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Éditions de l’Épi (p. 27-40).


CHAPITRE II

Coordonnées


Les invitations d’une parente riche et âgée, les conseils d’un sage gouverneur, les applaudissements d’une colonie, les exhortations et l’autorité d’un prêtre ont décidé du malheur de Virginie…
Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie.


La famille Dué comportait dans la ville diverses branches que nulle solidarité n’unissait.

Fort ancienne et féconde, elle s’était fragmentée à travers les siècles, sans jamais perdre sa règle constitutive. Il y eut toujours des Dué de justice et des Dué ouvriers. On en connaissait même une branche ayant quitté le pays pour suivre à Paris un duc de Morvan, sous Henri IV. Ceux-là portaient depuis lors le tortil et se faisaient appeler Dué de la Nottière. Ils n’en étaient pas moins méprisés par les plus vieux tenants du nom, robins de race, qui voyaient une déchéance dans le fait de quitter ainsi le rabat du magistrat pour les passementeries du noble d’épée.

Outre ceux dont la fortune héréditaire, et répartie en héritage selon des principes d’ailleurs étrangers au Code civil, permettait une indépendance magnifique, d’autres Dué habitaient le pays. D’abord d’anciens riches ruinés, qu’on recevait au bas bout des tables dans les festins familiaux, et dont les fils naissaient assurés de situations aisantes dans l’administration du département. Ensuite des alliés, car la bourgeoisie de trente lieues à la ronde se trouvait apparentée à ces rudes hommes, de vieille tradition huguenote, libéraux pourtant et dont la judicature était la passion. Tous postes directeurs des tribunaux et des cours d’appel avaient été occupés par des Dué. Il y eut également toujours un Dué notaire et les jeunes gens commençaient dans la vie par la profession d’avocat. Jean Dué était destiné de naissance à le devenir.

Les Dué pauvres sortaient de diverses souches. D’abord la plus ancienne, contemporaine de l’enrichissement des premiers bourgeois de ce nom. Ceux-là restaient aussi orgueilleux que des hidalgos et ne parlaient à nuls autres. Ils exerçaient des métiers décriés mais indépendants : le braconnage et la pêche en temps interdits, le courtage des anticailles devers les voyageurs riches, qui, l’été, passaient en auto dans la ville et hantaient obstinément les deux boutiques de brocanteurs du cru.

Ces Dué habitaient une maison ancienne, conservée jalousement, et que, dans leurs plus sombres heures, les membres de la famille n’avaient jamais voulu vendre ni hypothéquer.

Une seconde branche naquit de fils ayant rompu avec leurs parents à travers le temps et refusé de se soumettre à la tradition. Ceux-là se créaient des situations incertaines et tombaient lentement dans le prolétariat. Sur huit familles de Dué pauvres ainsi constituées dans le passé, cinq s’étaient éteintes de misère et de débauches, d’alcool et de mysticisme. Même, de l’une d’elles, toutes les filles, vers 1830, entrèrent en religion. Mais les trois rameaux encore vivants gardaient une puissante vitalité. L’un d’eux, après une lutte d’un siècle, semblait commencer de s’élever. Ses membres, longtemps avaient été employés, jeunes, à forger, vieux, à tirer le soufflet chez un maréchal de forge, de vieille tradition lui aussi et dont les aïeux possédaient au milieu du xviie siècle le monopole du commerce des métaux dans le pays. Ayant épousé une fille de forgeron, un de ces Dué s’était installé serrurier. L’automobilisme en fit un mécanicien. La fortune lui était venue. Plein de morgue et de violence, celui-là ne sortait jamais que les mains noires et la chemise ouverte sur une poitrine velue, avec sur le ventre son petit tablier de cuir roussi par le feu. Il commençait à devenir une puissance. Vénérable de la loge maçonnique, il affectait de traiter de haut ses cousins magistrats. Toutefois, il ne dédaignait point venir secrètement à eux, lorsque ses affaires le contraignaient à recourir au glaive de justice.

C’était l’oncle même de la jeune Lucienne Dué, qui venait d’arriver à minuit trouver son cousin dans sa maison vide.

