Éternité (Lacuzon)

ÉternitéAlphonse Lemerre, éditeur (p. 3-94).

ADOLPHE LACUZON


Éternité


Avec un avant-propos de l’auteur
SUR LA POÉSIE

PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, passage choiseul, 23-31



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PATRI
SAPIENTISSIM
FILIUS MEMOR
A. L.


Sur la Poésie







Le poème qu’on va lire, et dont la divulgation fragmentaire a rencontré, dès l’origine, l’accueil et l’assentiment généreux de précieux amis et de nombreux camarades de lettres, est publié d’abord pour ceux-ci. Leur en adressant aujourd’hui l’hommage collectif, je ne saurais cacher que ce m’est une façon, peu courageuse sans doute, de me réclamer encore d’eux. Mais, à une époque où tant de fâcheux de toutes sortes, voire d’ignorants de bonne volonté, ont si bien démontré dans le public l’inanité d’écrire en vers, ne pourrais-je ainsi me donner l’impression de n’être pas complètement seul pour assumer la responsabilité de cette tentative, peut-être encore inopportune, au demeurant simple essai de synthèse par la poésie, à l’aboutissement duquel ont sûrement collaboré leurs affectueux suffrages. Malgré cette ingénue fiction, une immense mélancolie m’envahit en achevant ces premières lignes ; ce sont des vers de Vigny qu’elle vient d’éveiller tout au fond de ma mémoire, et je sens bien que certaines strophes de la « Bouteille à la mer » vont m’ obséder longtemps. Pourquoi donc les choses résolues, le fussent-elles d’une conscience tranquille, s’imprègnent-elles toujours de cet air de tristesse et comme de remords ? C’est pourtant de la vie ardente, et fière et forte, que je veux parler ici.

Ai-je besoin d’ajouter maintenant que le poème Éternité n’a pas été composé dans le but d’étonner ou de séduire les esthètes contemporains par l’étrangeté de sa teneur, la fluidité de ses concepts, l’évanescence de sa phonétique ou autres subtilités d’un aloi douteux. Toute une intellectualité sur laquelle il n’y a déjà plus à compter, mais dont l’intérêt rétrospectif n’est cependant pas à désavouer, s’est épuisée, parmi toutes espèces de préoccupations prosodiques, à la recherche de ces futilités. Se gaussant des façons admises, reniant le passé, récusant tous les talents, mais, par ailleurs, s’ ingéniant au particularisme et à l’outrance, elle aboutit à des proclamations dérisoires. La vie normale et saine lui parut abominable ; la santé une tare monstrueuse, et l’amour, tel qu’il avait été compris jusqu’alors, une sentimentalité de jobard. L’exceptionnel devint seul digne d’attention, et l’anomalie fut de vogue. Pour esbrouffer le bourgeois, on affecta des perversités singulières, des aberrations sans nom, et quelques-uns, des plus impudents ou des plus mystificateurs, firent de la déchéance morale de Verlaine (dont l’œuvre reste si souvent loin d’eux) un critérium de génie, et de cette lamentable guenille humaine que le vice et la maladie avaient faite de sa personne aux derniers temps de son existence, une royauté de mauvais lieux. Cette coalition pathologique eut des recrues dans tous les arts, en peinture notamment, et sur la toile, où l’allégorie volontiers macabre ou mystique extravaguait dans l’impéritie du dessin, il arriva qu’au lieu de couleur on vit de véritables fards en applications variées, faisant hurler des paysages atones ou des chairs exsangues.

Ce fut vraiment l’époque des « beautés d’hôpital » [1] et des androgynes au teint morbide, des impossibles lys et des nuits insomnieuses aux emprises malsaines, du sadisme cérébral et des éphèbes au geste ambigu, des profils émaciés et des bandeaux aux tempes. Le poète d’alors exploitait sa névropathie avec délices et dans le trouble ainsi favorisé de ses aspirations, il s’imaginait, de bonne foi peut-être, atteindre à des sublimités. En fait, les plus habiles, et ceux dont on s’occupa davantage, ne firent que broder sur la désuétude de thèmes anciens d’invraisemblables métaphores, d*une complexité déroutante, sinon d’un agrément de rébus. Tout cela pour ressasser pompeusement quelque banalité sur l’infidélité des amantes, la douceur du printemps où la chanson des roseaux au bord du fleuve. On appela cette manière le symbole. Le Pirée, encore une fois, avait été pris pour un homme…

Cependant la réclame était acquise, et l’on parlait d’eux. Cette étrange intellectualité feignait de ne pas s’en apercevoir, bien qu’elle en fût charmée, et, de temps à autre, par un factum acerbe et railleur à l’adresse de quelque chroniqueur en vue, rappelait au public des lettres que les contingences de la vie commune ne pouvaient la troubler, et qu’elle vivait dans sa Tour d’Ivoire. Il y a peu de temps, elle y mourait d’inanition ; elle avait alors dix ou douze ans d’un postulat sans exemple, et, par elle, le snobisme en art était lancé.

Mais cette période est déjà presque de l’histoire, et bien que le rappel de certains de ses caractères, d’un ordre plutôt psychologique et moral qu’esthétique, m’ait paru d’une indication nécessaire, je jugerais malséant, poursuivant sur ce ton de chronique facile auquel j’ai cédé sans me dissimuler le reproche encouru, je jugerais malséant, dis-je, et vain, d’en accabler les survivants robustes, dont quelques-uns, sans fausse honte, se sont dégagés superbement. Le public est averti d’une réaction profonde (laquelle sera suivie d’une autre, bien entendu, et d’une autre encore, puisque c’est la loi) et la jeunesse est nombreuse qui s’apprête à lui affirmer son souci nouveau. Moins irrévérencieuse que son aînée, plus studieuse et moins bohème, et virile cette fois, elle rie semble pas avoir gardé le dénigrement pour principe, et la tradition, à plus d’un point de vue, lui reste chère.

La vie et l’humanité l’exaltent. Les grandes causes sociales d’aujourd’hui et de tout à l’heure propagent par le monde une inquiétude où la vitalité et l’énergie intellectuelles sont éperdûment sollicitées. Elle en a conscience, et, d’ores et déjà, semble vouloir répondre à cet appel qui lui vient de partout à la fois. Qu’ils parlent donc bientôt ceux dont la voix ne sera que de pure harmonie, et si le verbe humain doit reprendre parmi nous son hégémonie des siècles passés, que son évangile soit de simplicité et de sincérité !

Mais abusés par une telle devise, dont le sens apparaît si clair à première vue, ah ! combien vont-ils être de poètes nouveaux, enthousiastes à se réclamer d’elle, et croyant bien la pouvoir mettre en action sans effort ! L’affluence pourrait créer la discorde, car, après tant de poèmes versifiés péniblement, suivant un lacis de phrases compliquées, accablées de mots rares autant qu’impropres, l’on pensera qu’il est bien aisé d’être simple et sincère, et qu’il suffira d’un balbutiement attendri sur la nature, l’amour et les hommes pour satisfaire à ce nouvel entendement de la poésie. Et l’erreur sera grande.

Il est plus difficile de s’absorber aux profondeurs de la pensée et du sentiment pour essayer d’en dégager le signe essentiel, que d’en travestir et grimer les manifestations extérieures, suivant une phraséologie de convention. D’ailleurs, pour atteindre à un tel résultat, il faut connaître le recueillement et savoir méditer. Or, cette façon d’être, quoi qu’il arrive, sera toujours bien peu conciliable avec les préoccupations de tel aventureux courtisan de la muse et du succès, dont l’impatience trahirait vite la vocation artificieuse. Heureusement, la réclame moderne, au plus fort de son action néfaste, dérobe une qualité merveilleuse. C’est que, par l’excès même de son zèle et ses innombrables ressources de divulgation, elle est impuissante à maintenir longtemps l’illusion sur un talent suspect dont chacun s’est trouvé à même, comme malgré soi, de constater l’insuffisance ou la médiocrité. Démasqué par elle, l’homme du jour s’effondre s’il n’est l’homme d’une œuvre.

