous.

3° À tout ce qui est moins rapproché du blanc que le franc mulâtre, ces droits politiques dans une moindre mesure.

4° Aux libres qui sont tout à fait noirs, encore un peu moins d’avantages.

Attacher à la glèbe et rendre à leurs anciens propriétaires, non-seulement tous les noirs qui travaillent actuellement sur les habitations, mais encore y ramener le plus possible de ceux qui se sont affranchis de cette condition.

Purger l’île de tous les noirs qu’il ne conviendrait pas d’admettre parmi les libres, et qu’il serait dangereux de rejeter parmi ceux attachés aux habitations.

7° Restreindre la création de nouveaux libres, de la manière indiquée plus haut.

Lorsque les agents seront convenus de ces bases avec les chefs, ils y ajouteront les conditions suivantes :

1º Il est bien entendu que, pour que l’ordre se rétablisse à Saint-Domingue, les lois de la propriété et tous les principes qui en assurent la garantie, doivent être établies et respectées de telle manière, que chaque propriétaire, muni de ses titres d’acquisition ou d’hérédité ou de l’acte de notoriété qui la constate légalement, soit remis en possession de ses terres et bâtimens dans l’état où ils se trouveront, sans égard aux dispositions arbitraires qui pourraient en avoir été faites par ceux qui, jusqu’à cette époque, auraient exercé quelque pouvoir public…


Telles furent les instructions données par un ministre de la Légitimité !

À leur lecture, Christophe entra dans la fureur naturelle à son caractère, mais fondée et louable en cette circonstance.

Il avait soumis la lettre que lui écrivit D. Lavaysse, à l’examen du conseil général de la nation qui tint deux séances à ce sujet, les 21 et 22 octobre, à la suite desquelles ce conseil présenta un rapport au roi, concluant au rejet des propositions faites au nom de la France, et à combattre jusqu’à extinction pour soutenir l’indépendance d’Haïti.

Le jour même de l’arrestation de Franco de Médina, une proclamation royale adressée aux Haïtiens, annonça ce fait en considérant cet agent comme un espion français, et son prochain jugement par un conseil spécial militaire, qui fut formé en même temps. Il était composé de sept membres et présidé par le général Richard, duc de la Marmelade et gouverneur du Cap-Henry.

Le prévenu ne subit son premier interrogatoire que le 17, puis un autre le 24, ainsi qu’il résulte des pièces publiées. On remarque dans ces deux actes avec quel art les questions furent posées, pour que les réponses du prévenu fussent faites de manière à rendre Pétion coupable de trahison envers son pays qu’il aurait voulu, selon ce système, livrer aux Français : ou plutôt, il ne faut y voir que les accusations que Christophe y fit insérer, dans l’espoir de le perdre aux yeux des noirs de la République, de même que tous les mulâtres. Juste Hugonin, général et comte de Richeplaine, procureur général, faisait les fonctions de cette charge auprès du conseil militaire ; et ce fut cet ignoble mulâtre qui servit d’instrument à son maître en cette circonstance ! Comme Christophe savait que D. Lavaysse était alors au Port-au-Prince, l’occasion lui en parut belle.

Selon les prétendues réponses de Franco de Médina, cette mission n’était que le résultat d’un traité déjà conclu entre Pétion et l’Empereur Napoléon, à la fin de 1813, dans une mission remplie en France par Tapiau, homme de couleur des Cayes[43] ; de l’envoi d’un navire à Bordeaux par Pétion, qui aurait été même en correspondance à ce sujet avec le général Ferrand, mort depuis 1808[44].

Dans l’intervalle des interrogatoires, tous les sujets du Roi d’Haïti eurent la faculté d’aller voir l’espion français et de l’interroger à leur tour. C’était une véritable torture morale infligée à ce malheureux : il fut ensuite condamné à mort.

Mais, afin de prolonger son agonie, Christophe inventa un nouveau supplice. Il fit mettre une tenture de deuil dans l’église du Cap[45]. Franco de Médina y était placé sur une estrade élevée, pour être mieux vu de la foule des assistans. Il entendit un Te Deum et une messe de Requiem que chanta avec pompe l’archevêque Corneille Brelle, duc de l’Anse. Le cercueil destiné en apparence à recevoir le corps du condamné figurait à côté de lui. Le Roi, la Reine, la famille royale, toute la noblesse du royaume, les fonctionnaires publics et les troupes assistèrent à cette bizarre cérémonie religieuse.

Après un sermon sur la circonstance, Corneille Brelle lut au peuple les instructions du ministre français, en les accompagnant de remarques propres à l’éclairer [46]. Le chevalier Prézeau lut le rapport du conseil de la nation, et le baron Vastey, une réfutation de la lettre de D. Lavaysse au roi et des passages d’un ancien écrit de Malouet sur Saint-Domingue.

