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Œuvres complètes de J.-J. Rousseau, tome II : La Nouvelle Héloïse. Émile. Lettre à M. de BeaumontA. Houssiaux (p. 399-428).
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Livre II  ►

Tout est bien sortant des mains de l’Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l’homme. Il force une terre à nourrir les productions d’une autre, un arbre à porter les fruits d’un autre ; il mêle et confond les climats, les éléments, les saisons ; il mutile son chien, son cheval, son esclave ; il bouleverse tout, il défigure tout, il aime la difformité, les monstres ; il ne veut rien tel que l’a fait la nature, pas même l’homme ; il le faut dresser pour lui, comme un cheval de manège ; il le faut contourner à sa mode, comme un arbre de son jardin.

Sans cela, tout irait plus mal encore, et notre espèce ne veut pas être façonnée à demi. Dans l’état où sont désormais les choses, un homme abandonné dès sa naissance à lui-même parmi les autres serait le plus défiguré de tous. Les préjugés, l’autorité, la nécessité, l’exemple, toutes les institutions sociales, dans lesquelles nous nous trouvons submergés, étoufferaient en lui la nature, et ne mettraient rien à la place. Elle y serait comme un arbrisseau que le hasard fait naître au milieu d’un chemin, et que les passants font bientôt périr, en le heurtant de toutes parts et le pliant dans tous les sens.

C’est à toi que je m’adresse, tendre et prévoyante mère [1], qui sus t’écarter de la grande route, et garantir l’arbrisseau naissant du choc des opinions humaines ! Cultive, arrose la jeune plante avant qu’elle meure : ses fruits feront un jour tes délices. Forme de bonne heure une enceinte autour de l’âme de ton enfant ; un autre en peut marquer le circuit, mais toi seule y dois poser la barrière [2].

On façonne les plantes par la culture, et les hommes par l’éducation. Si l’homme naissait grand et fort, sa taille et sa force lui seraient inutiles jusqu’à ce qu’il eût appris à s’en servir ; elles lui seraient préjudiciables, en empêchant les autres de songer à l’assister [3] ; et, abandonné à lui-même, il mourrait de misère avant d’avoir connu ses besoins. On se plaint de l’état de l’enfance ; on ne voit pas que la race humaine eût péri, si l’homme n’eût commencé par être enfant.

Nous naissons faibles, nous avons besoin de force ; nous naissons dépourvus de tout, nous avons besoin d’assistance ; nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous n’avons pas à notre naissance et dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par l’éducation.

Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes ou des choses. Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l’éducation de la nature ; l’usage qu’on nous apprend à faire de ce développement est l’éducation des hommes ; et l’acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent est l’éducation des choses.

Chacun de nous est donc formé par trois sortes de maîtres. Le disciple dans lequel leurs diverses leçons se contrarient est mal élevé, et ne sera jamais d’accord avec lui-même ; celui dans lequel elles tombent toutes sur les mêmes points, et tendent aux mêmes fins, va seul à son but et vit conséquemment. Celui-là seul est bien élevé.

Or, de ces trois éducations différentes, celle de la nature ne dépend point de nous ; celle des choses n’en dépend qu’à certains égards. Celle des hommes est la seule dont nous soyons vraiment les maîtres ; encore ne le sommes-nous que par supposition ; car qui est-ce qui peut espérer de diriger entièrement les discours et les actions de tous ceux qui environnent un enfant ?

Sitôt donc que l’éducation est un art, il est presque impossible qu’elle réussisse, puisque le concours nécessaire à son succès ne dépend de personne. Tout ce qu’on peut faire à force de soins est d’approcher plus ou moins du but, mais il faut du bonheur pour l’atteindre.

Quel est ce but ? c’est celui même de la nature ; cela vient d’être prouvé. Puisque le concours des trois éducations est nécessaire à leur perfection, c’est sur celle à laquelle nous ne pouvons rien qu’il faut diriger les deux autres. Mais peut-être ce mot de nature a-t-il un sens trop vague ; il faut tâcher ici de le fixer.

La nature, nous dit-on, n’est que l’habitude [4]. Que signifie cela ? N’y a-t-il pas des habitudes qu’on ne contracte que par force, et qui n’étouffent jamais la nature ? Telle est, par exemple, l’habitude des plantes dont on gêne la direction verticale. La plante mise en liberté garde l’inclinaison qu’on l’a forcée à prendre ; mais la sève n’a point changé pour cela sa direction primitive ; et, si la plante continue à végéter, son prolongement redevient vertical. Il en est de même des inclinations des hommes. Tant qu’on reste dans le même état, on peut garder celles qui résultent de l’habitude, et qui nous sont le moins naturelles ; mais, sitôt que la situation change, l’habitude cesse et le naturel revient. L’éducation n’est certainement qu’une habitude. Or, n’y a-t-il pas des gens qui oublient et perdent leur éducation, d’autres qui la gardent ? D’où vient cette différence ? S’il faut borner le nom de nature aux habitudes conformes à la nature, on peut s’épargner ce galimatias.

Nous naissons sensibles, et, dès notre naissance, nous sommes affectés de diverses manières par les objets qui nous environnent. Sitôt que nous avons pour ainsi dire la conscience de nos sensations, nous sommes disposés à rechercher ou à fuir les objets qui les produisent, d’abord, selon qu’elles nous sont agréables ou déplaisantes, puis, selon la convenance ou disconvenance que nous trouvons entre nous et ces objets, et enfin, selon les jugements que nous en portons sur l’idée de bonheur ou de perfection que la raison nous donne. Ces dispositions s’étendent et s’affermissent à mesure que nous devenons plus sensibles et plus éclairés ; mais, contraintes par nos habitudes, elles s’altèrent plus ou moins par nos opinions. Avant cette altération, elles sont ce que j’appelle en nous la nature.

C’est donc à ces dispositions primitives qu’il faudrait tout rapporter ; et cela se pourrait, si nos trois éducations n’étaient que différentes : mais que faire quand elles sont opposées ; quand, au lieu d’élever un homme pour lui-même, on veut l’élever pour les autres ? Alors le concert est impossible. Forcé de combattre la nature ou les institutions sociales, il faut opter entre faire un homme ou un citoyen : car on ne peut faire à la fois l’un et l’autre.

Toute société partielle, quand elle est étroite et bien unie, s’aliène de la grande. Tout patriote est dur aux étrangers : ils ne sont qu’hommes, ils ne sont rien à ses yeux [5]. Cet inconvénient est inévitable, mais il est faible. L’essentiel est d’être bon aux gens avec qui l’on vit. Au dehors le Spartiate était ambitieux, avare, inique ; mais le désintéressement, l’équité, la concorde régnaient dans ses murs. Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins.

L’homme naturel est tout pour lui ; il est l’unité numérique, l’entier absolu, qui n’a de rapport qu’à lui-même ou à son semblable. L’homme civil n’est qu’une unité fractionnaire qui tient au dénominateur, et dont la valeur est dans son rapport avec l’entier, qui est le corps social. Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans l’unité commune ; en sorte que chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de l’unité, et ne soit plus sensible que dans le tout. Un citoyen de Rome n’était ni Caïus, ni Lucius ; c’était un Romain ; même il aimait la patrie exclusivement à lui. Régulus se prétendait Carthaginois, comme étant devenu le bien de ses maîtres. En sa qualité d’étranger, il refusait de siéger au sénat de Rome ; il fallut qu’un Carthaginois le lui ordonnât. Il s’indignait qu’on voulût lui sauver la vie. Il vainquit, et s’en retourna triomphant mourir dans les supplices. Cela n’a pas grand rapport, ce me semble, aux hommes que nous connaissons.

Le Lacédémonien Pédarète se présente pour être admis au conseil des trois cents ; il est rejeté : il s’en retourne tout joyeux de ce qu’il s’est trouvé dans Sparte trois cents hommes valant mieux que lui. Je suppose cette démonstration sincère ; et il y a lieu de croire qu’elle l’était : voilà le citoyen.

Une femme de Sparte avait cinq fils à l’armée, et attendait des nouvelles de la bataille. Un ilote arrive ; elle lui en demande en tremblant : « Vos cinq fils ont été tués. – Vil esclave, t’ai-je demandé cela ? – Nous avons gagné la victoire ! » La mère court au temple, et rend grâces aux dieux. Voilà la citoyenne.

Celui qui, dans l’ordre civil, veut conserver la primauté des sentiments de la nature ne sait ce qu’il veut. Toujours en contradiction avec lui-même, toujours flottant entre ses penchants et ses devoirs, il ne sera jamais ni homme ni citoyen ; il ne sera bon ni pour lui ni pour les autres. Ce sera un de ces hommes de nos jours, un Français, un Anglais, un bourgeois ; ce ne sera rien.

Pour être quelque chose, pour être soi-même et toujours un, il faut agir comme on parle ; il faut être toujours décidé sur le parti que l’on doit prendre, le prendre hautement, et le suivre toujours. J’attends qu’on me montre ce prodige pour savoir s’il est homme ou citoyen, ou comment il s’y prend pour être à la fois l’un et l’autre.

De ces objets nécessairement opposés viennent deux formes d’institutions contraires : l’une publique et commune, l’autre particulière et domestique.

Voulez-vous prendre une idée de l’éducation publique, lisez la République de Platon. Ce n’est point un ouvrage de politique, comme le pensent ceux qui ne jugent des livres que par leurs titres : c’est le plus beau traité d’éducation qu’on ait jamais fait.

Quand on veut renvoyer au pays des chimères, on nomme l’institution de Platon : si Lycurgue n’eût mis la sienne que par écrit, je la trouverais bien plus chimérique. Platon n’a fait qu’épurer le cœur de l’homme ; Lycurgue l’a dénaturé.

L’institution publique n’existe plus, et ne peut plus exister, parce qu’où il n’y a plus de patrie, il ne peut plus y avoir de citoyens. Ces deux mots patrie et citoyen doivent être effacés des langues modernes. J’en sais bien la raison, mais je ne veux pas la dire ; elle ne fait rien à mon sujet.

Je n’envisage pas comme une institution publique ces risibles établissements qu’on appelle collèges [6]. Je ne compte pas non plus l’éducation du monde, parce que cette éducation tendant à deux fins contraires, les manque toutes deux : elle n’est propre qu’à faire des hommes doubles paraissant toujours rapporter tout aux autres, et ne rapportant jamais rien qu’à eux seuls. Or ces démonstrations, étant communes à tout le monde, n’abusent personne. Ce sont autant de soins perdus.

De ces contradictions naît celle que nous éprouvons sans cesse en nous-mêmes. Entraînés par la nature et par les hommes dans des routes contraires, forcés de nous partager entre ces diverses impulsions, nous en suivons une composée qui ne nous mène ni à l’un ni à l’autre but. Ainsi combattus et flottants durant tout le cours de notre vie, nous la terminons sans avoir pu nous accorder avec nous, et sans avoir été bons ni pour nous ni pour les autres. Reste enfin l’éducation domestique ou celle de la nature, mais que deviendra pour les autres un homme uniquement élevé pour lui ? Si peut-être le double objet qu’on se propose pouvait se réunir en un seul, en ôtant les contradictions de l’homme on ôterait un grand obstacle à son bonheur. Il faudrait, pour en juger, le voir tout formé ; il faudrait avoir observé ses penchants, vu ses progrès, suivi sa marche ; il faudrait, en un mot, connaître l’homme naturel. Je crois qu’on aura fait quelques pas dans ces recherches après avoir lu cet écrit.

Pour former cet homme rare, qu’avons-nous à faire ? beaucoup, sans doute : c’est d’empêcher que rien ne soit fait. Quand il ne s’agit que d’aller contre le vent, on louvoie ; mais si la mer est forte et qu’on veuille rester en place, il faut jeter l’ancre. Prends garde, jeune pilote, que ton câble ne file ou que ton ancre ne laboure, et que le vaisseau ne dérive avant que tu t’en sois aperçu.

Dans l’ordre social, où toutes les places sont marquées, chacun doit être élevé pour la sienne. Si un particulier formé pour sa place en sort, il n’est plus propre à rien. L’éducation n’est utile qu’autant que la fortune s’accorde avec la vocation des parents ; en tout autre cas elle est nuisible à l’élève, ne fût-ce que par les préjugés qu’elle lui a donnés. En Egypte, où le fils était obligé d’embrasser l’état de son père, l’éducation du moins avait un but assuré ; mais, parmi nous, où les rangs seuls demeurent, et où les hommes en changent sans cesse, nul ne sait si, en élevant son fils pour le sien, il ne travaille pas contre lui.

Dans l’ordre naturel, les hommes étant tous égaux, leur vocation commune est l’état d’homme ; et quiconque est bien élevé pour celui-là ne peut mal remplir ceux qui s’y rapportent. Qu’on destine mon élève à l’épée, à l’église, au barreau, peu m’importe. Avant la vocation des parents, la nature l’appelle à la vie humaine. Vivre est le métier que je lui veux apprendre. En sortant de mes mains, il ne sera, j’en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre ; il sera premièrement homme : tout ce qu’un homme doit être, il saura l’être au besoin tout aussi bien que qui que ce soit ; et la fortune aura beau le faire changer de place, il sera toujours à la sienne. Occupavi te, Fortuna, atque cepi ; omnesque aditus tuos interclusi, ut ad me aspirare non posses.

Notre véritable étude est celle de la condition humaine. Celui d’entre nous qui sait le mieux supporter les biens et les maux de cette vie est à mon gré le mieux élevé ; d’où il suit que la véritable éducation consiste moins en préceptes qu’en exercices. Nous commençons à nous instruire en commençant à vivre ; notre éducation commence avec nous ; notre premier précepteur est notre nourrice. Aussi ce mot éducation avait-il chez les anciens un autre sens que nous ne lui donnons plus : il signifiait nourriture. Educit obstetrix, dit Varron ; educat nutrix, instituit paedagogus, docet magister. Ainsi l’éducation, l’institution, l’instruction, sont trois choses aussi différentes dans leur objet que la gouvernante, le précepteur et le maître. Mais ces distinctions sont mal entendues ; et, pour être bien conduit, l’enfant ne doit suivre qu’un seul guide.

Il faut donc généraliser nos vues, et considérer dans notre élève l’homme abstrait, l’homme exposé à tous les accidents de la vie humaine. Si les hommes naissaient attachés au sol d’un pays, si la même saison durait toute l’année, si chacun tenait à sa fortune de manière à n’en pouvoir jamais changer, la pratique établie serait bonne à certains égards ; l’enfant élevé pour son état, n’en sortant jamais, ne pourrait être exposé aux inconvénients d’un autre. Mais, vu la mobilité des choses humaines, vu l’esprit inquiet et remuant de ce siècle qui bouleverse tout à chaque génération, peut-on concevoir une méthode plus insensée que d’élever un enfant comme n’ayant jamais à sortir de sa chambre, comme devant être sans cesse entouré de ses gens ? Si le malheureux fait un seul pas sur la terre, s’il descend d’un seul degré, il est perdu. Ce n’est pas lui apprendre à supporter la peine ; c’est l’exercer à la sentir.

On ne songe qu’à conserver son enfant ; ce n’est pas assez ; on doit lui apprendre à se conserver étant homme, à supporter les coups du sort, à braver l’opulence et la misère, à vivre, s’il le faut, dans les glaces d’Islande ou sur le brûlant rocher de Malte. Vous avez beau prendre des précautions pour qu’il ne meure pas, il faudra pourtant qu’il meure ; et, quand sa mort ne serait pas l’ouvrage de vos soins, encore seraient-ils mal entendus. Il s’agit moins de l’empêcher de mourir que de le faire vivre. Vivre, ce n’est pas respirer, c’est agir ; c’est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes, qui nous donnent le sentiment de notre existence. L’homme qui a le plus vécu n’est pas celui qui a compté le plus d’années, mais celui qui a le plus senti la vie. Tel s’est fait enterrer à cent ans, qui mourut dès sa naissance. Il eût gagné d’aller au tombeau dans sa jeunesse, s’il eût vécu du moins jusqu’à ce temps-là.

