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Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Tome 2p. 394-444).

chapitre xiv.


Dispositions prises par Laveaux au Port-de-Paix. — Henri Perroud, ordonnateur des finances. — Propositions de Whitelocke et de James Grant à Laveaux. — Ses réponses. — Belle défense du Port-de-Paix par Laveaux. — Factions au Cap. — Origine des divisions entre Laveaux et Villatte. — Belle défense du Cap par Villatte. — Capitulation du Fort-Dauphin par Candy et Knappe. — Sort de Candy et de Knappe. — Préventions de Laveaux contre les mulâtres. — Soumission de Delair à Jean-Rabel. — Soumission de Bombarde. — Soumission de Chevalier et de Toussaint Louverture. — Examen des causes de cette soumission. — Caractère de Toussaint Louverture. — Examen de plusieurs brochures concernant sa soumission. — Réfutation d’un propos attribué à Villatte.


Nous avions laissé Laveaux au Port-de-Paix, à la mi-octobre 1793, et nous avons dit alors quel était l’embarras de sa position dans ce lieu, situé assez près du Môle déjà en la possession des Anglais, en présence de toutes les défections que la coalition de Saint-Marc entraîna dans le Nord, en faveur des Espagnols. Laveaux avait sous ses ordres le général Pageot, devenu commandant de la province du Nord, après que son chef fut devenu lui-même gouverneur général de Saint-Domingue par intérim, à la suite du départ de Lasalle.

Secondé avec dévouement par Pageot, le nouveau gouverneur dut néanmoins mettre en œuvre tout son patriotisme pour résister au torrent qui menaçait de le déborder. Sa correspondance avec les divers officiers qui commandaient quelques troupes dans différentes communes du Nord, avant la défection de ces communes, est un modèle de constance et de fidélité à son drapeau. À l’un d’eux il écrivait :

« Je ne puis vous envoyer ni hommes, ni munitions, ma garnison étant toute malade… Il serait déshonorant de quitter votre poste sans tirer un coup de fusil. Si, néanmoins, vous êtes forcés à la retraite, ne le faites qu’après la plus vigoureuse défense… Dût toute la colonie se rendre aux Anglais ou aux Espagnols, tenons bon ; conservons à la république un endroit où les forces qu’elle enverra sûrement pourront débarquer et trouver à la minute un lieu qui les reçoive. Pour moi, je ne me rendrai jamais. Les troupes que j’ai le bonheur de commander sont dans les mêmes sentimens. Vainement les ennemis croient-ils nous intimider, en menaçant de déployer contre nous des forces formidables : nous opposerons à ces forces notre courage, nos sermens, et s’il est nécessaire, nous périrons tous les armes à la main. Par ce moyen, nous remplirons nos sermens, nous emporterons les regrets de nos concitoyens, de tout ce qui compose notre patrie, et nous aurons l’estime de tous nos ennemis, qui diront : Ils ont préféré la mort à la trahison. Avec de tels principes, l’on meurt sans jamais avoir été vaincu. »

Quelle différence entre Laveaux et Lasalle ! Lorsqu’un chef montre de tels principes et de tels sentimens à ses subordonnés, s’il ne réussit pas à vaincre ses ennemis, s’il succombe, c’est du moins avec gloire.

Dans ce moment-là, Laveaux n’avait qu’environ deux milliers de poudre : les soldats européens, au nombre de six à sept cents, habitués à recevoir tout ce qui entretient les forces de l’homme qui combat, étaient dans le plus grand dénûment ; sans paie, sans souliers, ni chemises, ni vêtemens, ni savon, ni tabac, privés de viande, même dans les hôpitaux, ne buvant que de l’eau, comme leur général, celui-ci constatait dans une lettre aux commissaires civils, qu’ils étaient forcés de monter la garde pieds-nus comme les Africains : avantages que, par parenthèse, ces derniers avaient sur les autres, dans un pays hérissé de montagnes où ils peuvent vivre seulement de quelques racines, en buvant toujours de l’eau. Aussi ces soldats européens, égarés une ou deux fois par des agitateurs, déclarèrent-ils ne pas pouvoir travailler aux fortifications (ils ne refusaient pas de combattre), puisqu’ils n’étaient pas nourris. Laveaux et ses officiers ayant continué eux-mêmes le travail, ces braves soldats revinrent immédiatement de leur erreur.

Laveaux s’attacha encore, comme administrateur, à gagner les habitans par la sécurité de leurs personnes et de leurs propriétés, en intimidant les hommes qui étaient portés au désordre et au brigandage, dans un pays où les passions déchaînées avaient produit de si funestes résultats. C’est dans cette nécessité de sa position difficile, qu’il fît arrêter, juger militairement et fusiller Simon Gaulard, nègre ancien libre, et le mulâtre Jouneau, son ami, pour avoir assassiné François Lavaud, riche colon du Port-de-Paix, le même qui avait voulu acheter une goélette remplie de mulâtres, pour avoir, disait-il, le plaisir de couler bas ce bâtiment et de faire périr ces hommes. Ce crime venait d’être commis au Port-de-Paix, lorsque Sonthonax y arriva. Simon Gaulard se montra arrogant ; il commandait le camp Lacorne, et on lui imputa encore, ainsi qu’à Jonneau, le dessein de vouloir se ranger sous la domination britannique. Joseph, chef des noirs insurgés du Moustique, somma Laveaux de ne pas mettre à exécution le jugement porté contre les accusés, avec menaces de marcher contre le Port-de-Paix ; mais ce général l’envoya arrêter lui-même, et il subit le même sort que les autres.

Dans le temps où Sonthonax ordonnait à Laveaux, à Finiels et à d’autres commandans d’incendier et de saccager les lieux qu’ils seraient forcés d’abandonner, Laveaux s’honora en combattant cette funeste doctrine du commissaire civil en délire. Il écrivait à ces commandans :

« Inspirez à tous vos soldats que l’on fait plus dans les troubles intérieurs par une patience réfléchie que par a la violence qui, souvent, ne nous est dictée que par notre passion[1]. Je compte sur votre zèle et votre patriotisme, sur votre humanité envers tous les citoyens, sur votre courage contre les ennemis. Faites votre retraite avec prudence ; maintenez la discipline, empéchez le pillage : songez que vous êtes sur le territoire français. »

Evidemment, le militaire brave et humain l’emporta en cette circonstance sur l’homme politique au désespoir. Une si grande intelligence de la situation, réunie à tant de fermeté, gagna à Laveaux la confiance des habitans qui, à leur tour, facilitèrent sa tâche par leur bon esprit. Il y ajouta en nommant à la charge d’ordonnateur des finances, Henry Perroud, négociant au Port-de-Paix, en remplacement d’un nommé Rochefort qui s’était enfui auprès des Anglais, pour ne pas rendre ses comptes. Cet administrateur actif et vigilant ranima la culture en faisant bien traiter les noirs cultivateurs ; les produits de la terre lui donnèrent bientôt les moyens d’échange avec les Américains des États-Unis, dont les navires fréquentèrent dès lors le Port-de-Paix et apportèrent des subsistances et de la poudre pour la garnison : les habitans profitèrent de cet état de choses[2]. Une mention honorable est due ici au colon Labattut, commandant de la Tortue, pour sa sollicitude à ravitailler la place du Port-de-Paix en vivres du pays et en bestiaux.

On peut dire que ce concours de bonne volonté de toutes parts fut dû à la conduite du général Laveaux. Voyons comment il augmenta le dévouement de sa petite armée, pour lui et pour leur pays.


Whitelocke, pensant trouver en Laveaux un homme de la trempe de Lasalle ou de celle de Lapointe, lui adressa une lettre, le 9 février, où il essaya de le porter à la trahison par des considérations politiques, en y joignant une infâme proposition d’argent. Il lui disait :

« Monsieur, si l’on ne m’a pas trompé sur votre position actuelle, vous ne serez pas surpris de cette lettre ; vous savez parfaitement que l’intention de S. M. B. est d’employer les efforts les plus vigoureux pour prendre possession de Saint-Domingue ou de la partie qui n’est pas encore conquise par les Espagnols. J’attends incessamment des forces imposantes, et l’armée que je commande vient de recevoir un renfort considérable.

Vous êtes sans doute aussi informé, que tous ceux de la convention nationale de France qui avaient sanctionné la mesure d’envoyer à Saint-Domingue des commissaires civils, ont, en punition de ce crime, souffert une mort ignominieuse. Brissot, le chef de ce parti, a été accusé de trois crimes capitaux : le premier est celui d’avoir conseillé la mesure d’envoyer ici les commissaires civils…

« Je vous offre, et à votre troupe, les mêmes conditions qui ont été accordées au Môle, la conservation de tout ce qui vous appartient, en outre le rang qu’il plaira à la bonté du roi de vous accorder personnellement. J’ajoute de plus, pour récompenser la confiance que je vous demande pour le gouvernement sous lequel je sers, que la somme de cinq mille livres sterling, faisant celle de cinquante mille écus tournois, vous sera payée personnellement ou déposée à la banque d’Angleterre, à votre ordre, après que vous aurez remis la ville du Port-de-Paix, le fort, l’artillerie, les munitions, etc., dans leur intégrité, entre les mains de l’officier que je nommerai à cet effet, ainsi que les bâtimens armés qui pourraient être dans le port. »

Le 12 février, en envoyant cette lettre à Laveaux, le major James Grant lui en adressa une autre qu’il envoya par un officier en parlementaire. Dans celle-ci, on lui rappelait son ancienne noblesse (il était comte), et on l’informait que Polvérel avait nommé Montbrun, au gouvernement général de la province de l’Ouest, dans le but évident d’exciter sa jalousie.

Laveaux décacheta ces lettres en présence de ses troupes ; il leur en donna lecture, fît ses réponses qu’il leur communiqua de la même manière, et renvoya le parlementaire. Il disait à Whiteiocke :

« La probité et la délicatesse qui animent le cœur d’un Français républicain doivent vous avoir donné la conviction que nous respecterions votre parlementaire : les événemens n’influent jamais sur la générosité française.

Comme parmi nous, personne n’est distingué comme supérieur, faisant tous le devoir de soldat, j’ai considéré votre lettre comme adressée au premier soldat de l’armée, et comme je ne cache rien à mes camarades, elle a été ouverte et lue publiquement. Nous sommes tous animés d’un seul et même esprit, celui de nous défendre. Quelles que puissent être vos forces, nous ne nous rendrons jamais. À l’exemple des trois cents Spartiates qui sont morts à leur poste, après avoir terrassé une partie de leurs ennemis, nous défendrons le nôtre jusqu’à la mort… Je veux que mon armée me coupe la tête, si je deviens jamais un traître.

Permettez-moi, maintenant, de me plaindre à vous-même de l’indignité que vous m’avez faite, en me croyant assez vil, assez bas, assez infâme, pour imaginer que cette offre de cinquante mille écus n’exciterait pas tout mon ressentiment. En cela, vous vous êtes fait tort à vous-même. Je suis général ; jusqu’à présent, j’ai mérité de commander l’armée. Vous avez cherché à me déshonorer aux yeux de mes frères d’armes : c’est un outrage dont vous me devez une satisfaction personnelle ; je la demande au nom de l’honneur qui doit exister parmi les nations. En conséquence, avant qu’il y ait une action générale, je vous offre un combat singulier, jusqu’à ce que l’un de nous tombe ; je vous laisse le choix des armes, soit à pied, soit à cheval. Si je suis vainqueur, j’aurai prouvé que je suis digne de commander à des républicains ; si je succombe glorieusement, l’armée républicaine aura un autre chef beaucoup plus formidable, et chaque individu de l’armée imitera mon exemple. Votre qualité d’ennemi ne vous donnait pas, au nom de votre nation, le droit de me faire une insulte personnelle ; comme particulier, je vous demande satisfaction de l’injure que vous m’avez faite comme individu… Je vous invite à lire ma lettre avec la même publicité. »

Whitelocke se garda bien de cette publicité ; elle eût tourné à sa honte, si jamais un officier qui ose offrir de l’argent à son ennemi qu’il peut combattre, est susceptible de honte. Il n’accepta pas davantage le combat singulier.