Le père de Lucienne Dué avait exercé toutes les professions compatibles avec l’inertie, surtout les moins avouables. Déjà faible et porté pour l’alcool, il se trouvait à quinze ans apprenti chez un ébéniste. Privé de goût et de soin, il rétrogradait aussitôt dans la menuiserie. Vingt ans il avait manié la varlope. Marié, trois enfants lui étaient venus. Deux garçons, surtout, indomptables et férus d’aventures, comme on n’en connaissait point depuis des siècles dans la famille. L’un d’eux, embarqué cinq ans plus tôt à bord d’un voilier, avait déserté dans l’océan Indien. Sans courage tant qu’il s’était vu en France, il se découvrait là-bas une activité ardente et une volonté de fer. On ne savait ce qu’il exploitait maintenant en ces terres lointaines, mais on avait pu apprendre qu’il fût en passe de devenir très riche.

Le second fils se trouvait à Paris. On ignorait exactement quel métier le fît vivre.

La jeune fille, Lucienne, jolie et intelligente, devint après les fugues de ses frères le souffre-douleur des siens. Son père, usé par l’alcool, cultivait une violence et une irritabilité extrêmes. Sa mère, fille d’un garde-chasse, élevée dans des habitudes de brutalité et de despotisme, exerçait sur elle des goûts involontairement portés vers le sadisme. L’enfant se trouva donc très malheureuse en grandissant. L’oncle, le forgeron, se permettait lui-même volontiers de la corriger, avec un trouble avant-goût d’autres passions qu’il paraissait vouloir un jour aussi satisfaire. Veuf, en effet, il laissait percer l’espoir secret d’épouser la jeune Lucienne Dué, sa nièce, lorsqu’elle aurait vingt ans.

Cependant la fillette se savait belle. L’été, des voyageurs passant dans la ville, ou y flânant, s’étaient retournés au passage de cette grande forme féminine élégante et souple. Le fils du châtelain voisin, époux d’une Dué de la magistrature, lui avait même serré les hanches en passant un soir dans une venelle. Lucienne gardait de ce contact furtif, mais mené comme une conquête par un homme expert aux étreintes, un souvenir irrité et lascif. Un jour, au passage d’un couple étranger, n’avait-elle pas entendu dire encore :

— Tu as vu, mon cher, cette enfant. La voilà, l’étoile de cinéma, la perle rêvée pour détrôner les stars californiennes.

Et l’homme, un grand gaillard roux et indolent, avec des yeux flambants et un masque pâle, avait répondu :

— Oui, mon petit ! Faudra voir si on pourrait l’emmener.

Lucienne n’avait plus entendu parler de ces gens. Ignorant que dans les âmes parisiennes mille velléités passent sur l’écran du cerveau sans laisser de traces, elle ne se résignait pas à croire que les personnages en question l’eussent oubliée. Elle les imaginait venant chez elle et accueillis par les injures du père ou les véhémences de la mère. Jamais d’ailleurs elle n’eût osé parler de cela aux siens, assurée à telle idée, d’être battue comme plâtre. En cet esprit adolescent mille rêves coloraient toutefois l’avenir. D’abord, il faudrait partir ; quitter la famille toujours plus cruelle et dure. L’argent y manquait en effet. Le père ne gagnait plus de quoi nourrir le ménage. La mère pourtant ne voulait pas, à son âge, commencer de travailler. Tout le jour un flot de disputes secouait donc la pauvre demeure, avec des colères qui attiraient les commères sur le pas des portes voisines. Et Lucienne Dué. lorsqu’elle rentrait, se voyait reçue de telle façon que la seule venue du soir lui était déjà un vrai supplice.

On l’avait mise chez une repasseuse, mais ce métier l’écœura, et d’ailleurs sa santé s’y fût perdue tôt — ce que s’était avisé de dire aux Dué un médecin venu soigner le père, après une saoulée trop complète.

On plaçait alors Lucienne chez une modiste. Cela plaisait à ses goûts naturels d’élégance. Elle montra de véritables dispositions pour tendre les satins et les velours sur les carcasses de laiton, de linon raidi ou de sparterie. Elle avait d’instinct le sens des couleurs associées et harmonisées. Ses doigts fins tournaient avec art les nœuds de soie ou de ruban. Toutefois son gain restait minuscule et c’était l’objet d’un des plus vifs reproches que lui fissent ses parents, Ils semblaient toujours admettre qu’aimant mieux son métier on l’eût spontanément couverte d’or.

Et voilà que l’oncle forgeron s’était montré entreprenant.

