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chapitre xviii.


Faits divers de la vie militaire de J.-M. Borgella.


Après le départ de Polvérel et Sonthonax pour la France, en juin 1794, l’adjudant-général Montbrun, ayant repris l’exercice de ses fonctions de gouverneur général de l’Ouest, s’empressa de réorganiser et de recruter la force militaire de cette province. Elle consistait principalement dans la légion de l’Ouest dont il donna le commandement à Bauvais, qui n’était auparavant que colonel d’infanterie sans emploi. Il comprit dans l’organisation de ce corps, comme à sa formation, l’infanterie, l’artillerie et la cavalerie ; la gendarmerie commandée par Marc Borno forma cette dernière arme dont le commandement supérieur lui fut donné, et Borgella devint le premier capitaine de ces dragons.

Peu après, Marc Borno obtint de Montbrun un permis pour aller visiter son ami Doyon aîné, au Petit-Trou, et il mena Borgella avec lui. Ils y étaient encore, quand ils apprirent que la mésintelligence avait éclaté entre Montbrun et Bauvais : cette circonstance les ramena à Jacmel. Quand Rigaudy vint décider contre Montbrun, il emmena Marc Borno avec lui, dans le dessein qu’il avait formé de réunir un conseil d’officiers supérieurs pour opérer l’arrestation de Montbrun, et Borgella resta à Jacmel à la tête des dragons.

Appelé par les hommes de couleur de Léogane, et voulant reprendre cette ville aux mains des Anglais, Rigaud, sur la demande de Marc Borno, écrivit à Bauvais de lui envoyer Borgella avec sa compagnie de dragons. Soit que Bauvais trouvât qu’il n’était pas convenable de détacher ainsi les deux officiers supérieurs des dragons, soit qu’il fût mécontent de ce choix, de cette distinction en faveur de Borgella, il en marqua une mauvaise humeur à ce dernier, tout en cédant, cependant, à la demande de Rigaud. Borgella ayant voulu amener un des trompettes du corps, il s’y refusa obstinément ; et cet officier fut à son tour mécontent de ce refus injuste et inutile.

Dans la prise de Léogane, il combattait contre le poste Bineau, où il reçut la décharge, au poignet droit, d’un fusil entièrement chargé à plomb. Après ce succès de Rigaud, il nomma Marc Borno commandant de la place de Léogane, et Borgella fut reconnu capitaine commandant de tout le corps des dragons qui s’y réunit.

À la tête de ce corps, il prit part souvent aux combats livrés aux Anglais, notamment au siège du fort Bizoton et au carrefour Truitier, où il se distingua par sa bravoure. Sa réputation se fortifia aux yeux de ses camarades et de ses chefs.

Le 2 août 1 795, Marc Borno étant mort de maladie à Léogane, cet événement malheureux, qui enlevait aux républicains un officier distingué, fut pour Borgella une cause de vif chagrin, à raison de l’estime et de l’attachement qu’il lui vouait. Il obtint un permis de Renaud Desruisseaux qui succéda à Marc Borno, et se rendit à Miragoane auprès de plusieurs de ses intimes amis, Renaud Ferrier, Cochin, etc. Bientôt il tomba malade, et il l’était encore quand il reçut une lettre de Renaud Desruisseaux, qui lui mandait les dispositions faites par les Anglais pour venir attaquer Léogane. Il sentit que le devoir l’appelait à la tête des dragons, et il s’y rendit. Au moment où l’ennemi approchait de la place, il se porta à la découverte avec quelques hommes ; et il poussa l’imprudence à tel point, qu’il faillit d’être fait prisonnier. Rentré dans la place, il coopéra vaillamment à repousser les Anglais, en se portant avec ses dragons sur tous les points attaqués.

Peu après, arriva au Cap l’agence présidée par Sonthonax. Elle fit demander à l’administration des finances de l’Ouest une somme de trois cent mille francs en espèces, outre les cafés qu’elle ordonna de prendre à Jacmel, pour servir aux dépenses du Nord. C’était dans le même temps où elle envoyait sa délégation aux Cayes, après avoir décrété l’arrestation de Pinchinat et déporté Villatte. Les citoyens de l’Ouest, de même que ceux du Sud, étaient signalés comme peu méritans de la France. Ces circonstances produisirent une fermentation dans l’esprit des militaires de la légion de l’Ouest, en garnison à Léogane ; ils manifestèrent leur mécontentement de l’envoi de la somme demandée, prétendant, non sans quelque raison, que les ressources de l’administration, mieux gérée dans l’Ouest et dans Sud, devaient servir à l’entretien des troupes qui s’y trouvaient, et que le Nord devait pourvoir aux besoins des troupes de cette localité : nouvel indice de la jalousie entre les provinces de la colonie. Mais Bauvais, inflexible sur le devoir militaire, soumis à l’autorité nationale, leur lança dos paroles extrêmement dures, surttout aux officiers. Pétion partageait le mécontentement de la légion de l’Ouest, et exerçait une grande influence sur tous ces jeunes hommes ; ayant une humeur portée à la gaîté malgré son esprit méditatif, il saisit cette circonstance pour faire niche à Bauvais : il les excita à s’opposer à l’envoi des fonds, et poussa Borgella surtout à se faire le chef de cette cabale[1]. Bauvais dénonça le fait à l’agence et désigna Borgella comme ayant tout dirigé. L’agence ordonna de le punir, et Bauvais y mit de la passion, à raison de ce qui s’était déjà passé à l’occasion de la marche contre Léogane : ce fut un nouveau motif pour Borgella d’être mécontent de ce général.

