Écrit sur de l'eau/Chapitre XIII

Éditions du feu (p. 205-211).

CHAPITRE XIII


POUR LE TIROIR AUX SOUVENIRS


… Je t’offre mon silence…

Jean Dominique.

Il s’avançait sans bruit, craignant de réveiller M. Cabillaud, mais c’était une précaution inutile, car M. Cabillaud ne dormait pas. Sitôt dans sa chambre, Jacques perçut un murmure plaintif et continu, interrompu d’instant en instant par un cri plus fort. Il accourut.

Le pauvre M. Cabillaud, hagard et couvert de sueur, se débattait sur son lit en criant :

— Au secours, Jacques, au secours ! Cette horrible bête veut me dévorer… Je ne peux plus résister… Je n’ai plus de forces… C’est fini !… Ah ! Au secours !

Il luttait de toute son énergie épuisée contre le vautour qui, grimpé sur lui, essayait de le becqueter, tantôt lui arrachant un peu de barbe, tantôt l’atteignant à l’oreille ou au nez. Depuis longtemps solitaire, oublié dans une combinaison alimentaire basée sur le chocolat et le bœuf grillé, Coco avait éprouvé ce que les voyageurs appellent le délire de la faim. Une rage suprême, demandée à ses nerfs surmenés, l’avait remis debout, en vue d’un dernier effort… Il avait poussé la porte de la cuisine, parcouru le corridor, trouvé ouverte la chambre de M. Cabillaud, et là, sentant la présence d’un corps vivant, il était entré. Aucun scrupule ne l’avait retenu de grimper sur le lit et de s’attaquer avec l’énergie du désespoir à ce monsieur paralysé.

Jacques se saisit du pauvre oiseau de proie, malgré une résistance terrible, et le réintégra dans la cuisine où il fut effrayé d’ailleurs de ses yeux fixes et de l’expression de sa physionomie. Il éventra une boîte de corned-beef, la dernière réserve pour un cas suprême, et la lui offrit, se sauvant pour ne pas voir la suite.

— Mais qu’as-tu donc fait, soupirait M. Cabillaud, qu’as-tu fait toute la soirée et toute la nuit ? J’ai manqué plus de trois fois offrir ma dépouille aux personnages de l’arrière-mou de, moi, pendant ton absence. Paillon a donc refusé de venir ?

— Ne me parlez point de Paillon.

— Il a encore commis quelque indélicatesse flagrante ?… Ça ne m’étonne pas… Mais enfin, ce n’était point une raison pour m’abandonner comme tu l’as fait, une nuit entière.

— Je vous demande pardon, c’est là précisément la raison qui m’a empêché de rentrer.

— Décidément la jeunesse d’aujourd’hui est pleine de mystère… Tu es libre de faire ce qu’il te plaît, mais, je t’en supplie, une autre fois, songe à moi, pense que je ne peux plus bouger… Mes douleurs vont mieux, grâce à la réaction causée par ma lutte contre ce vautour… Conçois-tu que cet animal m’avait senti, à travers toutes les cloisons ?… Et l’on dit qu’ils sont attirés surtout par les viandes en décomposition… Véritablement, suis-je donc si avancé ? C’est terrible ! Après tout, ça ne m’étonnerait pas : je n’ai rien mangé depuis hier matin.

— Oh ! mais, c’est vrai. Mon Dieu !…

— Hier soir, je m’étais endormi de faiblesse, mais vers deux heures du matin, ]e me suis réveillé : on grattait à ma porte. Sortant de mon rêve, ma première pensée fut pour M. Espérandieu, et la suivante pour ton père… Mais non, c’était le vautour. Ah ! si tu l’avais vu ! Ses yeux flambaient… Il a sauté sur moi comme un aigle sur un mouton, cherchant à me crever les yeux, probablement pour me mettre hors d’état de me défendre… J’ai vu beaucoup de choses dans ma vie, mais jamais, depuis la crampe qui m’a pris, il y a vingt ans, dans une traversée que j’avais parié de faire à la nage de l’embouchure de l’Orénoque, dans le Sud-Amérique, jamais je n’ai eu si peur… C’est qu’il est fort comme un turc, le sauvage… Du reste, c’est encore une bête d’Algérie… Ce qu’il y a de certain, c’est que, si je continue à ne pas manger, mon compte est réglé. Va vite me chercher ce qui reste de chocolat, je le croquerai à même la tablette… Ah ! Seigneur ! quelle nuit !