Toute notre sagesse consiste en préjugés serviles ; tous nos usages ne sont qu’assujettissement, gêne et contrainte. L’homme civil naît, vit et meurt dans l’esclavage : à sa naissance on le coud dans un maillot ; à sa mort on le cloue dans une bière ; tant qu’il garde la figure humaine, il est enchaîné par nos institutions.

On dit que plusieurs sages-femmes prétendent, en pétrissant la tête des enfants nouveau-nés, lui donner une forme plus convenable, et on le souffre ! Nos têtes seraient mal de la façon de l’Auteur de notre être : il nous les faut façonner au dehors par les sages-femmes, et au dedans par les philosophes. Les Caraïbes sont de la moitié plus heureux que nous.

« À peine l’enfant est-il sorti du sein de la mère, et à peine jouit-il de la liberté de mouvoir et d’étendre ses membres, qu’on lui donne de nouveaux liens. On l’emmaillote, on le couche la tête fixée et les jambes allongées, les bras pendants à côté du corps ; il est entouré de linges et de bandages de toute espèce, qui ne lui permettent pas de changer de situation. Heureux si on ne l’a pas serré au point de l’empêcher de respirer, et si on a eu la précaution de le coucher sur le côté, afin que les eaux qu’il doit rendre par la bouche puissent tomber d’elles-mêmes ! car il n’aurait pas la liberté de tourner la tête sur le côté pour en faciliter l’écoulement. »

L’enfant nouveau-né a besoin d’étendre et de mouvoir ses membres, pour les tirer de l’engourdissement où, rassemblés en un peloton, ils ont resté si longtemps. On les étend, il est vrai, mais on les empêche de se mouvoir ; on assujettit la tête même par des têtières : il semble qu’on a peur qu’il n’ait l’air d’être en vie.

Ainsi l’impulsion des parties internes d’un corps qui tend à l’accroissement trouve un obstacle insurmontable aux mouvements qu’elle lui demande. L’enfant fait continuellement des efforts inutiles qui épuisent ses forces ou retardent leur progrès. Il était moins à l’étroit, moins gêné, moins comprimé dans l’amnios qu’il n’est dans ses langes ; je ne vois pas ce qu’il a gagné de naître.

L’inaction, la contrainte où l’on retient les membres d’un enfant, ne peuvent que gêner la circulation du sang, des humeurs, empêcher l’enfant de se fortifier, de croître, et altérer sa constitution. Dans les lieux où l’on n’a point ces précautions extravagantes, les hommes sont tous grands, forts, bien proportionnés. Les pays où l’on emmaillote les enfants sont ceux qui fourmillent de bossus, de boiteux, de cagneux, de noués, de rachitiques, de gens contrefaits de toute espèce. De peur que les corps ne se déforment par des mouvements libres, on se hâte de les déformer en les mettant en presse. On les rendrait volontiers perclus pour les empêcher de s’estropier.

Une contrainte si cruelle pourrait-elle ne pas influer sur leur humeur ainsi que sur leur tempérament ? Leur premier sentiment est un sentiment de douleur et de peine : ils ne trouvent qu’obstacles à tous les mouvements dont ils ont besoin : plus malheureux qu’un criminel aux fers, ils font de vains efforts, ils s’irritent, ils crient. Leurs premières voix, dites-vous, sont des pleurs ? Je le crois bien : vous les contrariez dès leur naissance ; les premiers dons qu’ils reçoivent de vous sont des chaînes ; les premiers traitements qu’ils éprouvent sont des tourments. N’ayant rien de libre que la voix, comment ne s’en serviraient-ils pas pour se plaindre ? Ils crient du mal que vous leur faites : ainsi garrottés, vous crieriez plus fort qu’eux.

D’où vient cet usage déraisonnable ? d’un usage dénaturé. Depuis que les mères, méprisant leur premier devoir, n’ont plus voulu nourrir leurs enfants, il a fallu les confier à des femmes mercenaires, qui, se trouvant ainsi mères d’enfants étrangers pour qui la nature ne leur disait rien, n’ont cherché qu’à s’épargner de la peine. Il eût fallu veiller sans cesse sur un enfant en liberté ; mais, quand il est bien lié, on le jette dans un coin sans s’embarrasser de ses cris. Pourvu qu’il n’y ait pas de preuves de la négligence de la nourrice, pourvu que le nourrisson ne se casse ni bras ni jambe, qu’importe, au surplus, qu’il périsse ou qu’il demeure infirme le reste de ses jours ? On conserve ses membres aux dépens de son corps, et, quoi qu’il arrive, la nourrice est disculpée.

Ces douces mères qui, débarrassées de leurs enfants, se livrent gaiement aux amusements de la ville, savent-elles cependant quel traitement l’enfant dans son maillot reçoit au village ? Au moindre tracas qui survient, on le suspend à un clou comme un paquet de hardes ; et tandis que, sans se presser, la nourrice vaque à ses affaires, le malheureux reste ainsi crucifié. Tous ceux qu’on a trouvés dans cette situation avaient le visage violet ; la poitrine fortement comprimée ne laissant pas circuler le sang, il remontait à la tête ; et l’on croyait le patient fort tranquille, parce qu’il n’avait pas la force de crier. J’ignore combien d’heures un enfant peut rester en cet état sans perdre la vie, mais je doute que cela puisse aller fort loin. Voilà, je pense, une des plus grandes commodités du maillot.

On prétend que les enfants en liberté pourraient prendre de mauvaises situations, et se donner des mouvements capables de nuire à la bonne conformation de leurs membres. C’est là un de ces vains raisonnements de notre fausse sagesse, et que jamais aucune expérience n’a confirmés. De cette multitude d’enfants qui, chez des peuples plus sensés que nous, sont nourris dans toute la liberté de leurs membres, on n’en voit pas un seul qui se blesse ni s’estropie ; ils ne sauraient donner à leurs mouvements la force qui peut les rendre dangereux ; et quand ils prennent une situation violente, la douleur les avertit bientôt d’en changer.

Nous ne nous sommes pas encore avisés de mettre au maillot les petits des chiens ni des chats ; voit-on qu’il résulte pour eux quelque inconvénient de cette négligence ? Les enfants sont plus lourds ; d’accord : mais à proportion ils sont aussi plus faibles. À peine peuvent-ils se mouvoir ; comment s’estropieraient-ils ? Si on les étendait sur le dos, ils mourraient dans cette situation, comme la tortue, sans pouvoir jamais se retourner.

Non contentes d’avoir cessé d’allaiter leurs enfants, les femmes cessent d’en vouloir faire ; la conséquence est naturelle. Dès que l’état de mère est onéreux, on trouve bientôt le moyen de s’en délivrer tout à fait ; on veut faire un ouvrage inutile, afin de le recommencer toujours, et l’on tourne au préjudice de l’espèce l’attrait donné pour la multiplier. Cet usage, ajouté aux autres causes de dépopulation, nous annonce le sort prochain de l’Europe. Les sciences, les arts, la philosophie et les mœurs qu’elle engendre ne tarderont pas d’en faire un désert. Elle sera peuplée de bêtes féroces : elle n’aura pas beaucoup changé d’habitants.

J’ai vu quelquefois le petit manège des jeunes femmes qui feignent de vouloir nourrir leurs enfants. On sait se faire presser de renoncer à cette fantaisie : on fait adroitement intervenir les époux, les médecins, surtout les mères. Un mari qui oserait consentir que sa femme nourrît son enfant serait un homme perdu ; l’on en ferait un assassin qui veut se défaire d’elle. Maris prudents, il faut immoler à la paix l’amour paternel. Heureux qu’on trouve à la campagne des femmes plus continentes que les vôtres ! Plus heureux si le temps que celles-ci gagnent n’est pas destiné pour d’autres que vous.

Le devoir des femmes n’est pas douteux : mais on dispute si, dans le mépris qu’elles en font, il est égal pour les enfants d’être nourris de leur lait ou d’un autre. Je tiens cette question, dont les médecins sont les juges, pour décidée au souhait des femmes[7]; et pour moi, je penserais bien aussi qu’il vaut mieux que l’enfant suce le lait d’une nourrice en santé, que d’une mère gâtée, s’il avait quelque nouveau mal à craindre du même sang dont il est formé.

Mais la question doit-elle s’envisager seulement par le côté physique ? Et l’enfant a-t-il moins besoin des soins d’une mère que de sa mamelle ? D’autres femmes, des bêtes même, pourront lui donner le lait qu’elle lui refuse : la sollicitude maternelle ne se supplée point. Celle qui nourrit l’enfant d’une autre au lieu du sien est une mauvaise mère : comment sera-t-elle une bonne nourrice ? Elle pourra le devenir, mais lentement ; il faudra que l’habitude change la nature : et l’enfant mal soigné aura le temps de périr cent fois avant que sa nourrice ait pris pour lui une tendresse de mère.

De cet avantage même résulte un inconvénient qui seul devrait ôter à toute femme sensible le courage de faire nourrir son enfant par une autre, c’est celui de partager le droit de mère, ou plutôt de l’aliéner ; de voir son enfant aimer une autre femme autant et plus qu’elle ; de sentir que la tendresse qu’il conserve pour sa propre mère est une grâce, et que celle qu’il a pour sa mère adoptive est un devoir : car, où j’ai trouvé les soins d’une mère, ne dois-je pas l’attachement d’un fils ?

La manière dont on remédie à cet inconvénient est d’inspirer aux enfants du mépris pour leurs nourrices en les traitant en véritables servantes. Quand leur service est achevé, on retire l’enfant, ou l’on congédie la nourrice ; à force de la mal recevoir, on la rebute de venir voir son nourrisson. Au bout de quelques années il ne la voit plus, il ne la connaît plus. La mère, qui croit se substituer à elle et réparer sa négligence par sa cruauté, se trompe. Au lieu de faire un tendre fils d’un nourrisson dénaturé, elle l’exerce à l’ingratitude ; elle lui apprend à mépriser un jour celle qui lui donna la vie, comme celle qui l’a nourri de son lait.

Combien j’insisterais sur ce point, s’il était moins décourageant de rebattre en vain des sujets utiles ! Ceci tient à plus de choses qu’on ne pense. Voulez-vous rendre chacun à ses premiers devoirs ? Commencez par les mères ; vous serez étonné des changements que vous produirez. Tout vient successivement de cette première dépravation : tout l’ordre moral s’altère ; le naturel s’éteint dans tous les cœurs ; l’intérieur des maisons prend un air moins vivant ; le spectacle touchant d’une famille naissante n’attache plus les maris, n’impose plus d’égards aux étrangers ; on respecte moins la mère dont on ne voit pas les enfants ; il n’y a point de résidence dans les familles ; l’habitude ne renforce plus les liens du sang ; il n’y a plus ni pères ni mères, ni enfants, ni frères, ni sœurs ; tous se connaissent à peine ; comment s’aimeraient-ils ? Chacun ne songe plus qu’à soi. Quand la maison n’est qu’une triste solitude, il faut bien aller s’égayer ailleurs.

Mais que les mères daignent nourrir leurs enfants, les mœurs vont se réformer d’elles-mêmes, les sentiments de la nature se réveiller dans tous les cœurs ; l’Etat va se repeupler : ce premier point, ce point seul va tout réunir. L’attrait de la vie domestique est le meilleur contre-poison des mauvaises mœurs. Le tracas des enfants, qu’on croit importun, devient agréable ; il rend le père et la mère plus nécessaires, plus chers l’un à l’autre ; il resserre entre eux le lien conjugal. Quand la famille est vivante et animée, les soins domestiques font la plus chère occupation de la femme et le plus doux amusement du mari. Ainsi de ce seul abus corrigé résulterait bientôt une réforme générale, bientôt la nature aurait repris tous ses droits. Qu’une fois les femmes redeviennent mères, bientôt les hommes redeviendront pères et maris.

Discours superflus ! l’ennui même des plaisirs du monde ne ramène jamais à ceux-là. Les femmes ont cessé d’être mères ; elles ne le seront plus ; elles ne veulent plus l’être. Quand elles le voudraient, à peine le pourraient-elles ; aujourd’hui que l’usage contraire est établi, chacune aurait à combattre l’opposition de toutes celles qui l’approchent, liguées contre un exemple que les unes n’ont pas donné et que les autres ne veulent pas suivre.

Il se trouve pourtant quelquefois encore de jeunes personnes d’un bon naturel qui, sur ce point osant braver l’empire de la mode et les clameurs de leur sexe, remplissent avec une vertueuse intrépidité ce devoir si doux que la nature leur impose. Puisse leur nombre augmenter par l’attrait des biens destinés à celles qui s’y livrent ! Fondé sur des conséquences que donne le plus simple raisonnement, et sur des observations que je n’ai jamais vues démenties, j’ose promettre à ces dignes mères un attachement solide et constant de la part de leurs maris, une tendresse vraiment filiale de la part de leurs enfants, l’estime et le respect du public, d’heureuses couches sans accident et sans suite, une santé ferme et vigoureuse, enfin le plaisir de se voir un jour imiter par leurs filles, et citer en exemple à celles d’autrui.

Point de mère, point d’enfant. Entre eux les devoirs sont réciproques ; et s’ils sont mal remplis d’un côté, ils seront négligés de l’autre. L’enfant doit aimer sa mère avant de savoir qu’il le doit. Si la voix du sang n’est fortifiée par l’habitude et les soins, elle s’éteint dans les premières années, et le cœur meurt pour ainsi dire avant que de naître. Nous voilà dès les premiers pas hors de la nature.

On en sort encore par une route opposée, lorsqu’au lieu de négliger les soins de mère, une femme les porte à l’excès ; lorsqu’elle fait de son enfant son idole, qu’elle augmente et nourrit sa faiblesse pour l’empêcher de la sentir, et qu’espérant le soustraire aux lois de la nature, elle écarte de lui des atteintes pénibles, sans songer combien, pour quelques incommodités dont elle le préserve un moment, elle accumule au loin d’accidents et de périls sur sa tête, et combien c’est une précaution barbare de prolonger la faiblesse de l’enfance sous les fatigues des hommes faits. Thétis, pour rendre son fils invulnérable, le plongea, dit la fable, dans l’eau du Styx. Cette allégorie est belle et claire. Les mères cruelles dont je parle font autrement ; à force de plonger leurs enfants dans la mollesse, elles les préparent à la souffrance ; elles ouvrent leurs pores aux maux de toute espèce, dont ils ne manqueront pas d’être la proie étant grands.

Observez la nature, et suivez la route qu’elle vous trace. Elle exerce continuellement les enfants ; elle endurcit leur tempérament par des épreuves de toute espèce ; elle leur apprend de bonne heure ce que c’est que peine et douleur. Les dents qui percent leur donnent la fièvre ; des coliques aiguës leur donnent des convulsions ; de longues toux les suffoquent ; les vers les tourmentent ; la pléthore corrompt leur sang ; des levains divers y fermentent, et causent des éruptions périlleuses. Presque tout le premier âge est maladie et danger : la moitié des enfants qui naissent périt avant la huitième année. Les épreuves faites, l’enfant a gagné des forces ; et sitôt qu’il peut user de la vie, le principe en devient plus assuré.

Voilà la règle de la nature. Pourquoi la contrariez-vous ? Ne voyez-vous pas qu’en pensant la corriger, vous détruisez son ouvrage, vous empêchez l’effet de ses soins ? Faire au dehors ce qu’elle fait au dedans, c’est, selon vous, redoubler le danger ; et au contraire c’est y faire diversion, c’est l’exténuer. L’expérience apprend qu’il meurt encore plus d’enfants élevés délicatement que d’autres. Pourvu qu’on ne passe pas la mesure de leurs forces, on risque à les employer qu’à les ménager. Exercez-les donc aux atteintes qu’ils auront à supporter un jour. Endurcissez leurs corps aux intempéries des saisons, des climats, des éléments, à la faim, à la soif, à la fatigue ; trempez-les dans l’eau du Styx. Avant que l’habitude du corps soit acquise, on lui donne celle qu’on veut, sans danger ; mais, quand une fois il est dans sa consistance, toute altération lui devient périlleuse. Un enfant supportera des changements que ne supporterait pas un homme : les fibres du premier, molles et flexibles, prennent sans effort le pli qu’on leur donne ; celles de l’homme, plus endurcies, ne changent plus qu’avec violence le pli qu’elles ont reçu. On peut donc rendre un enfant robuste sans exposer sa vie et sa santé ; et quand il y aurait quelque risque, encore ne faudrait-il pas balancer. Puisque ce sont des risques inséparables de la vie humaine, peut-on mieux faire que de les rejeter sur le temps de sa durée où ils sont le moins désavantageux ?