À la partie de la lettre de Grant qui lui rappelait ses anciens titres de noblesse, Laveaux répondit : « Vous me promettez la conservation de tout ce qui m’appartient ? Vous n’aurez pas besoin de vous donner cet embarras ; mon butin esta l’uniforme de celui du soldat, ce qui me rend encore plus glorieux ; notre nourriture est la même… »

Si les Anglais estimèrent si peu le brave Laveaux, au point de ne lui offrir que cent cinquante mille francs pour une infamie ; ils portèrent plus haut ce tarif honteux, en s’adressant à Rigaud : ils offrirent à ce dernier trois millions de francs, qu’il refusa avec mépris pour les auteurs d’une telle proposition. Il est vrai que Laveaux était resserré dans l’étroit espace du Port-de-Paix, tandis que Rigaud leur avait déjà enlevé Léogane et qu’il se préparait à leur arracher Tiburon. N’importe le chiffre, l’action est aussi honteuse d’un côté, qu’elle est digne et honorable de l’autre.

Après avoir inutilement tenté leurs séductions auprès de Laveaux, les Anglais, ayant à leur suite les colons contre-révolutionnaires et les émigrés, essayèrent de le vaincre par la force des armes. Ils attaquèrent le Port-de-Paix par terre et par mer ; mais ils furent repousses avec pertes. Laveaux justifia sa lettre à Whitelocke ; celui-ci se vit contraint, dans une nouvelle lettre concernant l’échange des prisonniers, de rendre justice à la conduite noble et généreuse de Laveaux envers eux. Par sa noble résolution, le Français avait conquis l’estime de cet officier, appartenant à une nation dont la fierté n’est pas moins admirable. Son tort fut de juger de Laveaux, d’après les colons de Saint-Domingue.


Au moment où Sonthonax quittait le Cap pour aller dans l’Ouest, cette ville étai loin d’offrir le spectacle de l’union entre les citoyens de toutes couleurs, et de la subordination à ses ordres. Les blancs qui y restaient après le départ de Galbaud, avaient naturellement conservé leurs habitudes d’agitations incessantes ; se voyant supplantés en influence par les hommes de couleur, en force par les noirs nouveaux libres, ils se promirent de renouveler ce qu’ils ont toujours fait partout où ils ne pouvaient dominer : semer la division parmi leurs adversaires. De leur côté, les mulâtres qui virent Sonthonax nommer Péré, l’un d’eux, son délégué civil pour la province du Nord, et Villatte, chef militaire de la ville et de ses dépendances, durent se croire autorisés, par le commissaire lui-même, à diriger les affaires publiques. Enfin, les noirs, sentant leur force par leur nombre, se crurent des droits à y prendre part. Déjà même, avant le départ de Sonthonax, le 2 et le 4 octobre (il sortit du Cap le 10), Laveaux, commandant de la province alors, écrivait à ce commissaire que « les nègres méconnaissaient son caractère et voulaient que Pierrot eût le commandement du Cap. » Garran, qui nous l’apprend, ajoute : « Il est même présumable que la difficulté de faire plier sous l’autorité nationale la population de cette ville contribua, autant que la nécessité de porter des forces au Port-de-Paix, ou celle d’aller rétablir l’ordre dans la province de l’Ouest, à faire sortir du Cap Laveaux et Sonthonax ; les mêmes causes servirent sans doute à perpétuer leur éloignement, quoique Sonthonax n’eût annoncé qu’une absence d’environ un mois seulement. » Nous remarquons que c’est une erreur de dire, qu’il y avait nécessité d’aller rétablir l’ordre dans l’Ouest. Avant l’arrivée de Sonthonax, cette province était dans l’ordre qu’y avait établi Poivérel, en partant pour le Sud ; mais évidemment son collègue était à bout de ce que lui-même appela plus tard son charlatanisme.

Déjà même, en mars 1793, quand Sonthonax quitta le Cap pour rejoindre Poivérel, afin de soumettre le Port-au-Prince, la ville du Cap présentait le spectacle d’agitations intestines. « Dès le premier voyage de Sonthonax dans l’Ouest, dit Garran, avant la canonnade du Port-au-Prince (avant l’affaire de Galbaud aussi, avant la liberté générale), des nègres, qu’on disait néanmoins excités par des blancs, se disputèrent la domination du Cap. Un des membres de la commission intermédiaire écrivait alors au commissaire civil (le 8 mars) : Il se forme des rassemblemens de noirs au Carénage, et ils sont présidés par des blancs qui ont l’âme noire et atroce. Ces nègres ont nommé un roi et une reine de la ville. »

On doit voir dans ce fait l’influence des idées aristocratiques que nous avons remarquées dans le Nord. Le Cap était destiné à avoir un roi et une reine. H. Christophe se ressouvint de ce fait en 1811.

Il y avait donc des causes préexistantes de perturbation, quand Sonthonax passa dans l’Ouest, en octobre 1793, et que Laveaux, devenu gouverneur général, fut contraint de se tenir au Port-de-Paix pour s’opposer aux Anglais, maîtres du Môle. Ces causes de désordre étaient dues, on le voit, aux intrigues du peu de blancs qui habitaient le Cap ; beaucoup d’entre eux étaient membres d’une nouvelle municipalité formée par Sonthonax, peu avant son départ. Mais, si on lit les lettres de Laveaux à ce commissaire, et son compte-rendu, on verra que ce gouverneur attribuait tout aux seuls hommes de couleur. Il avait reçu l’ordre de marcher contre le Môle, et n’ayant, comme nous venons de le dire, qu’environ deux milliers de poudre, il en demanda une semblable quantité, dit-il, que le Cap avait tirée du Fort-Dauphin, à Villatte et à Péré qui lui refusèrent ces munitions ; de là ses plaintes, ses accusations contre ces deux mulâtres. Mais, si le Cap les avait tirées du Fort-Dauphin, c’est que sans doute le Cap en avait besoin pour sa défense : pourquoi alors accuser Villatte et Péré de mauvais vouloir envers lui ? Pourquoi tirer de ce fait l’induction qu’ils voulurent s’isoler et se tenir indépendans de son autorité ?

Si Laveaux et ses braves troupes supportèrent les privations avec résignation, avec courage ; s’ils défendirent vaillamment le Port-de-Paix contre les Anglais, Villatte et ses soldats n’en firent-ils pas autant ? Écoutons ce qu’en dit Garran :

« Il faut rendre justice aux habitans du Cap, que, malgré leur insubordination (d’après le dire de Laveaux), leurs divisions entre eux et l’ambition des chefs, aucun n’oublia qu’il était Français dans cette circonstance. Jean François avait d’abord profité (en novembre 1793) de leurs dissensions pour avoir sur eux quelques avantages ; mais bientôt, réunis par le même sentiment, les blancs, les noirs, les hommes de couleur jurèrent tous de s’enterrer sous les débris de leur ville infortunée, et de souffrir les maux les plus extrêmes plutôt que de la rendre aux ennemis de la France. Le commandant du Cap, Villatte, se distingua surtout par son zèle et son courage. Il refusa, dit-on, les offres considérables qui lui furent faites par les Espagnols et les Anglais. Il accoutuma les nègres à un service régulier. Il fît des dispositions de défense conçues avec tant d’intelligence, que les armées des deux nations qui se présentèrent par mer et par terre pour en faire le siège, furent toujours repoussées, sans pouvoir même s’avancer par terre jusqu’aux murs de la ville. Elles se bornèrent à la bloquer aussi exactement qu’il leur fut possible, dans l’espérance de la réduire par la famine, ou de s’y ménager des intelligences qui la leur livreraient. Tout fut inutile. La population du Cap supporta la disette la plus extrême sans murmurer. On y vécut plusieurs semaines du suc des cannes à sucre et d’oranges, et après deux mois d’attente inutile, les ennemis furent obligés de se retirer… »

Laveaux lui-même, un an après l’affaire du 30 ventôse dont nous parlerons un jour, rendit justice à Villatte en ces termes : « …Les griefs que j’ai contre Villatte sont pour moi une raison de plus de publier que, sommé par les Espagnols de rendre le Cap, il répondit en homme d’honneur et en ami courageux de la république. Il a vaillamment défendu tout le cordon de l’est du Cap[3]. »

Cependant, induit en erreur par de faux rapports san doute, il accusa en quelque sorte Villalte d’être la cause indirecte de la livraison du Fort-Dauphin aux Espagnols, pour s’être entendu avec Candy afin d’empêcher Knappe, officier européen, d’y exercer l’autorité supérieure dont Sonthonax l’avait investi, en retirant Pageot de cette ville pour l’envoyer au Port-de-Paix. Voyons comment Laveaux raconte ce qui est relatif au Fort-Dauphin.

« Villatte, dit-il, simple lieutenant-colonel commandant au Cap, ne reconuaissait plus mon commandement. Il commettait mille violences ; destituant à son gré les officiers de tous grades et les remplaçant par ses créatures, ayant nommé commandant de la partie de l’est le mulâtre Candy, si connu par ses cruautés, au préjudice d’un blanc nomme Knappe. J’écrivis à Villatte pour lui reprocher ses torts et ordonnai à Knappe de prendre le commandement de la partie de l’Est. Celui-ci refusa, persuadé que ce serait le signal du massacre des blancs. Telle était alors la terreur qu’avaient inspirée les mulâtres ! Villatte, pour sa justification, m’a répondu qu’il n’avait agi que d’après les ordres de Péré, délégué… » Laveaux apprit ensuite la reddition du Fort-Dauphin aux Espagnols. « Cette place ne brûla pas une amorce. La capitulation est infâme. » Dans la pensée de Laveaux, égaré par de faux rapports ou par ses préjugés, ses préventions, cette reddition fut une trahison de Candy.

Avant de dire comment elle eut lieu, remarquons que si Villatte a obéi aux oirdres de Péré, de préfèrent e à ceux de Laveaux, c’est encore le résultat de la faute de Sonthonax qui délégua ses pouvoirs à Péré. Or, de même que, dans les Débats, Sonthonax a déclaré avoir lui-même placé Knappe au Fort-Dauphhn, Péré a pu croire ensuite qu’il y avait lieu de lui substituer Candy. En nommant Laveaux gouverneur général, il aurait dû prévoir ce conflit d’autorité entre le militaire et le civil ; il aurait dû faire cesser les pouvoirs de Péré, avec d’autant plus de raison, que dans ces circonstances, l’autorité militaire était plus apte à diriger la défense des villes et du territoire, et à savoir à qui il fallait la déférer.

D’un autre côté, s’il est constant que la soumission de Candy à Pageot contribua beaucoup à conserver le Fort-Dauphin et son territoire aux ordres du commissaire civil, après la sortie de Pageot de cette ville, Candy a pu croire qu’il avait plus de droit à y commander que Knappe. Et si en ce temps-là, des hommes de couleur trahirent dans le Nord et dans l’Ouest, ces trahisons avaient commencé de la part des officiers blancs, aussitôt après le départ de Galbaud : Candy ne pouvait-il pas redouter une semblable trahison de la part de Knappe, qui l’eût exposé à tomber entre les mains des Espagnols, de Jean François et de ses collègues, qu’il avait abandonnés pour passer aux ordres de la France ? De là son désir d’avoir le commandement du Fort-Dauphin, pour conserver cette ville et conserver sa propre vie ; de là la détermination de Péré et de Villatte en sa faveur.

Mais, aux yeux de Laveaux déjà prévenu contre les mulâtres, de même que Sonthonax, c’était un tort irrémissible : le mulâtre devait céder au blanc, et si Knappe céda à Candy, c’est par la terreur qu’inspiraient les mulâtres ! Ne voit-on pas poindre déjà le soleil du 30 ventôse qui éclaira si tristement la ville du Cap ? Candy avait été cruel envers les blancs dans l’insurrection de 1791, cela est vrai ; mais la plupart des noirs déjà ralliés à la cause de la France, ceux qui s’y sont ralliés ensuite, ne furent-ils pas également cruels dans leur exaspération commune contre les colons acharnés à les détruire ? Si Candy suivit trop aveuglément l’exemple de Jeannot, celui-ci ne donnait-il pas constamment pour motif à ses cruautés, l’atroce assassinat d’Ogé, de Chavanne et de leurs compagnons qu’il prétendait venger ? Si ce noir inhumain fut si exaspéré du supplice de la roue subi par ces infortunés, il n’est pas étonnant que Candy, mulâtre libre, traqué comme ceux de sa classe, devint aussi cruel. Mais, n’avait-il pas racheté ses crimes (politiquement parlant et non moralement) par sa soumission aux ordres des commissaires civils qui vinrent faire exécuter la loi du 4 avril ? La politique ne fit-elle pas oublier tous les crimes des noirs qui se sont soumis à Laveaux, et qu’il a portés aux nues ?