Il venait souvent offrir un verre de quelque alcool, fabriqué en fraude, au menuisier qui tout le jour fainéantait dans ses copeaux. Tous deux s’asseyaient sur un établi en causant. On parlait de la pluie et du beau temps, des affaires qui n’allaient pas et des santés toujours chancelantes. Bientôt on en venait à des questions plus intimes, et le forgeron, étendant ses larges mains noires, énonçait les éléments de sa prospérité. On jetait quelques mots ironiques sur les Dué de la magistrature, avec leurs filles minces comme des cierges, dont elles avaient la couleur, et les fils maigres qui s’usaient dans l’étude. Alors venait le mot préparé par l’homme fort. Il disait :

— Quand me donnes-tu ta fille, imbécile ?

Il affectionnait ce ton familier et dédaigneux.

L’autre, astucieux en son âme d’ivrogne, bredouillait quelques mots indistincts.

— Allons ! tu sais bien que je saurai la rendre heureuse.

— Bien sûr ! Bien sûr !

— Il n’y a même que moi qui sois capable de ça. Ces jeunesses, ça rêve un tas de choses. Un mari jeune la laisserait cultiver ses désirs de gosses et puis un jour… crac…

Il n’expliquait pas ce « crac ». Cela pouvait dire que le mari serait trompé, mais tout aussi bien qu’il serait assassiné ou même qu’il la tuerait.

Le père répétait : « crac », et il hochait les épaules avec tristesse. D’ailleurs il n’avait rien compris et esquissait seulement des rites ds politesse.

— Alors, quand me la donnes-tu ?

— Faut le demander à ma femme.

— Je le lui ai demandé. Elle ne désire que ça.

C’était parfaitement exact.

— Et elle, Lucienne, tu le lui as dit ?

— Est-ce que l’on a besoin de demander à ces gamines leur autorisation ? Tu es tout à fait fou. Il suffit que ta femme et toi soyez du même avis. C’est avec vous que je fais l’affaire.

— Avec elle aussi, disait l’autre, moitié parce qu’au fond il aimait sa fille, moitié pour discuter le marché comme un paysan qui n’accepte pas sans réfléchir de vendre son veau le prix que lui-même en a demandé.

Le forgeron versait une nouvelle rasade.

— Écoute, il faut me dire oui ou non. Tu sais que moi j’ai de la peine à me passer de femme. La belle Nicaise m’a fait dire par son frère que ça lui serait bien agréable de se marier avec moi.

La belle Nicaise était une veuve, fort riche, habitant non loin de la ville et dont la salacité faisait l’objet d’une chronique scandaleuse abondante comme un folk-lore.

— Oui, Nicaise, moi je la connais !

— Entendu ! tout le monde la connaît. Mais elle a du bien. Tu sais, elle ne donnerait pas ce qu’elle a pour cinq cent mille francs. L’autre buvait avidement. Qu’est-ce que cela pouvait représenter dans sa tête : cinq cent mille francs ? Lui n’avait jamais vu plus de cinquante francs à la fois.

— Alors, ça y est. Tu me la donnes, ta gosse ?

— Ça va ! Ça va !

— Tu sais, je ferai quelque chose pour toi. Moi je ne suis pas un de ces sales types qui méprisent et éloignent les parents de leur femme. Et puis, je te le dis, elle sera heureuse.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le lendemain d’un de ces entretiens, Lucienne fut avertie qu’on la mariait à son oncle le forgeron. Elle n’avait, assouplie déjà à la misère et à ses suites, aucun désir de protester. L’aurait-elle fait que d’ailleurs on l’eût rouée de coups. Mais elle possédait ce fatalisme du pauvre qui se plie sans broncher aux servitudes les plus humiliantes. Quoique la mère de Lucienne allât à l’église, elle avait consenti au mariage exclusivement civil exigé par le forgeron franc-maçon. Lucienne possédait confusément cette idée que l’on n’est vraiment pas mariée lorsqu’il n’y a pas eu cérémonie religieuse. C’était cela seul le mariage à ses yeux. Mais sa ferveur restait trop courte pour qu’elle en tirât grand souci.

Seulement, le troisième soir, comme elle rentrait chez elle par une petite ruelle tortueuse et déserte, elle rencontre son oncle et futur époux. Il l’arrêta. Quelles étaient ses intentions réelles aux premiers mots ? Sans doute n’en avait-il aucune fermement formulée.