Un enfant devient plus précieux en avançant en âge. Au prix de sa personne se joint celui des soins qu’il a coûtés ; à la perte de sa vie se joint en lui le sentiment de la mort. C’est donc surtout à l’avenir qu’il faut songer en veillant à sa conservation ; c’est contre les maux de la jeunesse qu’il faut l’armer avant qu’il y soit parvenu : car, si le prix de la vie augmente jusqu’à l’âge de la rendre utile, quelle folie n’est-ce point d’épargner quelques maux à l’enfance en les multipliant sur l’âge de raison ! Sont-ce là les leçons du maître ?

Le sort de l’homme est de souffrir dans tous les temps. Le soin même de sa conservation est attaché à la peine. Heureux de ne connaître dans son enfance que les maux physiques, maux bien moins cruels, bien moins douloureux que les autres, et qui bien plus rarement qu’eux nous font renoncer à la vie ! On ne se tue point pour les douleurs de la goutte ; il n’y a guère que celles de l’âme qui produisent le désespoir. Nous plaignons le sort de l’enfance, et c’est le nôtre qu’il faudrait plaindre. Nos plus grands maux nous viennent de nous.

En naissant, un enfant crie ; sa première enfance se passe à pleurer. Tantôt on l’agite, on le flatte pour l’apaiser ; tantôt on le menace, on le bat pour le faire taire. Ou nous faisons ce qu’il lui plaît, ou nous en exigeons ce qu’il nous plaît ; ou nous nous soumettons à ses fantaisies, ou nous le soumettons aux nôtres : point de milieu, il faut qu’il donne des ordres ou qu’il en reçoive. Ainsi ses premières idées sont celles d’empire et de servitude. Avant de savoir parler il commande, avant de pouvoir agir il obéit ; et quelquefois on le châtie avant qu’il puisse connaître ses fautes, ou plutôt en commettre. C’est ainsi qu’on verse de bonne heure dans son jeune cœur les passions qu’on impute ensuite à la nature, et qu’après avoir pris peine à le rendre méchant, on se plaint de le trouver tel.

Un enfant passe six ou sept ans de cette manière entre les mains des femmes, victimes de leur caprice et du sien ; et après lui avoir fait apprendre ceci et cela, c’est-à-dire après avoir chargé sa mémoire ou de mots qu’il ne peut entendre, ou de choses qui ne lui sont bonnes à rien ; après avoir étouffé le naturel par les passions qu’on a fait naître, on remet cet être factice entre les mains d’un précepteur, lequel achève de développer les germes artificiels qu’il trouve déjà tout formés, et lui apprend tout, hors à se connaître, hors à tirer parti de lui-même, hors à savoir vivre et se rendre heureux. Enfin, quand cet enfant, esclave et tyran, plein de science et dépourvu de sens, également débile de corps et d’âme, est jeté dans le monde en y montrant son ineptie, son orgueil et tous ses vices, il fait déplorer la misère et la perversité humaines. On se trompe ; c’est là l’homme de nos fantaisies : celui de la nature est fait autrement.

Voulez-vous donc qu’il garde sa forme originelle, conservez-la dès l’instant qu’il vient au monde. Sitôt qu’il naît, emparez-vous de lui, et ne le quittez plus qu’il ne soit homme : vous ne réussirez jamais sans cela. Comme la véritable nourrice est la mère, le véritable précepteur est le père. Qu’ils s’accordent dans l’ordre de leurs fonctions ainsi que dans leur système ; que des mains de l’une l’enfant passe dans celles de l’autre. Il sera mieux élevé par un père judicieux et borné que par le plus habile maître du monde ; car le zèle suppléera mieux au talent que le talent au zèle.

Mais les affaires, les fonctions, les devoirs... Ah ! les devoirs, sans doute le dernier est celui du père [8]! Ne nous étonnons pas qu’un homme dont la femme a dédaigné de nourrir le fruit de leur union, dédaigne de l’élever. Il n’y a point de tableau plus charmant que celui de la famille ; mais un seul trait manqué défigure tous les autres. Si la mère a trop peu de santé pour être nourrice, le père aura trop d’affaires pour être précepteur. Les enfants, éloignés, dispersés dans des pensions, dans des couvents, dans des collèges, porteront ailleurs l’amour de la maison paternelle, ou, pour mieux dire, ils y rapporteront l’habitude de n’être attachés à rien. Les frères et les sœurs se connaîtront à peine. Quand tous seront rassemblés en cérémonie, ils pourront être fort polis entre eux ; ils se traiteront en étrangers. Sitôt qu’il n’y a plus d’intimité entre les parents, sitôt que la société de la famille ne fait plus la douceur de la vie, il faut bien recourir aux mauvaises mœurs pour y suppléer. Où est l’homme assez stupide pour ne pas voir la chaîne de tout cela ?

Un père, quand il engendre et nourrit des enfants, ne fait en cela que le tiers de sa tâche. Il doit des hommes à son espèce, il doit à la société des hommes sociables ; il doit des citoyens à l’Etat. Tout homme qui peut payer cette triple dette et ne le fait pas est coupable, et plus coupable peut-être quand il la paye à demi. Celui qui ne peut remplir les devoirs de père n’a point le droit de le devenir. Il n’y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain, qui le dispensent de nourrir ses enfants et de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez m’en croire. Je prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs, qu’il versera longtemps sur sa faute des larmes amères, et n’en sera jamais consolé.

Mais que fait cet homme riche, ce père de famille si affairé, et forcé, selon lui, de laisser ses enfants à l’abandon ? il paye un autre homme pour remplir ces soins qui lui sont à charge. Ame vénale ! crois-tu donner à ton fils un autre père avec de l’argent ? Ne t’y trompe point ; ce n’est pas même un maître que tu lui donnes, c’est un valet. Il en formera bientôt un second.

On raisonne beaucoup sur les qualités d’un bon gouverneur. La première que j’en exigerais, et celle-là seule en suppose beaucoup d’autres, c’est de n’être point un homme à vendre. Il y a des métiers si nobles, qu’on ne peut les faire pour de l’argent sans se montrer indigne de les faire ; tel est celui de l’homme de guerre ; tel est celui de l’instituteur. Qui donc élèvera mon enfant ? Je te l’ai déjà dit, toi-même. Je ne le peux. Tu ne le peux ?... Fais-toi donc un ami. Je ne vois pas d’autre ressource.

Un gouverneur ! ô quelle âme sublime !... En vérité, pour faire un homme, il faut être ou père ou plus qu’homme soi-même. Voilà la fonction que vous confiez tranquillement à des mercenaires.

Plus on y pense, plus on aperçoit de nouvelles difficultés. Il faudrait que le gouverneur eût été élevé pour son élève, que ses domestiques eussent été élevés pour leur maître, que tous ceux qui l’approchent eussent reçu les impressions qu’ils doivent lui communiquer ; il faudrait, d’éducation en éducation, remonter jusqu’on ne sait où. Comment se peut-il qu’un enfant soit bien élevé par qui n’a pas été bien élevé lui-même ?

Ce rare mortel est-il introuvable ? Je l’ignore. En ces temps d’avilissement, qui sait à quel point de vertu peut atteindre encore une âme humaine ? Mais supposons ce prodige trouvé. C’est en considérant ce qu’il doit faire que nous verrons ce qu’il doit être. Ce que je crois voir d’avance est qu’un père qui sentirait tout le prix d’un bon gouverneur prendrait le parti de s’en passer ; car il mettrait plus de peine à l’acquérir qu’à le devenir lui-même. Veut-il donc se faire un ami ? qu’il élève son fils pour l’être; le voilà dispensé de le chercher ailleurs, et la nature a déjà fait la moitié de l’ouvrage.

Quelqu’un dont je ne connais que le rang m’a fait proposer d’élever son fils. Il m’a fait beaucoup d’honneur sans doute ; mais, loin de se plaindre de mon refus, il doit se louer de ma discrétion. Si j’avais accepté son offre, et que j’eusse erré dans ma méthode, c’était une éducation manquée ; si j’avais réussi, c’eût été bien pis, son fils aurait renié son titre, il n’eût plus voulu être prince.

Je suis trop pénétré de la grandeur des devoirs d’un précepteur, et je sens trop mon incapacité, pour accepter jamais un pareil emploi de quelque part qu’il me soit offert ; et l’intérêt de l’amitié même ne serait pour moi qu’un nouveau motif de refus. Je crois qu’après avoir lu ce livre, peu de gens seront tentés de me faire cette offre ; et je prie ceux qui pourraient l’être, de n’en plus prendre l’inutile peine. J’ai fait autrefois un suffisant essai de ce métier pour être assuré que je n’y suis pas propre, et mon état m’en dispenserait, quand mes talents m’en rendraient capable. J’ai cru devoir cette déclaration publique à ceux qui paraissent ne pas m’accorder assez d’estime pour me croire sincère et fondé dans mes résolutions.

Hors d’état de remplir la tâche la plus utile, j’oserai du moins essayer de la plus aisée : à l’exemple de tant d’autres, je ne mettrai point la main à l’œuvre, mais à la plume ; et au lieu de faire ce qu’il faut, je m’efforcerai de le dire.

Je sais que, dans les entreprises pareilles à celle-ci, l’auteur, toujours à son aise dans des systèmes qu’il est dispensé de mettre en pratique, donne sans peine beaucoup de beaux préceptes impossibles à suivre, et que, faute de détails et d’exemples, ce qu’il dit même de praticable reste sans usage quand il n’en a pas montré l’application.

J’ai donc pris le parti de me donner un élève imaginaire, de me supposer l’âge, la santé, les connaissances et tous les talents convenables pour travailler à son éducation, de la conduire depuis le moment de sa naissance jusqu’à celui où, devenu homme fait, il n’aura plus besoin d’autre guide que lui-même. Cette méthode me paraît utile pour empêcher un auteur qui se défie de lui de s’égarer dans des visions ; car, dès qu’il s’écarte de la pratique ordinaire, il n’a qu’à faire l’épreuve de la sienne sur son élève, il sentira bientôt, ou le lecteur sentira pour lui, s’il suit le progrès de l’enfance et la marche naturelle au cœur humain.

Voilà ce que j’ai tâché de faire dans toutes les difficultés qui se sont présentées. Pour ne pas grossir inutilement le livre, je me suis contenté de poser les principes dont chacun devait sentir la vérité. Mais quant aux règles qui pouvaient avoir besoin de preuves, je les ai toutes appliquées à mon Émile ou à d’autres exemples, et j’ai fait voir dans des détails très étendus comment ce que j’établissais pouvait être pratiqué ; tel est du moins le plan que je me suis proposé de suivre. C’est au lecteur à juger si j’ai réussi.

Il est arrivé de là que j’ai d’abord peu parlé d’Émile, parce que mes premières maximes d’éducation, bien que contraires à celles qui sont établies, sont d’une évidence à laquelle il est difficile à tout homme raisonnable de refuser son consentement. Mais à mesure que j’avance, mon élève, autrement conduit que les vôtres, n’est plus un enfant ordinaire ; il lui faut un régime exprès pour lui. Alors il paraît plus fréquemment sur la scène, et vers les derniers temps je ne le perds plus un moment de vue, jusqu’à ce que, quoi qu’il en dise, il n’ait plus le moindre besoin de moi.

Je ne parle point ici des qualités d’un bon gouverneur ; je les suppose, et je me suppose moi-même doué de toutes ces qualités. En lisant cet ouvrage, on verra de quelle libéralité j’use envers moi.

Je remarquerai seulement, contre l’opinion commune, que le gouverneur d’un enfant doit être jeune, et même aussi jeune que peut l’être un homme sage. Je voudrais qu’il fût lui-même enfant, s’il était possible, qu’il pût devenir le compagnon de son élève, et s’attirer sa confiance en partageant ses amusements. Il n’y a pas assez de choses communes entre l’enfance et l’âge mûr pour qu’il se forme jamais un attachement bien solide à cette distance. Les enfants flattent quelquefois les vieillards, mais ils ne les aiment jamais. On voudrait que le gouverneur eût déjà fait une éducation. C’est trop ; un même homme n’en peut faire qu’une : s’il en fallait deux pour réussir, de quel droit entreprendrait-on la première ?

Avec plus d’expérience on saurait mieux faire, mais on ne le pourrait plus. Quiconque a rempli cet état une fois assez bien pour en sentir toutes les peines, ne tente point de s’y rengager ; et s’il l’a mal rempli la première fois, c’est un mauvais préjugé pour la seconde.

Il est fort différent, j’en conviens, de suivre un jeune homme durant quatre ans, ou de le conduire durant vingt-cinq. Vous donnez un gouverneur à votre fils déjà tout formé ; moi, je veux qu’il en ait un avant que de naître. Votre homme à chaque lustre peut changer d’élève ; le mien n’en aura jamais qu’un. Vous distinguez le précepteur du gouverneur : autre folie ! Distinguez-vous le disciple de l’élève ? Il n’y a qu’une science à enseigner aux enfants : c’est celle des devoirs de l’homme. Cette science est une ; et, quoi qu’ait dit Xénophon de l’éducation des Perses, elle ne se partage pas. Au reste, j’appelle plutôt gouverneur que précepteur le maître de cette science, parce qu’il s’agit moins pour lui d’instruire que de conduire. Il ne doit point donner de préceptes, il doit les faire trouver.

S’il faut choisir avec tant de soin le gouverneur, il lui est bien permis de choisir aussi son élève, surtout quand il s’agit d’un modèle à proposer. Ce choix ne peut tomber ni sur le génie ni sur le caractère de l’enfant, qu’on ne connaît qu’à la fin de l’ouvrage, et que j’adopte avant qu’il soit né. Quand je pourrais choisir, je ne prendrais qu’un esprit commun, tel que je suppose mon élève. On n’a besoin d’élever que les hommes vulgaires ; leur éducation doit seule servir d’exemple à celle de leurs semblables. Les autres s’élèvent malgré qu’on en ait.

Le pays n’est pas indifférent à la culture des hommes ; ils ne sont tout ce qu’ils peuvent être que dans les climats tempérés. Dans les climats extrêmes le désavantage est visible. Un homme n’est pas planté comme un arbre dans un pays pour y demeurer toujours ; et celui qui part d’un des extrêmes pour arriver à l’autre, est forcé de faire le double du chemin que fait pour arriver au même terme celui qui part du terme moyen.

Que l’habitant d’un pays tempéré parcoure successivement les deux extrêmes, son avantage est encore évident ; car, bien qu’il soit autant modifié que celui qui va d’un extrême à l’autre, il s’éloigne pourtant de la moitié moins de sa constitution naturelle. Un Français vit en Guinée et en Laponie ; mais un Nègre ne vivra pas de même à Tornea, ni un Samoïède au Benin. Il paraît encore que l’organisation du cerveau est moins parfaite aux deux extrêmes. Les Nègres ni les Lapons n’ont pas le sens des Européens. Si je veux donc que mon élève puisse être habitant de la terre, je le prendrai dans une zone tempérée ; en France, par exemple, plutôt qu’ailleurs.

Dans le nord les hommes consomment beaucoup sur un sol ingrat ; dans le midi ils consomment peu sur un sol fertile : de là naît une nouvelle différence qui rend les uns laborieux et les autres contemplatifs. La société nous offre en un même lieu l’image de ces différences entre les pauvres et les riches : les premiers habitent le sol ingrat, et les autres le pays fertile.