Ces remarques faites, la sincérité, dont l’affirmation première est l’horreur du servilisme, de la palinodie et des concessions hypocrites, ne semble plus que la vertu des seuls prédestinés. La simplicité qui en découle, et tant invoquée, encore que si souvent confondue dans l’opinion publique avec l’indigence du vocabulaire ou la vulgarité de l’expression, n’est donc pas ce qu’en pourront penser les mauvais poètes. L’œuvre qui doit s’accomplir en son nom est d’un labeur plus ardu que la recherche de toutes les préciosités littéraires, et ce qui est simple ne s’improvisa jamais. L’esprit contemporain est tout à la fièvre, et nous prenons souvent pour du travail et de l’entreprise ce qui n’est que de l’agitation. Un certain automatisme mental dirige nos pensées, et notre langage n’est souvent que de pur psittacisme. Nos admirations sont de commande ou de contagiosité, et nos jugements sont tous d’emprunt. L’opinion n’est plus ce faisceau d’idées longuement recueillies et assemblées dont l’intégrité, jalousement gardée, faisait les hommes forts ; elle flotte au gré des moindres influences et s’évanouit d’un souffle : l’on s’en moque.

Or, cet état de nos mœurs constitue, dans le domaine de la Pensée, une ignorance plus affreuse que le dénûment dss mentalités primitives. Le poète, ou le dénommé tel, n’échappe pas à la loi commune ; la vie émiette ses instants, et comme il doit aller vite, iln’aplus le loisir d’attendre l’inspiration, souvent trop lente à s’annoncer. C’est alors que sur des impressions fugaces, dont il n’a pu approfondir la nuance, sur de vieux schèmes ou de vagues clichés rapportés par le flot de ses réminiscences, il festonne, un instant favorisé par l’excitation nerveuse, de jolies phrases, d’une séduction parfois heureuse, enchâsse des vocables précieux exhumés d’un lexique oublié, et par l’ensemble, comme d’un dernier tour de main, faitsinuer le filigrane d’un pseudo-rythme. Peut-être est-ce coquet, joli, pimpant, mais ce n’est qu’un article, difficiles nugæ écrit aux frais généraux de toutes les anthologies, aux dépens anonymes de toutes les productions courantes ; une fantaisie, aux témérités empiriques, congruente à jeunes revues, à moins que, par bonne fortune ou notoriété du signataire, la piécette ne triomphe, en façon de cul-de-lampe, dans un gros périodique, ou comme intermède en quelque soirée mondaine.

D’artiste, l’auteur devient artisan. Mais, hélas ! à ce compte, il y a aussi l’art du potier, de l’émailleur, de l’orfèvre et du couturier. L’art du poète n’est-il pas autre ? Peut-être, entends-je railler. Il faudrait cependant prouver le contraire.


L’Art, si j’ose hasarder une définition nouvelle, est un mode supérieur d’éprouver, et l’artiste est l’inventeur de ce mode. J’ai dit inventeur y au sens originel du mot, parce que la création n’appartient qu’au poète seul dont l’œuvre n’emprunte pas à l’art son unique condition d’existence. L’art peut s’affirmer suivant des données généralement acquises, et parfois n’être qu’un simple lieu commun, agréablement adorné pour le plaisir intellectualisé d’un de nos sens ou de plusieurs. La poésie est toujours révélatrice ; elle donne un aspect sensible, une représentation à la vérité que la science et les termes concrets n’ont pu définir. Dès lors, elle se trouve être la réalisation de ce miracle : l’expression de l’ineffable ; elle devient le rapport émotionnel qui existe entre notre individualité pensante et la Création universelle à laquelle nous prêtons, si nous n’y reconnaissons d’emblée l’œuvre d’un Dieu, les attributs d’Infini, d’Absolu et d’Éternité. La Poésie est immanente à la nature, et dès qu’en nous l’état d’âme requis se manifeste, la correspondance eurythmique s’établit, elle est, Conséquemment toujours, la Poésie écrite est cet état d’âme inscrit dans un symbole. Et désormais, tous les obscurs problèmes du rêve et de la pensée se trouveront résolus dans une immense extase de conviction, par cette merveilleuse formule d’enchantement, par ces troublantes paroles d’évangélisation dont les rituels ne sont autres que les œuvres de génie. Donc encore, la Poésie est cette incantation qui, sur les confins extrêmes des réalités sensorielles, découvre à l’âme humaine son infini nostalgique. Elle est la prophétie.

Mais que les jeunes gens (il y en a de tous les âges), ne soient ici leurrés : la Poésie n’est point ce débordement de sentimentalité sans placement dont l’origine remotite à l’avènement plus ou moins lointain de leurs aptitudes à la tendresse effective. Il y a de ces découvertes qui n’apprennent rien à personne...

Suivant les ressources de chaque langue, la poésie s’est approprié une prosodie spéciale dont les règles se modifient suivant l’évolution de chacune, mais toujours elle a le rythme pour condition absolue. Or, qu’est le rythme ? Le définir dans son principe serait, sans doute, bien malaisé. Les lexicologues et les théoriciens n’en parlent qu’avec une incertitude visible, et ne semblent avoir voulu l’envisager que sous l’aspect de son mécanisme musical. C’est pourtant dans la Pensée, et peut-être même en deçà, c’est-à-dire dans la subconscience, qu’il a son existence profonde, et son extériorisation, par les sons, les vocables, la ligne et la couleur, n’est qu’un résultat technologique, relevant de l’aptitude et de l’effort cultivé. Dans l’expression des sentiments humains, dans l’expression lyrique notamment (et celle-ci n’est pas toujours obligatoirement du domaine de la musique et de la littérature), il est comme le graphique immatériel des motions intérieures qui les ont exaltés. D’abord obscure, la pensée s’y ordonne, et s’y déploie, et le frisson du monde passe en elle.

Dans l’œuvre du Poète, le rythme est le geste de l’âme.

Mais c’est là le rythme dans sa réalisation objective et formelle. Il reste à l’examiner dans sa propriété essentielle. Je le crois, en tant que phénomène subjectif intéressant les facultés supérieures de l’individu, dépendre d’un sens particulier qui existe chez la plupart d’entre nous, à des degrés fort différents toutefois, et susceptible de perfectionnement. Ce sens ne s’ajouterait pas en propre aux cinq sens primordiaux, mais procéderait de leur ensemble et de leurs correspondances, partant de notre entité physiologique, de notre organisme, dont l’accomplissement est un rythme dans le rythme intégral ou accomplissement universel. Par suite, sa puissance et sa vertu dans la poésie viendraient de ce qu’à la lecture mentale, comme à Taudition proprement dite, il s’avère immédiatement à cette sorte de prénotion que nous en avons tous, analogue à celle de la justesse des accords, et qu’alors, par ses retours prévus et attendus, il fixe notre attention, devance notre entendement, et semble ainsi préparer les voies harmoniques de notre intelligence où la compréhension véritablement affective n’aura plus de difficultés à s’établir.

Le rythme impose en nous des sensations générales que le langage ordinaire ne parviendrait pas à éveiller. C’est ce qui explique qu’à la récitation de certains poèmes, des gens d’humbles ressources intellectuelles, et peu familiarisés avec la prosodie et même avec la totalité des vocables qu’ils entendent, se trouvent, sans aucune auto - suggestion, profondément émus, d’une émotion aussi pure que celle des plus purs lettrés. A vrai dire, il n’y a que la conception exclusivement artistique qui requiert un public de connaisseurs préalablement initiés à toutes les difficultés de sa réalisation. L’œuvre du poète a plus de transcendance.

Surélevée selon de telles acceptions, la Poésie n’apparaît plus comme un jeu d’enfant, répreuve ordinaire du déniaisement intellectuel des jeunes hommes de lettres, une flânerie de songe-creux, ou l’un de ces petits talents de société honorés dans les salons du monde où l’on s’ennuie. Non plus qu’un métier visant au lucre, elle ne saurait rester la pâture des histrions plus ou moins déguisés et conscients de la vanité sociale à qui la politesse des uns et l’incompétence des autres accordent souvent des encouragements déplorables.

L’on comprendra mieux pourquoi j’ai parlé tout à l’heure de recueillement et de méditation. Les répits de l’affairement journalier ne suffisent plus à son culte, et de ses prêtres, elle réclame une propitiation fervente, sans cesse entretenue par le commerce des idées hautes et l’influence de la solitude. Or, se retirer au désert ou sur la montagne ne semble pas toujours praticable. Heureusement, ce n’est là qu’une façon de parler. En plus qu’esseulement physique, solitude veut dire aussi isolement de soi, et pour y atteindre il n’est pas toujours nécessaire de quitter son entourage. Au prix de quelques efforts, qui, dans certains cas, sont peut-être d’un mérite insigne, l’on parvient à cette fin. C’est une attitude d’âme, un habitus intérieur.