Quoi qu’il en soit, voici comment arriva la reddition du Fort-Dauphin, que Garran lui-même n’a pu relater que d’après de fausses données de Laveaux et de plusieurs autres blancs qui l’induisirent en erreur. Nous empruntons notre narration aux œuvres inédites de C. Ardouin, dont nous avons déjà cité un fragment à propos de l’insurrection des noirs dans le Nord ; lui-même l’a écrite sur des renseignemens positifs qui lui ont été donnés à Santo-Domingo, par José Joaquim Delmonte[4], un des hommes les plus éclairés de cette ville, parfaitement instruit de la vérité historique de ce fait :

« Un nommé Juan Delmonte (qui n’était pas de la même famille) alguasil-mayor de Monte-Christ, faisait autrefois un commerce clandestin (la contrebande) avec le Fort-Dauphin ; il connaissait la plupart des individus de cet endroit. Par l’intermédiaire d’un nommé Motonari, il réussit à gagner les commandans des forts qui défendaient l’entrée de la baie, principalement le commandant du fort Labouque, appelé Vincent. Il ne s’agissait plus que d’introduire l’escadre espagnole dans la baie. C’était une opération hasardeuse par les difficultés qu’en offrait l’entrée. Mais il se trouvait à bord du San-Ramon, vaisseau de 64, commandé par Don Francisco Montès, un pilote de Monte-Christ, nommé Gabriel Alfaro, qui se donnait pour connaître à fond toutes les passes de l’endroit par suite d’une expérience répétée. Il ne fallait plus que de la témérité pour agir : D. F. Montès était homme à tout entreprendre. Le 28 janvier 1794, il se jette dans un canot avec le pilote Alfaro et laisse le commandement de son vaisseau à son lieutenant Don T. Rameri ; la sonde à la main, il conduit le navire au travers de la baie ; les autres bâtimens suivent le San-Ramon el viennent s’embosser devant la citadelle. Pendant ce temps, l’armée espagnole, sous les ordres de Don F. Palomares, s’avance et vient camper sous les murs de la place. Dans cette position, une résistance n’eût fait qu’aggraver le sort des assiégés. L’amiral espagnol, Don Gabriel Aristizabal, somma la place de se rendre. Candy accepta une capitulation honorable, plutôt que de courir après quelques lauriers qui seraient teints d’un sang inutilement versé. Une des clauses de la capitulation était, que jamais les troupes de Jean François ne seraiant admises dans la place. Mais la convention fut violée impunément par les Espagnols. Candy trouva des fers, lorsqu’il croyait avoir obtenu le droit de faire admirer sa prudente raison. Arrivé à Cuba où il fut envoyé, il tut détenu dans les prisons…[5] »

Après la trahison qui livra le Môle à un vaisseau de cinquante canons, lorsque les fortifications de cette ville étaient armées de cent cinquante bouches à feu de gros calibre, il n’est pas étonnant que plusieurs vaisseaux espagnols aient pu pénétrer dans la baie du Fort-Dauphin, puisque Vincent, blanc français comme Deneux, les a laissés passer sans tirer un seul coup de canon du fort Labouque. Candy et Knappe n’avaient pas assez de troupes pour opposer de la résistance à ces vaisseaux et à l’armée espagnole prête à donner l’assaut. Il ne fallait pas exposer ces troupes à être faites prisonnières de guerre. C’eût été la conséquence inévitable du moindre coup de fusil de leur part. Il fallait, en outre, éviter à la population de cette ville un assaut qui eût entraîné son sac.

Mais, voyez comme Candy étend sa prévoyance à cet égard : il capitule, il est vrai, mais il songe à la conservation de la vie et des propriétés de ses habitans ; il stipule, par rapport à eux, que les troupes noires de Jean François ne devront jamais être admises dans l’enceinte du Fort-Dauphin ; il les connaît pour avoir été dans leurs rangs, il sait de quoi elles sont capables ; et à cet instant, il redoute pour lui-même la vengeance de Jean François, qui ne lui pardonnera pas sa défection.

Cependant, que devient Candy ? Il est arrêté par les Espagnols qui ne lui pardonnent pas non plus sa soumission à Pageot, il est mis aux fers et envoyé à Cuba. Quant à Knappe et sa troupe blanche, comment sont-ils traités ? Au terme de la capitulation, ils sont renvoyés en France. Et l’on a osé dire que Candy trahit son drapeau pour 300 mille francs ! S’il y avait à suspecter quequ’un d’une telle infamie, ne serait-ce pas Knappe ? Le mulâtre aura donc toujours tort, alors même qu’il est victime !…

Le fait est que ni Candy, ni Knappe ne trahirent ; ils cédèrent à la force, par une prudence raisonnée. Six mois après cet événement, la prévoyance de Candy fut encore mise en défaut : les blancs espagnols firent impitoyablement massacrer les blancs français, hommes, femmes et enfans, par les noirs de la troupe de Jean François ; et ce fut un prêtre blanc, un prêtre ! qui les excita à commettre ces cruautés. Il se nommait Vasquez.

Nous venons de blâmer Laveaux, en ce qui a trait à ses injustes préventions contre les hommes de couleur. Saisissons l’occasion de louer de nouveau en lui la conduite du militaire. Sous ce rapport, il ne pouvait qu’exciter l’admiration de tous, même de ces perfides mulâtres, comme il les appelle. C’est à l’exemple tracé par l’un d’eux, néanmoins, que Laveaux dut bientôt le retour au giron de la république, de presque toutes les communes qui avaient passé aux Espagnols ou aux Anglais.

En effet, il nous apprend que dans le mois de mars 1794, le perfide Delair, à Jean-Rabel, s’étant fait un parti de mulâtres (sic), lui fît proposer de se rendre à lui : « Nous avions éprouvé trop de trahisons, dit-il, pour qu’il fût prudent de fermer la porte au repentir de ces hommes ardens, irréfléchis et souvent séduits, que le désespoir pouvait rendre terribles et funestes à la république ; je ne rejetai pas la proposition de Delair ; mais je mis à la grâce qu’il demandait, la condition qu’il ferait rendre le camp d’Héré. Il le prit et m’amena vingt-neuf prisonniers. Je lui envoyai sur-le-champ un renfort de cent cinquante hommes pour le mettre en état de harceler l’ennemi. Delair s’empara de quelques positions avantageuses, de façon qu’étant arrivé moi-même avec cent cavaliers et trois cents fantassins, nous forçâmes le camp de se rendre après une heure d’attaque ; un détachement envoyé à l’embarcadère, a empéché les Anglais, qui venaient au secours de Jean-Rabel, de faire leur descente. Nous prîmes dans cette affaire environ mille livres de poudre et trois cents hommes, tant Anglais que Français, portant les armes… » Notons ici que les mulâtres seuls n’étaient pas perfides et traîtres.

En même temps et le même jour, « L’Ombrage obtint auprès du Borgne un avantage considérable contre les Espagnols à qui il tua beaucoup de monde. » Mais peu après, une tentative de Pageot échoua contre l’embarcadère du Borgne.

L’exemple du perfide Delair porta fruit : c’était à la fin de mars qu’il rentrait sous le pavillon tricolore. Le seize avril, ce pavillon fut arboré au bourg de Bombarde et à la Plate-Forme. Les Allemands de ces lieux, qui avaient suivi le torrent de la défection, rachetèrent leur faute. En vain les Anglais marchèrent-ils contre eux ; ils furent repoussés avec de grandes pertes. Ils se vengèrent de leur défaite, en incendiant toutes les maisons de la Plate-Forme et en prenant les bestiaux de ce territoire.


Un autre retour au pavillon tricolore fut plus important, dans les premiers jours de mai : c’est celui de Chevalier, mulâtre, commandant de Terre-Neuve et du Port-à-Piment, deux bourgades qui touchent à Bombarde et à la Plate-Forme, et qui ont des voies de communication avec Jean-Rabel, par les montagnes du Moustique. Chevalier avait passé sous les ordres des Espagnols, de Toussaint Louverture principalement. Nous avons lieu de croire qu’il correspondait avec Delair : l’exemple de celui-ci devait influer sur sa conduite.

Nous voyons effectivement dans le rapport de Garran, que le 5 avril, Laveaux adressa une lettre à Chevalier, qui y répondit le 6 : en même temps qu’une note du rapport cite ces deux lettres, elle cite une autre lettre de Toussaint Louverture à Laveaux, sans date.

Sera-ce Laveaux qui aura fait, le premier, des propositions à Chevalier, immédiatement après ses succès à Jean-Rabel ? Il y a lieu de le croire, puisque c’est ce dernier qui fît réponse à sa lettre du 5 avril. Laveaux a dû mettre sous ses yeux le retour de Delair, et les avantages qui en résulteraient pour lui et les habitans qu’il dirigeait. En répondant a Laveaux, Chevalier a pu accepter ses propositions purement, ou y mettre des conditions ; dans tous les cas, il n’est pas probable qu’il ait agi sans en conférer préalablement avec Toussaint Louverture, à qui il était soumis et dont les forces pouvaient l’écraser, sans que Laveaux pût lui porter secours. N’est-ce pas là alors l’explication toute naturelle de la lettre de Toussaint Louverture à Laveaux, dont nous ignorons la date ? En faisant ses propositions à Laveaux, Toussaint a pu, a dû même lui poser ses conditions aussi. Mais Laveaux lui-même, n’aura-t-il pas également posé ses conditions à Chevalier, comme il l’avait fait à Delair ? Cela nous paraît d’autant plus probable, que Laveaux gouverneur, ne pouvait oublier sa haute position, et que Garran dit que « Chevalier rendit la paroisse de Terre-Neuve à Laveaux, à peu près de la même manière qu’avait agi Delair. »

Nous voyons ensuite, dans des notes du rapport, que Laveaux écrivit une seconde lettre à Chevalier, le 2 mai, et une première à Toussaint Louverture, le 5 mai. Le 17, Chevalier répond ; le 18, Toussaint répond également : alors, tous les deux avaient fait leur soumission à Laveaux. Le 4 mai, ils arborèrent le pavillon tricolore.

Deux documens de ce gouverneur, publiés à Paris, semblent se contredire sur l’époque précise de cette soumission. Tâchons de les accorder en les expliquant.

Dans un discours que prononça Laveaux au conseil des Anciens, le 3e jour complémentaire de l’an V (19 septembre 1797), il dit de Toussaint Louverture : « Il a combattu contre nous jusqu’au 6 avril 1794 ; il ne combattait que pour la liberté des noirs : on lui avait dit qu’un roi seul pouvait donner cette liberté générale. Quand, à cette époque, j’ai pu lui prouver que la France republique accordait cette liberté, il s’est rangé sous le pavillon tricolore et a combattu les Espagnols dans le bourg des Gonaïves dont il s’est emparé, et a rendu républicains près de cinq mille noirs armés qui ont combattu avec lui. »

Et dans son compte-rendu du 1er floréal an V (20 avril 1797), quelques mois avant le discours ci-dessus, Laveaux avait écrit : « Enfin, le 6 mai, le brave Toussaint Louverture est venu se ranger sous les drapeaux de la république avec quatre mille noirs, après avoir chassé les Espagnols des Gonaïves et planté dans ces lieux l’étendard tricolore. Les difierentes paroisses où il commandait pour le roi d’Espagne s’empressèrent de suivre son exemple. »

Il nous semble que ces deux documens, ces deux dates s’accordent en ceci : — que jusqu’au 6 avril 1794, Toussaint Louverture combattait pour les espagnols ; que, ce jour-là, il prit la résolution de les abandonner ; qu’il écrivit à Laveaux, en même temps que Chevalier répondait à sa lettre du 5, et alors la lettre indiquée sans date serait du 6 avril également ; qu’il lui donna l’assurance de ne plus combattre les Français ; qu’il posa ses conditions de soumission, mais qu’il n’était pas encore soumis à cette époque, se réservant de se rallier à Laveaux après certaines opérations qu’il méditait. Dans cette disposition d’esprit, du 6 avril au 6 mai, il aura exécuté ces opérations ; et au 6 mai, recevant la lettre de Laveaux, du 5, sa soumission aura été complète, parce qu’il avait alors chassé les Espagnols des Gonaïves et arboré le pavillon tricolore dans cette ville, le 4 mai. Nous allons voir effectivement, par trois autres documens que nous citerons, le premier, du 20 mars, le second, du 27, le troisième, du 4 avril, qu’avant les propositions de Laveaux à Chevalier, du 5 avril, Toussaint Louverture était dans une complète insurrection contre les Espagnols, après avoir combattu Biassou et tenté de s’emparer de la personne de Don Cabrera, un des officiers espagnols sur la frontière.