Le pauvre n’a pas besoin d’éducation ; celle de son état est forcée, il n’en saurait avoir d’autre ; au contraire, l’éducation que le riche reçoit de son état est celle qui lui convient le moins et pour lui-même et pour la société. D’ailleurs l’éducation naturelle doit rendre un homme propre à toutes les conditions humaines : or il est moins raisonnable d’élever un pauvre pour être riche qu’un riche pour être pauvre ; car à proportion du nombre des deux états, il y a plus de ruinés que de parvenus. Choisissons donc un riche ; nous serons sûrs au moins d’avoir fait un homme de plus, au lieu qu’un pauvre peut devenir homme de lui-même.

Par la même raison, je ne serai pas fâché qu’Émile ait de la naissance. Ce sera toujours une victime arrachée au préjugé.

Émile est orphelin. Il n’importe qu’il ait son père et sa mère. Chargé de leurs devoirs, je succède à tous leurs droits. Il doit honorer ses parents, mais il ne doit obéir qu’à moi. C’est ma première ou plutôt ma seule condition. J’y dois ajouter celle-ci, qui n’en est qu’une suite, qu’on ne nous ôtera jamais l’un à l’autre que de notre consentement. Cette clause est essentielle, et je voudrais même que l’élève et le gouverneur se regardassent tellement comme inséparables, que le sort de leurs jours fût toujours entre eux un objet commun. Sitôt qu’ils envisagent dans l’éloignement leur séparation, sitôt qu’ils prévoient le moment qui doit les rendre étrangers l’un à l’autre, ils le sont déjà ; chacun fait son petit système à part ; et tous deux, occupés du temps où ils ne seront plus ensemble, n’y restent qu’à contre-cœur. Le disciple ne regarde le maître que comme l’enseigne et le fléau de l’enfance ; le maître ne regarde le disciple que comme un lourd fardeau dont il brûle d’être déchargé ; ils aspirent de concert au moment de se voir délivrés l’un de l’autre ; et, comme il n’y a jamais entre eux de véritable attachement, l’un doit avoir peu de vigilance, l’autre peu de docilité.

Mais, quand ils se regardent comme devant passer leurs jours ensemble, il leur importe de se faire aimer l’un de l’autre, et par cela même ils se deviennent chers. L’élève ne rougit point de suivre dans son enfance l’ami qu’il doit avoir étant grand ; le gouverneur prend intérêt à des soins dont il doit recueillir le fruit, et tout le mérite qu’il donne à son élève est un fonds qu’il place au profit de ses vieux jours.

Ce traité fait d’avance suppose un accouchement heureux, un enfant bien formé, vigoureux et sain. Un père n’a point de choix et ne doit point avoir de préférence dans la famille que Dieu lui donne : tous ses enfants sont également ses enfants ; il leur doit à tous les mêmes soins et la même tendresse. Qu’ils soient estropiés ou non, qu’ils soient languissants ou robustes, chacun d’eux est un dépôt dont il doit compte à la main dont il le tient, et le mariage est un contrat fait avec la nature aussi bien qu’entre les conjoints.

Mais quiconque s’impose un devoir que la nature ne lui a point imposé, doit s’assurer auparavant des moyens de le remplir ; autrement il se rend comptable même de ce qu’il n’aura pu faire. Celui qui se charge d’un élève infirme et valétudinaire change sa fonction de gouverneur en celle de garde-malade ; il perd à soigner une vie inutile le temps qu’il destinait à en augmenter le prix ; il s’expose à voir une mère éplorée lui reprocher un jour la mort d’un fils qu’il lui aura longtemps conservé.

Je ne me chargerais pas d’un enfant maladif et cacochyme, dût-il vivre quatre-vingts ans. Je ne veux point d’un élève toujours inutile à lui-même et aux autres, qui s’occupe uniquement à se conserver, et dont le corps nuise à l’éducation de l’âme. Que ferais-je en lui prodiguant vainement mes soins, sinon doubler la perte de la société et lui ôter deux hommes pour un ? Qu’un autre à mon défaut se charge de cet infirme, j’y consens, et j’approuve sa charité ; mais mon talent à moi n’est pas celui-là : je ne sais point apprendre à vivre à qui ne songe qu’à s’empêcher de mourir.

Il faut que le corps ait de la vigueur pour obéir à l’âme : un bon serviteur doit être robuste. Je sais que l’intempérance excite les passions ; elle exténue aussi le corps à la longue ; les macérations, les jeûnes, produisent souvent le même effet par une cause opposée. Plus le corps est faible, plus il commande ; plus il est fort, plus il obéit. Toutes les passions sensuelles logent dans des corps efféminés ; ils s’en irritent d’autant plus qu’ils peuvent moins les satisfaire.

Un corps débile affaiblit l’âme. De là l’empire de la médecine, art plus pernicieux aux hommes que tous les maux qu’il prétend guérir. Je ne sais, pour moi, de quelle maladie nous guérissent les médecins, mais je sais qu’ils nous en donnent de bien funestes : la lâcheté, la pusillanimité, la crédulité, la terreur de la mort : s’ils guérissent le corps, ils tuent le courage. Que nous importe qu’ils fassent marcher des cadavres ? ce sont des hommes qu’ils nous faut, et l’on n’en voit point sortir de leurs mains.

La médecine est à la mode parmi nous ; elle doit l’être. C’est l’amusement des gens oisifs et désœuvrés, qui, ne sachant que faire de leur temps, le passent à se conserver. S’ils avaient eu le malheur de naître immortels, ils seraient les plus misérables des êtres : une vie qu’ils n’auraient jamais peur de perdre ne serait pour eux d’aucun prix. Il faut à ces gens-là des médecins qui les menacent pour les flatter, et qui leur donnent chaque jour le seul plaisir dont ils soient susceptibles, celui de n’être pas morts.

Je n’ai nul dessein de m’étendre ici sur la vanité de la médecine. Mon objet n’est que de considérer par le côté moral. Je ne puis pourtant m’empêcher d’observer que les hommes font sur son usage les mêmes sophismes que sur la recherche de la vérité. Ils supposent toujours qu’en traitant un malade on le guérit, et qu’en cherchant une vérité on la trouve. Ils ne voient pas qu’il faut balancer l’avantage d’une guérison que le médecin opère, par la mort de cent malades qu’il a tués, et l’utilité d’une vérité découverte par le tort que font les erreurs qui passent en même temps. La science qui instruit et la médecine qui guérit sont fort bonnes sans doute ; mais la science qui trompe et la médecine qui tue sont mauvaises. Apprenez-nous donc à les distinguer. Voilà le nœud de la question. Si nous savions ignorer la vérité, nous ne serions jamais les dupes du mensonge ; si nous savions ne vouloir pas guérir malgré la nature, nous ne mourrions jamais par la main du médecin : ces deux abstinences seraient sages ; on gagnerait évidemment à s’y soumettre. Je ne dispute donc pas que la médecine ne soit utile à quelques hommes, mais je dis qu’elle est funeste au genre humain.

On me dira, comme on fait sans cesse, que les fautes sont du médecin, mais que la médecine en elle-même est infaillible. À la bonne heure ; mais qu’elle vienne donc sans médecin ; car, tant qu’ils viendront ensemble, il y aura cent fois plus à craindre des erreurs de l’artiste qu’à espérer du secours de l’art.

Cet art mensonger, plus fait pour les maux de l’esprit que pour ceux du corps, n’est pas plus utile aux uns qu’aux autres : il nous guérit moins de nos maladies qu’il ne nous en imprime l’effroi ; il recule moins la mort qu’il ne la fait sentir d’avance ; il use la vie au lieu de la prolonger ; et, quand il la prolongerait, ce serait encore au préjudice de l’espèce, puisqu’il nous ôte à la société par les soins qu’il nous impose, et à nos devoirs par les frayeurs qu’il nous donne. C’est la connaissance des dangers qui nous les fait craindre : celui qui se croirait invulnérable n’aurait peur de rien. À force d’armer Achille contre le péril, le poète lui ôte le mérite de la valeur ; tout autre à sa place eût été un Achille au même prix.

Voulez-vous trouver des hommes d’un vrai courage, cherchez-les dans les lieux où il n’y a point de médecins, où l’on ignore les conséquences des maladies, et où l’on ne songe guère à la mort. Naturellement l’homme sait souffrir constamment et meurt en paix. Ce sont les médecins avec leurs ordonnances, les philosophes avec leurs préceptes, les prêtres avec leurs exhortations, qui l’avilissent de cœur et lui font désapprendre à mourir.

Qu’on me donne un élève qui n’ait pas besoin de tous ces gens-là, ou je le refuse. Je ne veux point que d’autres gâtent mon ouvrage ; je veux l’élever seul, ou ne m’en pas mêler. Le sage Locke, qui avait passé une partie de sa vie à l’étude de la médecine, recommande fortement de ne jamais droguer les enfants, ni par précaution ni pour de légères incommodités. J’irai plus loin, et je déclare que, n’appelant jamais de médecins pour moi, je n’en appellerai jamais pour mon Émile, à moins que sa vie ne soit dans un danger évident ; car alors il ne peut pas lui faire pis que de le tuer.

Je sais bien que le médecin ne manquera pas de tirer avantage de ce délai. Si l’enfant meurt, on l’aura appelé trop tard ; s’il réchappe, ce sera lui qui l’aura sauvé. Soit : que le médecin triomphe ; mais surtout qu’il ne soit appelé qu’à l’extrémité.

Faute de savoir se guérir, que l’enfant sache être malade : cet art supplée à l’autre, et souvent réussit beaucoup mieux ; c’est l’art de la nature. Quand l’animal est malade, il souffre en silence et se tient coi : or on ne voit pas plus d’animaux languissants que d’hommes. Combien l’impatience, la crainte, l’inquiétude, et surtout les remèdes, ont tué de gens que leur maladie aurait épargnés et que le temps seul aurait guéris ! On me dira que les animaux, vivant d’une manière plus conforme à la nature, doivent être sujets à moins de maux que nous. Eh bien ! cette manière de vivre est précisément celle que je veux donner à mon élève ; il en doit donc tirer le même profit

La seule partie utile de la médecine est l’hygiène ; encore l’hygiène est-elle moins une science qu’une vertu. La tempérance et le travail sont les deux vrais médecins de l’homme : le travail aiguise son appétit, et la tempérance l’empêche d’en abuser.

Pour savoir quel régime est le plus utile à la vie et à la santé, il ne faut que savoir quel régime observent les peuples qui se portent le mieux, sont les plus robustes, et vivent le plus longtemps. Si par les observations générales on ne trouve pas que l’usage de la médecine donne aux hommes une santé plus ferme ou une plus longue vie, par cela même que cet art n’est pas utile, il est nuisible, puisqu’il emploie le temps, les hommes et les choses à pure perte. Non seulement le temps qu’on passe à conserver la vie étant perdu pour en user, il l’en faut déduire ; mais, quand ce temps est employé à nous tourmenter, il est pis que nul, il est négatif ; et, pour calculer équitablement, il en faut ôter autant de celui qui nous reste. Un homme qui vit dix ans sans médecin vit plus pour lui-même et pour autrui que celui qui vit trente ans leur victime. Ayant fait l’une et l’autre épreuve, je me crois plus en droit que personne d’en tirer la conclusion.

Voilà mes raisons pour ne vouloir qu’un élève robuste et sain, et mes principes pour le maintenir tel. Je ne m’arrêterai pas à prouver au long l’utilité des travaux manuels et des exercices du corps pour renforcer le tempérament et la santé ; c’est ce que personne ne dispute : les exemples des plus longues vies se tirent presque tous d’hommes qui ont fait le plus d’exercice, qui ont supporté le plus de fatigue et de travail [9]. Je n’entrerai pas non plus dans de longs détails sur les soins que je prendrai pour ce seul objet ; on verra qu’ils entrent si nécessairement dans ma pratique, qu’il suffit d’en prendre l’esprit pour n’avoir pas besoin d’autre explication.

Avec la vie commencent les besoins. Au nouveau-né il faut une nourrice. Si la mère consent à remplir son devoir, à la bonne heure : on lui donnera ses directions par écrit ; car cet avantage a son contrepoids et tient le gouverneur un peu éloigné de son élève. Mais il est à croire que l’intérêt de l’enfant et l’estime pour celui à qui elle veut bien confier un dépôt si cher rendront la mère attentive aux avis du maître ; et tout ce qu’elle voudra faire, on est sûr qu’elle le fera mieux qu’une autre. S’il nous faut une nourrice étrangère, commençons par la bien choisir.

Une des misères des gens riches est d’être trompés en tout. S’ils jugent mal des hommes, faut-il s’en étonner ? Ce sont les richesses qui les corrompent ; et, par un juste retour, ils sentent les premiers le défaut du seul instrument qui leur soit connu. Tout est mal fait chez eux, excepté ce qu’ils y font eux-mêmes ; et ils n’y font presque jamais rien. S’agit-il de chercher une nourrice, on la fait choisir par l’accoucheur. Qu’arrive-t-il de là ? Que la meilleure est toujours celle qui l’a le mieux payé. Je n’irai donc pas consulter un accoucheur pour celle d’Émile ; j’aurai soin de la choisir moi-même. Je ne raisonnerai peut-être pas là-dessus si disertement qu’un chirurgien, mais à coup sûr je serai de meilleure foi, et mon zèle me trompera moins que son avarice.

Ce choix n’est point un si grand mystère ; les règles en sont connues ; mais je ne sais si l’on ne devrait pas faire un peu plus d’attention à l’âge du lait aussi bien qu’à sa qualité. Le nouveau lait est tout à fait séreux, il doit presque être apéritif pour purger le reste du meconium épaissi dans les intestins de l’enfant qui vient de naître. Peu à peu le lait prend de la consistance et fournit une nourriture plus solide à l’enfant devenu plus fort pour la digérer. Ce n’est sûrement pas pour rien que dans les femelles de toute espèce la nature change la consistance du lait selon l’âge du nourrisson.

Il faudrait donc une nourrice nouvellement accouchée à un enfant nouvellement né. Ceci a son embarras, je le sais ; mais sitôt qu’on sort de l’ordre naturel, tout a ses embarras pour bien faire. Le seul expédient commode est de faire mal ; c’est aussi celui qu’on choisit.

Il faudrait une nourrice aussi saine de cœur que de corps : l’intempérie des passions peut, comme celle des humeurs, altérer son lait ; de plus, s’en tenir uniquement au physique, c’est ne voir que la moitié de l’objet. Le lait peut être bon et la nourrice mauvaise ; un bon caractère est aussi essentiel qu’un bon tempérament. Si l’on prend une femme vicieuse, je ne dis pas que son nourrisson contractera ses vices, mais je dis qu’il en pâtira. Ne lui doit-elle pas, avec son lait, des soins qui demandent du zèle, de la patience, de la douceur, de la propreté ? Si elle est gourmande, intempérante, elle aura bientôt gâté son lait ; si elle est négligente ou emportée, que va devenir à sa merci un pauvre malheureux qui ne peut ni se défendre ni se plaindre ? Jamais en quoi que ce puisse être les méchants ne sont bons à rien de bon.

Le choix de la nourrice importe d’autant plus que son nourrisson ne doit point avoir d’autre gouvernante qu’elle, comme il ne doit point avoir d’autre précepteur que son gouverneur. Cet usage était celui des anciens, moins raisonneurs et plus sages que nous. Après avoir nourri des enfants de leur sexe, les nourrices ne les quittaient plus. Voilà pourquoi, dans leurs pièces de théâtre, la plupart des confidentes sont des nourrices. Il est impossible qu’un enfant qui passe successivement par tant de mains différentes soit jamais bien élevé. À chaque changement il fait de secrètes comparaisons qui tendent toujours à diminuer son estime pour ceux qui le gouvernent, et conséquemment leur autorité sur lui. S’il vient une fois à penser qu’il y a de grandes personnes qui n’ont pas plus de raison que des enfants, toute l’autorité de l’âge est perdue et l’éducation manquée. Un enfant ne doit connaître d’autres supérieurs que son père et sa mère, ou, à leur défaut, sa nourrice et son gouverneur ; encore est-ce déjà trop d’un des deux ; mais ce partage est inévitable ; et tout ce qu’on peut faire pour y remédier est que les personnes des deux sexes qui le gouvernent soient si bien d’accord sur son compte, que les deux ne soient qu’un pour lui.

