Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 1/0/3

Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Tome 1p. 30-38).

III.


Nous venons de voir la composition de la société coloniale et l’organisation du gouvernement à Saint-Domingue. Ecoutons ce que disait, en 1776, des mœurs de la classe blanche, un Européen qui y a vécu longtemps — Hilliard d’Auberteuil. Il a publié alors des Considérations sur la colonie de Saint-Domingue, ouvrage qu’il avait présenté, un an auparavant, au ministre de la marine.

« Accablés par les embarras et les travaux, dit-il, si les colons se livrent encore à des vices, la mort les atterre comme la faux renverse les épis. Presque tous abreuvés du poison de l’envie, ils sont écrasés sous mille jougs ; rien n’est si douteux que leur sort. Ardens dans leurs désirs, et furieux dans leurs pertes, loin de s’aider mutuellement, ils sont tous ennemis, semblables à des tigres, qui se déchirent entre eux, sous la griffe des lions….

» Les créoles de Saint-Domingue… auraient eu l’esprit social, si la nature du gouvernement n’avait pas nui au lien de la société… Ils auraient beaucoup d’excellentes qualités, s’ils pouvaient vaincre leur tempérament ; mais le tempérament est ordinairement le plus fort : leurs vices ne sont que les vices du climat, accrus par des désordres politiques.

» Ils n’ont point de penchant au crime, il est rare de les voir s’y livrer ; mais de douze crimes commis depuis cent ans par les créoles, il n’en est pas un seul où la brutalité, la colère et la vengeance n’aient guidé la main du coupable ; ils ne sont jamais barbares à demi

» Ils sont humains et bienfaisans envers tous les blancs ; la vertu qui embellit le plus l’homme, c’est l’humanité : qui ne plaint et ne secourt personne, ne mérite pas qu’on le plaigne ou qu’on lui donne du secours ; mais avec les nègres, ils oublient souvent toute espèce de vertu…

» Les femmes créoles sont fières avec ceux qui leur sont inférieurs… compatissantes pour les blancs, elles n’en ont pas moins de rigueurs pour leurs esclaves

» Les mœurs des Européensqui sont dans la colonie ne ressemblent point à celles des créoles qui sont ceux qui passent à Saint-Domingue ? Ce sont, en grande partie, des jeunes gens sans principes, paresseux et libertins, échappés à la main paternelle qui voulait les corriger : d’autres sont des fripons ou des scélérats qui ont trouvé le moyen de se soustraire à la sévérité de la justice quelques uns se font honnêtes gens : que devient le plus grand nombre ?… On y voit des moines déguisés et fugitifs, des prêtres ennuyés de leur état, des officiers réformés, remerciés ou cassés, des laquais, des banqueroutiers ; que dire de leurs mœurs ?… Cependant, les grands crimes sont rares dans la colonie : le peuple chez qui règne l’abondance recèle peu de meurtriers et de voleurs publics ; mais il y a déjà beaucoup de fripons, et le défaut de police et de justice fait croire que dans la suite il y en aura davantage.

» On y trouve beaucoup de jeunes gens laborieux qui viennent chercher des ressources que le lieu de leur naissance ne pouvait leur offrir, des ouvriers et des marchands, tous chargés d’abord des préjugés de leur province ; mais n’entendant plus parler de l’enfer que l’imagination échauffée de leur curé ne cessait de leur peindre, et considérant les punitions civiles dans un éloignement qui les leur rend moins à craindre, livrés d’ailleurs dans les villes de la colonie à une société perverse, il n’y a point de vices auxquels ils ne puissent s’abandonner. Leur tyrannie envers les esclaves leur paraît un droit, leur injustice un acte de puissance ; ils tirent vanité d’une friponnerie adroite, ils n’ont point de mœurs. Il y en a qui font régner dans leurs actions un mélange étonnant d’avarice, de débauche, de bassesse et de cruauté : ils ont plusieursesclaves dont ils font leurs concubines ; ils les font travailler avec rigueur tant que dure la journée ; ils les nourrissent à peine ; ils ne les habillent point, et leur arrachent encore l’argent que dans le silence de la nuit elles acquirent par des prostitutions.