Et, à ce sujet, nous prions presque nos lecteurs de nous pardonner ces détails d’investigation auxquels nous nous livrons, en considération de l’importance qu’a acquise l’événement de la soumission de Toussaint Louverture à la République française. Cet événement influa puissamment sur les destinées de Saint-Domingue ; il en décida. Toussaint Louverture est devenu trop célèbre, sous tous les rapports, pour que l’on néglige la moindre circonstance de sa soumission. Il faut en pénétrer les causes, les examiner et les constater avec soin ; car, de ce pas dépendra le jugement que l’on devra se former de cet homme remarquable, de son influence sur les destinées de son pays, de son administration civile, de son gouvernement politique, de son régime militaire. On ne doit pas négliger davantage ce qui tient à sa personnalité, qui fait exception, pour ainsi dire, à celle de tous ses contemporains, dans les trois nuances d’épiderme qui distinguait les individus de son époque.

Toutes ces considérations posées, nous nous demandons : Pourquoi Toussaint Louverture se décida-t-il à abandonner la cause de l’Espagne pour embrasser celle de la France, après avoir personnellement tant contribué aux défections, aux trahisons qui firent passer des communes entières sous le pavillon espagnol ? Quelles furent les causes secrètes de cette détermination, quels furent ses motifs particuliers ?

Serait-ce uniquement, comme le fait entendre Laveaux, parce qu’il ne combattait la France que pour la liberté des noirs, et qu’on lui avait dit qu’un roi seul pouvait donner cette liberté générale, mais qu’il céda aux démonstrations du gouverneur en faveur de la République française ? Cette naïveté a pu échapper sous la plume de Laveaux, par les assurances que lui en donna Toussaint Louverture ; mais pour nous, qui recherchons la vérité dans notre histoire nationale, nous ne nous y arrêtons pas. N’avons-nous pas cité, dans le huitième chapitre de ce livre, une lettre du 25 juin, signée de Toussaint, en premier, de Biassou, etc., qui repoussait les propositions des commissaires civils, alors au Cap ? Cette lettre ne disait-elle pas qu’ils combattaient pour soutenir les droits du roi, pour la défense des Bourbons auxquels ils avaient promis une inviolable fidélité jusqu’à la mort ? Y est-il question de la liberté des noirs ? La 6 juillet suivant (1793), Biassou et Jean François, au nom d’eux tous, ne renouvelèrent-ils pas la même déclaration, sans qu’il y fût question encore de la liberté générale ? Précédemment, en 1791, ces trois chefs des noirs insurgés n’avaient-ils pas eux-mêmes proposé aux premiers commissaires civils, de faire rentrer tous ces noirs dans l’esclavage, moyennant cinquante affranchissemens en faveur des principaux ? Ne fut-ce pas Toussaint Louverture lui-même qui fît réduire à ce chiffre, le chiffre primitif de trois cents posé par Biassou ? Au 25 juin 1793, tous les noirs guerriers n’étaient-ils pas déclarés libres par Polvérel et Sonthonax ?

Toussaint Louverture ignorait-il que Sonthonax, dans le Nord, que Polvérel, dans l’Ouest et dans le Sud, avaient proclamé la liberté générale dans, les mois d’août et de septembre ? Ne savait-il pas alors que la France républicaine, représentée par ses commissaires, voulait cette liberté ?

Est-ce enfin, sur cette question, la connaissance qu’il aurait acquise du décret du 4 février 1794, confîrmatif des proclamations des commissaires civils ? Garran constate le contraire en disant : « Il s’est soumis aux lois de la république, dès avant qu’on connût à Saint-Domingue le décret de la convention nationale sur la liberté générale. » Et il le dit, évidemment, pour donner plus de mérite à Toussaint Louverture. Ce décret ne fut connu, en effet, qu’en juin suivant ; et ce ne sont ni les Anglais, ni les Espagnols, ni les colons, ni les émigrés, qui se seraient empressés à le faire savoir aux noirs qui combattaient pour eux.

Toutes ces questions sont extrêmement intéressantes ; et puisqu’il nous est démontré que ce ne fut pas là le mobile de la résolution de Toussaint Louverture, il faut donc revenir à celles que nous nous sommes posées en premier lieu, sur ses causes secrètes, sur les motifs particuliers de sa détermination.

Nous avons annoncé trois documens, des 20 et 27 mars, et du 4 avril 1794. Les deux premiers sont deux lettres originales, signées de la propre main de Toussaint Louverture, et adressées à Don Joachim Garcia, gouverneur de la colonie espagnole. Nous les avons prises dans les archives de Santo-Domingo, avec les autres pièces que nous avons déjà citées, comme provenant de cette source. Le dernier nous a été communiqué, en copie, sortie des archives générales de France, à Paris. Citons successivement ce que nous y trouvons, pour expliquer les causes secrètes, les motifs particuliers de la résolution de Toussaint Louverture.

Il est constant que Jean François attribuait souvent à celui-ci, à ses conseils, à son influence sur Biassou, les contestations, les querelles que Biassou eut avec lui. Un jour arriva que Jean François arrêta Toussaint qu’il fît conduire dans les prisons de Vallière[6]. Ce fait était déjà un motif pour Toussaint de redouter ce général. Les succès qu’il obtint ensuite, soit à la guerre, soit en préparant la trahison des divers commandans militaires français, ne pouvaient qu’augmenter la jalousie de Jean François, faire naître celle de Biassou et motiver la défiance de Toussaint contre ces deux rivaux. Si Biassou était plus violent que Jean François, celui-ci n’était pas moins capable de faire périr un de ses lieutenans : il l’avait prouvé à l’égard de Jeannot.

Les choses étaient en cet état, quand, le 20 mars 1794, Toussaint Louverture adressa une première lettre, un exposé de toute sa conduite antérieure, à Don J. Garcia. Voyons le préambule de ce document précieux, et citons les passages les plus propres à jeter du jour sur les faits dont nous nous occupons.


Relation que fait le général Toussaint Louverture, des particularités remarquables arrivées depuis l’époque que S. M. C. a eu la bonté de prendre sous sa protection les nègres qui avaient pris les armes pour soutenir la cause de Dieu et des Rois, lesquels faits il ne touchera que les principaux points qui ont eu lieu, afin de démontrer aux yeux de tous ses supérieurs sa conduite, et se justifier de toutes les calomnies répandues contre tui par le général Biassou, ainsi que des accusations et dénonciations qu’il a faites à leur supérieur, Monsieur le commandant général du cordon du Sud et de l’Ouest.


Lorsque les généraux Jean François et Biassou ont été pris sous la protection du Roi d’Espagne, ils m’ont fait prévenir au Port-Français, morne près du Cap, où je résidais, du bonheur que l’Espagne nous offrait. Je me suis donc rendu de suite, avec toutes mes troupes, auprès de M. D. Cabrera, lequel m’assura de la même protection qu’auxdits généraux. Par cet article, je ne veux que démontrer que je ne dépendais aucunement d’eux, principalement de Biassou, puisque ma résidence au Port-Français était concertée entre le général Jean François et moi.

Le général Biassou s’est retire au bourg de Saint-Michel, où il a toujours résidé depuis cette époque, et j’ai pris le commandement général des troupes et passerai sous silence toutes mes expéditions, puisqu’elles sont connues de mes supérieurs… J’instruisais et rendais compte au général Biassou de toutes mes démarches, non pas comme son subalterne, mais pour l’amour du bien, connaissant son caractère impétueux, brouillon et étourdi, capable de faire plus de mal que de bien, comme il a démontré dans toutes les occasions, n’ayant jamais eu pour sentiment que les impressions que lui donnaient ceux qui lui parlaient les derniers.

Le général Biassou a toujours eu, dans tous les quartiers, des agens qui faisaient mettre des embuscades pour enlever les femmes et enfans des malheureux qui étaient, le fusil à la main, à repousser l’ennemi pendant qu’on brûlait leurs cases, pillait et volait tout ce qu’ils pouvaient posséder, perdant ce qu’ils avaient de plus cher, leurs femmes, enfans et parens : ce qui a occasionné plusieurs fois des soulèvemens parmi eux, et même à s’embusquer pour tuer ledit général Biassou, qui se donnait bien de garde de se présenter dans ces sortes de crises ; mais j’étais là pour recevoir les coups de ses torts et les réparer…

(Ici, une longue narration des vexations subies par un de ses officiers nommé Thomas, qui fut lié et garrotté par ordre de Biassou et qu i imputa ce fait à Toussaint).

Il en est résulté, poursuit-il, que Thomas s’est rendu à la Marmelade, soulevant toutes mes troupes, en leur faisant entendre que je vendais à l’Espagnol leurs femmes et leurs enfans ; il fît feu sur moi, tua mon frère et sept hommes qui m’accompagnaient : je fus obligé de me sauver à Saint-Raphaël, abandonné de tout le monde, après avoir essuyé mille dangers ; et aujourd’hui ( il écrit le 20 mars) Biassou veut faire tomber le blâme de cette affaire sur moi, comme si j’avais été la cause des justes récriminations de Thomas, d’avoir voulu l’envoyer à Santo-Domingo, des plaintes et des soulèvemens des troupes, de ce que tous les jours on venait leur arracher leurs femmes et leurs enfans pour vendre ou donner. Comment Biassou ose-t-il m’accuser de ses torts ? moi qui, dans tous les temps, n’ai jamais fait ce commerce infâme, ne me permettant pas même de vendre des animaux ; et je prends à témoins tous les Espagnols, des faits que j’avance, lesquels certifieront queje n’ai jamais fait cet odieux commerce… Nos opérations, j’ose dire, seraient plus avancées qu’elles ne sont, et peut-être même le Cap serait sous la domination de S. M. C., sans sa conduite irrégulière et ses procédés dangereux.

Après la reddition des Gonaïves, étant à la Marmelade, le général Biassou y est venu aussi camper ; et j’étais un jour à dîner avec lui ; on lui apporta une lettre sortant de Saint-Michel, à son adresse, qu’il me pria de lire. Mais quel fut mon étonnement de voir que M. Laplace, qui lui écrivait, lui marquait de se défier de moi, en lui disant que j’étais un vieux capucin qui, priant toujours le bon Dieu, serait dans le cas de le supplanter, s’il ne prenait pas garde ; et lui me répéta que c’étaient là les propos que ledit sieur Laplace lui tenait journellement, mais qu’il ne l’écoutait pas parce qu’il le connaissait pour un homme qui avait été de tout temps méchant…

Ici, Toussaint impute à Biassou de lui avoir proposé de se détacher des Espagnols, qui envoyaient les colons français ; pour reprendre leurs nègres et les remettre comme ci-devant ; que ce propos, tenu publiquement, avait indisposé les troupes, mais qu’il leur a garanti le contraire en leur disant que le Roi ne manquait jamais à sa parole).

Le président (D. J Garcia) ayant permis à tous les émigrés de rentrer sur le territoire français conquis, ces mêmes personnes, impatientes et sans prudence, ont voulu et veulent de suite rentrer chacun dans leurs paroisses respectives, y établir des camps et faire rentrer tous les ateliers à travailler, désarmer tous les nègres qui le sont (armés). Pour y parvenir, ils se sont donné et donnent toutes sortes de mouvemens, et agissant et faisant agir, sans considérer que ce n’est pas encore le moment de mettre en exécution un pareil projet, par rapport au parti républicain qui existe encore dans la partie du Nord ; et que voulant le mettre en exécution, c’est s’exposer à soulever tous ces nègres armés qui ne sont pas du nombre de ceux que le Roi a pris sous sa protection, lesquels sont en grand nombre et qui, en nous tournant le dos, pourraient entraîner une grande partie de nos anciens (les protégés) qui, n’ayant pas toutes les connaissances suffisantes, s’imagineront que le même sort les attend

(Ici, Toussaint relate très-longuement les démarches de Biassou pour opérer ce désarmement et la rentrée des nègres sur les habitations de leurs maîtres ; que ces ni grès sont venus se plaindre à lui, menaçant de se soulever ; qu’il les a apaisés et maintenus dans l’ordre ; ce qui a irrité Biassou contre lui ; et que ce dernier a fait entendre aux émigrés (les colons) que c’est Toussaint qui s’oppose à leur bienêtre : enfin, il me peint, dit-il, comme un monstre et un scélérat dans l’esprit le tout le monde ; ; qu’il en a référé à Don Cabrera qui a tenté vainement de réconcilier Biassou et lui, Biassou s’y refusant obstinément ; qu’il avait demandé 300 hommes aux Gonaïves pour marcher contre Toussaint à la Marmelade ; qu’au moment où il écrit sa lettre du 20 mars, il est encore à Saint-Raphaël attendant Biassou depuis douze jours pour leur réconciliation ; qu’il a appris que ce dernier répand le bruit qu’il y est prisonnier, et qu’il est prêt à lui demander pardon de ses torts).