Aux paroles violentes que prononça Vastey à cette occasion, tous les assistans brandirent leurs sabres contre Franco de Médina : ce malheureux perdit connaissance, et fut ensuite livré à ses geôliers. À cette époque, on prétendit qu’il mourut de faim en prison ; mais des écrits publiés au Cap en avril 1815 affirmaient qu’il y était encore détenu : on a peine à ajouter foi à cette assertion, après avoir lu la relation de cette abominable représentation théâtrale dans une église[47].


Dès l’arrestation de l’agent, Christophe fit livrer à l’impression les divers documens mentionnés ci-dessus, les interrogatoires, etc., et il en envoya jeter des paquets à nos avant-postes des Sources-Puantes. Son but était de produire un soulèvement d’indignation contre Pétion ; mais ces actes du ministre français et les siens, apportés au président qui les communiqua aux fonctionnaires et aux citoyens, n’en excitèrent que contre les deux Rois, de France et d’Haïti. Ils parvinrent au Port-au-Prince le 30 novembre.

Déjà, le 29, D. Lavaysse avait adressé à Pétion une dernière lettre en réponse à la sienne du 27, dans laquelle il reconnaissait que sa mission était arrivée à son terme, n’ayant pas les pouvoirs de traiter selon les propositions du président d’accord avec l’assemblée réunie au Port-au-Prince. Il y déclara qu’il faisait ses dispositions pour retourner à la Jamaïque, et il demandait en même temps des passe-ports de parlementaire pour le navire sur lequel il allait s’y rendre. Il était encore malade et d’une grande faiblesse.

Après avoir pris lecture des pièces trouvées en la possession de Franco de Médina, d’après les imprimés du Cap, Pétion fit appeler le docteur Mirambeau et les lui fit lire à son tour. Il était indigné des instructions du ministre de Louis XVIII, tant à cause de leur teneur, des vues qu’elles dévoilaient, que de l’injure que cet ancien colon faisait à son caractère et à ses sentimens, en supposant qu’il eût pu se prêter à des machinations aussi perverses, pour trahir la cause de sa patrie et de ses concitoyens.

Mais, d’un côté, Pétion avait invité D. Lavaysse à venir au Port-au-Prince, et il avait correspondu avec lui après l’avoir admis en qualité d’agent du gouvernement français ; de l’autre, en prenant lecture des instructions du ministre de la marine, il reconnut que cet agent les avait écartées de son chef, pour ne lui proposer que ce que le président lui-même trouvait assez naturel de la part de ce gouvernement. La stricte équité, toujours bonne conseillère en politique ainsi qu’en toutes choses, exigeait donc qu’il ne considérât pas D. Lavaysse comme un espion, qu’il ne le traitât pas comme tel ; mais il se devait à lui-même, de le renvoyer immédiatement, de lui signifier de partir.

En conséquence de cette résolution qui fait honneur à son caractère, Pétion chargea le docteur Mirambeau de lui intimer cette injonction, en lui communiquant les imprimés venus du Cap et lui disant que, convaincu maintenant des vues perfides du gouvernement français, il saurait mettre la République en état de se défendre contre ses embûches et ses armes. Cette mission, confiée au médecin qui soignait D. Lavaysse, était encore un ménagement dont le président usait envers lui, à cause de son état de faiblesse[48].

Aux premières paroles qui lui furent adressées, cet agent resta attéré ; il se crut perdu. Mais le médecin lui dit de se tranquilliser, qu’il a affaire à un chef d’État dont les nobles sentimens, dans tous les temps, sont une garantie pour son existence. D. Lavaysse, parcourant les imprimés du Cap, lui dit : « C’est exactement la copie des pièces que nous avons tous trois reçues du ministre de la marine ! » Et prenant les siennes, il les remit à M. Mirambeau en le chargeant de les apporter au président, de le remercier de toutes ses bontés, de lui exprimer toute sa gratitude, de lui donner l’assurance que, rendu en France, il se fera un devoir de parler de toutes les grandes qualités qu’il possède et qui le rendent digne de commander à des hommes libres dont il veut le bonheur. Il ajoute : « Je ferai savoir quelle est la véritable situation de la République d’Haïti, et quels sont les titres de ses citoyens à la justice de la France[49].

Pétion lui renvoya ses pièces manuscrites, après en avoir pris lecture. Le 2 décembre, D. Lavaysse partit du Port-au-Prince et se rendit à la Jamaïque.