» Il est cependant quelques honnêtes gens, même dans les plus grandes villes ; mais ils ont bien de la peine à conserver leur probité au milieu de tant de gens qui n’en ont point…

» Les Français envoyés de la cour pour remplir différens emplois dans la colonie, forment, pour ainsi dire, une classe à part : ils se persuadent que les nègres, méchans par instinct, plus que par esclavage, doivent être conduits comme des animaux malfaisans dont on veut tirer quelque utilité. Le défaut d’intelligence des différens idiomes que les nègres employent, contribue à leur inspirer une défiance cruelle, et c’est cette haine des esclaves qui fait naître dans les esclaves la haine de leurs maîtres… Aveuglés par l’orgueil et la présomption, ils croyent tout savoir, et au lieu de s’instruire avec docilité de ce qui est particulier à la colonie, ils s’érigent en petits tyrans chacun dans leur place…

» Mais avant de reconnaître les objets sur lesquels ils veulent dominer, il est difficile qu’ils n’abusent pas de ce qu’on leur a donné de pouvoirs ; ils ont devant eux l’exemple du mal, ils s’accoutument à le croire permis. Ces vérités affligeantes prouvent qu’on ne devrait admettre dans les différentes places qui peuvent se rapporter à l’administration ou au maintien de la colonie, que des créoles ou des sujets anciens dans le pays… La colonie de Saint-Domingue exige des lois très-étendues et très-prévoyantes. En général, les habitans de cette colonie sont violents et irascibles ; ils sont tourmentés par toutes sortes de passions…

» L’île de Saint-Domingue est favorable à la population… mais les mariages y sont rares. Les Français laborieux qui viennent y chercher fortune ne se marient presque jamais ; le concubinage ne les attachant aux femmes blanches ou noires que par des liens très-légers, convient mieux à leurs projets ; ils sont moins gênés dans leurs entreprises, ils ont moins de soins à remplir, ils sont débarrassés de toutes ces complaisances, de toutes ces tendres inquiétudes qui, pour les bons maris, deviennent des devoirs ; ils n’ont point à s’occuper de toutes ces bienséances qui entraînent à la fois les dépenses et la perte du temps. S’il se fait quelques mariages, c’est l’intérét qui les conclut. Souvent ils sont bizarres ; de vieux colons épuisés par le libertinage font à de jeunes filles moins riches qu’eux, l’offre d’un cœur blasé, de vieilles femmes que leurs appas ont abandonnées plutôt que leurs désirs, servent de ressources à des adolescens.

» Quand les mariages ont paru d’abord mieux assortis, la paix n’y est guère plus durable ; les femmes galantes rendent toujours les maris jaloux…

» La tyrannie que quelques hommes ont exercée sur la colonie s’est toujours opposée à la population… La crainte de déplaire et le besoin de se concilier un pouvoir qui s’étend sur tout, ont souvent forcé les pères à donner en mariage les filles les plus riches, aux parens, aux amis, aux protégés, aux secrétaires des gouverneurs et des intendans : cependant, rien ne doit être si libre que le mariage, et rien de si respecté que l’autorité des pères…

» Pour encourager la population et retenir dans le pays les particuliers riches, et en état de former ou de soutenir de grandes entreprises, on pourrait réputer créoles ceux qui auraient bien mérité de la colonie, et ne donner entrée dans les conseils (de justice) et dans les chambres d’agriculture, d’accès aux places de magistrature, aux places de commandans ou de syndics des quartiers, qu’à des créoles, ou à ceux que leur probité et leur bonne conduite auraient fait réputer tels. Par exemple, un avocat serait réputé créole après s’être distingué pendant dix années dans la profession du barreau, et pourrait prétendre à s’asseoir au rang de conseiller, qui jamais ne serait accordé qu’à ceux qui l’auraient mérité comme lui, et à des créoles propriétaires de grandes habitations.

» Le travail doit être en honneur, et il ne doit pas y avoir, entre les hommes blancs d’autre distinction que celle qui résulte des emplois et du mérite personnel : il ne faut dans la colonie, ni grands, ni nobles, ni corps de peuple ; il ne faut que des ingénus, des affranchis, des esclaves et des lois ; il n’y faut point de préférence dans les familles, point de droit d’aînesse.

» Des lettres patentes, données en 1727, ont permis aux étrangers de cultiver les terres des colonies françaises ; mais cette loi qui avait été portée sans doute dans la vue d’accroître la population, n’a pas attiré beaucoup d’étrangers dans la colonie. L’inexpérience du législateur ne leur laissait point de confiance, parce que si, par une erreur nuisible aux nationaux, on permettait aux étrangers de prétendre à la propriété des terres on pouvait, deux ou trois ans après, par une autre erreur plus injuste, les chasser du champ qu’ils auraient fertilisé.

» Si l’Etat cherche des sujets fidèles, ce doit être sans doute parmi les cultivateurs ; il fallait donc choisir ces cultivateurs parmi les Français, et non parmi des étrangers que la diversité de leurs opinions et de leurs principes rendraient toujours difficiles à gouverner.