Non, jamais je ne me soumettrai ; et je dis que le général Biassou n’est point mon supérieur et qu’il ne l’a jamais été : et si je parus lui rendre compte de mes opérations, c’a été pour le bien de la cause que nous soutenons, à l’effet d’éviter tout trouble et obéir à mes supérieurs, les représentans du Roi. Mais aujourd’hui, il ne m’est plus possible de rendre compte à un homme qui n’a toujours cherché que ma perte. C’est de M. le président et du commandant général que je recevrai des ordres. Tous les faits que j’avance sont connus de M. Don Armona et de M. Don Cabrera, qui sont ici pour se rappeler de tout le passé, ainsi que M. le commandant général, don Juan Lleonard, qui a connaissance des dénonciations que Biassou lui a faites contre moi ; et il est étonnant que j’aie pu autant en endurer depuis aussi longtemps ; mais j’ai tout souffert et souffre pour la cause de Dieu et des Rois, et que je soutiendrai jusqu’à la dernière goutte de mon sang


Ce document prouve, d’une manière péremptoire, qu’au 20 mars 1794, une profonde mésintelligence avait éclaté entre Biassou et Toussaint Louverture, et que ce dernier en redoutait les suites par rapport à la violence de son antagoniste. D’une prudence consommée, d’un caractère méfiant, Toussaint devait alors réfléchir au sort qu’il éprouverait tôt ou tard ; aussi insiste-t-il auprès de Don J. Garcia, pour ne pas être considéré comme placé sous les ordres de Biassou. Il établit encore qu’il ne doit pas être le subordonné de Jean François, qu’il ne redoute pas moins que Biassou.

S’il apprécie, en homme intelligent, que le moment n’est pas encore propice pour faire rentrer dans l’esclavage, sur les habitations de leurs maîtres, les nègres qui ne font point partie de ceux placés sous la protection spéciale du roi d’Espagne, dans la prévision que leur mécontentement entraînerait ces derniers, par crainte de subir le même sort (et ceci est très-curieux à savoir de sa part), du moins il s’honore en protestant contre le trafic odieux et infâme des noirs dans la partie espagnole, que faisaient Biassou et Jean François. Un jour viendra où nous examinerons comment il a mis à exécution, le plan, dès lors tracé, de faire rentrer les nègres sur les habitations de leurs anciens maîtres, et nous dirons alors comment il a réclamé encore contre le trafic de ces malheureux, qui se perpétuait dans la partie espagnole. En attendant, nous le voyons ici fort attaché à la cause des Rois ; y joindre, en très-bon capucin, celle de Dieu ; peu soucieux de la cause de la République française, dont les agens, à peu de dislaiice de lui, assuraient la liberté générale des noirs ; et si la conquête du Cap n’a pas eu lieu, ce n’est pas de sa faute.

Le préambule de ce document contient un aveu précieux de Toussaint Louverture : c’est que les nègres avaient pris les armes pour soutenir la cause de Dieu et des Rois. Il confirme ce qu’on a dit de lui.

Passons maintenant à sa seconde lettre du 27 mars : elle fut écrite de la Marmelade.


Monseigneur,


J’ai reçu avec la plus grande soumission et respect, la lettre que vous avez daigné m’écrire, en date du 20 courant ; ot en réponse, j’aurai l’honneur de vous exposer que je suis vraiment au désespoir des différends qui sont survenus entre le général Biassou et moi ; et malgré que je sois l’outragé à tous égards, il n’a pas dépendu de moi que nous ne soyons réconciliés, puisque, pour cet effet, j’ai resté quatorze jours à Saint-Raphaël à l’attendre, par ordre de M. le commandant général, et lui, au contraire, s’est refusé obstinément à se rendre à ses ordres, se servant pour prétexte, qu’étant son subalterne, je devais être châtié suivant la rigueur des lois, pour avoir manqué à la subordination, et tout comme si je me fusse rendu criminel de lèse-majesté ou de toute autre trahison.

Le général Biassou, instigué et poussé à bout par son perfide secrétaire, homme dangereux et ne cherchant qu’à mettre la zizanie parmi nous, comme je donnerai de bonnes preuves, ayant par devers moi des pièces authentiques pour le soutien de ce que j’avance, est la cause de toutes nos divisions : oui, c’est loi qui est l’auteur de tout, en faisant entendre au général Biassou que je veux le supplanter (à Dieu ne plaise que j’aie de pareilles intentions !) ; et le général Biassou, homme faible, fragile et sans beaucoup de connaissances, se laissant entraîner à l’impulsion des scélérats qui l’entourent, m’a juré une haine immortelle, et depuis quelque temps, il n’aspire qu’à ma perte, se servant de tous les moyens pour parvenir à son but. Mais Dieu qui voit tout, à qui rien n’est caché et qui lit nos plus secrètes pensées, et qui connaît la pureté de mes intentions, mon amour pour mon Roi et pour le soutien de sa cause, n’a pas permis que je fusse victime de la méchanceté des hommes. À la vérité, on n’est jamais à l’abri de la médisance et de la calomnie ; mais ma conduite, j’ose le dire, sans tache et à la vue de tous mes supérieurs, me servira toujours de bouclier contre les traits que mes ennemis pourront me lancer : ainsi, je ne les crains point ; ils peuvent exercer leur malignité et faire tout ce que bon leur semblera.

J’ai donc eu l’honneur. Monseigneur, de vous exposer que j’étais à Saint-Raphaël à l’attente du général Biassou, lequel s’est expliqué formellement qu’il ne voulait plus de réconciliation avec moi ; et, ayant passé par Saint-Michel, il assura M. Don Cabrera, en lui jurant el protestant, qu’en attendant votre décision, il resterait parfaitement tranquille, et qu’il ne me ferait pas le moindre mal, et qu’il allait au Dondon pour établir son quartier-général. Il ne fut pas plus tôt arrivé audit bourg, qu’il commença à désarmer, mettre à la barre et piller tout ce que j’avais de plus cher, en s’emparant en même temps des bêtes à cornes et du tafia que le commandant général m’avait donnés pour faire subsister mes troupes de la Marmelade, et arrêtant tout ce que mes gens portaient de l’Espagnol. Pendant mon séjour à Saint-Raphaël, il avait tenu la même marche au canton d’Ennery, ayant placé un camp sur le grand chemin des Gonaïves pour intercepter les allants et venants de la Marmelade, en leur ôtant tout ce qu’ils portaient des Gonaïves, en les pillant, les maltraitant et les mettant aux fers. Toutes mes troupes étaient : soulevées en mon absence, vu que le général Biassou leur ôtait toutes les subsistances et qu’il publiait à haute voix, que j’étais arrêté à Saint-Raphaël, et qu’étant son prisonnier, qu’il attendait vos ordres pour m’envoyer lié et garrotté par devers vous. Jugez, Monseigneur, l’effet qu’ont dû produire une conduite si irrégulière et des propos lâchés avec aussi peu de prudence. J’avais beau écrire à mes subalternes, que tout ce que Biassou débitait sur mon compte était faux, et que j’étais pour mon plaisir à Saint-Raphaël, rien n’était dans le cas de les apaiser ni leur faire entendre raison.

Enfin, Monseigneur, M, le commandant général, voyant l’opiniâtreté du général Biassou, et craignant avec juste raison quelque événement malheureux, il me donna ordre pour me rendre à la Marmelade afin d’apaiser mes troupes, les rassurer et les maintenir dans l’ordre. Étant arrivé au Bassin-Caïman, je fus prévenu par des personnes affidées sortant du Dondon, de prendre bien garde de ne pas passer par le grand chemin, parce qu’il y avait une forte embuscade au Carrefour-à-Vincent, mise par la général Biassou pour faire feu sur moi. Malgré que j’avais assez de forces avec moi pour repousser ladite embuscade, j’agis avec prudence, en me détournant du chemin où l’on m’avait tendu le piège, et je me rendis par ailleurs à la Marmelade : étant arrivé, j’ai trouvé les troupes dans le plus grand désordre, et une partie était déjà partie pour cerner les avenues du Dondon, pour reprendre les bêtes à cornes, tafia, etc., que le général Biassou leur avait enlevés. Les troupes du Corail avaient fait route de même pour Ennery, pour ouvrir un chemin pour les Gonaïves. Je m’empresse aussitôt de donner des ordres partout pour les faire rétrograder ; mais les esprits étaient si montés et irrités, que je n’ai pu me faire obéir, ni pas même être écouté. Figurez-vous, Monseigneur, une troupe révoltée, en fureur et sans frein ; et que pouvais-je dans un moment de crise pareille ? Mes prières et mes protestations n’ont pu les retenir : enfin, ils ont attaqué contre mon gré le bourg du Dondon ; ils ont tout pillé et dévasté, et par surcroît de malheur, il y a eu des morts et des blessés ; il en a été de même à Ennery, l’habitation Larivière a été saccagée.

Voilà, Monseigneur, les fruits des conseillers du général Biassou et de ceux qui lui font faire des sottises, et au lieu d’avancer nos opérations, il en résulte le contraire ; et le service du Roi souffre beaucoup de retard. Aussitôt que cette scène malheureuse s’est passée, des gens malintentionnés ont été prévenir M. le commandant général, en l’assurant que j’avais tourné les armes contre le Roi, mon maître, et que j’allais marcher contre Saint-Raphaël. M. le commandant général, sans doute ajoutant foi à ce qu’on lui disait, a de suite fait arrêter mon neveu, le brigadier Moïse, qui se trouvait blessé à Saint-Raphaël, et fait mettre une garde à ma famille. Cependant, les uns et les autres ont été relâchés, quand M. le commandant a vu réellement qu’on lui avait supposé.

Ah ! Monseigneur, qu’il est malheureux pour moi de me voir ainsi soupçonné, moi qui ai combattu depuis tout temps les ennemis de notre grand Roi, moi qui veille sans cesse et qui travaille pour le bien général ! Non, jamais je n’aurais cru que mes chefs auraient eu le moindre doute sur ma personne. Et je ne vous cache pas, Monseigneur, que la démarche que vient de faire M. le commandant général (D. Cabrera) à mon égard et celui de ma pauvre famille, m’a singulièrement frappé ! Il aurait au moins dû s’assurer des faits, et ne pas me condamner sur de simples rapports. Je lui ai donné connaissance de tout ce qui en est, et j’espère qu’il me rendra justice.

Oui, iMonseigneur, je vous le répète : j’ai prêté serment devant Dieu et les hommes, d’être fidèle à mon Roi et à vous, Monseigneur, qui êtes son représentant, et je ne départirai jamais de ces principes. Je suis inébranlable, et ferme comme un rocher ; et rien au monde n’est dans le cas d’altérer de la moindre chose ma religion ; et malgré que je sois continuellement persécuté par les méchans, j’endure tout avec constance et patience, pour les souffrances que Notre Seigneur Jésus-Christ a souffertes pour nous.

J’ai eu l’honneur de vous adresser une lettre, ensemble avec une relation (celle du 20 mars) par laquelle je réponds à toutes les récriminations, accusations et calomnies que le général Biassou a répandues sur mon compte. Tous les faits que j’avance dans ladite relation, sont connus de messieurs les commandans généraux, et j’espère, Monseigneur, qu’une fois que vous aurez pris connaissance de tout ce que j’ai eu l’honneur de vous exposer, que vous daignerez m’accorder la justice que je réclame de votre équité. Je ne m’étendrai pas plus loin, crainte de vous ennuyer par un trop long récit ; et je finis, Monseigneur, en vous assurant de mon aveugle obéissance, et entière soumission à vos ordres et ceux de vos représentans, et soyez persuadé que je suis toujours décidé à répandre jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour soutenir la cause de Dieu et de mon Roi.