Tandis que Christophe publiait un Plan général de défense pour son royaume, que le général Prévost publiait aussi un écrit intitulé : Le Machiavélisme du cabinet français, pour exalter les populations du Nord et de l’Artibonite et les préparer à la guerre qui menaçait Haïti[50], Pétion proclamait son adresse au peuple et à l’armée. La voici :

« Jamais il ne se présenta une époque plus intéressante dans les fastes de la République, que celle dont vous venez d’être les témoins, et où le caractère national devait se manifester d’une manière plus magnanime.

Haïtiens, nous avons combattu depuis vingt-quatre années pour nos droits, notre liberté. Notre indépendance a été le fruit de nos travaux : sans elle, point de sécurité, point de garantie de notre régénération. Déjà connus par notre réputation militaire et des qualités honorables, les yeux sont ouverts sur nous, et l’on attend le résultat de notre conduite : elle sera un exemple pour la postérité. Je ne rappellerai aucun de ces traits glorieux qui ont distingué les hommes qui se sont immortalisés en soutenant la liberté : l’histoire ne les a pas oubliés, elle en perpétuera la mémoire.

Je parle à un peuple enflammé des rayons les plus purs du patriotisme, libre de fait et de droit, et qui ne cessera de montrer à l’univers qu’il en est digne. Grandeur, générosité, sont les élémens naturels du patriote. J’ai toujours reconnu en vous ces nobles qualités, et je viens d’en acquérir une nouvelle preuve dont je m’honore de vous témoigner l’expression la plus vive de mon cœur.

La France a fait la paix. Elle réclame des droits sur Saint-Domingue : elle les a perdus pour toujours sur Haïti, et c’est aux Français eux-mêmes qu’elle doit cette perte. Elle a voulu cependant les faire revivre, et a préféré employer la conciliation à des armes qui seront toujours impuissantes. Un agent s’est présenté : le général Dauxion Lavaysse ; vous l’avez reçu, accueilli ; il a joui des droits sacrés de l’hospitalité et a vécu avec confiance au milieu de vous ; il vous a parlé le langage de sa mission : éloigné de deux mille lieues de sa patrie, il a représenté avec chaleur les prétentions de son gouvernement et n’a été arrêté par aucune considération.

Vos chefs et vos magistrats ont été appelés et consultés, ils ont écouté avec calme les propositions de la France. Un gouvernement fort et établi sur les bases solides de la justice et de la raison peut tout entendre et sait également tout discerner. Ces propositions étaient incompatibles avec vos principes et vos institutions ; elles ont été unanimement rejetées : ainsi le seront toutes celles qui tendraient à vous faire rétrograder dans la carrière que vous avez parcourue.

Ne craignant pas la guerre, vous avez voulu prouver que vous désiriez la paix et éviter à vos familles, à vos enfans, ce qu’elle entraîne d’affligeant après elle, en offrant des sacrifices pécuniaires, pour imposer silence à vos persécuteurs dont les cris et les plaintes importunent le trône français, pour la restauration de biens qu’ils craindraient d’aborder, s’ils pouvaient se convaincre que ces biens seraient, à leur approche, transformés en cendres brûlantes. Vos chefs, dépositaires de vos intentions généralement exprimées, surtout depuis la paix continentale, en ont fait la proposition généreuse en votre nom, Elle vous honore et donnera l’idée de votre sagesse, autant qu’elle fera craindre d’exciter votre ressentiment[51].

Haïtiens, vous avez fait ce que vous avez dû faire. Le droit des armes a mis le pays dans vos mains, il est votre propriété irrévocable, et vous êtes les maîtres de faire tel usage que vous voulez de ce qui vous appartient.

Les nations, par un accord mutuel entre elles et dont elles ne s’écartent jamais, respectent le droit des gens. Le caractère d’un Envoyé est toujours sacré, ses intentions fussent-elles des plus coupables. Le général Dauxion Lavaysse est parti, sa mission étant finie. Vous n’aurez pas à vous reprocher d’avoir manqué à ce que vous vous devez à vous-mêmes. Vous n’avez pas violé ce principe fondamental, qui établit parmi les gouvernemens ces communications nécessaires pour leurs relations politiques. Vous vous êtes rendus estimables à vos propres yeux, vous êtes dignes de l’être aux yeux des nations.