La solitude réhabilite l’homme en sa grandeur native ; elle le recrée à lui-même. C’est là qu’il se sent occuper le centre de l’univers, et que toute chose, selon la parole du philosophe, lui apparaît sous l’aspect de l’éternité; c’est là qu’il se trouve face à face avec cette Causalité formidable dont le tressaillement le pénètre, et dont aucune science humaine ne prétendra jamais le désabuser, mais dont tout à l’heure, au contraire, lorsqu’il redescendra vers ses frères, il croira emporter comme la parole donnée, soudain transfiguré, illuminé par la foi ! — Oh ! non pas la foi d’un quelconque dévot d’une non moins quelconque religion, mais la foi qui nous atteste à nous-mêmes ; la foi qui nous identifie à la nature ; la foi qui nous impartit quelque chose de la puissance éternelle, celle qui assure la victoire au conquérant, et l’enthousiasme des foules à l’orateur de génie ; la foi qui accomplit desv miracles ; la foi qui donne à l’homme un point d’appui dans l’infini ; la foi qui est l’orgueil pur ; qui est la volonté ; la foi qui est la force du monde, et qui fit dire à Gœthe, dans un superbe aveuglement vis-à-vis de nos fins dernières, que si les hommes sont morts jusqu’à présent c’est qu’ils l’ont bien voulu !

Mais n’est-ce pas aller un peu loin ? J’ai parlé de la foi pour en revenir au don du Poète, vertu mystérieuse dont se réclame si fâcheusement l’improvisation, ce témoignage immédiat de l’impuissance créatrice.

Le don du Poète est une condition psychique supérieure, comme l’héroïsme.

Son existence ne correspond, chez l’individu, à aucun signe extérieur, et jamais ne justifia ces singularités d’attitude auxquelles la légende est si complaisante et les farceurs si fort enclins. L’homme à qui l’a dévolu le destin n’est pas un visionnaire halluciné qui butte aux réverbères comme aux arbres de la route. Il ne va point par la ville et la campagne, une main sur son cœur et les yeux au ciel. C’est un être comme chacun de nous, et les notions de l’existence sont en lui pareilles à celles de tous les mortels. Mais s’il est une particularité à laquelle il se doive pourtant reconnaître, c’est à sa bonté, qui n’est autre que son amour de la vérité, c’est-à-dire de la sagesse, suivant l’acception antique : Σοφίϰ. Il n’est pas non plus le rêvasseur ignorant, amant de la lune, dont parle quelquefois la ’chronique ; le chercheur de rimes dont l’ingénuité confine à la niaiserie. Homo sum, et nihil humani a me alienum puto. C’est à lui, tout le premier, qu’il faut appliquer cette devise. « Il doit tout savoir, et plus encore, s’écrie le bon Banville, car sans une science profonde, solide et universelle, c’est en vain qu’il chercherait le mot propre et la justesse de l’expression ! »

Uaffirmation est sans réplique. Certes, c’est dans le savoir et ses spéculations que le génie lui-même entretient ses moyens d’existence ; c’est dans les capitalisations de la mémoire et du labeur que le talent a ses coefficients occultes. Cependant, devant certaines trouvailles qui nous ravissent à cause de la lumière dont elles semblent encore toutes vibrantes, un étonnement persiste en nous, et nous fait attribuer à quelque prémotion surnaturelle un résultat auquel tout effort personnel paraît avoir été étranger. Inspiration, intuition, cérébration inconsciente, don du poète, tels sont les mots qui nous servent couramment pour exprimer ce phénomène dont l’existence est indéniable, et dont il serait vain de vouloir rechercher l’essence, attendu que l’on aboutirait au problème de la conscience elle-même. Mais ce qui surprendra assurément ceux que cette constatation n’a pas encore frappés, c’est que le savant, l’expérimentateur, ou le mathématicien n’ont pas d’autre secours dans leurs longues recherches.

Devant la question qu’il s’est proposé de résoudre, l’homme de science médite, puis, soudam, après des tâtonnements plus ou moins longs, s’arrête à une conception qui, a priori lui paraît répondre à la vérité. S’autorisant d’elle comme d’un fait acquis, il remonte la série des mentalités successives par où ladite vérité semble avoir pu venir s’imposer à sa conscience, il en établit le déterminisme, et, finalement, retombe aux termes de son énoncé. Il s’est prouvé à lui-même qu’il avait pensé juste. Le poète ne fait jamais autre chose.

D’ailleurs, à réfléchir un peu, il n’en saurait qu’être ainsi. Il n’y a pas deux vérités, l’une scientifique, l’autre philosophique, religieuse ou littéraire. La vérité est une. Et si, jusqu’à présent, les innombrables aspects sous lesquels elle se révèle à nous ne se. peuvent résoudre au delà de cette dualité apparente, c’est que la connaissanoe humaine reste encore séparée en deux camps d’investigations, dont les doctrines se déclarent volontiers contradictoires. En fait, toute antinomie serait absurde ; il n’y a qu’antilogie, et c’est au génie des siècles futurs qu’il appartiendra sans doute de réconcilier tous les systèmes, désormais réduits aux principes d’une science unique, embrassant aussi bien le cosmos visible que le cosmos spirituel.

Quoi qu’il en soit — et toute conception de la Divinité n’étant que l’affirmation imagée d’une causalité première — la poésie semble devoir, d’ores et déjà, se soustraire au conflit en ramenant le problème à une simple question de point de départ dans la recherche de la condition de l’âme et de la conscience.

L’ancienne croyance spiritualiste, la plus ancrée au sein des peuples, en admettant l’âme comme indépendante du corps, et confiée aux mortels par la Divinité, lui donnait en quelque sorte une origine dans l’infiniment grand ; — la philosophie matérialiste et ses doctrines congénères, en réduisant la question de l’âme à celle de sa propriété fondamentale, la conscience, et en attribuant à cette dernière des antécédents physiologiques, partant moléculaires, l’a voulu trouver en rudiments matériels dans l’infiniment petit. Or, s’il est admis (et cette proposition n’implique aucune acceptation de parti) que la matière est divisible à l’infini, lorsque celle-ci n’est plus perceptible au champ d’observation des plus puissants microscopes, elle n’en doit pas moins exister toujours. Elle n’est plus alors pour nous qu’une virtualité, puis une simple conception de notre intelligence, et finalement un sentiment qui la restitue à J’infiniment grandi. Les deux origines se confondent, et le poète y avait toujours pensé.

Mais dans l’état actuel des esprits, les solutions ne s’imposent pas avec autant de sérénité que dans le cerveau d’un penseur. Et la crise morale comme le désarroi social d’à présent ne reconnaissent peut-être pas d’autre cause, ou tout au moins d’élément de dissension plus actif, que cet antagonisme ardent, entretenu et exploité par les factions sociologiques, à la faveur de l’ignorance populaire, entre la philosophie dite moderne, et, à titre général, positive, et l’ancienne métaphysique dans ses modalités diverses et surtout religieuses. L’une qui n’entend plus s’occuper de l’âme dans ses rapports avec l’inconnaissable, et s’obstine à ne plus nommer Dieu (même en conservant à ce mot son caractère d’image ou de repère conceptuel) lorsque le phénomène échappe à son expérimentation ; — et. l’autre, longtemps sans progrès véritables, et que la défaveur a surtout gagnée à cause du refuge qu’elle paraît toujours offrir aux dogmes surnaturels et aux conceptions théistes, considérés par sa rivale comme préjugés d’un autre âge et de l’enfance des peuples, mais qui, déjà réagissante et secouant la désuétude, explorant l’occulte, interrogeant et confrontant tous les vieux grimoires du miracle, herméneutique, gnose ou théurgie, et peu à peu devenue la science psychique, semble vouloir retrouver partout l’identité créatrice, et l’exalter dans un neo-panthéisme radieux, où les découvertes du camp adverse sont appelées pour corroborer ses affirmations, cependant qu’en symbole et prophétie, tous les apôtres de la pensée humaine y conservent leur antériorité lumineuse, comme les religions toute leur beauté !