Je prie Notre Seigneur qu’il vous ait dans sa sainte garde, et qu’il veuille prolonger vos jours.

J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect,

Monseigneur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Toussaint Louverture.

Marmelade, le 27 mars 1794.


Cette seconde lettre, à laquelle nous n’avons rien retranché, nous instruit fort bien de la position de Toussaint, au 27 mars. Si, le 20, il était à Saint-Raphaël, attendant Biassou depuis douze jours, pour leur réconciliation devant Don Cabrera ; s’il y resta quatorze jours dans une vaine attente, il aura donc quitté Saint-Raphaël le 22, pour se porter à la Marmelade, où il a dû se rendre, dit-il, en évitant une embuscade posée contre lui par Biassou. L’inimitié qui existait entre eux doit faire admettre la réalité de ce fait, très-probable de la part de Biassou. Mais nous voyons aussi que, dès son arrivée à la Marmelade, ses troupes attaquent le Dondon où sont celles de Biassou, qu’il y a des morts et des blessés ; et en même temps, elles vont attaquer celles qui se trouvent à l’habitation Larivière, près d’Ennery, qui est saccagée après combat. Selon Toussaint, ces combats n’ont eu lieu qu’en dépit de ses prières et de ses protestations ; ses troupes irritées, en fureur et sans frein, n’ont pas voulu l’écouter.

Libre au lecteur d’ajouter foi à sa version : pour nous qui croyons à la résolution de Toussaint, nous pensons que ses troupes n’ont combattu celles de Biassou que par ses ordres, parce que nous croyons aussi à l’empire qu’il exerçait sur ses soldats, et que nous le trouvons excusable de déclarer la guerre à son ennemi qui lui a tendu une embuscade. Dans tous les cas, l’état de guerre existe entre lui et Biassou ; et sur cette information, Don Cabrera a fait arrêter Moïse et toute sa famille qu’il a relâchés ensuite. « Je ne vous cache pas. Monseigneur, dit-il à Don Garcia, que cette démarche que vient de faire M. le commandant général à mon égard et celui de ma famille, m’a singulièrement frappé ! »

Toussaint Louverture est bon mari, bon père, bon parent ; on le représente ainsi dans tous les ouvrages qu’on a publiés à son sujet. Moïse et sa famille sont devenus libres, il est vrai ; mais ne lui faut-il pas une vengeance éclatante de ce fait, commis par Don Cabrera qui a vu ses dispositions à se réconcilier avec Biassou, tandis que celui-ci s’obstine à s’y refuser ? Que peut-il attendre de cet officier espagnol qui le punit, dans la personne de son neveu, de sa femme et de ses enfans, pour avoir repoussé les violences de Biassou ? Si ces personnes intéressantes ont été relaxées, n’est-ce pas dans l’intention de le saisir lui-même ? Dans cette pensée, le prudent Toussaint peut-il continuer à servir les Espagnols, pour l’amour de Dieu et des Rois ? S’il est prudent, n’est-il pas capable aussi des résolutions les plus énergiques ?

Le soin de sa propre conservation, à l’égard de Biassou qu’il vient de chasser du Dondon et d’Ennery, à l’égard de Jean François qu’il redoute aussi et qui peut se réunir à Biassou contre lui ; le désir de se venger de Don Cabrera : tout lui inspire immédiatement la résolution de quitter le service du roi d’Espagne ; et il n’ignore pas que les agens français désirent depuis longtemps qu’il abandonne cette cause, qu’il peut leur être de la plus grande utilité. Mais, avant de passer au service de la France, il faut qu’il accomplisse ses desseins ; en attendant, il enverra à Don J. Garcia de nouvelles protestations écrites, de nouveaux sermens de fidélité au Roi et à ce gouverneur ; il lui dira que jamais il ne se départira de ses principes, qu’il est inébranlable et ferme comme un rocher, que sa religion le porte à tout endurer avec constance et patience, pour les souffrances que Notre-Seigneur Jésus-Christ a endurées pour nous. Toussaint Louverture connaît parfaitement son bréviaire ; et s’il assure le gouverneur espagnol de son aveugle obéissance et de son entière soumission à ses ordres et à ceux de ses reprèsentans sur la frontière ; s’il jure, en terminant sa lettre, qu’il est décidé à répandre jusqu’à la dernière goutte de son sang pour soutenir la cause de Dieu et de son Roi, il n’a pas moins résolu de répandre le sang de tous les Espagnols qui pourront tomber sous sa main.

Cela posé, voyons le troisième document du 4 avril, que nous avons annoncé : il est daté du Fort-Dauphin, au pouvoir des Espagnols depuis le 28 janvier.


Le Député des Émigrés français (les colons) résidans à Saint-Michel, tous habitans et propriétaires des paroisses des Gonaïves, d’Ennery, Plaisance, la Marmelade et le Dondon,

A S. E. Monsieur le Gouverneur et Capitaine général, représentant immédiat du Roi en cette colonie.


Sitôt notre arrivée dans notre infortuné pays, Excellence, le général Biassou conçut le noble projet de prévenir vos vues bienfaisantes.

Personne n’ignore que les nègres révoltés qui assassinent, pillent et incendient nos possessions, au nom de l’exécrable République, occupent la presque totalité des montagnes que ceignent les plaines du Limbé, du Port-Margot, de l’Acul, du Morne-Rouge, du Quartier-Morin, de Limonade et Jacquezy, jusqu’aux confins du Fort-Dauphin, tandis que ces plaines fourmillent de ces vils ennemis dont la principale horde se tient dans la ville du Cap.

Le général Biassou, voulant les chasser tous dans un même lieu, afin de les forcer à mettre bas les armes ou les exterminer d’un seul coup, avait proposé de se rendre maître d’abord de toutes les hauteurs du Borgne, Plaisance, Marmelade, Dondon et Grand-Boucan. Parvenu à son but, son projet était de proposer les mêmes mesures pour toutes les parties de l’Est occupées par les troupes de son ami Jean François.

Déjà, le fidèle Biassou était campé sur l’habitation Larvière, chef lieu d’Ennery ; il avait fait replier dans ce camp plusieurs petits postes inutiles que Toussaint Louverture avait établis, soi-disant pour protéger les voyageurs, tandis que ses agens qui les occupaient commettaient chaque jour des vols, des assassinats : de là les plaintes, les murmures de tous les habitans planteurs. Toussaint profite de ces clameurs pour les dénoncer comme suspects, enlève et arme tous les esclaves de leurs habitations. Il annonce à ces misérables qu ils sont libres, s’ils osent assassiner les blancs ; il donne des ordres à des chefs pour le rétablissement des postes supprimés, qui facilitent l’exécution de ses vues perfides. Il prêche la désobéissance ; il adresse un manifeste à son général ; il finit par tenter un assassinat contre sa personne. Celui-ci échappe à la mort par une faveur inattendue du ciel, et son assassin ose encore le dénoncer comme traître, lorsque lui-même se rend coupable du crime de félonie et de haute trahison au premier chef.

La conduite de Biassou a mérité l’admiration générale. Nous dénonçons son perfide subalterne comme assassin, comme traître au Roi. Nous nous joignons aux sujets fidèles pour soutenir sa plainte, et nous demandons que la tête du coupable tombe.

Il l’est, comme ayant séduit les troupes auxiliaires pour assassiner leur chef ; il l’est encore comme ayant, contre les promesses sacrées du Roi, promis la liberté à tous les esclaves déjá rentrés dans l’ordre et le devoir ; il l’est, pour avoir conçu le projet horrible d’assassiner tous les blancs ; il l’est, pour avoir commencé à mettre à exécution ce plan horrible, en assassinant trois blancs sur l’habitation Larivière ; il l’est, et ceci est un crime d’État au premier chef, en faisant feu sur une patrouille de la milice royale, et pour avoir fait prisonniers deux hommes de cette patrouille ; il l’est, comme ayant tendu un piège perfide pour se rendre maître de là personne du brigadier Don Joachim de Cabrera ; il l’est enfin, comme ayant intercepté la communication des Gonaïves à Saint-Michel, et d’avoir exposé les garnisons de ces deux places à souffrir d’une famine infaillible, si on n’apporte le plus prompt remède. Voilà les grands intérêts qui ont déterminé notre députation à joindre nos plaintes à celles du général Biassou.

Ceux qui ont prêté des vices à ce général, en cachant ses vertus, sont coupables d’infidélité. Nous protestons tous, sous la foi et la loyauté que nous devons à notre Prince, qu’il est digne de sa confiance, qu’il s’est toujours montré comme un sujet fidèle, qu’il a mérité l’estime et la reconnaissance de tous les gens de bien.

Laplace, député.

Fort-Dauphin, le 4 avril 1794.


En faisant la part des exagérations contenues dans cet exposé, nous voyons qu’il confirme et explique fort bien tout ce que nous venons de remarquer, dans les deux dépêches de Toussaint Louverture à Don Garcia.

On y démêle les causes de la querelle existante entre Toussaint et Biassou. Celui-ci veut que son ancien secrétaire et aide de camp reste toujours son subalterne, son subordonné, tandis que Toussaint, qui a pris le titre de général dans sa relation de faits au gouverneur espagnol, prétend qu’il est indépendant de l’autorité de Biassou autant que de celle de Jean François, et qu’il ne relève que de celle du gouverneur et de ses délégués.

Toussaint avait placé des postes que Biassou a fait relever ; ce dernier veut contraindre les nègres non protégés par le Roi d’Espagne, à rentrer immédiatement sur les habitations de leurs maîtres, tandis que Toussaint a jugé que le moment n’est pas encore venu de mettre à exécution ce projet, par rapport au parti républicain qui offre la liberté générale, et que ce serait s’exposer à soulever tous ces nègres qui sont armés et qui pourraient entraîner dans leur révolte, tous les autres formés en troupes et qui s’imagineront que le même sort les attend.

Biassou et Toussaint sont divisés d’opinions à ce sujet ; c’est une question d’opportunité entre eux, sur une mesure qu’ils approuvent tous deux, que Biassou, incapable de combinaison politique, veut réaliser de suite, et que Toussaint, habile et perspicace, croit devoir ajourner jusqu’à un temps plus propice. Toussaint, évidemment, est un homme bien supérieur à Biassou.

Mais les blancs français, habitans planteurs, intéressés à la prompte solution de cette question, s’impatientent des délais qu’y met Toussaint, et élèvent des cris, des clameurs qui indisposent ce dernier contre eux.

Blancs, mulâtres et noirs doivent céder à ses vues, à ses idées quand il les a raisonnées ; la suite de sa vie politique le prouvera bien mieux encore : de là sa résolution d’armer ces esclaves, de les ranger dans ses troupes, en leur disant qu’ils seront libres, s’ils tuent les colons qui veulent les replacer, dans l’esclavage, et qui osent contrarier ses vues.

De cette querelle d’opinions, Biassou passe à des faits brutaux et violens contre les soldats de Toussaint, obéissant aux ordres de leur général. Alors plus de ménagemens pour Biassou qu’excitent les planteurs ; il le fait cerner au Dondon ou à Ennery.

Quant à Don Cabrera, il lui tend un piège, selon la version des planteurs, et nous le croyons, parce que ce procédé est dans la nature de Toussaint Louverture, et qu’il ne veut probablement rien aventurer à force ouverte. En même temps, il fait couper toutes communications entre les Gonaïves et Saint-Michel, afin de ne pas être entre deux feux.

Tous ces faits se passent du 22 mars, jour où il a quitté Saint-Raphaël, au 4 avril. Quatorze jours sont beaucoup pour un homme de la trempe et de l’activité de Toussaint Louverture ! Au 4 avril, il est donc insurgé contre la domination espagnole, il a déjà combattu contre Biassou, il a failli prendre Don Cabrera. Où était-il à cette date ? Nous l’ignorons, nos documens ne le disent pas.

Mais le 5 avril, Chevalier, un de ses lieutenans dont le concours peut lui être nécessaire contre les Espagnols réunis aux Gonaïves, à huit lieues seulement de Terre-Neuve, Chevalier reçoit une lettre de Laveaux ; il y répond le 6, et une lettre de Toussaint Louverture paraît accompagner sa réponse. Probablement ce dernier était à portée d’avoir communication de la lettre de Laveaux.