La victoire accompagne toujours une cause juste. C’est vous dire qu’elle vous est assurée, si l’on prétend vous troubler. Dans ce cas, vous me verrez toujours à votre tête, fier de vous y conduire ou de périr avec vous. Quel que soit le sort que le ciel nous destine, nous devons nous y préparer. C’est aux chefs dont l’autorité paternelle vous dirige dans les arrondissemens dont le commandement leur est confié, à établir des retraites assurées aux habitans dans l’intérieur de nos montagnes, à employer pour cela les ouvriers qui sont sous leurs ordres. C’est encore à eux à multiplier les plantations de vivres de toute espèce. C’est aux magistrats, aux juges de paix, à recommander l’union, la concorde, l’amour du travail et la confiance parmi leurs concitoyens. La République compte que chacun fera son devoir : j’en donnerai l’exemple.

J’ai ordonné l’impression des pièces relatives aux communications faites par le gouvernement français ; elles seront mises sous vos yeux à la suite des présentes. Vous verrez ce qu’on vous propose, et ce que vous deviez répondre. »


Cet acte judicieux donna encore une fois la mesure du caractère magnanime de Pétion. Il posa pour son pays, les vrais principes qui doivent être observés dans les relations internationales, et qui y furent constamment suivis par la suite.

Lorsqu’un chef gouverne ses concitoyens d’après leur volonté et suivant les règles de la justice, il prend confiance en lui-même pour n’agir que dans leur intérêt, parce qu’il se persuade, avec raison, qu’il possède aussi leur confiance. Ses résolutions deviennent d’autant plus respectables, qu’il est assuré de marcher d’accord avec eux.

Celles que prit Pétion en cette circonstance solennelle, quoique basées sur sa modération habituelle, ne prouvent pas moins sa détermination de défendre l’indépendance et la souveraineté d’Haïti, si elles venaient à être attaquées par la France ; et sa proclamation devint un véritable Manifeste à l’adresse de cette puissance et de toutes autres. Désormais, le gouvernement français savait ce qu’il pouvait espérer de la République, dont le premier magistrat déclara au monde, que « la France a perdu pour toujours ses droits sur Haïti. »

Certes, — et ce n’est pas nous qui le nierons, — Christophe ne fut pas moins déterminé que Pétion, à défendre les droits du pays. Il servit utilement sa cause, en saisissant les papiers de l’agent envoyé auprès de lui, en, faisant publier les instructions qui lui furent données par le ministre français ; car, sans cette saisie et cette publication, on n’eût pu croire aux prétentions absurdes de cet ancien colon, — de rétablir les choses a Haïti comme avant 1789, — au machiavélisme qu’il voulait employer pour parvenir à cet odieux résultat.

Mais, il restera toujours cette différence entre Christophe et Pétion : que si l’un et l’autre invitèrent les deux agents à venir auprès d’eux, du moins Christophe tendit un piège à Franco de Médina et le fit mourir sans nulle pitié, tandis que Pétion agit équitablement en renvoyant D. Lavaysse sain et sauf. Du reste, chacun de ces chefs procéda selon son naturel, ses lumières et les idées qu’il professait sur l’exercice du pouvoir : — l’un, employant toujours la violence qui mène au crime ; — l’autre, la modération qui conseille ce qui est juste et humain.

La connaissance acquise des vues et des desseins du gouvernement français sur Haïti, du but qu’il se proposait d’atteindre, mit toute la Nation haïtienne sur pied pour se préparer à la guerre, tant dans le Royaume que dans la République. Les chefs de ces deux États ne négligèrent rien à cet effet, et ils furent secondés par leurs lieutenans.

Pétion fit réimprimer les actes de 1804 à des milliers d’exemplaires qui furent envoyés dans les arrondissemens pour être distribués à tous les citoyens : ces actes réveillèrent le feu sacré de cette fameuse époque[52].

Dans le chapitre suivant, on verra comment et pourquoi « cette montagne accoucha d’une souris. »