Sera-ce à la poésie d’édifier ce temple où les hommes viendraient communier dans la croyance universelle ? Je ne sais. Les Tables de la Loi nouvelle s’ofirent toutes blanches. Elle pourrait peut-être y écrire des hymnes.

Maintenant, il me reste à te demander pardon, cher lecteur, pour d’aussi longs prolégomènes. Par la même occasion, oseraije aller jusqu’à te prier d’en oublier la lettre pour l’esprit, car l’ensemble de ces pages, dont la part d’actualité n’est pas sans m’attrister un peu, ne doit point, dans ta pensée, rester solidaire du poème qui les a prétextées. L’effort du poète ne commence pas avec elles ; mais si, par Teffet d’une confabulation propice, ton état d’âme est bien celui dont j^ai souhaité l’influence et la complicité, peut-être m’excuseras-tu plus facilement d’avoir voulu couvrir d’un semblant de rationalisme, ce très simple poème de rêve, fait plutôt de souffrance et d’infinie tendresse, que de combativité.


Éternité






J’invoquerai ton nom comme un plus sûr présage,
Pour éveiller la foi qui gît au cœur des hommes,
Présage d’humble amour et secret témoignage
De la communion des croyants que nous sommes.

Je reverrai leurs yeux ennoblis d’une attente,
Et sur le fond du soir où, tels qu’en mon poème,
Toi dans mes bras blottie et tout bas sanglotante,
Je t’offris à la nuit qui nous fut un baptême,


Pieux, et retrouvant sa légende à la terre,
J ’évoquerai pour eux, en signe de pardon,
D’une ligne imprécise où s’inscrit du mystère,
Le profil de ta grâce et de ton abandon…

Et dès mon livre ouvert, ce sera ton image
Que les plus purs peut-être, et les simples de foi,
Regarderont longtemps sans tourner l’autre page,
Ignorants de mon art qu’ils sauront mieux par toi…

Mais le dessein profond et vaste qui l’anime,
S’il doit se dérober à leur émotion,
Par la vertu du rythme où j’empreindrai mes rimes,
J’en veux transfigurer la révélation !

Car mon vers qui se nombre et mon chant qui s’éploie
Dans la splendeur d’un songe éternel où j’ai pu,
Mon front dressé dans l’ombre à l’appel entendu,
Suivre avec le destin le monde sur sa voie ;


Ma vie et sa ferveur, mon geste et sa fierté,
Et tout ce qu’avec eux j’enseigne et balbutie,
Ne sont que pour grandir jusqu’à la prophétie,
Le règne tout puissant de mon vœu de beauté !

L’œuvre sera conçu si le frisson m’en gagne.
Que le mal et l’erreur, la souffrance et la crainte,
S’écartent du chemin par où tu m’accompagnes
Vers l’accomplissement d’une parole sainte !

J’aurai pour l’annoncer l’accent des certitudes,
Car c’était, loin de toi, quand si souvent j’ai fui,
Pour demander au Dieu qui parle aux solitudes,
Si le signe à mon front fut bien marqué par lui.

Mais voici que je tremble au réveil de ces heures,
J’ai dû trahir l’orgueil qui t’effraie et m’enivre,
Ma voix va défaillir si j’entends que tu pleures,
Moi qui cherche ta main pour être sûr de vivre…






J’ai dit ce soir d’amour, de rêve et de prière :
La nuit venait vers nous, lente et consolatrice,
Ton étoile au lointain se levait la première,
Et je baisais tout bas tes mains d’inspiratrice…

Et le ciel tout à coup fut plein d’efflorescences,
Et sitôt il plana, par quel vœu du destin,
Tant de mansuétude et de pardon divin,
Tant d’oubli favorable à nos résipiscences,

Que dans nos cœurs troublés jusqu’à se croire impurs.
Et comme humiliés d’un reproche des choses.
Nous eûmes, confessant des repentirs obscurs ,
Le besoin d’être triste et de souffrir sans causes.

Nos phrases, une à une, et lentes de distance.
Comme au frisson d’un luth un autre luth frissonne.
Se rejoignaient là-bas aux accords du silence.
Dans cette veille auguste où l’on n’eût cru personne.

Notre attendrissement restait mélancolique.
Mais nous aimions le soir qui nous avait élus
Pour atteindre à ce charme indicible et mystique
De vivre au fil du songe et de ne penser plus.

On eût dit que notre âme au grand silence unie.
Et sur la paix du monde en prière avec lui.
Vibrait par l’univers dans sa propre harmonie.
Et que c’était en nous que s’inspirait la nuit…

La mort, tout doucement, parlait à notre rêve.
Non celle dont s’évoque aux humains l’épouvante.
Mais bien la sœur divine et jamais décevante
De la vie, où son aube, au deuil des cœurs, se lève..

Sa présence dans l’ombre avait clos tout murmure.
Mais aux frissons du vent qui la semblaient trahir.
Le tressaut de nos cœurs s’achevait en soupir.
Comme après un conseil dont la douceur rassure...

Et nous étions émus à part nous, de l’entendre
Qui s’annonçait ainsi sans nous causer d’effroi.
Se disant bonne à ceux qui l’avaient pu comprendre
Malgré les maux soufferts qui mènent à sa loi.

Ce semblait d’un bonheur fait avec notre peine.
Mais auquel notre esprit, sans pouvoir discerner
S’il ne procédait plus d’une espérance humaine.
Non moins qu’à s’y soustraire eût craint s’abandonner,


Et longtemps, tous les deux, nous fûmes à nous taire,
Laissant s’ouvrir à nous, dans de pareils instants,
Le ciel mystérieux et la nuit légendaire,
Et la mort nous parler comme à deux grands enfants…






Mais toi, pauvrette, toi, qui d’un souffle tressailles,
Et qui même sans cause, à tout moment peureuse
T’effaçant dans mon bras y renverses la taille
Pour savoir à mes yeux si tu dois être heureuse,

L’épreuve t’accabla dans ta ferveur de femme
Où tout est vœu terrestre et prompte effusion,
Et détresse à ton cœur quand s’exaltait ton âme,
En contraignit l’élan dans une obsession.


Et lorsque tu voulus ressaisir ta pensée,
Puis d’un geste vers moi, recouvrant ma caresse,
T’y glisser, t’y blottir, pour m’entendre, et que cesse
Cet exil de silence où je t’avais laissée,

La grande empérière investissait ton être,
Et t’ayant ravi l’âme en ton rêve innocent,
Brisait dans sa prison — ta chair qui le fit naître —
Ton pauvre amour mortel affligé sans escient.

Et durant cette angoisse où tu pus concevoir
Quel mystère parfois, alors que l’âme est ivre,
Nous oppresse en secret comme un grand désespoir,
Tu connus tout à coup la souffrance de vivre…

Et ce fut dans ton cœur qui ne comprenait pas
Un tel vide où tu crus son appel sacrilège,
Que dans ton dénûment n’ayant plus que mes bras
Tu te jetas sur moi pour que je te protège.

 Je ne t’appris jamais quel mal nous vient ainsi.
Mais lorsque cntour tes seins tu sentis ma main prise,
Il fallut qu’un sanglot te soulage et me dise
Avec tout ton amour toute ta peine aussi.
 
Oh ! cet instant, et nous ! cet élan d’instinct fruste
Qui dans mon bras plus fort fut l’abri de douceur.
Où tu te fis petite afin d’y tenir juste.
Sauve du grand mystère où ta pauvre âme eut peur !

Je t’étreignis, je te berçai, pour m’abreuver
De ton sanglot, chérie, en voulant l’interrompre.
Et c’était moi, sais-tu, dont le cœur allait rompre
Qui ne pouvais rien dire à force d’éprouver...

Tout mon corps tressaillait ainsi qu’à des alarmes.
Et je cherchais là haut, parmi les astres d’or.
L’ineffable recours qui m’eût donné des larmes.
Défaillant de tendresse ou vibrant plus encor,
 

De sentir, à l’étroit de mes bras où farouche
J’opprimais ton corps souple envahi de langueur,
Effluve de la chair à la chair qui se touche.
L’apaisement discret de tes seins sur mon cœur...