Une autre circonstance vint ajouter aux griefs du corps des dragons contre Bauvais. Il avait un frère nommé Benjamin, qui, lors de la prise du Port-au-Prince par les Anglais, y était resté avec eux au lieu de suivre la légion de l’Ouest : il était revenu ensuite à Léogane. Une place de lieutenant vint à vaquer dans la compagnie dont David-Troy était le sous-lieutenant, et elle lui revenait de droit. David-Troy était un officier de mérite, excellent citoyen, qui avait beaucoup aidé Bauvais, par son courage, à se retirer du Mirebalais, en janvier 1794, en présence des Espagnols. Bauvais, poussé au népotisme, nomma son frère Benjamin à cette place de lieutenant. Borgella était l’intime ami de David-Troy : chef du corps des dragons, il assembla ses officiers, et ils adressèrent collectivement une lettre à Bauvais, où leurs réclamations étaient exprimées avec amertume. Mais Bauvais, irrité, ne persista pas moins dans sa résolution de maintenir son frère dans cette compagnie. Le corps des dragons considéra cette mesure comme une injustice, et fut dès-lors entièrement désaffectionné à Bauvais.

Peu de temps après, Borgella reçut ordre de Birot, commandant de la place de Léogane, d’aller à la tête d’un détachement des dragons, accompagner un convoi de vivres, vers le camp Grenier, près du Port-au-Prince. Chef du corps, il réclama contre cet ordre, prétendant que d’après la loi militaire, il devait marcher à la tête de son corps entier, et non à celle d’un détachement. Il fut en personne déclarer son refus formel à Birot, qui lui ordonna les arrêts au fort Ça-Ira. Ce fut une occasion pour David-Troy de se plaindre publiquement, de ce qu’il considérait comme une injustice de la part de Birot, qui l’envoya aussi aux arrêts et qui en informa Bauvais, alors à Jacmel. Bauvais, plus sévère, ordonna de les transférer en prison. Ils y rencontrèrent B. Inginac qui venait d’être capturé sur un navire anglais[2]. Alors, Pétion leur dit de demander à être jugés par un conseil de guerre, et qu’il les y défendrait. Pour ne pas occasionner une affaire où la discipline militaire aurait pu recevoir une grave atteinte, ils ne déférèrent pas à l’avis de Pétion. Après une détention arbitraire de deux mois et demi (ce n’étaient plus des arrêts), ils furent remis en liberté. Mais ils résolurent, dès ce moment, de saisir la première occasion de passer dans le Sud, sous les ordres de Rigaud. Plusieurs des officiers des dragons, entre autres le brave Lamarre, lieutenant de la compagnie de Borgella, prirent aussi avec eux la même résolution.

Cependant, David-Troy, dégoûté de tant de vexations, conçut la malheureuse idée de s’empoisonner. Il écrivit un billet d’adieu à Borgella, où il lui disait les causes de la mort qu’il espérait atteindre, et le mit sur le lit de Borgella, chez qui il alla en son absence. En rentrant, Borgella l’ayant lu, accourut aussitôt chez David-Troy, qu’il trouva dans des spasmes affreux. Des médecins mandés promptement réussirent à le sauver. Dans cet état de prostration complète, David-Troy fut mis aussitôt en prison par ordre de Bauvais.

Les officiers de dragons qui s’étaient promis de passer dans le Sud, subornèrent le geôlier et firent évader David-Troy. Borgella et eux tous, suivis d’une quarantaine de dragons, quittèrent Léogane et se rendirent au Petit-Goave, placé sous les ordres de Rigaud. De là, ils écrivirent une lettre à T. Louverture, général en chef, pour lui expliquer les motifs de la résolution qu’ils avaient prise, en relatant tous les faits dont ils se plaignaient du général Bauvais.

Ce général fut sans doute l’un des plus beaux caractères qui se soient montrés parmi les hommes de cette époque ; mais avec toutes les qualités d’un homme de bien, d’un militaire éminent, il s’est attiré de justes reproches, par une inflexibilité de principes peu convenable dans un temps de révolution. Étant d’un âge plus avancé que la plupart de ses compagnons, il ne savait pas se montrer assez conciliant envers ces jeunes hommes dont l’imagination était ardente, et qui se pliaient difficilement aux sévères exigences de la discipline militaire : de là, la préférence qu’obtint sur lui le général Rigaud qui, plus ambitieux, sut séduire ces jeunes courages par des dehors plus flatteurs, et par une condescendance que commandaient les circonstances. On obéissait par devoir à Bauvais, mais on était dévoué à Rigaud.

Pendant son séjour au Petit-Goave, Borgella, capitaine, eut plusieurs fois le commandement intérimaire de cette place, en l’absence de Faubert qui en était le titulaire.

Peu de semaines après le départ d’Hédouville, Borgella fut appelé aux Cayes avec David-Troy. Borgella fut promu par Rigaud au grade de chef d’escadron, commandant de son escorte, et David-Troy fut nommé capitaine, commandant la garde de police des Cayes. Lamarre devint ensuite capitaine d’une compagnie de cette escorte de Rigaud.

On voit dans ces différentes circonstances, les causes de l’intimité qui exista plus tard entre Pétion, Borgella, David-Troy, Lamarre, qui, tous, fournirent une si belle carrière dans nos annales politiques et guerrières. Nous les retrouverons plus d’une fois ensemble dans nos luttes contre l’étranger, dans nos divisions intestines, concourant à la fondation de notre patrie, à sa conservation au profit de la postérité haïtienne, et nous signalerons les actions héroïques qui les distinguèrent entre tant d’autres hommes de cette génération.


FIN DU TOME TROISIÈME.
  1. Ce fait d’opposition à l’envoi des trois cent mille francs est mentionné dans le rapport de Marec.
  2. B. Inginac, devenu secrétaire général de la République d’Haïti. Là commencèrent ses liaisons d’amitié avec Borgella.