  1. Extrait du Télégraphe, du 23 janvier 1814.
  2. La loi du 24 août 1808 établissait la contrainte par corps, « pour billets à ordre consentis pour valeur reçue comptant et portant hypothèque. » Probablement, le tribunal d’appel reconnut que cette clause n’était pas mentionnée dans le billet souscrit par l’Anglais.
  3. Le lecteur nous saura gré, sans doute, de n’avoir nommé aucune de ces personnes. Quand l’histoire peint les mœurs d’une époque, il suffit qu’elle relate les faits pour que l’on comprenne l’état des choses, et l’influence que ces faits exercent sur la société.
  4. Le colonel Lepage commandait celui de Tiburon et le 19e régiment.
  5. C’était son propre portrait que Pétion faisait dans ces recommandations.
  6. Au mois d’août suivant, le colonel César Novelet, l’un des fameux insurgés, s’étant soumis, Pétion lui écrivit pour l’en féliciter et rengager a bien cultiver la concession de terre qu’il obtint avec la confirmation de son grade. Honoré par ce témoignage de bienveillance du chef de l’État, César Novelet porta d’autres insurgés à se soumettre au général Bazelais. Dès le 17 juillet, le Télégraphe constatait les heureux effets des instructions de Pétion à ce général.
  7. On verra que Boyer lui-même fit cet aveu, dans les instructions qu’il donna aux généraux qui entrèrent en campagne contre les insurgés, en 1819.
  8. Pas un marin haïtien n’était capable d’y conduire le Coureur et le Conquérant.
  9. On a vu au Port-au-Prince le bon effet du séjour de quelques ouvriers Allemands qui ont enseigné aux Haïtiens leur métier d’ébéniste : on y fabrique depuis longtemps des meubles en acajou, comme a l’étranger. Des jardiniers Français ont prouvé aussi que des agrémens peuvent être ajoutés à la culture du sol si riche, si fertile d’Haïti. Et les docteurs Stewart, au Cap, Cévest, au Port-au-Prince, n’ont-ils pas enseigné la chirurgie et la médecine a des Haïtiens, avec profit pour le pays ?
  10. Garbage s’embarqua sur la Confiance qui se rendit avec le Dromadaire à Port-Royal de la Jamaïque, afin de se placer sous la protection des navires de guerre anglais qui conduisaient un convoi en Europe. Cet envoyé fut accueilli à Kingston par le duc de Manchester, gouverneur de la Jamaïque. La Grande-Bretagne et les États-Unis étaient en guerre, et ce n’est pas a cause de ces derniers que Pétion prit cette précaution, mais par apport aux navires français.
  11. Peltier, émigré, publiait depuis longtemps a Londres un journal intitulé l’Ambigu  ; il y défendait la cause des Bourbons contre Napoléon et la France révolutionnaire. Dès 1807, Christophe lui envoyait de l’argent, dont il avait toujours besoin, pour qu’il prônât son gouvernement à l’exclusion de celui de Pétion. Il inséra la lettre de Prévost dans l’Ambigu  : Placide Justin la cite tout entière, p. 468.
  12. Les propositions justes et raisonnables dont il s’agit, consistaient à offrir à la France, 10 pour cent de la valeur des biens des colons. Peltier reçut l’autorisation de les faire, par un acte distinct de la lettre de Prévost, destinée à être publiée. Si la France avait admis cette base, Christophe eût nommé quelqu’un pour le traité. — J’ai eu connaissance de ce fait par des documens que j’ai vus.
  13. Huit jours avant que Christophe lit écrire à Peltier par Prévost, le 2 juin, Isaac Louverture et son frère Placide adressèrent une lettre à Louis XVIII, pour réclamer de son gouvernement de faire payer à la famille de Toussaint Louverture, la modique pension qui lui était allouée et dont le payement était suspendu depuis quatre mois. Cette lettre est de la main d’Isaac. Il rappelait au Roi, que son père avait fait fleurir une des colonies de la France, et il terminait cette lettre par ces paroles :

    « L’Amérique et l’Europe ont donné des louanges à sa noble conduite envers tous vos sujets ; et si une fatale catastrophe n’avait point interrompu le cours de ses travaux, il aurait eu aujourd’hui la gloire de remettre la Reine de l’Archipel américain a son Seigneur légitime. »

    J’ai vu ce document dans les cartons du ministère de la marine qu’il m’a été permis de consulter, et je le cite comme pièce historique. Il prouve qu’Isaac fut toujours constant dans son dévouement à la France, et l’on doit respecter un tel sentiment fondé sur ses convictions.

  14. Outre les concessions de terrains que les officiers de l’armée reçurent dans les campagnes, ils eurent la faculté d’acheter, à bas prix, les maisons ou portions de maisons des villes qui leur servaient de logement.
  15. Les magistrats de l’ordre judiciaire ne reçurent leurs dons nationaux que par la loi du 23 décembre suivant, sur la proposition du président en date du 1er octobre.
  16. D. Lavaysse avait été membre de la Convention nationale ; ensuite, il voyagea dans l’Amérique méridionale. De retour en France, il publia un livre où il émit des opinions libérales à propos de l’esclavage. À la chute de l’Empire, il servait dans l’armée du Vice-Rot d’Italie.

    Dravermann, négociant à Bordeaux, épousa une fille (blanche) de Bernard Borgella, père du général Borgella : il venait donc se présenter en qualité de beau-frère de ce dernier. On verra que des trois agens, il fut celui qui tira mieux son épingle du jeu, non comme agent, mais comme négociant. C’était un vieillard de 70 ans.

    Agoustino Franco de Médina était cet Espagnol qui avait commandé Saint-Yague sous les ordres du général Ferrand, et qui suivit les Français à l’évacuation de Santo-Domingo, en 1809.