Et j’invoquais le ciel d’une ardeur insensée.
Lui qui n’était alors, à mes vœux superflus.
Qu’un vaste embrasement de prière exaucée
Dont la terre au réveil ne se souviendrait plus !

Son reflet frisonnait tel un nimbe à ma face.
Tout mon cœur débordait dans sa foi d’exister.
Et j’eus voulu crier comme on demande grâce.
Sous le poids d’un bonheur qu’on ne pourra porter !…

— Mais alors, quel destin chanta la gloire astrale ?
Quel signe l’annonça dans l ’ébloui ssement.
Dont le charme sur nous fit la nuit nuptiale.
Et nos mains se chercher comme pour un serment ?

Puis quel souffle passa, si brusque, on ne sait d’où,
Qui changeant en délire une émotion sainte,
Fit s’attarder ma lèvre aux blancheurs de ton cou,
Et ton corps défaillir au gré de mon étreinte ?

Ma bouche, en mots confus, et d’un souffle qui frôle.
Sur ta nuque égarait sa tendresse, et toi même.
Succombante, et cachant ton front sous mon épaule,
En te haussant vers moi redisais que tu m’aimes.

Le désir fut en nous comme la clarté monte.
Tu renversas la tête, et cambrée à demi,
M’ouvrant tes yeux nouveaux comme d’avoir dormi,
Tu souris au regard qui trahit ma chair prompte.

Mais le désir muet demeura sans transport,
Une larme aussitôt fit ciller tes paupières,
Et ton amour, extase où brûlaient des prières,
M’implora dans tes yeux comme un désir de mort.

Et j’eus peur tout à coup que parle ta voix chère,
Peur qu’un souffle, un soupir, en affirmant ton vœu,
N’obligeât ma tendresse à railler le mystère,
Pour lui ravir ton âme où sa vigile eut lieu !…

Mais au rêve trop pur faillit l’accent sublime.
Et triste, à l’infini, tout au fond de nos yeux,
11 habite un mirage où la raison s’abîme,
Comme à trop contempler la même étoile aux cieux.

Et tel le tien resta, pour les nuits éternelles.
Dans tes grands yeux voilés, beaux comme la douleur,
Qui magnétiquement perdus dans mes prunelles,
Interrogeaient mon âme en retenant leurs pleurs.

Ah ! que m’annonçaient-ils parmi leur flamme errante ?
Quel seuil dans l’absolu m’allaient-ils découvrir
Où j’apprendrais le vie à ta bouche expirante,
Tes beaux yeux suppliants qui parlaient de mourir ?

Énigme, rêve, et foi ! ravissement qui souffre !
Folie, aflre mystique où délire une attente !
Le froid qui m’envahit semblait venir d’un gouffre.
Et, soudain, éperdu, ma gorge haletante.

Soulevant dans mon bras ta tête qui retombe
Parmi tes longs cheveux où ton front s’est enfoui.
Ivre de mes baisers qui mentaient à la tombe.
J’eus l’angoisse et l’horreur de te murmurer oui !

— Ton corps dut m’échapper, et tu mourus sans doute.
Car longtemps je fus là, morne et penché sur toi.
D’un long regard sans flamme à t’envelopper toute.
Comme dans un linceul au tombeau de ta foi.

Mais, ô réveil du sang dans ma chair la plus forte !
Et bientôt, ma joie âpre, et cette émotion
De vouloir davantage en t’imaginant morte,
Me faire ainsi du mal avec l’illusion !

Tu souris… et ce fut, dans ton minois pâli.
Toute ton âme en pourpre au joli de tes lèvres.
Qui renaissante à moi se fit la fleur d’oubli.
Pour le pardon divin de tes beaux yeux sans fièvres.

Puis ton front se tourna tout contre ma poitrine.
Et vite ensommeillée en ton plus cher berceau.
Lorsqu’à mon cou céda ta main lasse et câline.
Je ramenai sur toi le pan de mon manteau

Oh ! grâce de t’aimer, d’être pur, de savoir
Que ton baiser de femme unit la vie au rêve
Dans ce même soupir dont ton sein se soulève.
Et qui m’exaltait l’être à contempler le soir !...

Et mon rêve monta prier parmi les astres.
Tout un hymne éclatait dans le firmament bleu.
Et l’ombre édifiait, dérobant ses pilastres,
La cathédrale immense où célébrait un dieu.


Ma croyance ingénue attendait un prodige,
J’avais l’âge du monde et sa candeur première,
Et mes yeux éblouis s’obstinaient au vertige,
Comme vers un autel perdu dans la lumière.






O nature, ai-je dit, ne me sens-tu frémir ?
Mon cœur qui s’ouvre à toi n’est plus qu’un offertoire,
Et l’enfant que j’ai là, dans mes bras pour dormir,
C’est son oblation que j’adresse à ta gloire.

C’est tout l’espoir humain qui gît à mon côté,
Et dans cet angle obscur du temple où tu m’exiles,
Je me confesse à toi de notre pureté,
Notre amour est pareil à tous tes évangiles…

Tout à l’heure, oh ! pardon, pardon qu’il m’en souvienne.
Quand l’enfant interdite a tes desseins trop vastes.
Succombait dans l’étreinte où ma chair la fit sienne,
J ’ai vu prier la mort au fond de ses yeux chastes.

Oh ! dis-moi ton mystère, apprends-moi d’une extase,
Quel espoir occupait cette attente ravie
Dont n’a pu son amour m’imprégner une phrase.
Pourquoi ce vœu de mort dans ce frisson de vie ?

Oh ! dis-moi, ce conflit, ta suprême antithèse.
S’il résoud mon angoisse en sa dualité.
N’est-il donc l’élément qui servit ta genèse.
Norme du rêve unique et de la vérité ?

Car pour qui l’ont connu seulement une fois.
D’une grâce touchés semblable à la folie.
Dans l’ordre impénétrable où s’échangent tes lois,
L’amour après l’amour n’est que mélancolie !

Et dès l’heure où la chair exaltant sa croyance.
L’être à l’être enlacé s’est grisé d’un transport.
Comme pour passer outre à sa propre existence.
Tout rêve est un regard infini vers la mort…

Oh ! dis-moi — redis-moi, car je veux être apôtre
Si toute la tristesse où vont sombrer nos vœux.
Hors ce sentiment là put naître un jour d’un autre
Que l’enfant n’a su dire avec tous ses aveux ?

O nature, permets que ton ciel clair m’enseigne !
Dis-moi, par cette nuit qui fit mon cœur plus grand.
Si la blessure au sein dont l’humanité saigne
Ce ne fut pas l’amour qui l’a faite en entrant ?

Et si tous ces tourments, ces regrets sans raison.
Ces besoins d’expier jusqu’à l’espoir lui-même.
Ces soupirs, ces langueurs implorant le pardon
D’un crime insoupçonné qui resta sans baptême ;

Si tous ces maux confus qu’une âme réfugie,
Jusqu’au sein du bonheur avivés tour à tour,
Ne nous traduisent point par une nostalgie,
Le remords sans péché de survivre à l’Amour ?

Car j’ai crainte souvent de ta beauté sereine,
Et malgré ta lumière où mes yeux vont errer,
Je vois, dans un long deuil qui vient jusqu’à ma peine,
Ta pauvre humanité se douloir d’espérer.

...Je vois la terre et l’onde à tes époques neuves,
Les édens primitifs et les cycles barbares,
Et les grands peuples roux campés au bord des fleuves
Où déjà vers la mer descendent leurs gabares.

...Je vois s’enfler la voile au fond de l’estuaire,
Puis, derrière, au lointain, du côté de la plaine,
Surgir, fondre et passer, l’ouragan pour haleine,
Dans l’éclaboussement du sang crépusculaire,

Et droits sur leurs chevaux cabrés qu’un rut enlève,
Tes grands conquérants noirs, au profil surhumain,
Qui déployant leur geste avec l’éclair d’un glaive,
Engouffrent dans la nuit leurs cavaliers d’airain !

...Je vois s’ouvrir ton ciel écharpé par la foudre,
Et sur le sol qui tremble aux galops éperdus,
Sous la croix d’un cadavre immolé pour l’absoudre,
S’agenouiller le monde avec les bras tendus !

...Je vois la pompe errer du sceptre au tabernacle,
La splendeur flamboyer aux palais des cités
Dont l’oriflamme au vent claque sur les pinacles,
Je vois la pourpre et l’or et les prospérités ! ...