Il faut que la nourrice vive un peu plus commodément, qu’elle prenne des aliments un peu plus substantiels, mais non qu’elle change tout à fait de manière de vivre ; car un changement prompt et total, même de mal en mieux, est toujours dangereux pour la santé ; et puisque son régime ordinaire l’a laissée ou rendue saine et bien constituée, à quoi bon lui en faire changer ?

Les paysannes mangent moins de viande et plus de légumes que les femmes de la ville ; et ce régime végétal paraît plus favorable que contraire à elles et à leurs enfants. Quand elles ont des nourrissons bourgeois, on leur donne des pots-au-feu, persuadé que le potage et le bouillon de viande leur font un meilleur chyle et fournissent plus de lait. Je ne suis point du tout de ce sentiment ; et j’ai pour moi l’expérience qui nous apprend que les enfants ainsi nourris sont plus sujets à la colique et aux vers que les autres.

Cela n’est guère étonnant, puisque la substance animale en putréfaction fourmille de vers ; ce qui n’arrive pas de même à la substance végétale. Le lait, bien qu’élaboré dans le corps de l’animal, est une substance végétale [10] ; son analyse le démontre, il tourne facilement à l’acide ; et, loin de donner aucun vestige d’alcali volatil, comme font les substances animales, il donne, comme les plantes, un sel neutre essentiel.

Le lait des femelles herbivores est plus doux et plus salutaire que celui des carnivores. Formé d’une substance homogène à la sienne, il en conserve mieux sa nature, et devient moins sujet à la putréfaction. Si l’on regarde à la quantité, chacun sait que les farineux font plus de sang que la viande ; ils doivent donc aussi faire plus de lait. Je ne puis croire qu’un enfant qu’on ne sèvrerait point trop tôt, ou qu’on ne sèvrerait qu’avec des nourritures végétales, et dont la nourrice ne vivrait aussi que de végétaux, fût jamais sujet aux vers.

Il se peut que les nourritures végétales donnent un lait plus prompt à s’aigrir ; mais je suis fort éloigné de regarder le lait aigri comme une nourriture malsaine : des peuples entiers qui n’en ont point d’autre s’en trouvent fort bien, et tout cet appareil d’absorbants me paraît une pure charlatanerie. Il y a des tempéraments auxquels le lait ne convient point, et alors nul absorbant ne le leur rend supportable ; les autres le supportent sans absorbants. On craint le lait trié ou caillé : c’est une folie, puisqu’on sait que le lait se caille toujours dans l’estomac. C’est ainsi qu’il devient un aliment assez solide pour nourrir les enfants et les petits des animaux : s’il ne se caillait point, il ne ferait que passer, il ne les nourrirait pas [11]. On a beau couper le lait de mille manières, user de mille absorbants, quiconque mange du lait digère du fromage ; cela est sans exception. L’estomac est si bien fait pour cailler le lait, que c’est avec l’estomac de veau que se fait la présure.

Je pense donc qu’au lieu de changer la nourriture ordinaire des nourrices, il suffit de la leur donner plus abondante et mieux choisie dans son espèce. Ce n’est pas par la nature des aliments que le maigre échauffe, c’est leur assaisonnement seul qui les rend malsains. Réformez les règles de votre cuisine, n’ayez ni roux ni friture ; que le beurre, ni le sel, ni le laitage, ne passent point sur le feu ; que vos légumes cuits à l’eau ne soient assaisonnés qu’arrivant tout chauds sur la table : le maigre, loin d’échauffer la nourrice, lui fournira du lait en abondance et de la meilleure qualité [12]. Se pourrait-il que le régime végétal étant reconnu le meilleur pour l’enfant, le régime animal fût le meilleur pour la nourrice ? Il y a de la contradiction à cela.

C’est surtout dans les premières années de la vie que l’air agit sur la constitution des enfants. Dans une peau délicate et molle il pénètre par tous les pores, il affecte puissamment ces corps naissants, il leur laisse des impressions qui ne s’effacent point. Je ne serais donc pas d’avis qu’on tirât une paysanne de son village pour l’enfermer en ville dans une chambre et faire nourrir l’enfant chez soi ; j’aime mieux qu’il aille respirer le bon air de la campagne, qu’elle le mauvais air de la ville. Il prendra l’état de sa nouvelle mère, il habitera sa maison rustique, et son gouverneur l’y suivra. Le lecteur se souviendra bien que ce gouverneur n’est pas un homme à gages ; c’est l’ami du père. Mais quand cet ami ne se trouve pas, quand ce transport n’est pas facile, quand rien de ce que vous conseillez n’est faisable, que faire à la place, me dira-t-on ?... Je vous l’ai déjà dit, ce que vous faites ; on n’a pas besoin de conseil pour cela.

Les hommes ne sont point faits pour être entassés en fourmilières, mais épars sur la terre qu’ils doivent cultiver. Plus ils se rassemblent, plus ils se corrompent. Les infirmités du corps, ainsi que les vices de l’âme, sont l’infaillible effet de ce concours trop nombreux. L’homme est de tous les animaux celui qui peut le moins vivre en troupeaux. Des hommes entassés comme des moutons périraient tous en très peu de temps. L’haleine de l’homme est mortelle à ses semblables : cela n’est pas moins vrai au propre qu’au figuré.

Les villes sont le gouffre de l’espèce humaine. Au bout de quelques générations les races périssent ou dégénèrent ; il faut les renouveler, et c’est toujours la campagne qui fournit à ce renouvellement. Envoyez donc vos enfants se renouveler, pour ainsi dire, eux-mêmes, et reprendre, au milieu des champs, la vigueur qu’on perd dans l’air malsain des lieux trop peuplés. Les femmes grosses qui sont à la campagne se hâtent de revenir accoucher à la ville : elles devraient faire tout le contraire, celles surtout qui veulent nourrir leurs enfants. Elles auraient moins à regretter qu’elles ne pensent ; et, dans un séjour plus naturel à l’espèce, les plaisirs attachés aux devoirs de la nature leur ôteraient bientôt le goût de ceux qui ne s’y rapportent pas.

D’abord, après l’accouchement, on lave l’enfant avec quelque eau tiède où l’on mêle ordinairement du vin. Cette addition du vin me paraît peu nécessaire. Comme la nature ne produit rien de fermenté, il n’est pas à croire que l’usage d’une liqueur artificielle importe à la vie de ses créatures.

Par la même raison, cette précaution de faire tiédir l’eau n’est pas non plus indispensable ; et en effet des multitudes de peuples lavent les enfants nouveau-nés dans les rivières ou à la mer sans autre façon. Mais les nôtres, amollis avant que de naître par la mollesse des pères et des mères, apportent en venant au monde un tempérament déjà gâté, qu’il ne faut pas exposer d’abord à toutes les épreuves qui doivent le rétablir. Ce n’est que par degrés qu’on peut les ramener à leur vigueur primitive. Commencez donc d’abord par suivre l’usage, et ne vous en écartez que peu à peu. Lavez souvent les enfants ; leur malpropreté en montre le besoin. Quand on ne fait que les essuyer, on les déchire ; mais, à mesure qu’ils se renforcent, diminuez par degré la tiédeur de l’eau, jusqu’à ce qu’enfin vous les laviez été et hiver à l’eau froide et même glacée. Comme pour ne pas les exposer, il importe que cette diminution soit lente, successive et insensible, on peut se servir du thermomètre pour la mesurer exactement.

Cet usage du bain une fois établi ne doit plus être interrompu, et il importe de le garder toute sa vie. Je le considère non seulement du côté de la propreté et de la santé actuelle, mais aussi comme une précaution salutaire pour rendre plus flexible la texture des fibres, et les faire céder sans effort et sans risque aux divers degrés de chaleur et de froid. Pour cela je voudrais qu’en grandissant on s’accoutumât peu à peu à se baigner quelquefois dans des eaux chaudes à tous les degrés supportables, et souvent dans des eaux froides à tous les degrés possibles. Ainsi, après s’être habitué à supporter le diverses températures de l’eau, qui, étant un fluide plus dense, nous touche par plus de points et nous affecte davantage, on deviendrait presque insensible à celles de l’air.

Au moment où l’enfant respire en sortant de ses enveloppes, ne souffrez pas qu’on lui en donne d’autres qui le tiennent plus à l’étroit. Point de têtières, point de bandes, point de maillot ; des langes flottants et larges, qui laissent tous ses membres en liberté, et ne soient ni assez pesants pour gêner ses mouvements, ni assez chauds pour empêcher qu’il ne sente les impressions de l’air [13]. Placez-le dans un grand berceau [14] bien rembourré, où il puisse se mouvoir à l’aise et sans danger. Quand il commence à se fortifier, laissez-le ramper par la chambre ; laissez-lui développer, étendre ses petits membres ; vous les verrez se renforcer de jour en jour. Comparez-le avec un enfant bien emmailloté du même âge ; vous serez étonné de la différence de leurs progrès [15].

On doit s’attendre à de grandes oppositions de la part des nourrices, à qui l’enfant bien garrotté donne moins de peine que celui qu’il faut veiller incessamment. D’ailleurs sa malpropreté devient plus sensible dans un habit ouvert ; il faut le nettoyer plus souvent. Enfin la coutume est un argument qu’on ne réfutera jamais en certains pays, au gré du peuple de tous les Etats.

Ne raisonnez point avec les nourrices ; ordonnez, voyez faire, et n’épargnez rien pour rendre aisés dans la pratique les soins que vous aurez prescrits. Pourquoi ne les partageriez-vous pas ? Dans les nourritures ordinaires, où l’on ne regarde qu’au physique, pourvu que l’enfant vive et qu’il ne dépérisse point, le reste n’importe guère ; mais ici, où l’éducation commence avec la vie, en naissant l’enfant est déjà disciple, non du gouverneur, mais de la nature. Le gouverneur ne fait qu’étudier sous ce premier maître et empêcher que ses soins ne soient contrariés. Il veille le nourrisson, il l’observe, il le suit, il épie avec vigilance la première lueur de son faible entendement, comme, aux approches du premier quartier, les musulmans épient l’instant du lever de la lune.

Nous naissons capables d’apprendre, mais ne sachant rien, ne connaissant rien. L’âme, enchaînée dans des organes imparfaits et demi-formés, n’a pas même le sentiment de sa propre existence. Les mouvements, les cris de l’enfant qui vient de naître, sont des effets purement mécaniques, dépourvus de connaissance et de volonté.

Supposons qu’un enfant eût à sa naissance la stature et la force d’un homme fait, qu’il sortît, pour ainsi dire, tout armé du sein de sa mère, comme Pallas sortit du cerveau de Jupiter ; cet homme-enfant serait un parfait imbécile, un automate, une statue immobile et presque insensible : il ne verrait rien, il n’entendrait rien, il ne connaîtrait personne, il ne saurait pas tourner les yeux vers ce qu’il aurait besoin de voir ; non seulement il n’apercevrait aucun objet hors de lui, il n’en rapporterait même aucun dans l’organe du sens qui le lui ferait apercevoir ; les couleurs ne seraient point dans ses yeux, les sons ne seraient point dans ses oreilles, les corps qu’il toucherait ne seraient point sur le sien, il ne saurait pas même qu’il en a un ; le contact de ses mains serait dans son cerveau ; toutes ses sensations se réuniraient dans un seul point ; il n’existerait que dans le commun sensorium ; il n’aurait qu’une seule idée, savoir celle du moi, à laquelle il rapporterait toutes ses sensations ; et cette idée ou plutôt ce sentiment, serait la seule chose qu’il aurait de plus qu’un enfant ordinaire.

Cet homme, formé tout à coup, ne saurait pas non plus se redresser sur ses pieds ; il lui faudrait beaucoup de temps pour apprendre à s’y soutenir en équilibre ; peut-être n’en ferait-il pas même l’essai, et vous verriez ce grand corps, fort et robuste, rester en place comme une pierre, ou ramper et se traîner comme un jeune chien.

Il sentirait le malaise des besoins sans les connaître, et sans imaginer aucun moyen d’y pourvoir. Il n’y a nulle immédiate communication entre les muscles de l’estomac et ceux des bras et des jambes, qui, même entouré d’aliments lui fit faire un pas pour en approcher ou étendre la main pour les saisir ; et, comme son corps aurait pris son accroissement, que ses membres seraient tout développés, qu’il n’aurait par conséquent ni les inquiétudes ni les mouvements continuels des enfants, il pourrait mourir de faim, avant de s’être mû pour chercher sa subsistance. Pour peu qu’on ait réfléchi sur l’ordre et le progrès de nos connaissances, on ne peut nier que tel ne fût à peu près l’état primitif d’ignorance et de stupidité naturel à l’homme avant qu’il eût rien appris de l’expérience ou de ses semblables.

On connaît donc, ou l’on peut connaître le premier point d’où part chacun de nous pour arriver au degré commun de l’entendement ; mais qui est-ce qui connaît l’autre extrémité ? Chacun avance plus ou moins selon son génie, son goût, ses besoins, ses talents, son zèle, et les occasions qu’il a de s’y livrer. Je ne sache pas qu’aucun philosophe ait encore été assez hardi pour dire : Voilà le terme où l’homme peut parvenir et qu’il ne saurait passer. Nous ignorons ce que notre nature nous permet d’être ; nul de nous n’a mesuré la distance qui peut se trouver entre un homme et un autre homme. Quelle est l’âme basse que cette idée n’échauffa jamais, et qui ne se dit pas quelquefois dans son orgueil : Combien j’en ai déjà passé ! combien j’en puis encore atteindre ! pourquoi mon égal irait-il plus loin que moi ?

Je le répète, l’éducation de l’homme commence à sa naissance ; avant de parler, avant que d’entendre, il s’instruit déjà. L’expérience prévient les leçons ; au moment qu’il connaît sa sa nourrice, il a déjà beaucoup acquis. On serait surpris des connaissances de l’homme le plus grossier, si l’on suivait son progrès depuis le moment où il est né jusqu’à celui où il est parvenu. Si l’on partageait toute la science humaine en deux parties, l’une commune à tous les hommes, l’autre particulière aux savants, celle-ci serait très petite en comparaison de l’autre. Mais nous ne songeons guère aux acquisitions générales, parce qu’elles se font sans qu’on y pense et même avant l’âge de raison ; que d’ailleurs le savoir ne se fait remarquer que par ses différences, et que, comme dans les équations d’algèbre, les quantités communes se comptent pour rien.

Les animaux mêmes acquièrent beaucoup. Ils ont des sens, il faut qu’ils apprennent à en faire usage ; ils ont des besoins, il faut qu’ils apprennent à y pourvoir ; il faut qu’ils apprennent à manger, à marcher, à voler. Les quadrupèdes qui se tiennent sur leurs pieds dès leur naissance ne savent pas marcher pour cela ; on voit à leurs premiers pas que ce sont des essais mal assurés. Les serins échappés de leurs cages ne savent point voler, parce qu’ils n’ont jamais volé. Tout est instruction pour les êtres animés et sensibles. Si les plantes avaient un mouvement progressif, il faudrait qu’elles eussent des sens et qu’elles acquissent des connaissances ; autrement les espèces périraient bientôt.