  17. Pétion reçut, en effet, des lettres de Londres a ce sujet : le général Hodgson et Lyon lui donnèrent également avis de ce qu’ils avaient appris. Leurs conseils a D. Lavaysse étaient dans ses intérêts personnels, — pour éviter le sort d’un espion.
  18. Pendant que D. Lavaysse faisait ses ouvertures a Pétion, le fameux Desfourneaux qui ne fut connu a Saint-Domingue que par des défaites, devenu membre de la chambre des députés en France, y présentait un rapport, le 16 septembre, sur des pétitions des colons ; il y concluait a inviter le Roi de faire une expédition contre Haïti, pour les rétablir dans leurs biens et leur restituer leurs esclaves. Selon lui, rien n’était plus facile, car Pétion et Christophe s’empresseraient de reconnaître la souveraineté du Roi légitime de la France ; et au besoin, la conquête de la colonie se ferait en peu de temps. Desfourneaux semblait viser au commandement en chef de l’expédition.
  19. La mission secrète de M. Liot n’avait pu être ignorée au ministère de la marine ; il a dû y faire son rapport. Mais Malouet se méprit sans doute sur l’accueil qu’il reçut dé Pétion, fondé sur ce qu’il avait été connu dans le pays pour un homme sans préjugés : c’est pourquoi il aura envoyé D. Lavaysse, chef de la mission, auprès de Pétion, en présumant encore qu’étant mulâtre, ce dernier eût été plus facile à gagner.
  20. On voit, par ces mots, que l’idée d’une Ordonnance royale fut adoptée dès lors, pour toutes concessions que les Bourbons voudraient faire aux Haïtiens. Ils avaient octroyé la charte de 1814 à la France, en vertu du droit divin ; ils ne voulaient pas agir autrement à l’égard d’Haïti : un traité formel eût blessé la dignité royale. De là l’ordonnance de 1825.
  21. Ces dernières expressions avaient paru dans l’écrit signé H. Henry.
  22. La mission de Garbage admettait cette probabilité, de même que la lettre de Prévost à Peltier.
  23. D. Lavaysse ayant été membre de la Convention, on a dit même du Comité, de salut public, avait peut-être voté la liberté générale des noirs dans la séance du 4 février 1794. On ne peut donc savoir si, intérieurement, apprenant l’état réel des choses en Haïti, il ne voulut pas donner un avertissement aux Haïtiens, par son aveu sur le but de la réserve relative a la traite des noirs. Dans tous les cas, son langage menaçant envers Christophe et Pétion était plus digne de son pays que s’il se fût présenté à eux en espion. Il faut que l’on sache aussi, qu’arrivé à Kingston, il eut une copie de la circulaire du 23 juillet que Pétion adressa au général Marion, aux Cayes, comme aux autres généraux ; il l’adressa au ministre de la marine par Dravermann ; et en cela, il voulait se justifier d’avoir écarté ses instructions. Il n’a pas dit comment il a pu avoir cette copie.
  24. Cette lettre fut apportée à Christophe par Montorsier, Français qui faisait ses affaires à la Jamaïque. Il fit emprisonner ce malheureux et ordonna de le tuer peu après. Tout l’équipage du navire venant de cette lie fut aussi mis en prison : des imprimés du Cap ont publié ces faits.
  25. Dans ses Mémoires de 1843, B. Inginac prétend que ce fut d’après ses conseils que Pétion rendit cet arrêté. Nous ne pouvons prouver le contraire, et il en était capable.
  26. D. Lavaysse vint sur le navire de Pierre Pradères, Français établi au Port-au-Prince, qui faisait le commerce avec la Jamaïque, et dont nous avons déjà parlé au 7e volume de cet ouvrage. Étant à Kingston, Pradères voyait les anciens colons et les trois agents de la France, et il tint Pétion avisé de tout ce qu’il apprit d’eux : son dévouement au président et à la République ne se démentit jamais ; car, par la suite, il rendit bien d’autres services à Haïti.
  27. Cet agent n’était que colonel, mais il avait pris le titre de général, et on le croyait.
  28. J’ai acquis la conviction que D. Lavaysse a écrit de sa propre main les lignes suivantes, dans un rapport que j’ai lu, adressé au ministre de la marine :

    « Pétion est un homme de beaucoup d’esprit ; il écrit bien. Il professe le républicanisme d’un Washington ou d’un Jefferson, et vit sans faste dans son palais comme dans ses vêtemens. Dans ses rapports avec ses administrés, il est plutôt un père qu’un chef, qui emploie la persuasion pour exercer son autorité : il ne fait rien sans consulter le conseil de la République qu’il gouverne. »