...Je vois sombrer l’empire et vois les décadences ;
Les trônes s’ébranler aux ressacs populaires,
Et dans l’ombre où les rois font armer leur prudence,
Étinceler soudain le poignard des sicaires !

...Je vois l’apostasie et les temps incrédules ;
Les sages confondus accuser le destin,
Et des hommes sans nom sortir des ergastules
Pour lancer l’anathème à leurs fronts sybillins,

Les tribuns ont couvert la voix des patriarches,
Qui des cathèdres d’or outragés au concile,
Entraînent dans leur robe où choit leur pas sénile
Les grands flambeaux éteints qui roulent sur les marches.

O nature ! est-il vrai que tu n’as point parlé ?
L’homme a bravé les dieux dont mentaient les exemples,
Et, fauve, a ramassé, quant le faîte a croulé,
La pierre meurtrière aux gravats de leurs temples

Hélas, sous ton dédain crut-il à sa conquête ?
Je vois le victimaire et j’entends les supplices,
Et par des hosannah qui te savaient muette,
Ta gloire et tes soleils attestés pour complices !

Ah ! pourquoi tout cela, la révolte et son crime,
Et toujours la vindicte à son geste impuissant,
Si ce n’est pour noyer dans un spasme et du sang
Ce sanglot d’espérance à jamais qui l’opprime !

Ce sanglot que longtemps il contient sur sa couche,
Mais qui, trop gros d’angoisse, un jour, et plein de fiel,
De son cœur ulcéré lui remonte à la bouche,
Et fait de sa prière un blasphème à ton ciel.

Ah ! que réclame-t-il dont tu lui fus avare ?
Ce n’est point pour le pain qu’ont trahi ses semailles
Que ricane à ses dents cette âpreté barbare :
Son tourment, né d’ailleurs, n’atteint pas ses entrailles.

Mais c’est lui dont sans fin tu le voulus poursuivre,
Lorsque dans sa pensée éveillant ton mystère,
Tu créas, par delà son morne instinct de vivre,
La superstition du bonheur sur la terre.

De ce bonheur lointain dont parlent les étoiles,
Et dont tu lui jurais que rien ne désappointe,
Lorsqu’il en croyait voir errant parmi tes voiles
Le présage éternel flotter vers ses mains jointes…

Et dont le pressentaient ta douceur infinie
Dans tout ce qui s’éveille aux souffles du printemps,
Et ta voix et tes chants, ta sauvage harmonie,
Et sa langueur étrange à t’écouter longtemps...

Et dont l’amour enfin parla, voulant qu’il pleure,
Lorsque dans ce transport qui clôt sa volupté,
Tu permis qu’un instant toute sa chair se meure,
Pour éblouir son âme à ton éternité.

Mais pour qu’alors brisé d’un tel ravissement,
Et sa dernière étreinte expirant dans un râle,
Il retombe au néant du recommencement,
Le signe du destin marqué sur son front pâle !

O nature, ô nature, implacable et sereine.
Qui réclamant la mort sans relâche à la vie,
Soulève contre toi toute la race humaine
Contrainte à t’obéir mais non pas asservie,

Si tu veux que le bien s’accomplisse à ta gloire,
N’enchante pas d’un songe inondé de clartés
L’attente de ceux-là qui s’en vont au déboire,
N’annonce pas l’espoir à tes déshérités !

Car ils s’en meurtriraient, bravant tes fins contraires,
Jusqu’au jour où vaincus, mais de rage exaltés,
Leurs bras qui suppliaient frapperaient sur leurs frères.
Pour répondre au hasard à tes iniquités !

Car ton bonheur recule à l’effort d’y prétendre,
Alais lui, le mal n’est autre, et n’a jamais été
Qu’un aspect monstrueux de l’amour indompté,
Par ton leurre implacable exaspéré d’attendre !

Ou parle, parle enfin ! Dis-leur que rien ne ment
De ce qu’apprît l’étude ou que le rêve écoute.
Et si tu ne veux pas d’un mot te livrer toute.
Au Poète inspiré confie un talisman !

Qu’au lieu d’une imposture il découvre un prodige.
Et que ton règne arrive ainsi prophétisé.
Puisque le mal en eux, puisque le mal, te dis-je.
Le mal n’est que l’erreur d’un cœur désabusé !

Qu’un ébloui ssement d’en haut les rassérène.
Car dans l’ombre où sans fin tournent leurs pas pesants.
Puisqu’ils ne savent rien du destin qui les mène.
Ton énigme éternelle en fait des innocents !






O nature, ai-je dit, permets que je comprenne,
Par ta foi rédemptrice en serait-il d’infâmes,
N’est-ce pas qu’ils sont bons, que tu n’es point géhenne
Puisqu’ils grandissent tous en aimant une femme ?

Une immense pitié, jusqu’à l’angoisse accrue,
Dans mon cœur qui tressaille attend ta volonté,
Trouverai-je, à mon tour, la route disparue,
Par où je m’en viendrai leur parler de bonté.

Dis-moi, par cette enfant, la tâche que je dois.
Rends-moi pareil à ceux qui, sachant ton mystère.
S’en furent, l’âme en fleur, comme un lys calme aux doigts
Interpréter leur songe aux puissants de la terre.

— Et la voix s’éleva, d’eux venue, ou de moi.
De toi-même, pauvrette, ou d’un dieu, l’oubliai-je.
Et devant le passé comme au fil d’un cortège.
Confronta leurs destins à mon acte de foi.

Je les vis : ils allaient, dévalant d’âge en âge.
Et comme aux lointains d’ombre ils s’effaçaient infimes.
Des lueurs, par instants, prolongeaient leur passage.
Et les temps accomplis s’éclairaient sur les cîmes.

Et mon rêve, évoquant l’exode prophétique.
Cohortes dont l’Histoire au sein des épouvantes
Ralliait la légende à son flambeau tragique.
Sur le fond de la nuit vit ces fresques mouvantes.


Réjouis-toi, ce n’est pas une destinée funeste qui t’amène par cette route inconnue aux pas des mortels, c’est la Loi. Car il faut que tu saches tout, l’infaillible Vérité comme les vaines opinions des hommes.
Parménide d’Élée.





La ténèbre première absorbe encor l’espace,
Imprescrite, elle est une, et par l’immensité,
Où rien ne luit, où rien ne bruit, où rien ne passe,
Tient les astres figés dans son opacité.

Et c’est la nuit toujours sans aspect et sans tache.
Nul souffle n’a frémi ; ni le temps ni le lieu
N’ont d’issue ou de terme en cette ombre qui cache
La puissance effroyable ou le sommeil d’un dieu.

Le mystère éternel au Verbe s’initie.
Le destin n’est encor que méditation.
Et l’incommensurable intègre l’inertie.
Il fait nuit, nuit de mort, ou de création…

Or, déjà des échos accusaient la distance.
Lorsqu’un influx puissant, qui fut la crise ou l’acte.
Désagrégea soudain la ténèbre compacte.
Et qu’un soupir immense annonça l’existence...

Et c’est sans doute alors qu’aux nefs des nuits futures
Où leur incandescence est longtemps obscurcie.
Les sphères, par l’espace, et qu’un nombre associe.
Roulèrent, suivant l’ordre, aveuglément, et sûres.

Et le temps, que leur signe annonce et réitère,
Chevauche un ouragan formidable et glacé
Qui, creusant après lui des gouffres au passé.
Par des ans très lointains s’élança sur la terre.

Et voici qu’amené sous les vents en fureur.
Et trouant l’ombre épaisse où l’air croupi circule.
Un troupeau monstrueux, qu’on voit à peine, ondule.
Et lentement émerge au décroît de l’horreur…

Craintifs, de lourds géants se découvrent ; leurs torses
Sont ployés, et leurs pas trébuchent dans la nuit.
Mais lorsqu’enfin, ils vont,dressés, sûrs de leurs forces,
La horde frémissante en tâtonnant les suit.

Des tigres, des lions, et des chiens faméliques
S’en viennent derrière eux et rôdent à l’entour,
Et c’est, dans lèvent noir, ruant ses fronts obliques,
L’humanité farouche en marche vers le Jour !