Sitôt que M. Cabillaud eût mangé, il se rendormit, d’un sommeil qui dura douze heures et que Jacques ne voulut point troubler.

Hélas ! le pauvre jeune homme (nous allons bientôt le quitter, et nous désirons que le cher lecteur s’apitoie encore un peu sur lui), le pauvre jeune homme ne devait pas longtemps goûter les joies exténuantes, mais miraculeuses, que le souvenir des heures de tendresse apporte à celui qui l’accueille, au lendemain d’un bonheur. Car il reçut, l’après-midi, ces deux lettres, réponse sans doute de sa demande de la plage, et que voici, dans leur texte exact, sans commentaires :

Monsieur,

Je reçois ce matin avec le plus grand étonnement votre étrange lettre. Je n’eusse jamais pensé que l’intimité dans laquelle vous étiez reçu chez nous pût vous autoriser à une telle démarche. Non pas que votre demande me choque en rien. Mais, vraiment nous n’avons encore jamais songé, ma femme ni moi, au mariage de Juliette. Cette chère enfant, interrogée, a répondu avec un air troublé, qui nous a fort inquiétés. Les choses auraient-elles été si loin entre vous deux. Monsieur ?… Cela deviendrait alarmant, dans ce cas. Et je fais appel à votre éducation de galant homme, persuadé que vous ne voudrez pas davantage insister ni auprès de nous, ni auprès d’elle, et que vous nous rendrez le service de ne plus nous fréquenter pendant quelque temps, oh ! mon Dieu ! très peu de temps ! jusqu’à ce que les choses aient repris leur cours normal.

Je m’empresse d’ajouter, Monsieur, que nous ne vous en voulons pas, Madame Brémond ni moi, de votre tentative inconsidérée et que nous sommes prêts, sitôt expiré le délai que nous sollicitons de votre courtoisie, à vous serrer la main comme par le passé et à vous accueillir parmi nous, avec le plus grand plaisir.

Veuillez, Monsieur, je vous prie, transmettre à votre père mes meilleurs souvenirs, et me croire personnellement, avec mes plus vifs regrets, votre tout dévoué :

Eugène Brémond

La seconde lettre disait :

Mon cher Jacques,

Pardonnez-moi. On m’a brisée, je n’en peux plus… C’est fini de notre idylle, c’est fini de tout.

On ne veut pas, voilà !… Et moi, je suis retombée, retombée au milieu d’eux, ils m’ont reprise. Je ne comprends plus notre nuit au bord de la mer.

Oh ! Jacques, si vous saviez ! j’ai eu tellement peur autrefois, de leur ressembler, d’être pareille à leurs idées, à leurs passions… Je sais maintenant qu’on n’échappe pas à cette loi, je sais que je serai comme eux, comme elle,… qui m’avait fait sauver de la maison.

Et alors, à quoi bon lutter contre eux, contre leur volonté implacable de me marier richement à quelqu’un que je n’aimerai pas ?… Oh ! non ! que je n’aimerai pas, Jacques, mon ami des poètes, mon ami du bord de la mer… À quoi bon lutter puisque je suis comme eux, comme elle, aimant les robes, le luxe, les bijoux, la facilité de la vie, alors que vous, vous êtes pauvre, mon pauvre Jacques chéri ?… Tant pis ! tant pis ! c’est ma devise, vous savez. Tant pis ! je me laisse aller, je me laisse couler.

Jacques, oubliez-moi, oubliez-moi comme je vais tâcher de vous oublier. Oubliez nos promesses et notre nuit trop belle. Nous étions fous, il y avait trop de clair de lune…

Ce qu’ils vous diront, je l’ai accepté, ce qu’ils veulent, je le veux comme eux… Non, Jacques, non, je ne reviendrai plus sur cette décision. Mon parti est pris, pour toujours… n’insistez pas, même auprès de moi ; je ne serai pas à vous… vous n’y perdrez pas grand’chose.

Adieu, tout de même, mon cher Jacques, adieu… oubliez-moi… on vieillira. Adieu !

Juliette.


Avec piété, comme on doit le faire quand on ensevelit sa jeunesse, Jacques ouvrit une petite boîte de marqueterie italienne, d’un goût ancien, et parfumée, puis ayant méticuleusement, mais en pinçant un peu les lèvres, replié ces deux lettres, il les introduisit dans le tiroir aux souvenirs.


XXII. XI. MCMV.