Mais cet homme sanguin et coléreux, devant une grande jeune fille, en vint tôt à l’excitation la plus précise. Il lutta en soi-même, moins par délicatesse que par prudence. L’instinct fut le plus fort. Il étreignit Lucienne et l’immobilisa, puis il tenta des contacts plus intimes. Elle se défendit. Ce fut une lutte silencieuse et violente. L’homme n’était pas le maître de sa proie. La colère le saisit et il brutalisa l’enfant farouche. Ce fut en vain. Il allait la jeter au sol, et, ignorant le lieu, tenter peut-être de la violer, mais elle laissa échapper un cri de douleur, tant la serraient les dures mains du forgeron.

Alors, d’une maison voisine, par la fenêtre, un buste se pencha. La ruelle n’était pas éclairée. Le curieux ne vit donc qu’une masse confuse, mais il devina bien que ce fut un couple dont la femme se défendait.

Il cria :

— Dis donc, cochon, vas-tu la laisser tranquille. Veux-tu que j’aille chercher les gendarmes.

Ce fut comme une douche sur la tête de l’homme au tablier de cuir.

Il se releva et se sauva éperdument, mais non pas sans avoir dit à l’oreille de Lucienne :

— Salope, tu peux dire adieu au mariage ! Je te laisserai crever de faim. Mais pas sans te retrouver ailleurs et te flanquer la tournée que tu mérites.

Elle resta seule, tremblante et affolée, dans la rue sombre et redevenue silencieuse. Enfin, le cœur battant, elle revint chez ses parents.

Lucienne Dué était une jeune fille très intelligente, mais elle ignorait bien des choses de la vie. Il ne lui était pas venu à l’esprit que son père et sa mère voulussent tout bonnement se débarrasser d’elle et même la vendre en quelque façon au forgeron qui « avait besoin d’une femme ».

Elle espérait donc un appui près des siens, contre le brutal et, sitôt rentrée, exposa aussitôt ce qui venait d’arriver. Alors les portes de l’enfer s’ouvrirent.

D’un bond, sa mère se jetait sur elle pour lui appliquer un soufflet. Le père, avachi, lui criait toutes les insultes de son répertoire ouvrier. Lucienne, que honnissait sa famille parce qu’elle n’avait voulu se donner dans la rue à son oncle et futur époux, connut cette fois la misère de vivre.

Elle reculait, blanche de désespoir, retenant d’une main son corsage déchiré. De grosses larmes coulaient sur ses joues et un dégoût atroce lui retenait dans la gorge tout ce qu’elle eût désiré dire, qui était vrai, et dont elle sentait confusément que cela dépassait les bornes de l’immonde. Elle se réfugia dans sa chambre, un débarras noir et puant, puis s’y cloîtra. Deux heures durant elle entendit hurler et brailler les siens. Six fois ils vinrent à sa porte lui crier de nouvelles insultes. Enfin ils s’assagirent. Deux bouteilles d’eau-de-vie apportées par le forgeron noyèrent leur peine.

À dix heures, entendant les siens ronfler, Lucienne ouvrit, passa sans bruit dans leur chambre et gagna l’escalier. Une fois dehors elle respira. Où aller maintenant ?

Elle savait mille choses précises concernant ses parents les plus éloignés. Dans les familles pauvres c’est un sujet quotidien de conversation que le comportement des gens riches du même sang.

La manière de vivre des Dué magistrats et rentiers était donc particulièrement familière à Lucienne. Son cousin Jean, qu’elle avait rencontré une fois, dix-huit mois plus tôt, par hasard, se trouvait seul, du samedi au lundi, durant toute la belle saison. La chose était connue.

Lucienne, sachant cela, conçut de venir lui demander asile. Elle ne savait pas du tout ce qui pourrait advenir ensuite. C’était le seul espoir qui restât proche et put l’attirer.

D’ailleurs elle n’y réfléchit pas longtemps.

Il y avait un long chemin de la maison de Lucienne, dans la campagne suburbaine, à celle de Jean, au centre du quartier riche, dans la ville neuve. Lucienne marcha courageusement. Ce n’était pas encore le complet silence et la solitude des nuits pleines. Mais, fille du peuple, la jeune fille savait fuir les rôdeurs et les galants attardés. Elle arrivait enfin, frappait chez son cousin et écoutait, le cœur agité. Le silence dura… Elle ne s’éloignait pas et espérait toujours. Un moment âcre naissait enfin lorsque, la porte ouverte, elle voyait Jean regarder de l’autre côté de la rue, et puis…