Quelle heureuse circonstance pour les propositions du général français ! Toussaint Louverture est insurgé contre les Espagnols, et il n’a d’autre parti à prendre que de se soumettre à Laveaux ; de là l’assertion de celui-ci qu’à partir du 6 avril, Toussaint cesse de combattre les Français républicains ; il en transmet l’assurance à Laveaux, soit par sa lettre sans date, soit par la lettre de Chevalier, du 6 avril.

Mais, pour un homme résolu comme Toussaint, il ne faut pas qu’il se soumette comme un intrus ; il faut qu’il donne des gages de sa fidélité au nouveau gouvernement qu’il va servir, et ces gages se combinent avec le désir qu’il éprouve de se venger, et des Espagnols et des colons et émigrés français. Il emploie donc le temps qui s’écoule, du 6 avril au 4 mai, à immoler tous ceux qu’il peut atteindre. Le 4 mai, le pavillon tricolore flotte aux Gonaïves et à Terre-Neuve. Toussaint Louverture a triomphé de ses ennemis !

En triomphant ainsi, ne donne-t-il pas en même temps à Laveaux, la mesure de ce qu’il peut exécuter ? Et ne sait-il pas que le besoin qua ce gouverneur général de lui et de ses forces, lui fera compter pour rien cette immolation d’Espagnols et de colons français ? Ne sait-il pas que la politique excuse tout, que la morale de l’utilité l’emporte sur l’utilité de la morale ? D’ailleurs, il trouvera de bonnes raisons à donner à Laveaux : nous allons voir ces raisons exprimées dans sa lettre à ce général, en date du 18 mai.

Le rapport de Garran cite une lettre de Laveaux à Chevalier, du 2 mai, et une autre à Toussaint Louverture, du 5. Probablement à cette dernière date, Laveaux savait que le pavillon français flottait déjà, le 4, aux Gonaïves et à Terre-Neuve. Il n’y a que quelques lieues entre le Port-de-Paix et Terre-Neuve et les Gonaïves. Dans l’intervalle de ce jour au 18 mai, où Toussaint répond à Laveaux, plusieurs communes avaient été soumises par ses soins. Ecoutons ce qu’il dit à Laveaux :
Quartier-général de la Marmelade, le 18 mai 1794.


Toussaint Louverture, général de brigade,


A Étienne Laveaux, gouverneur général, etc.


Le citoyen Chevalier, commandant de Terre-Neuve et du Port-à-Piment, m’a remis votre lettre en date du 5 courant, et pénétré de la plus vive reconnaissance, j’apprécie comme je dois, les vérités qu’elle renferme.

Il est bien vrai, général, que j’ai été induit en erreur par les ennemis de la république et du genre humain ; mais, quel est l’homme qui peut se flatter d’éviter tous les pièges de la méchanceté ? À la vérité, j’ai tombé dans les filets, mais non point sans connaissance de cause. Vous devez vous rappeler qu’avant les désastres du Cap, et par les démarches que j’avais faites par devers vous, que mon but ne tendait qu’à nous unir pour combattre les ennemis de la France et faire cesser une guerre intestine parmi les Français de cette colonie. Malheureusement et pour tous généralement, les voies de réconciliation par moi proposées, furent rejetées. Mon cœur saigna et je répnndis des larmes sur le sort infortuné de ma patrie, prévoyant les malheurs qui allaient s’ensuivre. Et je ne m’étais point trompé ; la fatale expérience a prouvé la réalité de mes prédictions. Sur ces entrefaites, les Espagnols m’offrirent leur protection et la liberté pour tous ceux qui combattraient pour la cause des rois ; et ayant toujours combattu pour avoir cette même liberté, j’adhérai à toutes leurs offres, me voyant abandonné par les Français, mes frères[7]. Mais une expérience un peu tardive m’a dessillé les yeux sur ces perfides protecteurs ; et m’étant aperçu de leur supercherie et scélératesse, j’ai vu clairement que leurs vues tendaient à nous faire entr’égorger, pour dominer notre nombre et pour surcharger le restant de chaînes, et les faire retomber à l’ancien esclavage. Non, jamais ils ne parviendront à leur but infâme ; et nous nous vengerons à notre tour de ces êtres méprisables à tous égards. Unissons-nous donc à jamais ; et oubliant le passé, ne nous occupons désormais qu’à écraser nos ennemis et à nous venger particuîièrement de nos perfides voisins.

Il est bien certain que le pavillon national flotte aux Gonaïves, ainsi que dans toute la dépendance, et que j’ai chassé les Espagnols et les émigrés de cette partie des Gonaïves ; mais j’ai le cœur navré de l’événement qui a suivi sur quelques malheureux blancs qui ont eté victimes dans cette affaire. Je ne suis pas comme bien d’autres qui voient les scènes d’horreur avec sang-froid. J’ai toujours eu l’humanité pour partage, et je gémis quand je ne puis pas empêcher le mal. Il y a eu aussi quelques petits soulèvemens parmi les ateliers, mais j’ai mis de suite le bon ordre et tous travaillent comme ci-devant.

Gonaïves, le Gros-Morne, Canton-d’Ennery, Plaisance, Marmelade, Dondon, l’Acui et toute là dépendance avec le Limbé, sont sous mes ordres, et je compte quatre mille hommes armés dans tous ces endroits, sans compter cependant les citoyens du Grôs-Morne, qui sont au nombre de six cents.

Quant aux munitions de guerre, j’en suis dépourvu entièrement, les ayant consommées dans les diverses attaques que j’ai faites contre l’ennemi. Quand j’ai pris les Gonaïves, j’ai seulement trouvé 100 gargousses à canon que j’ai fait faire des cartouches à fusil pour attaquer le pont de l’Ester où sont campés les émigrés. Je me propose de les attaquer au premier moment, c’est-à-dire quand le citoyen Blanc Cazenave se sera rendu avec son armée à l’habitation Marchand, au carrefour de la Petite-Rivière de l’Artibonite.

Je suis en ce moment occupé du camp Berlin, au Port-Margot, dont le chef de cet endroit paraît vouloir braver nos forces. J’ai donné mes ordres pour faire marcher des troupes du Limbé et de Plaisance pour l’attaquer. Je m’imagine bien que je m’en emparerai[8] ; et aussitôt pris, je vous en ferai part pour que, de votre côté, vous puissiez, si vous le jugez à propos, marcher contre le Borgne. J’en ferai autant de mon côté, et nous pourrons cerner le bourg de cette paroisse et l’attaquer, s’il est nécessaire ; et après la réduction de ces deux endroits, nous aurons le champ libre pour nous voir et concerter plus amplement nos opérations, pour les intérêts républicains.

Quant aux forces de nos ennemis, elles seraient bien peu conséquentes, sans le général Jean François qui tient bon pour les Espagnols. Il se trouve en ce moment au Fort-Dauphin où il s’est retiré avec sa troupe, après avoir été repoussé vigoureusement au Trou et à Caracol. J’ai fait mon possible pour dissuader ces gens de l’erreur où on les tient plongés ; il faut espérer qu’ils ouvriront enfin les yeux, el qu’ils se joindront à nous pour faire cause commune.

Les Espagnols ne sont point en force à Saint-Raphaël ni à Saint-Michel ; mais ils se fortifient, en s’entourant avec des pieux, et je me persuade qu’il n’y a rien à craindre de leur côté.

Quant aux moyens pour instruire les commissaires civils de mon retour et des évènemens qui ont eu lieu, je crois bien que la communication au Port-Républicain est interceptée, et qu’il n’est guère possible de leur faire part de ce qui en est, à moins que vous ne leur expédiiez un bateau pour cet effet. Je m’informerai cependant du citoyen Blanc Cazenave s’il n’y aurait point quelque moyen.

Voici, général, la situation exacte de tout. Veuillez, je vous prie, m’envoyer des munitions de guerre. Vous jugerez par vous-même de la quantité qu’il me faudra dans la circonstance présente.


Cette longue lettre, on le voit, est la première que Toussaint Louverture adresse à Laveaux depuis sa soumission. Comme elle peint bien l’homme qui vient de changer de drapeau ! Mais, comme il s’efforce aussi de prendre, à l’égard de Laveaux, une position qui oblige celui-ci à compter avec lui !

Le gouverneur lui dit qu’il a été induit en erreur, en suivant la bannière espagnole ; et s’il semble en convenir par une sorte d’humilité chrétienne, c’est pour lui dire avec amour-propre que ce n’a pas été sans connaissance de cause, et il lui rappelle en même temps qu’avant les désastres du Cap il avait fait des démarches qu’on a dédaignées. Ainsi, il n’était resté au service de l’Espagne que par sa volonté, et quand il vient se ranger sous le drapeau tricolore, il n’entend pas se soumettre à merci.

Pour donner plus de poids à sa prétention, il parle de ce pavillon qu’il a fait flotter aux Gonaïves, après avoir chassé les Espagnols et les émigrés. Ces derniers sont Français, il parle à un général français qui n’ignore pas que beaucoup de ces émigrés ont été sacrifiés avec des Espagnols, et alors il semble s’apitoyer sur le sort de quelques malheureux blancs qui ont été victimes dans cette affaire ; il en a le cœur navré, parce qu’il n’est pas comme bien d’autres qui voient les scènes d’horreur avec sang-froid ; il a toujours eu l’humanité pour partage, et il gémit quand il ne peut empêcher le mal. Tout à coup, et comme pour consoler Laveaux de la mort de ces blancs, il lui parle de quelques petits soulèvemens qui ont eu lieu parmi les ateliers de noirs ; mais il y a mis le bon ordre. Ce bon ordre, ce sont des exécutions à mort ! Pour appuyer encore sa prétention à être traité autrement que comme transfuge, il énumère avec emphase les noms des diverses communes qu’il a ralliées au pavillon français, et il parle de sa troupe de quatre mille hommes.

Il fait plus : il donne à Laveaux la situation générale des forces ennemies, il examine qu’on n’a rien à en redouter, parce qu’il espère les neutraliser ; il a déjà refoulé au Fort-Dauphin, Jean-François et sa troupe ; il indique au gouverneur ce qu’il faut faire, même pour aviser les commissaires civils de son retour, ou plutôt de sa soumission à la République française. Ce dernier point le préoccupe, parce que son amour-propre, sa vanité se complaisent dans cette information officielle, Toussaint Louverture sachant ce qu’il vaut et mesurant déjà de l’œil la carrière qu’il va parcourir. Peut-être aussi voulait-il être assure du rang qui lui serait assigné par les commissaires. Enfin, quand il aura réduit le camp Bertin et le Borgne, ajouté de nouveaux lauriers à ceux qu’il a cueillis, c’est alors qu’il ira voir Laveaux, pour se concerter plus amplement avec lui sur les opérations ultérieures.

Est-ce là le langage d’un simple transfuge ? Ne traite-t-il pas d’égal à égal avec Laveaux ? Ne voit-on pas déjà l’homme qui dominera Laveaux, qui s’en servira comme d’un instrument pour son élévation, tout en le caressant par des lettres flatteuses où il lui dira qu’il l’embrasse de tout son cœur, en l’appelant son bon et cher papa ?

C’est à dessein que nous avons transcrit, et ses lettres au gouverneur espagnol et celle que nous venons d’analyser, parce qu’à notre avis, ces documens font mieux juger de l’étendue de l’esprit et de la capacité de Toussaint Louverture, à cette époque déjà, que ce que nous pourrions en dire.

Jugez donc de ce qui adviendra, quand l’horizon politique de cet homme s’élargira, quand le théâtre où il a transporté ses combinaisons se sera agrandi ! Qui pourra arrêter la marche de Toussaint Louverture, joignant tant de vices à tant de qualités : — la ruse et l’audace, — l’hypocrisie et l’énergie, — le machiavélisme et la résolution, — l’orgueil et la prudence, — la méfiance et la fermeté, — une activité prodigieuse, — une ambition sans bornes, — et un cœur inexorable pour quiconque contrarie ses desseins ? Nulle puissance humaine ne l’empêchera d’accomplir sa brillante destinée, que favoriseront encore toutes les circonstances de son époque. Il parcourra cette carrière imprévue avec le plus grand succès, jusqu’à ce qu’il tombe enfin par ses propres fautes et par l’excès de ses crimes : — châtiment inévitable que Dieu réserve toujours à ceux qui, comme lui, adoptent un système de gouvernement basé sur la haine des hommes et sur la terreur qu’ils leur inspirent[9].