» À présent que les nationaux sont dans la colonie, en nombre suffisant pour entreprendre la culture de toutes les terres, que la population s’accroît journellement, et peut s’accroître davantage par les influences fortunées d’un gouvernement modéré, il paraît nécessaire d’abroger cette loi, et de ne plus permettre que des étrangers deviennent propriétaires des terres, à moins qu’ils ne deviennent hommes nationaux, en prenant des lettres de naturalité auquel cas, il leur sera permis d’acheter des terres au nom de leurs enfans nés dans la colonie.

» Les lettres patentes de 1727 offraient le contraste le plus singulier ; car en même temps qu’elles permettaient à des étrangers d’envahir la propriété de tous les terrains de la colonie, elles défendaient (art. 1, 2, 3 et 4) aux étrangers même naturalisés, d’y faire le commerce, et aux négocians de les employer pour facteurs ou commis. Les marchands ou négocians, les facteurs et commis, ne sont que passagèrement dans la colonie ; ils ne sont point, comme les propriétaires des habitations, les seigneur du pays ; il n’y a donc point d’inconvéniens à permettre à tous les étrangers naturalisés, d’y établir des maisons de commerce. »


Hilliard d’Auberteuil avait composé son ouvrage en deux volumes, pendant sa résidence au Cap. Suivant Moreau de Saint-Méry, il y avait la réputation de critique, et s’est quelquefois laissé emporter au désir de censurer, et ses détails ne sont pas toujours d’une exactitude rigoureuse. Toutefois, dans cet ouvrage, dont la distribution fut défendue à Saint-Domingue à cause de sa hardiesse à dévoiler le despotisme des administrateurs[1], il fait une curieuse peinture des mœurs des créoles et des Européens, des différens élémens dont se composait la population blanche dans cette colonie et en cela, il s’accorde avec ce qu’en dit M. de Saint-Méry lui-même, dans sa Description de Saint-Domingue, avec ce que d’autres auteurs ont publié postérieurement à ce sujet : avant eux, l’abbé Raynal avait représenté cette population sous le même aspect, avec cette verve qui animait sa plume.

On peut remarquer quelles étaient, à cette époque reculée, les prétentions des créoles, dont l’auteur se fait l’organe, relativement aux emplois publics dans la colonie. Cette disposition d’esprit s’était accrue de 1776 à 1789 ; elle fait comprendre l’ardeur avec laquelle eux et tous les grands planteurs acceptèrent la révolution. Ils espéraient y arriver au moyen de cette révolution.

On peut encore remarquer dans ce passage d’Hilliard d’Aubereuil qui, par son ancienneté dans la colonie, se considérait, se réputait créole, selon son expression, quelles préventions, quel égoïsme existaient dans le cœur des colons, à l’endroit des Européens et surtout des étranger. Nous aurons plus tard l’occasion de relever de nouveau cette observation, quand il s’agira de la formation, de la constitution de la société haïtienne. Nous expliquerons alors les motifs politiques des exclusions portées contre les étrangers. Nous dirons ensuite pourquoi elles ont été maintenues, et pourquoi elles devraient cesser, aujourd’hui que ces motifs n’existent plus[2].

  1. Cette défense eut lieu par un arrêt du conseil d’État, du 17 décembre 1777 ; il y est dit « que cet ouvrage a fait sensation dans les colonies d’Amérique : S. M. ayant reconnu qu’indépendamment de ce qu’il contient de répréhensible (pour avoir dévoilé les horreurs du régime colonial) l’auteur s’y est permis par des imputations graves, contraires à la vérité, d’attaquer l’administration des chefs de Saint-Domingue ; elle a jugé qu’il était de sa sagesse et de sa justice d’arrêter le cours dudit ouvrage etc.
  2. En 1838, envoyé en mission près le gouvernement de Louis-Philippe, je répondis à un homme d’État, un ministre qui me parlait de ces exclusions : « Que la France rende à la liberté nos frères qui sont esclaves dans ses colonies, et Haïti n’aura plus de motifs pour perpétuer ses préventions. »
    À un jurisconsulte qui m’entretenait de la même question, en me disant que le jeune peuple d’Haïti devrait tracer l’exemple des idées libérales dans ses institutions politiques, je répondis encore : « C’est aux nations qui sont placées à la tête de la civilisation du monde, à tracer elles-mêmes cet exemple. Voyez la Grande-Bretagne qui émancipe définitivement les esclaves de ses colonies. Que la France en fasse autant, et Haïti les imitera. »
    C’étaient du moins mon opinion personnelle et mon espoir. J’y persiste.