Les premières sensations des enfants sont purement affectives ; ils n’aperçoivent que le plaisir et la douleur. Ne pouvant ni marcher ni saisir, ils ont besoin de beaucoup de temps pour se former peu à peu les sensations représentatives qui leur montrent les objets hors d’eux-mêmes ; mais, en attendant que ces objets s’étendent, s’éloignent pour ainsi dire de leurs yeux, et prennent pour eux des dimensions et des figures, le retour des sensations affectives commence à les soumettre à l’empire de l’habitude ; on voit leurs yeux se tourner sans cesse vers la lumière, et, si elle leur vient de côté, prendre insensiblement cette direction ; en sorte qu’on doit avoir soin de leur opposer le visage au jour, de peur qu’ils ne deviennent louches ou ne s’accoutument à regarder de travers. Il faut aussi qu’ils s’habituent de bonne heure aux ténèbres ; autrement ils pleurent et crient sitôt qu’ils se trouvent à l’obscurité. La nourriture et le sommeil, trop exactement mesurés, leur deviennent nécessaires au bout des mêmes intervalles ; et bientôt le désir ne vient plus du besoin, mais de l’habitude, ou plutôt l’habitude ajoute un nouveau besoin à celui de la nature : voilà ce qu’il faut prévenir.

La seule habitude qu’on doit laisser prendre à l’enfant est de n’en contracter aucune ; qu’on ne le porte pas plus sur un bras que sur l’autre ; qu’on ne l’accoutume pas à présenter une main plutôt que l’autre, à s’en servir plus souvent, à vouloir manger, dormir, agir aux mêmes heures, à ne pouvoir rester seul ni nuit ni jour. Préparez de loin le règne de sa liberté et l’usage de ses forces, en laissant à son corps l’habitude naturelle, en le mettant en état d’être toujours maître de lui-même, et de faire en toute chose sa volonté, sitôt qu’il en aura une.

Dès que l’enfant commence à distinguer les objets, il importe de mettre du choix dans ceux qu’on lui montre. Naturellement tous les nouveaux objets intéressent l’homme. Il se sent si faible qu’il craint tout ce qu’il ne connaît pas : l’habitude de voir des objets nouveaux sans en être affecté détruit cette crainte. Les enfants élevés dans des maisons propres, où l’on ne souffre point d’araignées, ont peur des araignées et cette peur leur demeure souvent étant grands. Je n’ai jamais vu de paysans, ni homme, ni femme, ni enfant, avoir peur des araignées.

Pourquoi donc l’éducation d’un enfant ne commencerait-elle pas avant qu’il parle et qu’il entende puisque le seul choix des objets qu’on lui présente est propre à le rendre timide ou courageux ? Je veux qu’on l’habitue à voir des objets nouveaux, des animaux laids, dégoûtants, bizarres, mais peu à peu, de loin, jusqu’à ce qu’il y soit accoutumé, et qu’à force de les voir manier à d’autres, il les manie enfin lui-même. Si, durant son enfance, il a vu sans effroi des crapauds, des serpents, des écrevisses, il verra sans horreur, étant grand, quelque animal que ce soit. Il n’y a plus d’objets affreux pour qui en voit tous les jours.

Tous les enfants ont peur des masques. Je commence par montrer à Émile un masque d’une figure agréable ; ensuite quelqu’un s’applique devant lui ce masque sur le visage : je me mets à rire, tout le monde rit, et l’enfant rit comme les autres. Peu à peu je l’accoutume à des masques moins agréables, et enfin à des figures hideuses. Si j’ai bien ménagé ma gradation, loin de s’effrayer au dernier masque, il en rira comme du premier. Après cela je ne crains plus qu’on l’effraye avec des masques.

Quand, dans les adieux d’Andromaque et d’Hector, le petit Astyanax, effrayé du panache qui flotte sur le casque de son père, le méconnaît, se jette en criant sur le sein de sa nourrice, et arrache à sa mère un sourire mêlé de larmes, que faut-il faire pour guérir cet effroi ? Précisément ce que fait Hector, poser le casque à terre, et puis caresser l’enfant. Dans un moment plus tranquille on ne s’en tiendrait pas là ; on s’approcherait du casque, on jouerait avec les plumes, on les ferait manier à l’enfant ; enfin la nourrice prendrait le casque et le poserait en riant sur sa propre tête, si toutefois la main d’une femme osait toucher aux armes d’Hector.

S’agit-il d’exercer Émile au bruit d’une arme à feu, je brûle d’abord une amorce dans un pistolet. Cette flamme brusque et passagère, cette espèce d’éclair le réjouit ; je répète la même chose avec plus de poudre ; peu à peu j’ajoute au pistolet une petite charge sans bourre, puis une plus grande ; enfin je l’accoutume aux coups de fusil, aux boîtes, aux canons, aux détonations les plus terribles.

J’ai remarqué que les enfants ont rarement peur du tonnerre, à moins que les éclats ne soient affreux et ne blessent réellement l’organe de l’ouïe ; autrement cette peur ne leur vient que quand ils ont appris que le tonnerre blesse ou tue quelquefois. Quand la raison commence à les effrayer, faites que l’habitude les rassure. Avec une gradation lente et ménagée on rend l’homme et l’enfant intrépides à tout.

Dans le commencement de la vie, où la mémoire et l’imagination sont encore inactives, l’enfant n’est attentif qu’à ce qui affecte actuellement ses sens ; ses sensations étant les premiers matériaux de ses connaissances, les lui offrir dans un ordre convenable, c’est préparer sa mémoire à les fournir un jour dans le même ordre à son entendement ; mais, comme il n’est attentif qu’à ses sensations, il suffit d’abord de lui montrer bien distinctement la liaison de ces mêmes sensations avec les objets qui les causent. Il veut tout toucher, tout manier : ne vous opposez point à cette inquiétude ; elle lui suggère un apprentissage très nécessaire. C’est ainsi qu’il apprend à sentir la chaleur, le froid, la dureté, la mollesse, la pesanteur, la légèreté des corps, à juger de leur grandeur, de leur figure, et de toutes leurs qualités sensibles, en regardant, palpant [16], écoutant, surtout en comparant la vue au toucher, en estimant à l’œil la sensation qu’ils feraient sous ses doigts.

Ce n’est que par le mouvement que nous apprenons qu’il y a des choses qui ne sont pas nous ; et ce n’est que par notre propre mouvement que nous acquérons l’idée de l’étendue. C’est parce que l’enfant n’a point cette idée, qu’il tend indifféremment la main pour saisir l’objet qui le touche, ou l’objet qui est à cent pas de lui. Cet effort qu’il fait vous paraît un signe d’empire, un ordre qu’il donne à l’objet de s’approcher, ou à vous de le lui apporter ; et point du tout, c’est seulement que les mêmes objets qu’il voyait d’abord dans son cerveau, puis sur ses yeux, il les voit maintenant au bout de ses bras, et n’imagine d’étendue que celle où il peut atteindre. Ayez donc soin de le promener souvent, de le transporter d’une place à l’autre, de lui faire sentir le changement de lieu, afin de lui apprendre à juger des distances. Quand il commencera de les connaître, alors il faut changer de méthode, et ne le porter que comme il vous plaît, et non comme il lui plaît ; car sitôt qu’il n’est plus abusé par le sens, son effort change de cause : ce changement est remarquable, et demande explication.

Le malaise des besoins s’exprime par des signes quand le secours d’autrui est nécessaire pour y pourvoir : de là les cris des enfants. Ils pleurent beaucoup ; cela doit être. Puisque toutes leurs sensations sont affectives, quand elles sont agréables, ils en jouissent en silence ; quand elles sont pénibles, ils le disent dans leur langage, et demandent du soulagement. Or, tant qu’ils sont éveillés, ils ne peuvent presque rester dans un état d’indifférence ; ils dorment, ou sont affectés. Toutes nos langues sont des ouvrages de l’art. On a longtemps cherché s’il y avait une langue naturelle et commune à tous les hommes ; sans doute, il y en a une ; et c’est celle que les enfants parlent avant de savoir parler. Cette langue n’est pas articulée, mais elle est accentuée, sonore, intelligible. L’usage des nôtres nous l’a fait négliger au point de l’oublier tout à fait. Etudions les enfants, et bientôt nous la rapprendrons auprès d’eux. Les nourrices sont nos maîtres dans cette langue ; elles entendent tout ce que disent leurs nourrissons ; elles leur répondent, elles ont avec eux des dialogues très bien suivis ; et quoiqu’elles prononcent des mots, ces mots sont parfaitement inutiles ; ce n’est point le sens du mot qu’ils entendent, mais l’accent dont il est accompagné.

Au langage de la voix se joint celui du geste, non moins énergique. Ce geste n’est pas dans les faibles mains des enfants, il est sur leurs visages. Il est étonnant combien ces physionomies mal formées ont déjà d’expression ; leurs traits changent d’un instant à l’autre avec une inconcevable rapidité : vous y voyez le sourire, le désir, l’effroi naître et passer comme autant d’éclairs : à chaque fois vous croyez voir un autre visage. Ils ont certainement les muscles de la face plus mobiles que nous. En revanche, leurs yeux ternes ne disent presque rien. Tel doit être le genre de leurs signes dans un âge où l’on n’a que des besoins corporels ; l’expression des sensations est dans les grimaces, l’expression des sentiments est dans les regards.

Comme le premier état de l’homme est la misère et la faiblesse, se premières voix sont la plainte et les pleurs. L’enfant sent ses besoins, et ne les peut satisfaire, il implore le secours d’autrui par des cris : s’il a faim ou soif, il pleure ; s’il a trop froid ou trop chaud, il pleure ; s’il a besoin de mouvement et qu’on le tienne en repos, il pleure ; s’il veut dormir et qu’on l’agite, il pleure. Moins sa manière d’être est à sa disposition, plus il demande fréquemment qu’on la change. Il n’a qu’un langage, parce qu’il n’a, pour ainsi dire, qu’une sorte de mal-être : dans l’imperfection de ses organes, il ne distingue point leurs impressions diverses ; tous les maux ne forment pour lui qu’une sensation de douleur.

De ces pleurs, qu’on croirait si peu dignes d’attention, naît le premier rapport de l’homme à tout ce qui l’environne : ici se forge le premier anneau de cette longue chaîne dont l’ordre social est formé.

Quand l’enfant pleure, il est mal à son aise, il a quelque besoin, qu’il ne saurait satisfaire : on examine, on cherche ce besoin, on le trouve, on y pourvoit. Quand on ne le trouve pas ou quand on n’y peut pourvoir, les pleurs continuent, on en est importuné : on flatte l’enfant pour le faire taire, on le berce, on lui chante pour l’endormir : s’il s’opiniâtre, on s’impatiente, on le menace : des nourrices brutales le frappent quelquefois. Voilà d’étranges leçons pour son entrée à la vie.

Je n’oublierai jamais d’avoir vu un de ces incommodes pleureurs ainsi frappé par sa nourrice. Il se tut sur-le-champ : je le crus intimidé. Je me disais : ce sera une âme servile dont on n’obtiendra rien que par la rigueur. Je me trompais : le malheureux suffoquait de colère, il avait perdu la respiration ; je le vis devenir violet. Un moment après vinrent les cris aigus ; tous les signes du ressentiment, de la fureur, du désespoir de cet âge, étaient dans ses accents. Je craignis qu’il n’expirât dans cette agitation. Quand j’aurais douté que le sentiment du juste et de l’injuste fût inné dans le cœur de l’homme, cet exemple seul m’aurait convaincu. Je suis sûr qu’un tison ardent tombé par hasard sur la main de cet enfant lui eût été moins sensible que ce coup assez léger, mais donné dans l’intention manifeste de l’offenser.

Cette disposition des enfants à l’emportement, au dépit, à la colère, demande des ménagements excessifs. Bœrhaave pense que leurs maladies sont pour la plupart de la classe des convulsives, parce que la tête étant proportionnellement plus grosse et le système des nerfs plus étendu que dans les adultes, le genre nerveux est plus susceptible d’irritation. Eloignez d’eux avec le plus grand soin les domestiques qui les agacent, les irritent, les impatientent : ils leur sont cent fois plus dangereux, plus funestes que les injures de l’air et des saisons. Tant que les enfants ne trouveront de résistance que dans les choses et jamais dans les volontés, ils ne deviendront ni mutins ni colères, et se conserveront mieux en santé. C’est ici une des raisons pourquoi les enfants du peuple, plus libres, plus indépendants, sont généralement moins infirmes, moins délicats, plus robustes que ceux qu’on prétend mieux élever en les contrariant sans cesse ; mais il faut songer toujours qu’il y a bien de la différence entre leur obéir et ne pas les contrarier.

Les premiers pleurs des enfants sont des prières : si l’on n’y prend garde, ils deviennent bientôt des ordres ; ils commencent par se faire assister, ils finissent par se faire servir. Ainsi de leur propre faiblesse, d’où vient d’abord le sentiment de leur dépendance, naît ensuite l’idée de l’empire et de la domination ; mais cette idée étant moins excitée par leurs besoins que par nos services, ici commencent à se faire apercevoir les effets moraux dont la cause immédiate n’est pas dans la nature ; et l’on voit déjà pourquoi, dès ce premier âge, il importe de démêler l’intention secrète qui dicte le geste ou le cri.

Quand l’enfant tend la main avec effort sans rien dire, il croit atteindre à l’objet parce qu’il n’en estime pas la distance ; il est dans l’erreur ; mais quand il se plaint et crie en tendant la main, alors il ne s’abuse plus sur la distance, il commande à l’objet de s’approcher, ou à vous de le lu apporter. Dans le premier cas, portez-le à l’objet lentement et à petits pas ; dans le second, ne faites pas seulement semblant de l’entendre : plus il criera, moins vous devez l’écouter. Il importe de l’accoutumer de bonne heure à ne commander ni aux hommes, car il n’est pas leur maître, ni aux choses, car elles ne l’entendent point. Ainsi quand un enfant désire quelque chose qu’il voit et qu’on veut lui donner, il vaut mieux porter l’enfant à l’objet, que d’apporter l’objet à l’enfant : il tire de cette pratique une conclusion qui est de son âge, et il n’y a point d’autre moyen de la lui suggérer.

L’abbé de Saint-Pierre appelait les hommes de grands enfants ; on pourrait appeler réciproquement les enfants de petits hommes. Ces propositions ont leur vérité comme sentences ; comme principes, elles ont besoin d’éclaircissement. Mais quand Hobbes appelait le méchant un enfant robuste, il disait une chose absolument contradictoire. Toute méchanceté vient de faiblesse ; l’enfant n’est méchant que parce qu’il est faible ; rendez-le fort, il sera bon : celui qui pourrait tout ne ferait jamais de mal. De tous les attributs de la Divinité toute-puissante, la bonté est celui sans lequel on la peut le moins concevoir. Tous les peuples qui ont reconnu deux principes ont toujours regardé le mauvais comme inférieur au bon ; sans quoi ils auraient fait une supposition absurde. Voyez ci-après la Profession de foi du Vicaire savoyard.

La raison seule nous apprend à connaître le bien et le mal. La conscience qui nous fait aimer l’un et haïr l’autre, quoique indépendante de la raison, ne peut donc se développer sans elle. Avant l’âge de raison, nous faisons le bien et le mal sans le connaître ; et il n’y a point de moralité dans nos actions, quoiqu’il y en ait quelquefois dans le sentiment des actions d’autrui qui ont rapport à nous. Un enfant veut déranger tout ce qu’il voit : il casse, il brise tout ce qu’il peut atteindre ; il empoigne un oiseau comme il empoignerait une pierre, et l’étouffe sans savoir ce qu’il fait.

Pourquoi cela ? D’abord la philosophie en va rendre raison par des vices naturels : l’orgueil, l’esprit de domination, l’amour-propre, la méchanceté de l’homme ; le sentiment de sa faiblesse, pourra-t-elle ajouter, rend l’enfant avide de faire des actes de force, et de se prouver à lui-même son propre pouvoir. Mais voyez ce vieillard infirme et cassé, ramené par le cercle de la vie humaine à la faiblesse de l’enfance : non seulement il reste immobile et paisible, il veut encore que tout y reste autour de lui ; le moindre changement le trouble et l’inquiète, il voudrait voir régner un calme universel. Comment la même impuissance jointe aux mêmes passions produirait-elle des effets si différents dans les deux âges, si la cause primitive n’était changée ? Et où peut-on chercher cette diversité de causes, si ce n’est dans l’état physique des deux individus ? Le principe actif, commun à tous deux, se développe dans l’un et s’éteint dans l’autre ; l’un se forme, et l’autre se détruit ; l’un tend à la vie, et l’autre à la mort. L’activité défaillante se concentre dans le cœur du vieillard ; dans celui de l’enfant, elle est surabondante et s’étend au dehors ; il se sent, pour ainsi dire, assez de vie pour animer tout ce qu’il l’environne. Qu’il fasse ou qu’il défasse, il n’importe ; il suffit qu’il change l’état des choses, et tout changement est une action. Que s’il semble avoir plus de penchant à détruire, ce n’est point par méchanceté, c’est que l’action qui forme est toujours lente, et que celle qui détruit, étant plus rapide, convient mieux à sa vivacité.

