Élémens de chimie/Avertissement

Imprimerie de Jean-François Picot (p. iii-xii).
AVERTISSEMENT

DE L’AUTEUR.


L’Agriculture fait sans doute la base du bonheur public, puisqu’elle seule fournit à tous les besoins que la nature a liés à notre existence ; mais les arts et le commerce font la gloire, l’ornement et la richesse de tout peuple policé, et notre luxe et nos rapports en ont fait pour nous de nouveaux besoins. La culture des arts est donc devenue presque aussi nécessaire que celle des terres ; et le vrai moyen d’assurer ces deux bases de la gloire et de la prospérité d’une Nation, c’est d’encourager la Chimie qui leur fournit des principes. Si cette vérité n’étoit pas assez généralement reconnue, je pourrois rappeler ici les succès dont mes travaux ont été couronnés dans cette Province ; je pourrois même interpeller la voix publique, et elle diroit que, depuis l’établissement public de Chimie, chaque année trois à quatre cents personnes reçoivent l’instruction avec fruit ; elle diroit, que nos anciennes écoles de Médecine et de Chirurgie, dont les succès et la splendeur sont liés à l’intérêt général de cette Province, en sont plus florissantes et plus nombreuses ; elle diroit, que nos fabriques se perfectionnent de jour en jour, que plusieurs nouveaux genres d’industrie ont été introduits dans le Languedoc, et qu’on à vu successivement réformer des abus dans les atteliers, éclairer la préparation des remèdes, simplifier les procédés des Arts, multiplier les exploitations des mines de charbon, et créer, d’après mes principes et par mes soins, dans les différentes parties de la Province, des fabriques d’alun, d’huile de vitriol, de couperose, de brun-rouge, de pozzolane artificielle, de céruse et de blanc de plomb, etc.

La Chimie est donc essentiellement liée à la gloire et à la prospérité d’un état : et, dans un moment où tous les esprits s’occupent d’assurer le bonheur public, chaque Citoyen est comptable envers la patrie de tout le bien que sa position lui permet d’opérer ; il doit s’empresser de présenter à la société le tribut de talent dont le ciel l’a favorisé, et il n’est aucun d’eux qui ne puisse apporter quelques matériaux au pied du superbe édifice que des Administrateurs vertueux élèvent au bonheur de tous : c’est dans ces vues que j’ose présenter à mes Compatriotes l’ouvrage que je publie aujourd’hui ; et je les prie de ne juger sévèrement que l’intention de l’Auteur pour réserver toute leur indulgence à l’ouvrage.

Je publie ces élémens de Chimie avec d’autant plus de confiance que j’ai pu voir par moi-même les nombreuses applications des principe qui en font la base aux phénomènes de la nature & des arts : l’immense établissement de produits chimiques que j’ai formé à Montpellier m’a permis de suivre le développement de cette doctrine & d’en reconnoître l’accord avec tous les faits que les diverses opérations nous présentent ; c’est elle seule qui m’a conduit à simplifier la plupart des procédés, à en perfectionner quelques-uns, et à rectifier toutes mes idées : c’est donc avec la confiance la plus intime que je la propose. Je ferai sans peine l’aveu public que j’ai enseigné pendant quelque temps une doctrine différente de celle que je présente aujourd’hui, je la croyois alors vraie et solide : mais je n’ai pas cessé pour cela de consulter la nature, je lui ai constamment présenté une ame avide de la connoître ; ses vérités ont pu s’y graver avec toute leur pureté parce que j’en avois banni les préjugés, et insensiblement je me suis vu ramené par la force des faits à la doctrine que j’enseigne aujourd’hui : que d’autres principes impriment chez moi la même conviction ; qu’ils m’offrent, en leur faveur, le même nombre de phénomènes et de faits, le même nombre d’applications heureuses aux opérations de la nature et des arts ; qu’ils se présentent à mon esprit avec tous les caractères sacrés de la vérité, je les publierai avec le même zèle & le même intérêt. Je blâme également, celui qui attaché aux anciennes idées les respecte assez pour rejeter, sans un examen réfléchi, tout ce qui paroît les contrarier, et celui qui embrasse avec enthousiasme et presque sans réflexion les principes d’une nouvelle doctrine : ils sont à plaindre, s’ils vieillissent dans leurs préjugés ; ils sont coupables, s’ils les perpétuent.