…Voilà qu’elle a franchi les âges sans mémoire.
La foudre, comme un fouet aux lanières de feu,
A lacéré son dos dans sa fuite illusoire.
Alors, se retournant, elle s’arrête un peu.

— Blottis aux creux des rocs ou se tapissant contre,
S’accouplant aux ravins qu’ils emplissent de râles.
Et clignant leurs yeux froids devant les nuits plus pâles.
Ils écoutent le temps qui vient à leur rencontre.

Mais l’antre a regorgé, la caverne déborde.
Et déjà dans la plaine où se dressent des tentes.
De grands chevaux domptés qu’énervent les attentes.
Hennissent au départ en tirant sur leur corde.

C’est le temps des pasteurs et des tribus errantes ;
Drapés de leurs manteaux que la lune prolonge
De vieux pâtres ont lu dans l’or des nuits vibrantes.
Le signe de l’amour et le signe du songe.

L’horizon s’élargit encor. Les caravanes
S’enfoncent lentement aux sables du désert.
Et, points noirs disparus dans les nuits diaphanes,
S’en vont vers le soleil et s’en vont vers la mer…

Vois, — des villes soudain ont grandi sur leur trace.
Et ceux qui las d’errer s’y gardent des dangers.
Courbant leur front rebelle, et muets sur leur race.
S’y regardent entre eux comme des étrangers…

Alors, vois des remparts joindre les citadelles ;
Et sonnant aux échos des murailles, rapides.
Entends les lourds marteaux brandis des infidèles
Qui forgent à grands coups les glaives fratricides.

Sous les reflets blafards qui tombent des lanternes,
Par la ruelle torte en couloirs dans l’enclave.
Ils vont, couvant la fièvre au fond de leur œil cave.
Et les calamités se glissent aux poternes.

— Pourtant, dans l’air bleui des soirs, sur la colline.
L’holocauste qui fume est un encens vermeil
Dont l’écharpe légère en s’élevant s’incline
Vers la glèbe et les bois défaillant au sommeil...

Vois, elle atteint au pied d’un céleste cortège
Qui se déroule et vient, en robe de clarté.
Sur un nuage d’or, d’azur tendre et de neige.
Vers la détresse humaine et vers l’humilité !

Les siècles d’avenir semblent tout vêtus d’aube…
Vois des prophètes, vois des dieux, vois des martyrs.
Qui d’en haut, le lys d’or pour symbole ou le globe.
Font un geste d’espoir à tous les repentirs…

Et là-bas, sous ce vol séraphique et ces palmes.
Si triste dans son nimbe où ses yeux semblent clos.
Et de miséricorde étendant ses mains calmes.
C’est Jésus le plus doux qui marcha sur les flots…

Vois sa croix comme un phare éclairer l’étendue.
Et des vallons d’angoisse où lui dut sangloter.
Entends, jusque son ciel, vers sa douleur tendue,
La prière éternelle au fond des nuits monter…


Mais vois, — l’ombre chancelle aux horizons invers,
Et tout de pourpre et cuivre, et par lueurs soudaines,
De grands embrasements tiennent les cieux ouverts,
Et l’ombre a reculé ses lignes incertaines…

Et c’est, rétrospective et vaste, aux profondeurs
Des siècles d’au delà l’orient qu’elle embrasse
Tout une ère de faste et d’étranges splendeurs
Qui s’exténue et meurt aux langueurs des terrasses…

… La volupté s’éveille aux lamentos des flûtes,
L’esclave dont les flancs ondulent se balance,
Et l’écharpe au vol clair se convulse en volutes
Au bout des bras légers qui s’arquent pour la danse…

L’effluve du désir flotte aux tiédeurs de l’air
Et lorsque exténués sont retombés les couples,
Perverse et lente, aux soubresauts des formes souples,
La caresse lascive épuise encor la chair…

— Des palais ont surgi parmi les brumes d’or ;
Des mages et des rois ont paru sur les marches.
Mais la nuit, tout à coup, la nuit, rompant ses arches.
Du fond des gouffres noirs qu’elle emplissait encor,

A grands flots chevauchant sous les vents qu’elle appelle.
S’est ruée au travers des cieux étincelants.
Et sinistre, roulant des peuples dans ses flancs.
Couvre les horizons qui marchent avec elle...

...Et vois, trace qui fume, et rouge sur les temps.
Stridences de buccins, galops, lueurs d’épées.
Dans un frisson de gloire et d’étendards flottants.
Triomphales passer, passer les épopées.

La poudre des chemins flamboie au crépuscule.
Et de fiers souverains, libérateurs d’esclaves.
Sur des chars que le sang sous les lauriers macule.
Passent dans la clameur des foules, le front grave…

Tout aux lointains la mer moutonne aux deux splendides»
Et dans le golfe bleu, balançant ses carènes.
Une flotte appareille aux appels des sirènes.
Et les rostres puissants cinglent aux Atlandides.

Or, un vent sûr et prompt s’élève, et tu contemples,
Lourde et munificente, et de gloire repue,
Avec ses dieux brisés, ses héros et ses temples.
Toute l’antiquité, fatale, et corrompue !…






Les cycles, comme un tourbillon, s’évanouissent,
Et sous des pans d’azur pacifique et d’oubli,
La terre puérile, aux nuits qui refleurissent,
Exhale comme un songe en elle enseveli.

Le passé fantômal qui pleure en longs arpèges
Promène aux vieux créneaux son âme revenante,
A l’heure où les sorciers dont la main croche incante,
Dans les fossés des tours cherchent leurs sortilèges.


Mais chante un pâtre au loin qui ramène à la brune
Ses grands bœufs tout fumant dans leur nimbe en bruines
Et la légende éprise a fleuri les ruines,
Et fait d’un noir vestige un thyrse au clair de lune.

La nuit monte au ciel calme et plane toute grande,
Et quelque part, dans l’ombre, où son œil s’ouvre alors,
Hanté des farfadets qui courent sur la lande,
La chouette augurale ulule aux malemorts…

— Vois des hommes surgir du fond des matins clairs,
Ils viennent susciter les moissons pour la trêve,
Et leurs outils d’acier où flambent des éclairs,
Imprègnent le sol roux du soleil qui se lève.

Et le vent de la mer et des monts et des plaines,
Le roulement lointain des galets aux rivages,
D’un andante confus dont les nuits restent pleines,
Endorment le bonheur de la terre et des âges.


Et sur les horizons blanchis d’aubes lustrales
Monte, profil d’un cri, qui de bourg en cité,
Tout en roc ou granit se fut répercuté,
L’hymne piaculaire et fier des cathédrales !..

— Cependant, et toujours des fronts sont restés blêmes,
Et des hommes qu’un rêve ou qu’un signe a troublés,
Volontaires proscrits, dans l’angoisse exilés,
Durant la veille austère ont scruté des problèmes.

Et renégats hautains, fiers et superbes, d’autres,
Déniant au passé le droit nouveau d’éclore,
De leur foi véhémente et de leurs bras d’apôtres,
Debout, et beaux d’orgueil, ont invoqué l’aurore.

L’aurore, — illusion sereine, avènement
De la vie aux confins des époques lointaines,
Vers qui restent tendus, infatigablement,
Les bras de la misère et des douleurs humaines !

L’aurore, — porte en feu des paradis futurs.
Vers qui, terrifiante et suprême vautrée.
Se rueront pour mourir tous les peuples impurs.
En renversant les dieux qui gardent son entrée !

L’aurore, — dont le sage et les vieillards ont peur.
Mais dont les jeunes gens qui sont nés avec elle.
Pleins d’audace, et raillant l’ancestrale stupeur.
Portent le reflet d’or au fond de leur prunelle !

…Et des voix tout à coup ont crié de se taire
A l’antique sagesse, interdite à moitié.
Proclamant pour salut et dogme tutélaire
La règle de justice où sombra la pitié.

Et le monde a frémi dans sa torpeur d’entendre
Comme une agression ce cri des violents.
Et tandis qu’il s’éveille et ne peut pas comprendre,
La haine originelle arme des bras sanglants.

Et le rire féroce éclate après l’insulte ;
La terreur veille aux nuits et consterne les jours.
Et la foule qui gronde et se lève en tumulte.
Avec des cris de mort se rue aux carrefours !

Les temples dévastés croulent sur leurs pylônes ;
L’autel est fracassé par une main hardie.
Et sur les murs noircis des vastes babylones.
Passent, s’échevelant, des torches d’incendie !