En même temps que l’Auteur de la nature donne aux enfants ce principe actif, il prend soin qu’il soit peu nuisible, en leur laissant peu de force pour s’y livrer. Mais sitôt qu’ils peuvent considérer les gens qui les environnent comme des instruments qu’il dépend d’eux de faire agir, ils s’en servent pour suivre leur penchant et suppléer à leur propre faiblesse. Voilà comment ils deviennent incommodes, tyrans, impérieux, méchants, indomptables ; progrès qui ne vient pas d’un esprit naturel de domination, mais qui le leur donne ; car il ne faut pas une longue expérience pour sentir combien il est agréable d’agir par les mains d’autrui, et de n’avoir besoin que de remuer la langue pour faire mouvoir l’univers.

En grandissant, on acquiert des forces, on devient moins inquiet, moins remuant, on se renferme davantage en soi-même. L’âme et le corps se mettent, pour ainsi dire, en équilibre, et la nature ne nous demande plus que le mouvement nécessaire à notre conservation. Mais le désir de commander ne s’éteint pas avec le besoin qui l’a fait naître ; l’empire éveille et flatte l’amour-propre, et l’habitude le fortifie : ainsi succède la fantaisie au besoin, ainsi prennent leurs premières racines les préjugés de l’opinion.

Le principe une fois connu, nous voyons clairement le point où l’on quitte la route de la nature ; voyons ce qu’il faut faire pour s’y maintenir.

Loin d’avoir des forces superflues, les enfants n’en ont pas même de suffisantes pour tout ce que leur demande la nature ; il faut donc leur laisser l’usage de toutes celles qu’elle leur donne et dont ils ne sauraient abuser. Première maxime.

Il faut les aider et suppléer à ce qui leur manque, soit en intelligence, soit en force, dans tout ce qui est du besoin physique. Deuxième maxime.

Il faut, dans le secours qu’on leur donne, se borner uniquement à l’utile réel, sans rien accorder à la fantaisie ou au désir sans raison ; car la fantaisie ne les tourmentera point quand on ne l’aura pas fait naître, attendu qu’elle n’est pas de la nature. Troisième maxime.

Il faut étudier avec soin leur langage et leurs signes, afin que, dans un âge où ils ne savent point dissimuler, on distingue dans leurs désirs ce qui vient immédiatement de la nature et ce qui vient de l’opinion. Quatrième maxime.

L’esprit de ces règles est d’accorder aux enfants plus de liberté véritable et moins d’empire, de leur laisser plus faire par eux-mêmes et moins exiger d’autrui. Ainsi s’accoutumant de bonne heure à borner leurs désirs à leurs forces, ils sentiront peu la privation de ce qui ne sera pas en leur pouvoir.

Voilà donc une raison nouvelle et très importante pour laisser les corps et les membres des enfants absolument libres avec la seule précaution de les éloigner du danger des chutes, et d’écarter de leurs mains tout ce qui peut les blesser.

Infailliblement un enfant dont le corps et les bras sont libres pleurera moins qu’un enfant embandé dans un maillot. Celui qui ne connaît que les besoins physiques ne pleure que quand il souffre, et c’est un très grand avantage ; car alors on sait à point nommé quand il a besoin de secours, et l’on ne doit pas tarder un moment à le lui donner, s’il est possible. Mais si vous ne pouvez le soulager, restez tranquille, sans le flatter pour l’apaiser ; vos caresses ne guériront pas sa colique. Cependant il se souviendra de ce qu’il faut faire pour être flatté ; et s’il sait une fois vous occuper de lui à sa volonté, le voilà devenu votre maître : tout est perdu.

Moins contrariés dans leurs mouvements, les enfants pleureront moins ; moins importuné de leurs pleurs, on se tourmentera moins pour les faire taire ; menacés ou flattés moins souvent, ils seront moins craintifs ou moins opiniâtres, et resteront mieux dans leur état naturel. C’est moins en laissant pleurer les enfants qu’en s’empressant pour les apaiser, qu’on leur fait gagner des descentes ; et ma preuve est que les enfants les plus négligés y sont bien moins sujets que les autres. Je suis fort éloigné de vouloir pour cela qu’on les néglige ; au contraire, il importe qu’on les prévienne, et qu’on ne se laisse pas avertir de leurs besoins par leurs cris. Mais je ne veux pas non plus que les soins qu’on leur rend soient mal entendus. Pourquoi se feraient-ils faute de pleurer dès qu’ils voient que leurs pleurs sont bons à tant de choses ? Instruits du prix qu’on met à leur silence, ils se gardent bien de le prodiguer. Ils le font à la fin tellement valoir qu’on ne peut plus le payer ; et c’est alors qu’à force de pleurer sans succès ils s’efforcent, s’épuisent, et se tuent.

Les longs pleurs d’un enfant qui n’est ni lié ni malade, et qu’on ne laisse manquer de rien, ne sont que des pleurs d’habitude et d’obstination. Ils ne sont point l’ouvrage de la nature, mais de la nourrice, qui, pour n’en savoir endurer l’importunité, la multiplie, sans songer qu’en faisant taire l’enfant aujourd’hui on l’excite à pleurer demain davantage.

Le seul moyen de guérir ou de prévenir cette habitude est de n’y faire aucune attention. Personne n’aime à prendre une peine inutile, pas même les enfants. Ils sont obstinés dans leurs tentatives ; mais si vous avez plus de constance qu’eux d’opiniâtreté, ils se rebutent et n’y reviennent plus. C’est ainsi qu’on leur épargne des pleurs et qu’on les accoutume à n’en verser que quand la douleur les y force.

Au reste, quand ils pleurent par fantaisie ou par obstination, un moyen sûr pour les empêcher de continuer est de les distraire par quelque objet agréable et frappant qui leur fasse oublier qu’ils voulaient pleurer. La plupart des nourrices excellent dans cet art, et, bien ménagé, il est très utile ; mais il est de la dernière importance que l’enfant n’aperçoive pas l’intention de le distraire, et qu’il s’amuse sans croire qu’on songe à lui : or voilà sur quoi toutes les nourrices sont maladroites.

On sèvre trop tôt tous les enfants. Le temps où l’on doit les sevrer est indiqué par l’éruption des dents, et cette éruption est communément pénible et douloureuse. Par un instinct machinal, l’enfant porte alors fréquemment à sa bouche tout ce qu’il tient, pour le mâcher. On pense faciliter l’opération en lui donnant pour hochet quelque corps dur, comme l’ivoire ou la dent de loup. Je crois qu’on se trompe. Ces corps durs, appliqués sur les gencives, loin de les ramollir, les rendent calleuses, les endurcissent, préparent un déchirement plus pénible et plus douloureux. Prenons toujours l’instinct pour exemple. On ne voit point les jeunes chiens exercer leurs dents naissantes sur des cailloux, sur du fer, sur des os, mais sur du bois, du cuir, des chiffons, des matières molles qui cèdent, et où la dent s’imprime.

On ne sait plus être simple en rien, pas même autour des enfants. Des grelots d’argent, d’or, du corail, des cristaux à facettes, des hochets de tout prix et de toute espèce : que d’apprêts inutiles et pernicieux ! Rien de tout cela. Point de grelots, point de hochets ; de petites branches d’arbre avec leurs fruits et leurs feuilles, une tête de pavot dans laquelle on entend sonner les graines, un bâton de réglisse qu’il peut sucer et mâcher, l’amuseront autant que ces magnifiques colifichets, et n’auront pas l’inconvénient de l’accoutumer au luxe dès sa naissance.

Il a été reconnu que la bouillie n’est pas une nourriture fort saine. Le lait cuit et la farine crue font beaucoup de saburre, et conviennent mal à notre estomac. Dans la bouillie, la farine est moins cuite que dans le pain, et de plus elle n’a pas fermenté ; la panade, la crème de riz me paraissent préférables. Si l’on veut absolument faire de la bouillie, il convient de griller un peu la farine auparavant. On fait dans mon pays, de la farine ainsi torréfiée, une soupe fort agréable et fort saine. Le bouillon de viande et le potage sont encore un médiocre aliment, dont il ne faut user que le moins qu’il est possible. Il importe que les enfants s’accoutument d’abord à mâcher ; c’est le vrai moyen de faciliter l’éruption des dents ; et quand ils commencent d’avaler, les sucs salivaires mêlés avec les aliments en facilitent la digestion.

Je leur ferais donc mâcher des fruits secs, des croûtes. Je leur donnerais pour jouet de petits bâtons de pain dur ou de biscuit semblable au pain de Piémont, qu’on appelle dans le pays des grisses. À force de ramollir ce pain, dans leur bouche, ils en avaleraient enfin quelque peu : leurs dents se trouveraient sorties, et ils se trouveraient sevrés presque avant qu’on s’en fût aperçu. Les paysans ont pour l’ordinaire l’estomac fort bon, et on ne les sèvre pas avec plus de façon que cela.

Les enfants entendent parler dès leur naissance ; on leur parle non seulement avant qu’ils comprennent ce qu’on leur dit, mais avant qu’ils puissent rendre les voix qu’ils entendent. Leur organe encore engourdi ne se prête que peu à peu aux imitations des sons qu’on leur dicte, et il n’est pas même assuré que ces sons se portent d’abord à leur oreille aussi distinctement qu’à la nôtre. Je ne désapprouve pas que la nourrice amuse l’enfant par des chants et des accents très gais et très variés ; mais je désapprouve qu’elle l’étourdisse incessamment d’une multitude de paroles inutiles auxquelles il ne comprend rien que le ton qu’elle y met. Je voudrais que les premières articulations qu’on lui fait entendre fussent rares, faciles, distinctes, souvent répétées et que les mots qu’elles expriment ne se rapportassent qu’à des objets sensibles qu’on pût d’abord montrer à l’enfant. La malheureuse facilité que nous avons à nous payer de mots que nous n’entendons point commence plus tôt qu’on ne pense. L’écolier écoute en classe le verbiage de son régent, comme il écoutait au maillot le babil de sa nourrice. Il me semble que ce serait l’instruire fort utilement que de l’élever à n’y rien comprendre.

Les réflexions naissent en foule quand on veut s’occuper de la formation du langage et des premiers discours des enfants. Quoi qu’on fasse, ils apprendront toujours à parler de la même manière, et toutes les spéculations philosophiques sont ici de la plus grande inutilité.

D’abord ils ont, pour ainsi dire, une grammaire de leur âge, dont la syntaxe a des règles plus générales que la nôtre ; et si l’on y faisait bien attention, l’on serait étonné de l’exactitude avec laquelle ils suivent certaines analogies, très vicieuses si l’on veut, mais très régulières, et qui ne sont choquantes que par leur dureté ou parce que l’usage ne les admet pas. Je viens d’entendre un pauvre enfant bien grondé par son père pour lui avoir dit : Mon père irai-je-t-y ? Or on voit que cet enfant, suivait mieux l’analogie que nos grammairiens car puisqu’on lui disait Vas-s-y, pourquoi n’aurait-il pas dit Irai-je-t-y ? Remarquez de plus avec quelle adresse il évitait l’hiatus de irai-je-y ou y irai-je ? Est-ce la faute du pauvre enfant si nous avons mal à propos ôté de la phrase cet adverbe déterminant y, parce que nous n’en savions que faire ? C’est une pédanterie insupportable et un soin des plus superflus de s’attacher à corriger dans les enfants toutes ces petites fautes contre l’usage, desquelles ils ne manquent jamais de se corriger d’eux-mêmes avec le temps. Parlez toujours correctement devant eux, faites qu’ils ne se plaisent avec personne autant qu’avec vous, et soyez sûrs qu’insensiblement leur langage s’épurera sur le vôtre sans que vous les ayez jamais repris.

Mais un abus de tout autre importance, et qu’il n’est pas moins aisé de prévenir, est qu’on se presse trop de les faire parler, comme si l’on avait peur qu’ils n’apprissent pas à parler d’eux-mêmes. Cet empressement indiscret produit un effet directement contraire à celui qu’on cherche. Ils en parlent plus tard, plus confusément : l’extrême attention qu’on donne à tout ce qu’ils disent les dispense de bien articuler ; et comme ils daignent à peine ouvrir la bouche, plusieurs d’entre eux en conservent toute leur vie un vice de prononciation et un parler confus qui les rend presque inintelligibles.

J’ai beaucoup vécu parmi les paysans, et n’en ai ouï jamais grasseyer aucun, ni homme, ni femme, ni fille, ni garçon. D’où vient cela ? Les organes des paysans sont-ils autrement construits que les nôtres ? Non, mais ils sont autrement exercés. Vis-à-vis de ma fenêtre est un tertre sur lequel se rassemblent, pour jouer, les enfants du lieu. Quoiqu’ils soient assez éloignés de moi, je distingue parfaitement tout ce qu’ils disent, et j’en tire souvent de bons mémoires pour cet écrit. Tous les jours mon oreille me trompe sur leur âge ; j’entends des voix d’enfants de dix ans ; je regarde, je vois la stature et les traits d’enfants de trois à quatre. Je ne borne pas à moi seul cette expérience ; les urbains qui me viennent voir, et que je consulte là-dessus, tombent tous dans la même erreur.

Ce qui la produit est que, jusqu’à cinq ou six ans, les enfants des villes, élevés dans la chambre et sous l’aile d’une gouvernante, n’ont besoin que de marmotter pour se faire entendre : sitôt qu’ils remuent les lèvres on prend peine à les écouter ; on leur dicte des mots qu’ils rendent mal, et, à force d’y faire attention, les mêmes gens étant sans cesse autour d’eux devinent ce qu’ils ont voulu dire, plutôt que ce qu’ils ont dit.

À la campagne, c’est tout autre chose. Une paysanne n’est pas sans cesse autour de son enfant ; il est forcé d’apprendre à dire très nettement et très haut ce qu’il a besoin de lui faire entendre. Aux champs, les enfants épars, éloignés du père, de la mère et des autres enfants, s’exercent à se faire entendre à distance, et à mesurer la force de la voix sur l’intervalle qui les sépare de ceux dont ils veulent être entendus. Voilà comment on apprend véritablement à prononcer, et non pas en bégayant quelques voyelles à l’oreille d’une gouvernante attentive. Aussi, quand on interroge l’enfant d’un paysan, la honte peut l’empêcher de répondre : mais ce qu’il dit, il le dit nettement ; au lieu qu’il faut que la bonne serve d’interprète à l’enfant de la ville ; sans quoi l’on n’entend rien à ce qu’il grommelle entre ses dents [17].

En grandissant, les garçons devraient se corriger de ce défaut dans les collèges, et les filles dans les couvents ; en effet, les uns et les autres parlent en général plus distinctement que ceux qui ont été toujours élevés dans la maison paternelle. Mais ce qui les empêche d’acquérir jamais une prononciation aussi nette que celle des paysans, c’est la nécessité d’apprendre par cœur beaucoup de choses, et de réciter tout haut ce qu’ils ont appris ; car, en étudiant, ils s’habituent à barbouiller, à prononcer négligemment et mal ; en récitant, c’est pis encore ; ils recherchent leurs mots avec effort, ils traînent et allongent leurs syllabes ; il n’est pas possible que, quand la mémoire vacille, la langue ne balbutie aussi. Ainsi se contractent ou se conservent les vices de la prononciation. On verra ci-après que mon Émile n’aura pas ceux-là, ou du moins qu’il ne les aura pas contractés par les mêmes causes.