  29. Par les propositions consignées dans sa note, D. Lavaysse fît preuve de plus de bon sens que le ministre Malouet et sa bureaucratie. Après avoir eu un entretien avec Pétion, il comprenait d’ailleurs que la souveraineté de la France était la seule chose qu’il pût essayer de faire admettre, si toutefois il n’agit pas uniquement pour l’acquit de sa conscience.
  30. Ne pouvant monter a cheval, par sa faiblesse, D. Lavaysse alla en calèche découverte au champ de Mars, pendant que Pétion passait l’inspection des troupes ; mais il ne leur fut pas présenté.
  31. Ces injures étaient a l’adresse de Robert Sutherland, de Salter, etc., négocians anglais qui se montraient, il est vrai, quelque peu jaloux d’un arrangement quelconque entre la France et Haïti, à cause de la concurrence qu’ils prévoyaient.
  32. Voyez ce que M. Madiou dit a ce sujet, dans l’Histoire d’Haïti, t. 3, p. 113. Cet auteur a résumé en peu de mots les réclamations dont il s’agit. Ce fut le langage de l’Opposition qui commença à poindre contre Boyer, après la Réunion du Nord. Avant la mort de Pétion, et jusqu’à 1825, personne ne disait rien contre l’indemnité. En 1824, Boyer a eu même, pour y consentir, l’assentiment par écrit des sénateurs, des généraux et de la plupart des fonctionnaires publics. Mais les termes de l’Ordonnance de 1825 blessèrent la dignité nationale, et l’on se manifesta contre l’indemnité dictée par une ordonnance au lieu d’être consentie par un traité. Alors, l’Opposition avait grandi ; elle exploita ce sentiment de mécontentement.
  33. Par l’art. 4 de l’arrêté du 7 février 1804, Dessalines confisqua, au profit de l’armée indigène, les denrées existantes sur les biens des indigènes qui étaient dans les villes et bourgs avec les Français, en l’an XI (année 1802 a 1803), comme une sorte de contribution de guerre ; mais il respecta ces biens fonciers, ces propriétés : il ne pouvait pas les confisquer.

    Par une note diplomatique, en 1831, Louis-Philippe a fait dire à Boyer : « Si l’indemnité était le prix de la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti, le gouvernement du Roi, autant par égard pour la Nation haïtienne que par respect pour les droits des peuples, eût pu y renoncer ; mais elle a été consentie pour les propriétés privées, etc. »

    Ces paroles sont la justification de l’indépendance proclamée par les Haïtiens : elles honorent le monarque qui les a dictées autant que la grande nation qu’il gouvernait.

  34. Le bon sens et la droiture veulent que l’on reconnaisse, que les colons possédaient leurs terres aux mêmes droits de concessions par le gouvernement colonial, que la classe intermédiaire qui en possédait aussi de cette manière, ou par les libéralités des colons envers leurs femmes et leurs enfans de la race noire, ou par acquisition a titre onéreux.

    On avait employé la violence et la force pour transporter des Africains et les rendre esclaves a Saint-Domingue. Aussi, eux et leurs descendans ont pu légitimement user des mêmes moyens contre leurs oppresseurs, afin de jouir de leur libellé naturelle : ils ont eu encore le droit d’en user pour exercer la liberté civile et politique.

  35. Lorsque l’Espagne reconnut l’indépendance nationale du Mexique, par l’art. 7 du traité conclu entre eux, le 28 octobre 1836, il fut dit : que le Mexique n’ayant confisqué aucunes propriétés des Espagnols, admis d’ailleurs à en posséder sur son territoire, l’Espagne ne réclamait non plus aucune indemnité à cette république. Donc, s’il y avait eu des confiscations de propriétés, le Mexique eût été obligé de payer une indemnité.
  36. La preuve que la confiscation fut déterminée par l’exclusion des colons, résulte encore de ce que les blancs épargnés et conservés en 1804 gardèrent les propriétés qu’ils possédaient et purent en acquérir d’autres, a titre d’Haïtiens.
  37. De son côté, Christophe en appelait à la philanthropie de Louis XVIII, en proposant le rétablissement des relations commerciales et disant qu’il écoulerait toutes proposition justes et raisonnables, faisant même offrir une base d’indemnités.
  38. Expressions de l’Empereur Napoléon à Sainte-Hélène. Voyez la note mise à la page 82 du 1er volume de cet ouvrage.
  39. Si notre argumentation paraît sensée au lecteur, il doit reconnaître aussi l’avantage que présentait, pour le peuple haïtien, le système politique de Pétion comparé à celui de Christophe. Pétion rendait chaque citoyen intéressé à la défense du pays, pour la liberté et la propriété maintenues en faveur de tous. Christophe, en violentant ces deux droits par son régime monarchique excessivement oppressif, eût rendu les Haïtiens soumis a ses ordres, indifférons à leur sort, si leur propre énergie n’était pas aussi vivace qu’en 1804, quand il s’agissait de la France.
  40. Cela ne résulte pas des pièces publiées par Christophe, mais ces faits sont vrais.