Toutefois, nous devons féliciter el nous félicitons ce noir, célèbre à tant de titres, de s’être rangé sous le drapeau français ; car à ce nouveau poste seul il aura pu développer son génie. Nous l’en félicitons, pour avoir pris une position où il démontrera l’aptitude des hommes de sa race, à concevoir et à exécuter tout ce que peuvent concevoir et exécuter des hommes de la race blanche, où il contribuera à détruire les absurdes préjugés conçus par ces derniers sous ce rapport.

Mais, ce que nous disons ici ne détruit pas notre opinion, nos appréciations sur les causes secrètes, sur les motifs particuliers qui l’ont porté à abandonner les Espagnols. Selon nous, et d’après les documens que nous avons cités, ce n’est point par amour pour la liberté qu’il a changé de drapeau. Pour son propre salut, il a fait preuve de bon jugement en quittant le service du roi d’Espagne, dans les circonstances où il se trouvait. Certainement, le salut de la cause de ses frères a gagné pendant quelque temps, à ce qu’il passât au service de la France. Mais, puissions-nous ne pas trouver dans la suite de sa carrière qu’il a réagi contre eux ! Car si jamais nous le rencontrions un jour dans cette voie fatale, nous n’hésiterions pas à lancer l’anathème contre sa mémoire.


En écrivant sa lettre du 18 mai à Luveaux, Toussaint Louverture avait pris le titre de général de brigade qu’il portait sous les Espagnols ; mais bientôt après, il ne prit que celui de commandant général du cordan de l’Ouest, ce commandement lui ayant été donné par le gouverneur général. Ce titre nouveau ne détruisait pas l’autre et le réservait pour l’avenir. À la même époque, deux blancs, Pageot et Lesuire, étaient des adjudans-généraux, comme Montbrun ; Bauvais, Rigaud, Villatte, A. Chanlatte, Martial Besse étaient colonels. II paraît que Laveaux qualifiait aussi Toussaint Louverture de colonel, et qu’en informant la commission civile de sa soumission, il demanda à celle-ci quel grade il devait lui reconnaître dans l’armée. Sonthonax félicita le nouveau converti, sans lui donner un titre militaire[10].


Nous avons sous les yeux divers ouvrages publiés sur Toussaint Louverture, assignant tous à sa soumission des motifs erronés. Ils ne sont tous que la répétition de la brochure de Dubroca, imprimée en 1802, fixant cette soumission au 25 juin 1794. Nous ne pensons pas qu’avant nous, personne ait eu connaissance des documens tirés des archives de Santo-Domingo, qui donnent un si grand jour à ce fait, en les rapprochant du rapport de Garran, du document provenant des archives générales de France, et du compte-rendu et du discours du général Laveaux. Du reste, c’est ce qui arrive assez souvent à l’égard de tout homme qui, dans des temps révolutionnaires, parvient à prendre une position éclatante. Plus il y obtient du succès, plus l’imagination s’ingénie à trouver des causes extraordinaires à sa subite élévation ; lui-même finit par se prêter à ce jeu qui, naturellement, plaît toujours à la vanité humaine : Toussaint Louverture n’échappa pas à cette faiblesse, non plus que d’autres.

Ainsi, Dubroca le représente comme ayant concerté avec Jean François l’arrestation de Biassou, et de s’être rangé sous le drapeau français, lorsqu’il apprit les succès de la République en Europe. Pamphile de Lacroix, qui adopte la date de sa soumission au 25 juin, y donne un autre motif. Selon lui, ce sont les discussions qui eurent lieu au parlement de la Grande-Bretagne, concernant l’émancipation des esclaves, qui auront fait comprendre à Toussaint Louverture qu’il y avait plus de bonne foi de la part de la France, dont les agens avaient proclamé cette émancipation, confirmée par le décret du 16 pluviôse an II. Tous ces ouvrages s’accordent sur la circonstance de la communion qu’il fît avant d’abandonner les Espagnols, pour mieux les tromper sur ses intentions. Selon nous, Toussaint devait souvent remplir cet acte de dévotion, à cause de son hypocrisie bien connue ; et s’il l’a fait en dernier lieu, c’est sans doute au moment qu’il quittait Saint-Raphaël pour se rendre à la Marmelade ; là encore il a pu communier de nouveau, avant de tendre à Don Cabrera le piège dont parle le document du 4 avril. Cette circonstance nous paraît d’ailleurs peu importante, bien qu’on attribue au marquis d’Hermona ou d’Armona d’avoir dit à ce sujet : « Non, Dieu, dans ce bas monde, ne saurait visiter une âme plus pure ! »

Nous renvoyons nos lecteurs aux Mémoires sur la vie de Toussaint Louverture, publiés par son fils Isaac, et au livre qu’a publié récemment notre compatriote Saint-Rémy, pour connaître l’origine royale de cet homme remarquable. Pour nous, qui n’avons aucune foi dans l’influence d’une pareille tige, sur la destinée des hommes qui se rendent célèbres par leurs actions et leurs talens, nous ne trouvons aucune nécessité à l’admettre en faveur de Toussaint Louverture, pour expliquer la cause de sa supériorité sur ses contemporains. Il nous suffit de’savoir qu’il savait lire et écrire, pour juger que, possédant ces premiers élémens des connaissances humaines, ils ont dû faciliter le développement de ses idées par la lecture des ouvrages qui tombèrent sous sa main. On s’accorde généralement à dire que l’Histoire philosophique et politique de l’abbé Raynal, sur les établissemens des Européens dans les deux Indes, était sa lecture favorite avant la révolution. Ce seul ouvrage suffisait pour mûrir les idées d’un homme qui savait méditer ; et l’on sait d’ailleurs quelle influence exercent les révolutions et la pratique des affaires publiques sur l’esprit des hommes. Toussaint Louverture ne fut pas le seul qui se fît remarquer par son aptitude à les saisir ; d’autres hommes de sa race, dans notre pays, développèrent aussi leurs talens naturels, quoique peut-être à un moindre degré que lui, et quoique moins favorisés par les circonstances. Ce que nous disons ici n’est nullement dans l’intention d’atténuer son mérite, notre but n’étant que de prouver qu’il n’a pas fait, seul, exception aux hommes de la race africaine.

Comme homme privé, avant la révolution, Toussaint Louverture avait de bonnes mœurs : il était marié, et était aussi bon époux que bon père et bon parent. Cela ne détruit pas l’assertion de Pamphile de Lacroix sur la découverte faite Port-au-Prince, en 1802, par le général Boudet[11]. Toujours est-il qu’il observa constamment les convenances sur cette matière, et qu’il prêchait sans cesse le mariage, comme base des vertus sociales.

Né, dit-on, en mai 1743, sur l’habitation Breda, au Haut-du-Cap, il avait été d’abord charge de la surveillance et du soin des animaux, avant de devenir le cocher de Bayon de Libertas, procureur de cette habitation et propriétaire lui-même au Limbé. Dans sa première charge, il avait acquis la connaissance de bien des remèdes, non-seulement pour le traitement des animaux, mais pour celui des hommes ; il possédait l’usage des simples, des plantes du pays dont beaucoup sont des poisons violents. Comme Macandal, dans le Nord, avait passé pour en connaître aussi l’usage, aux yeux de beaucoup de noirs de cette province, Toussaint Louverture était considéré et respecté comme un nouveau Macandal[12]. C’est ce qui explique les fonctions qu’il exerça d’abord dans les bandes de noirs insurgés, sous le titre de Médecin des armées du Roi, avant de devenir général d’armée.

Tel fut l’homme que sa soumission au drapeau français plaça à la tête des noirs du Nord, avec l’appareil du pouvoir militaire et le prestige de sa couleur et d’une supériorité incontestable.

Nous croyons devoir réfuter ici une tradition du pays, qui prétend que quelque temps avant sa soumission à Laveaux, Toussaint Louverture aurait fait à Villatte la proposition de se soumettre à lui, et que ce dernier aura rejeté ses offres, en répondant qu’il ne voulait pas entrer en négociation avec un misérable esclave dévoué à la cause de la servitude ; et que de cette réponse, sortie de la bouche d’un homme de couleur, naquit sa haine pour Villatte[13].

Tout ce que nous avons rapporté de Toussaint Louverture détruit victorieusement, selon nous, cette tradition populaire. Sa haute capacité n’admet pas, qu’il aurait négligé le gouverneur général pour s’adiesser à un simple commandant militaire, sans pouvoirs. Voyez sa lettre du 18 mai à Laveaux, où il parle des démarches qu’il fît auprès de ce général, avant les désastres du Cap ; il n’y fait pas mention de nouvelles tentatives de sa part. D’un autre côté, nous ne trouvons rien dans la vie de Villatte qui ait pu motiver de sa part un propos aussi insultant, et qui eût été en même temps l’expression d’un mauvais sentiment pour les noirs. Nous verrons plus tard que ces derniers lui étaient fort attachés : il n’aurait donc pas pu mépriser Toussaint Louverture surtout, comme esclave au service de l’Espagne. Villatte aimait les noirs.

La haine de Toussaint ou plutôt sa jalousie contre Villatte, lui aura été suggérée par Laveaux, déjà mécontent de Villatte, à propos des munitions qu’il avait demandées au Cap ; car, à ce sujet, nous voyons dans une note du rapport de Garran, la mention d’une lettre du 23 mai, de Laveaux à Toussaint Louverture, qui lui avait aussi demandé des munitions, par la sienne du 18. D’autres faits de Laveaux, d’autres lettres de lui viendront corroborer ce que nous avançons ici. Nous prouverons aussi que la jalousie du pouvoir exista entre Villatte et Toussaint Louverture. L’historien doit à sa conscience, de prouver les vraies causes des divisions entre les hommes, en réfutant les erreurs accréditées.

  1. On fait encore mieux par la justice envers tous : Nous verrons que Laveaux ne comprit guêres cette vérité.
  2. Nous verrons plus tard que Perroud cessa de se conduire aussi bien.
  3. Il répondit aux Espagnols, en leur envoyant des cartouches et du plomb : réponse à la manière des Lacédémoniens.
  4. Celui qui fut sénateur de la République d’Haïti.
  5. On a dit, et l’on a cru que Candy et Savary furent envoyés aux mines du Mexique : c’est une erreur.
  6. Vie de Toussaint Louverture, par M. Saint-Rémy, p. 119 — Histoire d’Haïti par M. Madiou, t. 1er, p. 141.
  7. Comme on peut voir, nous ne dissimulons rien de Toussaint Louverture : mais nous ignorons entièrement les voies qu’il dit avoir proposées. Garran ne nous apprend rien à cet égard, que la lettre signée de Toussaint et de Biassou, du 25 juin, une autre du 25 août à ses frères du Cap, par Toussaint, une autre du 27 août à A. Chanlatte, et une réponse sentimentale à la lettre sur la révolution de Saint-Domingue, du 28 août 1793 : Garran dit que « tous ces écrits, publiés sous le nom du général Toussaint Louverture, contiennent les déclamations les plus violentes contre la République. » (Rapport, t. 4, p. 47.)
  8. Ce camp ne fut pris qu’avec le concours de Villatte, vers la fin de juin. Compte rendu de Laveaux, p. 36.)
  9. La mort du général Moïse, neveu de Toussaint Louverture, fut le dernier crime politique qu’il commit ; dès lors, aucun de ses officiers supérieurs ne put se croire à l’abri d’une telle fin. Moïse, jugé et acquitté par un conseil de guerre, fut de nouveau jugé et condamné à mort par un autre conseil présidé par son oncle même. Les chefs qui ne respectent pas les arrêts de la justice, ignorent que leur vraie gloire consiste à observer les lois ; el qu’en les foulant aux pieds, ils s’exposent à la haine de leurs contemporains, à l’infidélité de leurs subordonnés, et qu’ils encourent toujours les reproches sévères, de la postérité.
  10. Vie de Toussaint Lonverture par M. Saint-Rémy, p. 121.
  11. Tome 2, page 105 et 106.
  12. Rapport de Kerverseau au ministre de la marine, du 7 septembre 1801.
  13. Histoire d’Haïti par M. Madiou, t. 1er, p. 193. Nous saisissons cette occasion pour faire remarquer l’erreur où est tombé notre compatriote, sur la foi de P. de Lacroix ou de Dubroca, en fixant l’époque de la soumission de Toussaint Louverture au 25 juin 1794 : sa lettre du 18 mai est positive à cet égard.