Je conviens que le peuple et les villageois tombent dans une autre extrémité, qu’ils parlent presque toujours plus haut qu’il ne faut, qu’en prononçant trop exactement, ils ont les articulations fortes et rudes, qu’ils ont trop d’accent, qu’ils choisissent mal leurs termes, etc.

Mais, premièrement, cette extrémité me paraît beaucoup moins vicieuse que l’autre, attendu que la première loi du discours étant de se faire entendre, la plus grande faute qu’on puisse faire est de parler sans être entendu. Se piquer de n’avoir point d’accent, c’est se piquer d’ôter aux phrases leur grâce et leur énergie. L’accent est l’âme du discours, il lui donne le sentiment et la vérité. L’accent ment moins que la parole ; c’est peut-être pour cela que les gens bien élevés le craignent tant. C’est de l’usage de tout dire sur le même ton qu’est venu celui de persifler les gens sans qu’ils le sentent. À l’accent proscrit succèdent des manières de prononcer ridicules, affectées, et sujettes à la mode, telles qu’on les remarque surtout dans les jeunes gens de la cour. Cette affectation de parole et de maintien est ce qui rend généralement l’abord du Français repoussant et désagréable aux autres nations. Au lieu de mettre de l’accent dans son parler, il y met de l’air. Ce n’est pas le moyen de prévenir en sa faveur.

Tous ces petits défauts de langage qu’on craint tant de laisser contracter aux enfants ne sont rien ; on les prévient ou on les corrige avec la plus grande facilité ; mais ceux qu’on leur fait contracter en rendant leur parler sourd, confus, timide, en critiquant incessamment leur ton, en épluchant tous leurs mots, ne se corrigent jamais. Un homme qui n’apprit à parler que dans les ruelles se fera mal entendre à la tête d’un bataillon, et n’en imposera guère au peuple dans une émeute. Enseignez premièrement aux enfants à parler aux hommes, ils sauront bien parler aux femmes quand il faudra.

Nourris à la campagne dans toute la rusticité champêtre, vos enfants y prendront une voix plus sonore ; ils n’y contracteront point le confus bégayement des enfants de la ville ; ils n’y contracteront pas non plus les expressions ni le ton du village, ou du moins ils les perdront aisément, lorsque le maître, vivant avec eux dès leur naissance, et y vivant de jour en jour plus exclusivement, préviendra ou effacera, par la correction de son langage, l’impression du langage des paysans. Émile parlera un français tout aussi pur que je peux le savoir, mais il le parlera plus distinctement, et l’articulera beaucoup mieux que moi.

L’enfant qui veut parler ne doit écouter que les mots qu’il peut entendre, ne dire que ceux qu’il peut articuler. Les efforts qu’il fait pour cela le portent à redoubler la même syllabe, comme pour s’exercer à la prononcer plus distinctement. Quand il commence à balbutier, ne vous tourmentez pas si fort à deviner ce qu’il dit. Prétendre être toujours écouté est encore une sorte d’empire, et l’enfant n’en doit exercer aucun. Qu’il vous suffise de pourvoir très attentivement au nécessaire ; c’est à lui de tâcher de vous faire entendre ce qui ne l’est pas. Bien moins encore faut-il se hâter d’exiger qu’il parle ; il saura bien parler de lui-même à mesure qu’il en sentira l’utilité.

On remarque, il est vrai, que ceux qui commencent à parler fort tard ne parlent jamais si distinctement que les autres ; mais ce n’est pas parce qu’ils ont parlé tard que l’organe reste embarrassé, c’est au contraire parce qu’ils sont nés avec un organe embarrassé qu’ils commencent tard à parler ; car, sans cela, pourquoi parleraient-ils plus tard que les autres ? Ont-ils moins l’occasion de parler ? et les y excite-t-on moins ? Au contraire, l’inquiétude que donne ce retard, aussitôt qu’on s’en aperçoit, fait qu’on se tourmente beaucoup plus à les faire balbutier que ceux qui ont articulé de meilleure heure ; et cet empressement mal entendu peut contribuer beaucoup à rendre confus leur parler, qu’avec moins de précipitation ils auraient eu le temps de perfectionner davantage.

Les enfants qu’on presse trop de parler n’ont le temps ni d’apprendre à bien prononcer, ni de bien concevoir ce qu’on leur fait dire : au lieu que, quand on les laisse aller d’eux-mêmes, ils s’exercent d’abord aux syllabes les plus faciles à prononcer ; et y joignant peu à peu quelque signification qu’on entend par leurs gestes, ils vous donnent leurs mots avant de recevoir les vôtres : cela fait qu’ils ne reçoivent ceux-ci qu’après les avoir entendus. N’étant point pressés de s’en servir, ils commencent par bien observer quel sens vous leur donnez ; et quand ils s’en sont assurés, ils les adoptent.

Le plus grand mal de la précipitation avec laquelle on fait parler les enfants avant l’âge, n’est pas que les premiers discours qu’on leur tient et les premiers mots qu’ils disent n’aient aucun sens pour eux, mais qu’ils aient un autre sens que le nôtre, sans que nous sachions nous en apercevoir ; en sorte que, paraissant nous répondre fort exactement, ils nous parlent sans nous entendre et sans que nous les entendions. C’est pour l’ordinaire à des pareilles équivoques qu’est due la surprise où nous jettent quelquefois leurs propos, auxquels nous prêtons des idées qu’ils n’y ont point jointes. Cette inattention de notre part au véritable sens que les mots ont pour les enfants, me paraît être la cause de leurs premières erreurs ; et ces erreurs, même après qu’ils en sont guéris, influent sur leur tour d’esprit pour le reste de leur vie. J’aurai plus d’une occasion dans la suite d’éclaircir ceci par des exemples.

Resserrez donc le plus qu’il est possible le vocabulaire de l’enfant. C’est un très grand inconvénient qu’il ait plus de mots que d’idées, et qu’il sache dire plus de choses qu’il n’en peut penser. Je crois qu’une des raisons pourquoi les paysans ont généralement l’esprit plus juste que les gens de la ville, est que leur dictionnaire est moins étendu. Ils ont peu d’idées, mais ils les comparent très bien.

Les premiers développements de l’enfance se font presque tous à la fois. L’enfant apprend à parler, à manger, à marcher à peu près dans le même temps. C’est ici proprement la première époque de sa vie. Auparavant il n’est rien de plus que ce qu’il était dans le sein de sa mère ; il n’a nul sentiment, nulle idée ; à peine a-t-il des sensations ; il ne sent pas même sa propre existence :

Vivit, et est vitae nescius ipse suae.

Ovid., Trist. Lib. 1


  1. La première éducation est celle qui importe le plus, et cette première éducation appartient incontestablement aux femmes : si l’Auteur de la nature eût voulu qu’elle appartînt aux hommes, il leur eût donné du lait pour nourrir les enfants. Parlez donc toujours aux femmes par préférence dans vos traités d’éducation ; car, outre qu’elles sont à portée d’y veiller de plus près que les hommes, et qu’elles y influent toujours davantage, le succès les intéresse aussi beaucoup plus, puisque la plupart des veuves se trouvent presque à la merci de leurs enfants, et qu’alors ils leur font vivement sentir en bien ou en mal l’effet de la manière dont elles les ont élevés. Les lois, toujours si occupées des biens et si peu des personnes, parce qu’elles ont pour objet la paix et non la vertu, ne donnent pas assez d’autorité aux mères. Cependant leur état est plus sûr que celui des pères, leurs devoirs sont plus pénibles ; leurs soins importent plus au bon ordre de la famille ; généralement elles ont plus d’attachement pour les enfants. Il y a des occasions où un fils qui manque de respect à son père peut en quelque sorte être excusé ; mais si, dans quelque occasion que ce fût, un enfant était assez dénaturé pour en manquer à sa mère, à celle qui l’a porté dans son sein, qui l’a nourri de son lait, qui, durant des années, s’est oubliée elle-même pour ne s’occuper que de lui, on devrait se hâter d’étouffer ce misérable comme un monstre indigne de voir le jour. Les mères, dit-on, gâtent leurs enfants. En cela sans doute elles ont tort, mais moins de tort que vous peut-être qui les dépravez. La mère veut que son enfant soit heureux, qu’il le soit dès à présent. En cela elle a raison : quand elle se trompe sur les moyens, il faut l’éclairer. L’ambition, l’avarice, la tyrannie, la fausse prévoyance des pères, leur négligence, leur dure insensibilité, sont cent fois plus funestes aux enfants que l’aveugle tendresse des mères. Au reste, il faut expliquer le sens que je donne à ce nom de mère, et c’est ce qui sera fait ci-après.
  2. On m'assure que M. Forney a cru que je voulais ici parler de ma mère, et qu'il l'a dit dans quelque ouvrage. C'est se moquer cruellement de M. Forney ou de moi.
  3. Semblable à eux de l'extérieur, et privé de la parole ainsi que des idées qu'elle exprime, il serait hors d'état de leur faire entendre le besoin qu'ils auront de leurs secours, et rien de lui ne manifesterait ce besoin.
  4. M. Formey nous assure qu'on ne dit pas précisément ceci. Cela me paraît pourtant très précisément dit dans ce vers auquel je me proposais de répondre:
    La nature, crois-moi, n'est rien que l'habitude.

    M. Formey, qui ne veut pas enorgueillir ses semblables, nous donne modestement la mesure de sa cervelle pour celle de l'entendement humain. T.H.

  5. Aussi les guerres des républiques sont-elles plus cruelles que celles des monarchies. Mais si la guerre des rois est modérée, c'est leur paix qui est terrible: Il vaut mieux être leur ennemi que leur sujet.
  6. Il y a dans plusieurs écoles, et surtout dans l'Université de Paris, des professeurs que j'aime, que j'estime beaucoup, et que je crois très capables de bien instruire la jeunesse, s'ils n'étaient forcés de suivre l'usage établi. J'exhorte l'un d'entre eux à publier le projet de réforme qu'il a concu. L'on sera peut-être enfin tenté de guérir le mal en voyant qu'il n'est pas sans remède.
  7. La ligue des femmes et des médecins m'a toujours paru l’une des plus plaisantes singularités de Paris. C’est par les femmes que les médecins acquièrent leur réputation, et c’est par les médecins que les femmes font leurs volontés. On se doute bien par là quelle est la sorte d’habileté qu’il faut à un médecin de Paris pour devenir célèbre.
  8. Quand on lit dans Plutarque le que Caton le censeur, qui gouverna Rome avec tant de gloire, éleva lui-même son fils dès le berceau, et avec un tel soin, qu’il quittait tout pour être présent quand la nourrice, c’est-à-dire la mère, le remuait et le lavait ; quand on lit dans Suétone qu’Auguste, maître du monde, qu’il avait conquis et qu’il régissait lui-même, enseignait lui-même à ses petits-fils à écrire, à nager, les éléments des sciences, et qu’il les avait sans cesse autour de lui, on ne peut s’empêcher de rire des petites bonnes gens de ce temps-là, qui s’amusaient de pareilles niaiseries ; trop bornés, sans doute, pour savoir vaquer aux grandes affaires des grands hommes de nos jours.
  9. En voici un exemple tiré des papiers anglais, lequel je ne puis m’empêcher de rapporter, tant il offre de réflexions à faire relatives à mon sujet.
    « Un particulier nommé Patrice Oneil, né en 1647, vient de se marier en 1760 pour la septième fois. Il servit dans les dragons la dix-septième année du règne de Charles II, et dans différents corps jusqu’en 1740, qu’il obtint son congé. Il a fait toutes les campagnes du roi Guillaume et du duc de Marlborough. Cet homme n’a jamais bu que de la bière ordinaire ; il s’est toujours nourri de végétaux, et n’a mangé de la viande que dans quelques repas qu’il donnait à sa famille. Son usage a toujours été de se lever et de se coucher avec le soleil, à moins que ses devoirs ne l’en aient empêché. Il est à présent dans sa cent treizième année, entendant bien, se portant bien, et marchant sans canne. Malgré son grand âge, il ne reste pas un seul moment oisif ; et tous les dimanches il va à sa paroisse, accompagné de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. »
  10. Les femmes mangent du pain, des légumes, du laitage : les femelles des chiens et des chats en mangent aussi ; les louves même paissent. Voilà des sucs végétaux pour leur lait. Reste à examiner celui des espèces qui ne peuvent absolument se nourrir que de chair, s’il y en a de telles : de quoi je doute.
  11. Bien que les sucs qui nous nourrissent soient en liqueur, ils doivent être exprimés d’aliments solides. Un homme au travail qui ne vivrait que de bouillon dépérirait très promptement. Il se soutiendrait beaucoup mieux avec du lait, parce qu’il se caille.
  12. Ceux qui voudront discuter plus au long les avantages et les inconvénients du régime pythagoricien pourront consulter les traités que les docteurs Cocchi et Bianchi, son adversaire, ont faits sur cet important sujet.
  13. On étouffe les enfants dans les villes à force de les tenir renfermés et vêtus. Ceux qui les gouvernent en sont encore à savoir que l’air froid, loin de leur faire du mal, les renforce, et que l’air chaud les affaiblit, leur donne la fièvre et les tue.
  14. Je dis un berceau, pour employer un mot usité, faute d’autre ; car d’ailleurs je suis persuadé qu’il n’est jamais nécessaire de bercer les enfants, et que cet usage leur est souvent pernicieux.
  15. « Les anciens Péruviens laissaient les bras libres aux enfants dans un maillot fort large ; lorsqu’ils les en tiraient, ils les mettaient en liberté dans un trou fait en terre et garni de linges, dans lequel ils les descendaient jusqu’à la moitié du corps ; de cette façon, ils avaient les bras libres, et ils pouvaient mouvoir leur tête et fléchir leur corps à leur gré, sans tomber et sans se blesser. Dès qu’ils pouvaient faire un pas, on leur présentait la mamelle d’un peu loin, comme un appât pour les obliger à marcher. Les petits nègres sont quelquefois dans une situation bien plus fatigante pour téter : ils embrassent l’une des hanches de la mère avec leurs genoux et leurs pieds, et ils la serrent si bien qu’ils peuvent s’y soutenir sans le secours des bras de la mère. Ils s’attachent à la mamelle avec leurs mains, et ils la sucent constamment sans se déranger et sans tomber, malgré les différents mouvements de la mère, qui, pendant ce temps, travaille à son ordinaire. Ces enfants comment à marcher dès le second mois, ou plutôt à se traîner sur les genoux et sur les mains. Cet exercice leur donne pour la suite la facilité de courir, dans cette situation, presque aussi vite que s’ils étaient sur leurs pieds. » (Hist. nat., tome IV, in-12, p.192.)
    À ces exemples, M. de Buffon aurait pu ajouter celui de l’Angleterre où l’extravagante et barbare pratique du maillot s’abolit de jour en jour. Voyez aussi La Loubère, Voyage de Siam ; le sieur Le Beau, Voyage du Canada, etc. Je remplirais vingt pages de citations, si j’avais besoin de confirmer ceci par des faits.
  16. L’odorat est de tous les sens celui qui se développe le plus tard dans les enfants : jusqu’à l’âge de deux ou trois ans il ne paraît pas qu’ils soient sensibles ni aux bonnes ni aux mauvaises odeurs ; ils ont à cet égard l’indifférence ou plutôt l’insensibilité qu’on remarque dans plusieurs animaux.
  17. Ceci n’est pas sans exception ; et souvent les enfants qui se font d’abord le moins entendre deviennent ensuite les plus étourdissants quand ils ont commencé d’élever la voix. Mais s’il fallait entrer dans toutes ces minuties, je ne finirais pas ; tout lecteur sensé doit voir que l’excès et le défaut, dérivés du même abus, sont également corrigés par ma méthode. Je regarde ces deux maximes comme inséparables : Toujours assez, et jamais trop. De la première bien établie l’autre s’ensuit nécessairement.