Vois, l’ouragan prend feu qui vient des capitales,
Il roule à l’occident où le soleil succombe.
Et l’astre submergé croule sous les rafales.
L’horizon comme une arche est béant sur sa tombe.

Entends, des cris affreux montent des solitudes.
Des quatre coins du ciel hurlent des épouvantes.
Et les vents devant eux chassent les multitudes.
Comme le flot des mers ou des moissons vivantes.

Et par troupeaux compacts d’où bondissent les femmes.
Les peuples que la mort halluciné, et tendant
Les poings, couverts d’écume, et noirs, droitregardant.
Marchent sur la fournaise et passent sous les flammes.

Les lueurs du brasier ensanglantent leurs faces.
Et tragiques, ils vont, plus grands et plus nombreux.
Jusqu’à l’irrévocable extinction des racés.
Puis la nuit, brusquement, se referme sur eux...






Alors, quand la ténèbre eut fait crouler ses dômes,
Sur quelque haut coteau qui dominait les villes,
Les prophètes trahis, face exsangue, et fébriles,
Surgirent tout à coup comme de grands fantômes.

Le vent souffle et se crispe aux plis de leurs manteaux,
Et sans geste, penchés dans l’ombre où rien ne bouge,
Cherchant les horizons qui furent des tombeaux,
Ils attendent l’orée où poindra l’astre rouge.

Mais la géhenne horrible a dérobé ses portes ;
Ils vacillent ; leurs mains rôdent ; leur front se serre ;
Et soudain, tournoyant comme des branches mortes.
Ils tombent, bras levés, la face contre terre...

— Et c’est ainsi la fin des âges. Le silence
A reconquis l’espace avec la nuit première
Où les vents justiciers râlent leur violence,
Puis meurent à leur tour, soumis à la matière.

Et rien n’existe plus, spectre, vestige ou plaintes
De ce qui fut la vie et les siècles vengés.
Sous l’horreur qui s’épanche à flots des nuits éteintes,
Qxxc le Mystère et toi — qui vous interrogez.

Mais tes yeux restent sûrs ; ils ont transmuté l’ombre.
Et consumant ton rêve en sublime clarté.
Résolvent l’infini dans leur fixité sombre.
Sur le seuil du néant, phares de Vérité !

Le passé qui t’épris comme un remords te poigne,
Mais vibrante, ton âme, aux espaces béants.
Propage un long frisson qui renaissant s’éloigne.
Et comme une onde expire à l’infini des temps.

Et ton âme, voix grave où le verbe s’élève
Au rythme créateur dont ton œuvre a chanté.
Prononce l’univers dans son ubiquité.
Et le destin du monde est inclus dans ton rêve…

Toute vie est en toi, dernière et misérable.
Et la mort sur ton cœur sonne comme un heurtoir.
Et ton cœtnr dit qu’elle entre à la mort secourable
De qui la terre est morte avec le vieil espoir.

Mais regarde, regarde au loin, regarde encore !
Tout là-bas, n’est-ce point d’éblouissants mirages.
Et sur récroulement tumultueux des âges.
N’as-tu point vu grandir, parmi l’antique aurore.

Une auréole immense, où paraît, jeune et beau.
Et si semblable à toi, qu’après tant d’ères closes.
C’est ton frère ou toi-même évoqué du tombeau.
Un Poète qui chante à la douceur des choses !...

Entends, — c’est une voix que tu vas reconnaître.
Elle est seule, et pourtant, c’est comme un vaste chœur
De vœux évanouis qu’en toi tu sens renaître.
Et dont l’effusion monte à lui de ton cœur !…

Et voici qu’attendri, tu réprimes un cri…
Et tandis que ton sein se soulève, il te semble
Que dans ses yeux lointains où l’espoir t’a souri
Tous tes songes d’antan sont en prière ensemble…

O surprise ! Son geste aurait-il défendu.
Mystérieusement, que l’heure encor s’accroisse ;
Le temps semble à ses pieds sur les nuits étendu
— Toute l’immensité vibre dans ton angoisse…

Et c’est comme une attente augurai e, et tu souffres.
Croyant ouïr encor — tant le silence écoute —
Les siècles haletants, cabrés au bord des gouffres.
Où le néant rentra pour leur barrer la route...

Mais tu sais à présent les cycles révolus.
Et dans l’extase étrange où ton émoi s’achève
La force universelle et brutale n’est plus
Qu’un souffle harmonieux descendu sur ton rêve.

Un charme l’a soumis à son dessein suprême,
Et selon la ferveur nouvelle qu’il te prête.
Pour qu’elle communie au plus pur de toi-même.
L’a faite humble et chantante aux lèvres du Poète !

...Ton front semble grandir ; tu regardes, tu pries.
Alors qu’un sentiment dont ton cœur s’est rempli.
Fait de joie et d’orgueil sanctifiés, te crie
Qu’enfin le vœu du Verbe en toi s’est accompli !

Car ton âme a vibré dans l’espace et le nombre.
Et la vie et ton rêve ont été confondus.
Durant ce spasme immense où les temps suspendus
T’ont montré l’infini — sur qui fuyait leur ombre.

Et monte ta croyance avec ton vœu de vivre !
La conscience règne où le mystère a lui.
Et sensible à ta foi l’immanence se livre
Au grand rythme éternel qui la dérobe en lui ;

Au rythme, expansion première, et loi des causes.
Genèse, norme et vie, et resplendissement
De l’aurore et des nuits au clair des firmaments,
— Qui régit ton poème impliqué dans ses clauses.

Et qui, flux et reflux d’insaisissables ondes.
Propulse, elfort ultime, et gravité, dirige.
Sur des orbes précis, frayés dans du vertige.
Le fulgurant essaim des astres et des mondes !…






Sur la cîme des temps qui ne sont pas encore,
Comme devant un vaste et troublant reposoir
Dressé, tout d’azur sombre et d’or, au fond du soir,
Le Poète a prié, qui salua l’aurore.

Il a prié du rêve en ton âme attentive,
Et tel qu’officiant dans le soir solennel,
Il s’est tourné vers toi, désignant la nuit vive,
Et ta main s’est tendue au signe fraternel.


Le ciel miraculeux est plein d’efflorescences,
On dirait qu’annonçant ses divines paroles,
Des gestes par l’azur rénové de croyances
S’allument d’astre en astre et tracent des symboles.

… Il est debout, dans la lumière, et t’a nommé !
Mais pour que l’heure croisse et que l’amour demeure,
Selon l’ordre infini par le Verbe exprimé,
— Et pour qu’en toi ce songe initial ne meure,

Devant qu’autour de lui s’en fût la nuit future,
Son front s’est relevé vers les hauteurs sans voiles,
Et tandis qu’un frisson court aux temps qu’il adjure,
Sa bouche a proféré ton Poème aux étoiles.






Ainsi se déroula l’immense prophétie,
Rêve, espoir et clarté, trinité que je vois,
Et qu’à mon tour j’enseigne et que je balbutie,
— Et toi, dont la voix douce en annonça la voix,

Calme, tu reposais au creux de ma poitrine,
Tiède et souple fardeau de grâce et de langueur,
Cependant qu’à mon cou restait ta main câline,
Ta tête sur l’abîme où résonnait mon cœur.


Je regardais flotter tes cheveux sous la brise,
Mais la sérénité, troublante et lumineuse,
Que sur ton front d’enfant la nuit chaste avait mise ;
Ton souffle, sa douceur, tout ton charme d’heureuse,

Ajoutèrent soudain, dans ma ferveur mystique,
Tant d’angoisse à la fois et tant de vérité,
Que j’étreignis ton corps, tremblant et frénétique,
Effrayé d’être seul devant l’Éternité !


FIN
  1. Sans vouloir davantage faire intervenir ici Baudelaire, me permettrai-je d’ajouter que son influence, si tant elle existe vraiment, sur la génération qui nous occupe, viendrait moins de son œuvre proprement dite que des quelques centaines de pages de glose romantique dont reste prisonnière l’édition actuelle des Fleurs du Mal. Baudelaire, dont l’individualité paradoxale fit si souvent dévier en propos anecdotiques les jugements portés sur son talent, avait plutôt la nostalgie de la force que le culte de son hystérie.