J’ai eu soin d’écarter de toutes mes discussions, cet esprit de parti qui ne divise que trop souvent les personnes qui courent une même carrière : ce ton d’aigreur qui règne dans quelques disputes, cette mauvaise foi qui perce à travers les petits mouvemens de l’amour propre, n’ont retardé que trop long-temps le progrès de nos connoissances ; l’amour de la vérité est la seule passion que les savans doivent se permettre : un même but, un même intérêt unissent les Chimistes ; qu’un même esprit inspire et dirige tous leurs travaux, et bien-tôt nous verrons la chimie avancer par des progrès rapides, et les Chimistes honorés du suffrage et de la reconnoissance de leurs contemporains.

J’ai tâché, dans cet écrit, de rendre mes idées avec clarté, précision et méthode. Je sais, par expérience, que le succès d’un ouvrage et ses divers degrés d’utilité dépendent souvent de la forme sous laquelle on présente la doctrine qu’il contient ; et j’ai eu l’intention de ne rien négliger pour revêtir les vérités qui font la base de celle-ci de tous les caractères qui leur conviennent.

En rédigeant ces élémens de chimie, je me suis servi avec avantage de tous les faits que j’ai trouvés dans les ouvrages des célèbres Chimistes qui illustrent ce siècle ; je ne me suis même pas fait un scrupule de suivre leur méthode dans la rédaction de certains articles, et de transporter dans mon ouvrage, presque sans altération, des faits que j’ai trouvé décrits ailleurs avec plus de précision et de clarté que je n’aurois pu leur donner moi-même : j’ai cru par-là rendre hommage aux auteurs et non les dépouiller ; et, si de pareils procédés pouvoient exciter des réclamations, MM. Lavoisier, de Morveau, Berthollet, de Fourcroy, Sage, Kirwan, etc. pourroient facilement en former contre moi.

J’ai senti, de bonne-heure, que c’étoit une entreprise au-dessus de mes forces, que d’aspirer à connoître, à discuter et à distribuer avec méthode tout ce qui étoit connu sur la chimie ; cette science a fait tant de progrès, ses applications sont si multipliées qu’il est impossible d’embrasser tout avec le même soin ; et il me paroît, qu’on doit principalement s’étudier aujourd’hui à développer les principes généraux, et se contenter d’en indiquer les conséquences et les applications : en cela, nous suivrons la méthode pratiquée, depuis long-temps, dans l’étude des mathématiques, dont les principes, presque isolés et séparés de toute application, forment la première étude de l’homme qui s’en occupe.

Au reste, pour se mettre au niveau de toutes les connoissances qui ont été acquises jusqu’à nos jours, on pourra consulter avec avantage la partie chimique de l’Encyclopédie méthodique : c’est-là que son célèbre auteur présente avec le plus grand intérêt les progrès de cette science ; c’est-là qu’il discute les opinions avec cette bonne-foi et cette énergie qui conviennent à l’homme de lettres qui ne voit que la vérité ; c’est-là qu’il forme le dépôt précieux de toutes les connoissances acquises, afin de nous présenter sous le même point de vue tout ce qui est fait et tout ce qui reste à faire ; c’est-là enfin que M. de Morveau a rendu l’hommage le plus éclatant à la vérité de la doctrine que nous enseignons aujourd’hui, puisque, après en avoir combattu quelques principes dans le premier volume, il a eu le courage de revenir sur ses pas du moment que les faits mieux vus et les expériences répétées l’ont suffisamment éclairé. Ce grand exemple de courage et de bonne-foi honore, sans doute, le savant qui le donne, mais il ne peut qu’ajouter encore à la confiance que mérite la doctrine qui en est l’objet.

On trouvera, dans le traité élémentaire de chimie de M. Lavoisier, le développement des principes sur lesquels la nouvelle nomenclature est établie ; et je renvoie encore à cet excellent ouvrage pour la figure et l’explication de tous les appareils dont j’aurai occasion de parler. J’embrasse ce parti, avec d’autant plus d’empressement, qu’en associant mes foibles productions à celles de ce célèbre Chimiste, je crois en assurer le succès et les livre au public avec plus de confiance.