    Des traditions orales erronées m’ont porté à dire que F. de Médina avait fait arrêter et livrer Etienne Albert à Christophe, après qu’il se fût évadé du Nord. (Voyez la note de la page 112 du 7e volume.) Mieux informé, je rectifie aujourd’hui cette erreur. Le fait vrai, c’est qu’Etienne Albert et d’autres hommes de couleur évadés avec lui, furent attaqués dans l’Est où ils s’étaient rendus : ils se battirent, et cet officier, blessé dans le combat, mourut de sa blessure. Ce résultat ne servit pas moins la cause de Christophe, qui en sut bon gré, alors, a F. de Médina.

  41. L’île de Roatan ou ailleurs, à Madagascar, par exemple, ou au fond de la mer ! C’était, de la part de Malouet, une réminiscence de la déportation des infortunés noirs-suisses, en 1791, contre laquelle Pétion, âgé de 21 ans, protesta de toute l’énergie de son âme. Cette île de Roatan est située dans la baie de Honduras, a 10 lieues de ces côtes.
  42. Par son teint, Borgella ressemblait à un blanc ; mais Pétion avait la couleur d’un brun foncé. Jugez donc de l’absurdité du projet du ministre-colon !
  43. Avant l’arrivée rie Rigaud aux Cayes, Tapiau était parti pour l’étranger où il avait des affaires d’intérêt : dans les relations des faits passés en 1810, à l’occasion de la scission du Sud. Il a été fait mention de son absence du pays a cette époque. — Tome 7 de cet ouvrage, page 364, dans une note.
  44. On peut se rappeler l’usage que Pétion fit d’une lettre qu’il reçut de ce général, en 1807. Voyez tome 6, page 545.
  45. Cette tenture de deuil était une parodie de ce que fit le cruel Rochambeau, dans un bal qu’il donna au Port-au-Prince, en 1803.
  46. Corneille Brelle, prêtre français, dut prévoir en ce moment sa propre immolation par une mort entourée de circonstances aussi effroyables ; car il fut condamné quelque temps après à périr de faim dans un cachot.
  47. Nous puisons tous ces faits dans un imprimé du Cap.
  48. « Christophe… envoya tout à Pétion : celui-ci, qui avait déjà rompu avec D. Lavaysse, lui en présenta le recueil. Dauxion avoua les pièces. Pétion ne voulant pas abuser de la position de cet agent ministériel, ni exercer le droit rigoureux de le traiter en espion, se contenta de lui notifier que désormais les intentions de la France étant connues, la République d’Haïti allait se préparer à la défense… » — Négociations entre la France et Saint-Domingue, par Wallez, publiées à Paris, en 1826.
  49. J’ai entendu le docteur Mirambeau raconter son entretien avec D. Lavaysse. Cet agent fit effectivement un rapport favorable à Pétion et à la République, mais on ne voulut pas l’écouter. Il fut disgracié, pour avoir agi autrement que ne lui prescrivaient ses instructions. Sabourin et Inginac le voyaient souvent ; et du Port-au-Prince il écrivait au ministre de la marine. Dans une de ses lettres, il a dit d’Inginac : « C’est un homme très-fin et très-habile. »
  50. Vastey publia un écrit intitulé : Le système colonial dévoilé ; Prézeau, un autre en réfutation de la lettre de D. Lavaysse à Christophe ; Dupuy, deux autres réfutant également le pamphlet de H. Henry.
  51. D. Lavaysse a rapporté au ministre de la marine ces paroles de Pétion :

    « Quoique les colons aient été nos tyrans et ne respirent que vengeance, nous voulons être plus généreux que vos acquéreurs de biens nationaux, et nous consentirons à leur payer une indemnité pour leurs anciennes propriétés foncières… Des navires marchands sont les meilleurs négociateurs que vous puissiez nous envoyer. »

  52. Le 30 décembre, le général Bazelais fit savoir au président, que J. -B. Lagarde, insurgé encore insoumis, lui avait écrit qu’a l’apparition des Français, il se rangerait sous les drapeaux de la République, pour les combattre. S’il avait eu le bon sens de se soumettre alors, il n’aurait pas été la victime de Goman.